LES FUNÉRAILLES DE CIGARETTE
C'était par une belle matinée de juin.
Ernest m'attendait sur son perron.
Je devais l'accompagner à des funérailles.
Etait-ce une parente ou une amie qu'Ernest avait perdue, lui seul le savait.
Il m'avait dit, la veille, en me quittant : — Demain, sois ici à six heures précises, les obsèques de Cigarette réclament ta présence.
— Mais où demeure cette Cigarette, lui avaisje répondu, tu ne m'en as jamais parlé !
— Tu verras, fit-il, avec un sourire contraint, et les confidences en étaient restées là.
Quelle était donc cette Cigarette qui pouvait bien rendre notre Roger Bontemps aussi perplexe et aussi discret ?
Mystère !
Je connaissais toutes les amantes d'Ernest. Il y en avait : des brunes, des blondes, des châtaines, des rousses, des passables, des jolies, des expansives, des indépendantes, des rêveuses, des positives, des anglaises, des espagnoles, des françaises, des canadiennes : aucune ne s'appelait Cigarette.
Il faut le dire, c'était un fameux papillon que cet Ernest, et croire qu'il avait fait une cour sérieuse quelque part, aune beauté cachée, ignorée, inconnue, rêvant dans un endroit solitaire, loin des profanes humains, c'était le comble des combles ! Aussi j'avais hâte de voir l'aurore ouvrir ses rideaux roses et semer une pluie de perles d'azur sur les brins d'herbe et les fleurettes. Je pourrais enfin voir cette Cigarette, cette Belle au bois dor7na?it, qu'un esquif noir allait bientôt déposer sur un rivage lointain, tout comme cette
enfant :
Cette belle enfant morte, Hélas ! morte d'amour !...
du poète J. Autran.
En attendant, je me posais mille questions sur Cigarette, qui toutes, demeurèrent naturellement sans réponses.
Le parrain de Cigarette était-il un original, ou un fumeur convaincu pour lui avoir donné un nom aussi connu dans les petits comités de la pipe et du tabac ; venait-elle elle-même de la Havane ; était-ce une créole ; avait-elle inspiré à Ernest (fait peu probable) une passion aussi violente que celle qu'éprouvait René pour Atala^ dans Chateaubriand ; le fiancé survivrait-il à la fiancée ?
En apercevant Ernest, je fus complètement rassuré. Sans être aussi épanouie que d'habitude^ sa figure plus gaie que triste, n'était pas celle d'un amant qui vient de perdre ce qu'il a de plus cher au monde.
— Voyons, es-tu prêt, fit-il en me serrant la main?
— Tu le vois bien.
— En route alors, mais arrivez donc messieurs, dii-il à une troupe d'amis dont je n'avais pas
encore soupçonné la présence, et qui causaient dans le vestibule de sa demeure.
Je vis que nous étions loin d'être seuls, et que les funérailles de Cigarette allaient être assez imposantes.
Il y avait des avocats, des médecins, des notaires, des ingénieurs civils, des poètes même !
Evidemment Cigarette était une personne d'un mérite réel, et je n'osais interroger personne làdessus, de crainte de passer pour ignare.
Nous étions bien seize, défilant deux à deux, et silencieusement, par l'allée du jardin de notre ami, à l'ombre des chênes touffus, qui arrondissaient sur nos têtes leurs cintres verdoyants.
Arrivés à l'extrémité de l'allée, nous pénétrons sous un berceau rustique.
— Voici Cigarette, dit Ernest; mes amis, chapeau bas !
Tous mes rêves de la veille devinrent fumée. Au lieu de la brune jeune fille, dormant radieuse dans son blanc linceul, que j'avais cru entrevoir, la veille, dans un horizon champêtre, j'aperçus...
le dirai-je, tant la mystification était cruelle et réaliste. . . une cigarette, une vraie cigarette reposant dans un cercueil d'ébène, tout près d'une petite fosse, creusée au beau milieu du berceau.
Mes compagnons furent tout aussi stupéfaits que moi. Que signifiait tout ceci, cette fumisterie grotesque ? Nous étions pourtant loin du premier avril, et une cigarette et un poisson ne se ressemblent guère. Voyant que quelques-uns ne trouvaient pas le tour de leur goût, Ernest se décida enfin à entrer dans la voie des explications :
— Mes amis, dit-il, voici la dépouille de ma plus fidèle amie. Comme l'a dit Augier :
J'ai fumé sur l'eau paresseuse, J'ai fumé sur les bords ombreux, Sans autre idée ambitieuse Que de fumer et d'être heureux !
Toujours elle a été ma compagne, aux heures de la solitude comme à celles des grandes réunionsj mêlant entre une sonate et un brin de causerie, sa spirale capricieuse à l'essaim de mes rêves
ambitieux. Je ne veux point passer pour ingrat. Aujourd'hui qu'il me faut l'ensevelir dans l'oubli, j'ai voulu qu'elle ait des funérailles dignes d'elle, une oraison funèbre s'il est possible, une élégie, un monument durable, rappelant mon bonheur passé, et les hautes vertus de celle qui fut mon amour avant cette modeste fillette aux yeux d'azur, qui doit bientôt river sa destinée à la mienne. Oui, je me marie, dans quelques jours, comme ces oiseaux dans les branches, et, comme gage de fidélité, ma future m'a fait promettre de ne plus fumer, d'oublier Cigarette ! ! ! C'est dur, mes amis, mais coûte que coûte, le sacrifice se fera, car, je ne suis pas homme à revenir sur une promesse sacrée.
De triples bravos accueillirent ces paroles.
Puis Ernest céda la parole à un avocat de renom, qui lui aussi fut vivement applaudi.
Il y eut encore beaucoup d'autres discours, mais malheureusement, Ernest avait mal choisi les invités qui devaient réhausser l'éclat des funérailles de Cigarette. Presque tous avaient pour
la demoiselle un tout autre sentiment que celui de l'amour tendre. Aussi, tout en louant, du bout des lèvres, ses vertus bien connues, son doux parfum, les charmes de sa compagnie, chacun se permit-il d'avouer dans son apothéose, que si Cigarette méritait un regret, la fiancée d'Ernest méritait bien deux remercîments pour avoir délivré ainsi l'humanité souffrante, d'un fumeur de vieille roche.
Un fumeur de moins, c'est beaucoup pour ceux qui tiennent à respirer l'air pur, et qui préfèrent les parfums des verdures et des fleurs aux émanations pernicieuses du tabac.
Aujourd'hui, vous ne pouvez plus aller respirer sur un bateau à vapeur, les brises fortifiantes qui rident le grand fleuve ; vous ne pouvez plus entendre l'harmonie des fanfares ou les discours patriotiques dans une place quelconque, sans qu'un malencontreux fumeur vienne gâter votre jouissance en vous braquant sous le nez, avec le sans gêne qu'on lui connaît, un de ces ennuyeux fourneaux qu'on nomme cigares, pipes ou calumets.
Voilà pourquoi, sur la tombe de Cigarette, au lieu de blâmer la. future d'Ernest, je l'ai intérieurement remerciée, et j'ai souhaité que toutes ses compagnes aient le bon esprit d'en faire autant quand l'occasion s'en présentera.
UN SOIR SUR L'OiNDE.
Livrons notre pensée aux douces rêveries, Notre esquif à l'humble courant,
Mêlons le bruit joyeux des folles causeries, Au babil du flot murmurant.
M. J. A. Poisson.
L'heure de l'ombre sonne au cadran de la cathédrale. C'est le soir. Le soleil ne sourit plus aux pelouses fleuries, mais lentement il dérobe sa poussière d'or aux cimes des verts sycomores qui ombragent les longs coteaux dominant la cité trifluvienne. Bientôt il disparaît; les oiseaux se taisent sous les ramures du boulevard Turcotte, et la brune laisse flotter son voile sombre sur les champs et les feuillages, les grèves et les flots.
Tout est silencieux sur les rives du grand
fleuve ; l'onde ne se gonfle plus, écumante, sous les roues rapides des bateaux, et les blancs coursiers du Saint-Laurent ne font plus retentir leurs signaux de départ. Soudain, un bruit de pas se fait entendre sur les sables du rivage, puis un léger chuchotement : une voix perlée et une voix mâle mêlant de jeunes accents aux faibles murmures des flots bleus. C'est un couple se dirigeant gai comme pinson, avec l'entrain de l'âge à son printemps, vers un esquif aux rayures blanches et roses, qui semble attendre son précieux fardeau en se laissant caresser mollement parla brise du soir toute imprégnée des douces senteurs des fenaisons lointaines. La main dans la main, la fillette et son damoiseau ont le babil inépuisable. Des amoureux, sans doute. Nullement, ce sont le frère et la sœur, si nous en croyons les dernières, paroles apportées par un soufile de zéphyr : — Ma sœur, dit le jeune homme :
Vois-tu comme le flot paisible Sur le rivage vient mourir ?
Vois-tu le volage zéphyr Rider d'une haleine insensible,
L'onde qu'il aime à parcourir ?
Montons sur la barque légère Que ma main guide sans efforts, Et de ce golfe solitaire Rasons timidement les bords.
— Tu as toujours quelques strophes sur les lèvres, cher Armand. Tu me rappelles le mot de Jules Claretie, disant : que Paul Déroulède, le poète-soldat, avait toujours "une chanson aux lèvres et une rose aux dents." Je puis en dire autant de toi, seulement, aux couplets de la chan. son, tu préfères les strophes de la haute poésie ; c'est plus noble, plus poétique, mais moins patriotique ; et, pour ne point trop flatter ta vanité, je dois ajouter que tu aurais tort de croire, que mes remarques ont pour but d'insinuer le moindre rapprochement entre le talent de l'auteur des Chants du Soldat et ta manie de citer sans cesse, des rimes qui ne sont pas les tiennes.
Tu sais bien, pourtant, que la poésie n'a jamais illuminé mon berceau de ses sourires, pourquoi voudrais-tu alors me voir rimer malgré Minerve ?
Il vaut mille fois mieux citer les grands poètes, que commettre soi-même de méchants sonnets.
— Soit, mais si tes citations étaient un peu plus variées : cela ne gâterait rien, et ta conversation aurait pour moi un charme incomparable; l'abeille ne cueille pas toujours son miel sur la même fleur : elle vole de la prairie au jardin, des fleurettes sauvages aux roses pourprées, et, d'un heureux mélange de sucs divers et de poussière d'étamines, elle réussit à composer un doux nectar. Malheureusement, un seul poète hante ta mémoire ; c'est Victor Hugo et toujours Victor Hugo, comme s'il n'y avait aucune autre poésie au monde que celle de l'auteur des Cofiiemplations.
— Je te prends en défaut, Graziella. Comment, tu n'as point reconnu Lamartine, ton poète favori, dans les quelques vers que je viens de te citer ? Tu possédais si bien ses œuvres, pourtant. Le petit volume qui t'accompagne toujours à la promenade : dans les sentiers parfumés du jardin ou sous les verts arceaux des bosquets.
aurait-il cessé de s'appeler par hasard : les Harmo7îies poétiques et religieuses^ ou les Méditations 1
— Non, assurément, mais tu me fatigues les oreilles depuis si longtemps avec ton Victor Hugo, que je ne reconnaissais plus mon barde bienaimé. Que je suis heureuse de te voir revenir enfin à de meilleurs sentiments et partager mes délices !
— Modère ta joie, Graziella, je voulais simplement te proposer une causerie, dont la poésie ferait les frais, une courte discussion, amicale comme toujours, il ne peut y en avoir d'autres entre un frère et une sœur qui s'aiment tendrement, où chacun ferait ressortir la supériorité de son poète favori : toi de Lamartine et moi de Victor Hugo. Tu ne pourras, du moins, me reprocher, ce soir, de vouloir comparer un barde qui chante encore, à celui dont le luth est suspendu silencieux depuis de longues années, puisque la lyre qui résonnait, il y a quelques mois à peine, plus sonore, plus harmonieuse que jamais, est
ceinte d'un ruban de deuil, et l'auteur des Contemplations est allé rejoindre son illustre rival l'auteur des Méditations.
— Je consens avec plaisir à la causerie poétique que tu me proposes, et avec d'autant plus d'espoir de succès, que nous n'errons pas, ce soir, dans des grands bois remplis d'arbres aux bras décharnés, de souches qui font frissonner par leurs airs de fantômes : sombres paysages qu'affectionnait tout particulièrement le poète selon ton cœur j c'est un fleuve majestueux qui s'écoule à nos pieds \ c'est l'onde, si souvent chantée par Lamartine, qui nous charme des mourants accords de son flot expirant sur la grève. Allons sur l'empire où la strophe mélodieuse de Lamartine a régné si longtemps, sur l'empire où son vers élégant a su rendre avec un art infini, dans leurs plis les plus capricieux, les gracieuses ondulations des eaux. Détachons cette frêle embarcation du rivage, et vive Lamartine !
— Un coup de rame pour nous éloigner de la rive, puis : vive Victor Hugo !
Ce début était de nature à exciter notre intérêt, et vous aimeriez sans doute, lecteurs, à suivre les péripéties de ce tournoi poétique destiné à n'avoir pour témoins, que le reflet des étoiles sur l'eau et les poissons du grand fleuve. Mais comment rejoindre l'embarcation qui s'éloigne ; comment tout entendre sans révéler la présence d'un troisième personnage qui gâterait tout ? Si nous étions au temps des fées, ou si nous possédions l'anneau de Gygès, nous pourrions peutêtre nous permettre cette petite indiscrétion. Malheureusement, nous n'avons plus rien de tout cela : il n'y a plus de fées, et l'anneau de Gygès n'existe que dans la légende.
Mais l'homme, à défaut des fées, ne possèdet-il point une faculté qui s'appelle : " l'imagination " ? Pourquoi ne pas lui donner alors carte blanche ? N'est-ce pas l'imagination qui brode tout dans la nature, qui voile tous les défauts, qui donne des ailes à tout ce qui rampe, des sen-
timents aux objets inanimés ? N'est-ce pas elle, qui nous fait voir les champs avec des moissons dorées, les flots avec des franges ou des dentelles d'écume, le ciel avec une mante diamantée ? n'est-ce pas elle qui nous fait entendre le babil des zéphyrs, la note plaintive des roseaux, l'imposant refrain de l'océan ? Et pourtant, les moissons sont-elles réellement dorées, les flots portent-ils des franges et des dentelles, le ciel se pare-t-il d'une mante, ou avez-vous jamais compris ce que disent les zéphyrs dans leurs causeries, les roseaux dans leurs gammes éplorées, l'océan dans ses chansons bruyantes ?
On ne voit, on n'entend rien de semblable, et cependant, on peint, on décrit les objets, comme si on les voyait ; on analyse les bruits, comme si on les entendait. A qui devons-nous toutes ces parures artificielles, tous ces bruits vagues harmonisés ? A l'imagination qui nous fait voir dans un simple reflet : un puissant rayon, qui nous fait entendre dans un son confus : des chants, des hymnes, des concerts.
Recourons donc à l'imagination, et, puisque une barrière liquide la sépare de l'esquif, donnons lui ses ailes, et accordons lui la liberté comme Noé l'accorda un jour à la colombe de l'arche. La blanche messagère rapporta un vert rameau, qui sait si notre imagination en suivant à vol d'oiseau, la nacelle qui se balance sur le fleuve, ne nous rapportera pas une nouvelle page sur deux grands lyriques disparus : Lamartine et Victor Hugo.
On peut accuser avec raison l'imagination de ne point retracer fidèlement les faits : de tout exagérer ou de tout rabattre, mais, sans elle, le Tasse nous aurait-il donné : la Jérusalem délivrée, Milton : le Paradis perdu et Lafontaine, ses fables délicieuses ? D'ailleurs, quand la nécessité l'exige, il faut bien excuser les allures déréglées de \2i folle du logis qui, en rendant les impressions du jeune âge, ne saurait rendre celles de l'âge mûr.
Les rames reposent immobiles sur l'onde, et
l'esquif descend le Saint-Laurent, au caprice du courant. Armand et Graziella assis l'un près de l'autre, se préparent à la lutte, en échangeant de doux sourires. Armand se déoide enfin à entrer en lice :
— C'est à tort que tu te crois dans l'empire de Lamartine, en te laissant entraîner dans une embarcation, car sache, ma sœur, que Victor Hugo a rimé plus d'une belle strophe sur l'onde qui nous berce. On ne peut feuilleter aucun de ses volumes, sans rencontrer de nombreux passages du genre de cette citation des Odes et Ballades qui, s'il y avait un nuage de tempête à l'horizon et s'il se faisait plus tard, s'appliquerait parfaitement à nous :
Mais rentrons : vois, le ciel d'ombre s'environner, Déjà, le frêle esquif qui nous doit ramener
Sur les eaux du lac, étincelle ; Cette barque, ressemble à nos jours inconstants. Qui flottent dans la nuit sur l'abîme des temps : Le gouffre porte la nacelle !
— De grâce, Armand, n'achève point. Le mot gouffre me donne le frisson. On n'est jamais en
sécurité avec Victor Hugo. Vogue-t-il sur un lac paisible, aussitôt, il creuse un gouffre sous lui ; s'aventure-t-il dans la campagne : un précipice sans fond s'étale parmi les roses. On ne lit son vers que pour se noyer ou s'estropier.
— La gazelle est timide, un rien l'effarouche. Sous ce rapport, le sexe féminin lui ressemble beaucoup. Le frôlement d'une mignonne souris, le bourdonnement d'un hanneton, un mot par trop imitatif, suffisent parfois pour le mettre en émoi. Aussi Victor Hugo, tout en comprenant à merveille l'art d'être grand-père, a peut-être oublié quelques instants, les égards qu'il te devait ainsi qu'à tes charmantes compagnes, mais la nature est la nature, et pour être juste, il faut dire avec Boileau :
J'appelle un chat, un chat.
S'il n'y avait point de précipices ici-bas, à la bonne heure! malheureusement, il y en a partout: dans les vallons riants et gazonneux comme aux flancs de ces pics inaccessibles où les roulements
de tonnerre, terribles et menaçants, se prolongent sans cesse. Il faut des poètes pour tout. Le chant des lacs n'est point celui des océans ; les doux murmures, les frizelis, les gazouillements, ne peuvent s'harmoniser avec les rudesses d'ébauche, les formes gigantesques, les échevelle-
ments pittoresques de la grande nature
— Pardon, monsieur l'admirateur des grandes scènes terrestres et des sublimes décors de cataclysmes, si j'étais à la présidence de quelque réunion, je me permettrais de vous rappeler à l'ordre. Je suis femme, et par conséquent, je n'ai fait : " ni V Iliade^ ni VEfiéîde^ ni la Vénus de Médicis, ni l'Apollon, je n'ai inventé ni l'algèbre, ni les télescopes " comme l'a fort bien dit l'auteur des : Soirées de St Fetersbourg, mais il me semble que si vous continuez à attaquer ainsi la même note, nous aurons bientôt perdu de vue Victor Hugo et Lamartine. Un peu d'ordre, s'il vous plaît, dans vos idées. Avant d'effleurer à toute vapeur :
Vergers, châteaux, aridités.
Fleuves, collines et cités,
il vaudrait mieux fixer un point de départ, et préciser ce que l'on doit entendre par le mot poète et où se trouvent les sources de la véritable poésie. Nous n'aurons plus ensuite qu'à comparer Lamartine et Victor Hugo avec l'idéal trouvé, et la palme sera à celui des deux qui s'en rapprochera le plus. N'est-ce pas plus logique ?
— Logique importune qui me fait perdre le fil de mon argumentation. J'étais si bien en verve !...
— Mais oui:
Avocat incommode
Que ne lui laissiez -vous finir sa période !
Si tu me le permets, je vais continuer ton argumentation pour toi. Tu me rendras la pareille aux prochaines calendes. Le vrai poète, c'est celui qui peint le mieux la nature dans ses grandeurs sauvages : ses rocs subhmes, ses forêts vierges, ses montagnes vomissant la lave et le feu. Victor Hugo a été le chantre par excellence
de ces beautés incultes et imposantes, tandis que Lamartine n'a su, toute sa vie, que chanter des mièvreries, des mignardises, des promenades sentimentales sur la mousse, à l'ombre des feuillées, des boucles de cheveux qui se dénouent et ondulent sour le souffle des brises, de rapides baisers, cueillis sur une bouche semblable à :
l'onde qui se retire
Au souffle errant du zéphyr, Et sur les bords qu'elle quitte, Laisse au regard qui l'invite, Compter les perles d'Ophir.
Il n'y a point de poésie dans ce fatras sentimental. C'est trop langoureux. Le vers brûle trop de parfums sur l'autel de la mollesse. Conclusion : Victor Hugo est supérieur à Lamartine.
— Oui, et la chose est tellement évidente, que tu ne peux faire autrement que de l'avouer toimême !
— Du tout !. . . je n'ai fait que continuer le raisonnement que tu avais abandonné, et cela, pour te rendre un petit service, car, pour moi,
l6o RIS ET CROQUIS
je n'ai point l'habitude d'envisager de telles questions sous un point de vue aussi secondaire.
— Certes, voilà un aveu qui frise la présomption ! Il me semble, pourtant, que la conclusion que tu as tirée pour moi est assez convaincante, sans qu'il soit besoin de revenir aux mêmes lieux communs.
— Les lieux communs sont ceux où tu errais, il n'y a qu'un instant. Il n'y a point de lieux communs, quand on remonte aux sources de la vraie poésie, pour juger les favoris des Muses. Nul n'est poète s'il n'observe le culte du beau qui est l'union du vrai et du bien. Dieu seul étant la vérité et la bonté par excellence, lui seul réalise donc le beau idéal. D'où la véritable poésie consistera dans l'expression la plus parfaite par l'image et par l'harmonie, des beautés créées, par rapport à leur unique modèle : Dieu....
Allons donc, des notions d'esthétique ! mais depuis quand as-tu abandonné les frivolités pour le sérieux ?
— Depuis que tu désertes le sérieux pour t'attacher aux frivolités !
RIS ET CROQUIS l6l
— Espiègle !
— Ne perdons point de vue notre entretien ; tu me donneras tes qualificatifs à ton aise, quand Victor Hugo se sera effacé devant Lamartine. Pour commencer, nomme-moi donc un ouvrage de Victor Hugo, qui puisse être comparé aux Harmonies de Lamartine ? Dis-moi " où était en France la poésie chrétienne " quand ce dernier commença à chanter ? " Où était notre lyrisme, où étaient nos cantiques," comme le dit si bien Léon Gauthier. ** Cet homme a élevé pour toujours le ton de la poésie, il a dilaté l'intelligence humaine, il lui a donné des nouvelles proportions, il nous a avoisinés du Beau." Qu'a fait de plus Victor Hugo, dans le sens de son rival? Rien, ou plutôt il a constamment battu en brèche ce que Lamartine avait chanté, il ne s'est plu qu'à célébrer l'union du faux et du mal, qu'à proclamer sur tous les tons : " Le beau c'est le laid " ! Un homme qui affirme de semblables inepties est-il réellement poète, sait-il le premier mot de la poésie ? On peut en douter avec raison.
— Je vois que tu n'as point lu l'excellent ouvrage de Frédéric Godefroy sur les poètes du XIXe siècle, et puisque tu te sers d'un bouclier, tu me permettras bien d'avoir aussi le mien, et de te citer un petit passage du critique en question qui, loin d'être de ton avis, accorde à Victor Hugo la préséance sur Lamartine : " La poésie de Lamartine, dit donc Godefroy, c'est tantôt une modulation de rossignol, dans le vague crépuscule d'un soir d'été, tantôt un soupir isolé de l'âme ou l'écho lointain d'un flot frappant la grève. L'auteur des Méditations a quelques notes divines, mais Victor Hugo tient sous la puissance de son génie, toutes les voix de la nature et tous les accents de l'homme."
— Je ne connais pas ton M. Godefroy. Il a son opinion et j'ai la mienne. Il ne voit dans la poésie de Lamartine qu'une modulation de rossignol, qu'un soupir isolé, que l'écho lointain d'un flot j l'hymne, la prière du chrétien n'existent donc point pour Godefroy? ce sont pourtant les accents pieux qui priment toutes les modula-
tions, tous les soupirs, tous les échos. En eftet, quelle page des Harmo7iies ne renferme pas des passages aussi fervents que ceux-ci :
Que tes temples, Seigneur, sont étroits pour mon âme
Tombez murs impuissants, tombez !
Laissez-moi voir ce ciel que vous me dérobez ! Architecte divin, tes dômes sont de flamme ! Que tes temples, Seigneur, sont étroits pour mon âme
Tombez, murs impuissants, tombez !
Louer ainsi son Créateur, souhaiter sa vue, tout cela n'est-il qu'un chant de rossignol? Je cite encore :
Et moi, pour te louer. Dieu des soleils, qui suis-je ?
Atome dans l'immensité,
Minute dans l'éternité, Ombre qui passe et qui n'a plus été Peux -tu m'entendre sans prodige ?
Ah ! le prodige, est ta bonté !
Je ne suis rien. Seigneur, mais ta soif me dévore ; L'homme est néant, mon Dieu, mais ce néant t'adore,
Il s'élève par son amour ; Tu ne peux mépriser l'insecte qui t'honore. Tu ne peux repousser cette voix qui t'implore.
Et qui vers ton divin séjour,
Quand l'ombre s'évapore :
S'élève avec l'aurore, Le soir gémit encore Renaît avec le jour.
Voilà sans doute le soupir d'une âme isolée,
quand ce soupir est l'expression la plus parfaite
de la reconnaissance dont tous nos cœurs débordent en contemplant les preuves sublimes de la
munificence de Dieu.
— Tu calomnies Godefroy, chère Graziella. Je n'ai point ici son livre sous la main pour te prouver par certains autres passages, qu'il sait rendre justice aux élans religieux de Lamartine, mais je puis t'assurer qu'il n'a jamais prétendu ce que...
— Je n'ai point fini ma citation :
Oui, dans ces champs d'azur que ta splendeur inonde,
Où ton tonnerre gronde
Où tu veilles sur moi, Ces accents, ces soupirs, animés par la foi [de,
Vont chercher d'astre en astre, un Dieu qui me répon- Et d'échos en échos, comme des voix sur l'onde.
Roulant de monde en monde,
Retentir jusqu'à toi.
Ces vers rappelleront à ton critique, l'écho d'un flot lointain. C'est de plus en plus édifiant !
— J'avoue que Y Hymne au Christ n'est pas une rêverie, non plus que la Bénédiction de Dieu dans la solitude. Il y a dans ces petits poëmes de beaux sentiments, très nobles, très chrétiens^ mais, je ne puis y découvrir un prétexte d'extase, surtout quand l'auteur lui-même, en traçant ces lignes, était plus religieux de tête que de cœur.
— Plus religieux de tête que de cœur ! tu peux dire cela de Victor Hugo, mort avec les consolations problématiques que tu sais, mais non de Lamartine qui a su presser le crucifix sur ses lèvres en expirant. Cela prouve suffisamment qu'il n'était pas seulement chrétien de tête, mais qu'il l'était aussi de convictions ; et lorsque, parvenu au faîte des honneurs, contemplant la France entière à ses pieds, il a vu soudain ce beau rêve s'évanouir, quel bel exemple n'a-t-il pas alors donné à la postérité : réduit à l'oubli et à l'indigence, au lieu de maudire la main qui le frappait, il l'a bénie!... D'ailleurs, pour revenir là où nous en étions, comme tu ne saurais trouver d'œuvres
l66 RIS ET CROQUIS
de Victor Hugo comparables quant au lyrisme chrétien aux Harmonies poétiques et religieuses de Lamartine, je proclame hautement la victoire de mon chantre favori.
— Ta conclusion est un peu prématurée, Graziella. Victor Hugo n'a point réuni, il est vrai, ses perles religieuses en un seul volume, comme Lamartine, mais il les a semées à profusion dans toutes ses œuvres, et, si on les réunissait, Lamartine pourrait bien voir son étoile pâlir. Tu ne trouves donc point de lyrisme dans les Orientales^ les Feuilles cT Automne, les Chants du crépuscule, les Voix intérieures, les Châtime?its, les Quatre vents de r esprit ?
— J'avoue qu'il y a de beaux accents lyriques dans les Orientales, les Feuilles d"^ Automne, les Chants du crépuscule, mais sois plus avare d'éloges au sujet des Châti?ne?its, et surtout des Quatre vents de P esprit, qu'on devrait appeler plutôt : les Quatre vents de la sottise !
— Et pourquoi ? le génie de Victor Hugo n'a point faibli, nombre de critiques l'attestent ; les
Feuilles d'' Automate et les Quatre vents de Vesprit sont nés des frémissements enthousiastes de la même lyre ; c'est le même souffle qui a inspiré leurs notes sublimes et mélodieuses.
— C'est le même chantre, mais non les mêmes inspirations ; c'est la même lyre, mais les cordes, de chrétiennes qu'elles étaient, sont devenues païennes et impies. Elles n'ont plus leurs sqns divins d'autrefois : dissonances, trivialités, bouffonneries : elles réunissent tout le faux possible pour caresser nos oreilles d'une horrible cacophonie. On n'a qu'à ouvrir les Quatre vents de V esprit, qu'à parcourir les quatre livres dont se compose ce poëme, pour s'en convaincre. A en croire cependant les acclamations, les vivat, qui ont salué l'apparition de ce volume, l'encens que l'on a alors prodigué à son auteur, on dirait que c'est le chefd'œuvre de Victor Hugo. Hélas ! du commencement jusqu'à la fin, les beaux passages sont rares et l'on rencontre presque partout des vers à faire rougir de Tionte, le plus faible des poètes illettrés de Lotbinière. Si ces poètes, si pieuse-
l68 RIS ET CROQUIS
ment évoqués par L. P. Lemay, oublient parfois le nombre et la mesure, ils ont du moins le sentiment poétique, ils comprennent mieux la vraie poésie que Victor Hugo, qui possède à fond le nombre et la mesure, mais laisse complètement de côté la note poétique, comme l'indique cette citation des Quatre ve?its de V esprit^ qu'il me répugne souverainement de rappeler :
Tu te gonfles, crapaud, mais tu n'augmentes pas ;
La nature n'a pas de force à dépenser
Pour te faire grandir et te faire pousser.
Quoi donc ! n'est-elle point l'impassible nature ?
Parce que des têtards, nourris de pourriture,
Souhaitent devenir dragons et caïmans
Elle consentirait à ces grossissements
Le ver serait boa ! l'huître deviendrait l'hydre !
Locuste empoisonnait le vin et non le cidre.
Une oreille délicate peut-elle s'habituer à ce langage vulgaire, à ces grossières facéties ? Pourtant on n'a pas de termes assez expressifs pour élever aux nues cette triste prose qui ne réussira jamais, je l'espère, à franchir le seuil de nos salons. On lit encore dans un autre livre du même poëme :
O bouche, où l'esprit passe, d'horreur plein, Rêve Pantagruel et retrouve Ugolin !
Masque de Rabelais sur la face de Dante ! Progression d'angoisse et d'horreur ascendante I Fronts où flambe l'enfer, comme la tombe froids î O larves ! visions de l'invisible ! effrois ! Mascarade aperçue à travers le suaire Morne évocation du mage statuaire Qui n'a que Michel Ange ou Milton pour rival ! Sinistre mardi gras des spectres ! carnaval De l'infini, flottant dans le gouffre insondable, Descente de courtille, énorme et formidable Pétrifiée au mur du songe et de la nuit !
— Ce ne sont là après tout que quelques courts passages qui ne prouvent nullement....
— Oui, des courts passages que je pourrais allonger à volonté, si ma bouche ne se refusait à proférer tous les blasphèmes dont Victor Hugo accable l'Église, ses évêques, même l'illustre Mgr de Ségur et l'on ose appeler un tel poëme : un chef-d'œuvre ! Rapprochons maintenant des Quatre vents de P esprit : V Année terrible, dont la poésie est détraquée suivant le mot de Léon Gauthier, V Homme qui rit etc. etc. et tu verras
si je n'ai pas raison de préférer Lamartine à Victor Hugo.
— Et d'autant plus raison qu'on peut lire Lamartine sans crainte de voir en ses poëmes, l'irréligion érigée en idole et devenue digne de l'adoration de tous les peuples qui aspirent à la haute sagesse, tandis qu'il ne faut jamais s'aventurer à lire Victor Hugo sans avoir la verge d'un critique sévère sous la main, pour se garantir des strophes impies qui pullulent dans ses œuvres, comme tu l'as fait, je l'espère.
— Sans doute, Armand, mais tu as donc fini par embrasser ma cause. Que je suis contente de moi et surtout de toi. Cette soirée est l'une des plus belles de ma vie, car tous deux, nous n'aurons plus désormais qu'un seul poète, et nous n'aimerons plus la poésie qu'en Lamartine !
— Je le veux bien, Graziella. J'admire Lamartine depuis longtemps, et ce n'est pas le premier soir que je me déclare en sa faveur.
— Mais alors pourquoi me citais-tu toujours les strophes de Victor Hugo, pourquoi m'as-tu
proposé cette petite discussion. Il eût été beaucoup plus plaisant de nous entretenir simplement de notre poète favori? Je me réjouissais trop de mon triomphe, tout mon mérite s'envole :
A vaincre sans péril, on triomphe sans gloire !
— Il y avait un peu de malice de ma part, je l'avoue, mais, d'un autre côté, j'avais aussi d'excellentes raisons. Comme tu le sais, nous avons de la visite la semaine prochaine.
— Les jeunes p * * * ?
— Précisément. Ce sont des hugolâtres entêtés, n'aimant que Victor Hugo, et jugeant tout, en poésie, d'après Victor Hugo. Je voulais savoir si tu pouvais leur administrer quelques bonnes douches de ta façon. Sans doute, ils nous proposeront quelques promenades sur l'eau, aux pâles clartés de la lune, et naturellement, ils ne pourront s'empêcher d'amener la conversation à leur sujet favori. J'ai la satisfaction de voir que tu peux leur tenir tête. Mais, pour prévenir toute surprise, nous allons nous mettre à l'œuvre dès
demain, et dresser nos batteries, car il n'y a pas à se le dissimuler, nous aurons ample matière à répondre. Lamartine n'a pas été toujours irréprochable, tant s'en faut : ses poëmes renferment certains vers entachés de panthéisme, certains nuages philosophiques, parfois aussi sa strophe se perd dans les nues et le sens est livré aux caprices d'une rime pompeuse et sonore, mais^ témoignage consolant pour la mémoire de l'auteur des Méditations, nous pouvons ajouter qu'il a toujours été noble et digne, et qu'il n'a jamais traîné la poésie dans la fange où Victor Hugo l'a si longtemps retenue captive. Renonçons pour quelques jours à la grasse matinée, secouons la poussière qui couvre nos critiques, et, de l'heureux désordre de nos rayons bouleversés, faisons surgir un plaidoyer en règle en faveur de Lamartine. On encense trop Victor Hugo au détriment du chantre de Mâcon. Pour assurer à l'auteur de la Légende des Siècles^ un monument digne de son génie, l'outrage s'est érigé en justice, le sacrilège en droit sacré. Les monceaux de
blanches couronnes, les gerbes de funèbres guirlandes, les arches ployant sous de sombres tentures, le concours populaire, les éloges des journaux et des représentants de la nation ; tout cela était insuffisant : il fallait arracher à grands frais, les autels et les tabernacles de l'église Ste Geneviève j il fallait précipiter sur le pavé, la croix symbolique de son dôme, afin de pouvoir accorder au grand Pan, les honneurs du Panthéon. At-on montré un si grand zèle, aux funérailles de Lamartine ? Il n'avait pas besoin de ce monument grandiose qui eût déshonoré sa tombe : un simple buste à sa mémoire aurait suffi. Eh bien, durant combien de temps son piédestal sur l'une des places publiques de Mâcon est-il resté sans statue ? Avec Lamartine, on temporisait pour éviter une minime contribution ; avec Victor Hugo, on regardait comme un crime, le moindre retard dans le vote d'un budget fabuleux. Pourquoi cette lésine à l'égard de Lamartine, cette prodigalité à l'égard de Victor Hugo : c'est que l'un a su mourir en chrétien et l'autre en impie.
Le chrétien cueille ici-bas l'oubli ; le libre-penseur : la popularité, les honneurs : c'est la loi des
nations dévoyées ! Notre conversation de ce
soir n'était pas sérieuse, personne ne nous entendait, heureusement, mais la semaine prochaine Victor Hugo aura de rudes défenseurs.
— Tant mieux ! la victoire n'en sera que plus éclatante, et j'ai hâte d'acclamer un verdict favorable à notre belle cause, comme le dernier mot du fameux procès qui aura lieu bientôt sur notre beau fleuve. Qui choisirons-nous pour juge?
— La nuit portera conseil, mais il se fait tard, nous avons laissé loin de nous l'embouchure du Saint-Maurice, et notre cité n'apparaît plus dans le lointain, que comme une masse sombre parsemée de points lumineux aux allures tremblotantes, il est temps de revenir au rivage. Dirige l'esquif, tandis que je vais saisir les rames et remonter le courant :
Tout se tait dans la nature Sous ce beau ciel étoile ; De la brise qui murmure, Glisse le souftie embaumé :
Chante, chante ma douce amie Vers l'étoile aux cheveux d'or, De ta voix souple et bénie Que le soupir monte encor !
— Oui, chantons. Préfères-tu une romance ou bien une barcarolle.
— Une barcarolle conviendrait mieux. Celle de Gustave Le moine, par exemple. Elle me rappelle de si doux souvenirs !
Ne rame plus la belle batelière,
Ne rame plus en chantant sur le Rhin :
Le feu du ciel a brûlé ta chaumière,
Tout a péri, ton malheur est certain.
Et pourquoi donc me désoler
Si mon fiancé m'est fidèle ;
L'amour saura me consoler
Et pauvre en serais-je moins belle?
Tant que le ciel bénira tes amours
Rame Mina, rame, rame toujours.
Le fleuve dort, nul souffle ne vient rider sa surface polie et l'étoile qui scintille se mire dans un vaste miroir ; un calme profond règne partout, on pourrait entendre une hirondelle effleu-
rer l'onde de son blanc duvet, mais bientôt une suave mélodie s'élève au loin sur les eaux, c'est une voix douce et mélodieuse, la voix de la sœur des rossignols, redisant en accents attendris :
Ne rame plus la belle batelière Ne rame plus, ce n'est pas tout encor : Car en voulant préserver ta chaumière, Ton fiancé, Franz, le chasseur est mort. Mais cette fois, frappée au cœur Sans dire un mot, la pauvre fille Pâle, tomba comme une fleur, Comme une fleur sous la faucille,
Puis une voix mâle s'unit à la voix douce, et l'on croit entendre le grand combiné des artistes, la grâce et la force se réunissant comme dans le final de Lucrezia Borgia, pour répéter à l'unisson le refrain de la barcarolle :
Puisque le ciel t'a ravi tes amours Pauvre Mina, qu'il prenne aussi tes jours !
C'est l'esquif d'Armand et de Graziella qui revient au port en traçant sur le Saint-Laurent, un sillon lumineux. Le tournoi poétique avait eu un heureux dénouement, puisque le disciple de Victor
Hugo et l'amante de Lamartine revenaient de la lutte en chantant avec un ensemble aussi ravissant. Quelques coups de rames les séparent encore de la rive, le dernier couplet se fait entendre :
Reviens à toi, la belle batelière Reviens à toi, ton malheur n'est pas grand : Je t'ai trompée.., auprès de ta chaumière, Franz, le chasseur est là-bas qui t'attend. Mais, à ces mots, la pauvre enfant, Qui tout à l'heure semblait morte Sur ses deux pieds, très lestement Se releva joyeuse et forte.
Puisque le ciel t'a gardé tes amours, Pauvre Mina, rame en chantant toujours !
Et la nacelle s'échoue sur le sable. Le frère et la sœur sautent sur le rivage, puis bras dessus bras dessous, causant plus bas, ils s'engagèrent dans un sentier disparaissant sous un bo. cage de saules. Le fleuve un instant ému par le bruit des rames s'assoupit de nouveau, les lumières s'éteignirent, le calme se rétablit et l'ange du sommeil, couvrant de son aile silencieuse la
nature qui s'endormait, vint bercer son repos en murmurant ces accents du poète :
Donnez les champs ! dormez les fleurs, donnez les tombes! Toits, murs, seuils de maisons, pienes de catacombes ! Feuilles au fond des bois ; plumes au fond des nids. Dormez, dormez brins d'herbe et dormez infinis ! . . Dormez, vous qui saignez I dormez, vous qui pleurez ! Douleurs, douleurs, douleurs, fermez vos yeux sacrés ! Tout est religion et rien n'est imposture. Que sur toute existence et toute créature, Vivant du souffle humain, ou du souffle animal Debout au seuil du bien, croulant au seuil du mal, La vaste paix des cieux de toute part descende !