‹ Ris et croquisChapitre 36 sur 37 · SCÈNE XIII · texte numérisé non relu

SCÈNE XIII

M. Sonnet et Jean.

Jean, à part.

Allons ! encore une recette pour le chouruban... pourvu qu'elle n'ait point le sort des offres réelles. Dans tous les cas, je n'irai pas voir ce qui se passe, par le trou du nœud. Chat échaudé craint l'eau froide. Si mon maître tombait sur la porte comme Me Pothier, je serais

un homme mort. Ah ! je n'ai pas oublié, allez ! j'ai encore ma chute sur le cœur... et dans la hanche. (Il regarde M. Sontiet qui se promène de long en large.) Ce gaillard-là, après tout, malgré ses grands mots qui pourraient me démantibuler la mâchoire, m'a l'air assez intéressant. Si je lui parlais. Tiens, je me sens une démangeaison de danser un petit rigodon, il faut que je lui fasse jouer de la bombarde, après cela je verrai à la sonnette... mes intérêts avant ceux de mon maître... cela fera passer ma petite douleur. (Haut à M. Sonnet.) Vous êtes un barde, vous ?

M. Sonnet.

J'ai cet honneur !

Jean.

Vons savez jouer... vous savez jouer de la bombarde, sans doute ?

M. Sonnet. Pardon, je suis poète, et je ne sais tirer des accents harmonieux, que de la lyre.

Jean, à part.

Une lyre !... je ne connais pas cela, moi !... C'est drôle, il disait qu'il était un barde tout à l'heure, et maintenant, le voilà poète. C'est dommage, j'aurais bien voulu danser ce petit rigodon, avec mon balai pour vis-à-vis, absolument, notre curé n'y aurait rien trouvé à redire. {Haut.) Ah, vous êtes poète !

M. Sonnet.

Vous l'avez dit.

Jean.

Alors, vous devez avoir un beau domaine ?

M. Sonnet.

Tout le domaine de la pensée.

Jean.

Un grand domaine, je présume.

M. Sonnet.

Ce qu'il y a de plus vaste au monde.

Jean, d part.

Ma foi, je n'y comprends rien... être si riche, et voyager à pied dans un tel costume, s'il n'est pas avare il a fait un vœu, bien sûr, ou entrepris quelque pèlerinage. {Haut?) Il doit vous falloir un grand nombre de serviteurs pour le cultiver, et si ce n'était pas trop ambitionner, j'aimerais bien à entrer à votre service. Il me semble que je serais heureux dans votre résidence qui doit être princière.

M. Sonnet, à part.

Il me prend pour un prince. Laissons-le faire. {Haut?) Peut-être... peut-être... je ne dis pas non. Il est vrai que mon personnel est au grand complet. J'ai actuellement à mon service neuf sœurs, les plus habiles ménagères de l'univers. Elles s'appellent : Clio, Thalie, Melpomène, Calliope, Uranie, Polymnie, Terpsichore, Euterpe et Erato.

Jean, à part.

Si elles ne sont point protestantes, ces de-

moiselles-là, cela me tromperait beaucoup, leur nom ne me paraît pas très, très chrétien, je parie qu'elle ne font pas même des pâques de renard !

M. Sonnet.

Elles composent toute la famille des Muses, et sous la conduite d'Apollon, mon surintendant, elles font de mes palais du mont Parnasse, du Pinde et du mont Piérius, de vrais petits paradis.

Jean, â part.

Elles devraient bien aussi, dans leurs loisirs, veiller au costume de monsieur, et passer la brosse un peu plus souvent sur les coutures de son habit.

M. Sonnet.

J'aurais cependant besoin de quelqu'un pour entretenir le gazon autour de mes palais, et pour aider Bacchus qui ne peut suffire, par le temps qui court, à émonder mes vignes. Il y a aussi Virtumne et Pomone qui ont célébré leurs noces de diamant, il y a plusieurs années, déjà, et qui se

font vieux. Ils ne peuvent presque plus manier la serpette et mes pommiers en souffrent grandement.

Jean.

Bon ! voilà justement mon affaire, le verger, oui, le verger... (A part.) C'est moi qui en mangerais des pommes. . . des Fameuses surtout. . , oh les Fameuses, . . ça fond dans la bouche !

M. Sonnet.

Mais pour cultiver sur mes domaines, il faut certaines connaissances indispensables... de l'expérience. . .

Jean.

De 4'expérience ! j'en ai comme pas un. Voilà quinze ans que je suis au service de mon maîtrej je ne chercherais pas à le quitter, si sa femme avait su faire la cuisine et manier un peu le plumeau et le balai. Je sais tout faire : balayer, épousseter, travailler sur la ferme, labourer, herser, semer, faucher, engerber, battre au fléau. . .

M. Sonnet.

Sais-tu rimer?

Jean.

Rimer? Non !... mais si ce n'est pas bien difficile, je crois que je pourrai vite m'y habituer.

M. Sonnet.

Difficile. . . difficile. . . des fois oui et des fois non. Cela dépend de l'étoile qui nous a vus naître, car, comme le dit Boileau :

C'est en vain qu'au Parnasse un téméraire auteur Pense de l'art des vers atteindre la hauteur : S'il ne sent point du ciel l'influence secrète, Si son astre en naissant ne l'a formé poète Dans son génie étroit', il est toujours captif; Pour lui Phébus est sourd, et Pégase est rétif !

Jean.

Comment ! Pégase est rétif! ah, cela n'est point vrai, par exemple. Il n'y a pas de cheval plus commode au monde que Pégase. Une fillette le guiderait aussi facilement que vous et moi.

M. Sonnet.

Qu'en savez-vous?... vous ne l'avez jamais vu !

Jean.

Jamais vu. . . jamais vu, par exemple ! Mais depuis qu'il est au monde, c'est moi qui le soigne, qui l'étrille, qui l'attelle, qui le mène aux courses, qui ...

M. Sonnet.

Comment ! vous ne savez pas rimer, et vous enfourchez Pégase ! vous seriez le plus heureux des mortels s'il ne vous lançait pas dans le vide quelque bon jour ; il désarçonne tous les mauvais rimeurs, et à plus forte raison ceux qui ne tournent point l'alexandrin. Dans tous les cas, il est bien plus vieux que vous, j'en sais quelque chose, je pense, et vous ne le montiez certes pas quand il transporta un poète au sommet de l'Hélicon^ et fit jaillir du sol la fontaine d'Hippocrène.

Jean, irrité.

C'est faux ! Pégase est un cheval qui se respecte : il n'a jamais été dans ces endroits compromettants. . .

M. Sonnet.

Pourtant, beaucoup de poètes anciens affirment qu'il a volé mainte et mainte fois au sommet de l'Hélicon !

Jean.

Vous êtes un insolent ! Pégase est honnête, monsieur, il n'a jamais volé de sa vie. Vos poètes en ont menti !

M. Sonnet, s'échauffant.

Vous m'insultez, je crois ; si je prends ma canne, vil manant, je t'en promets une danse.

Jean.

Oui !. . . arrêtez donc. . . J'ai mon balai, moi aussi. (Il prend son balai par le milieu et marche sur M. Sonnet qui saisit sa caîine. Ils croisent et cherchent à s'atteindre.)

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