A. GERIN-LAJOIE ET JEAN RIVARD. O
Au fond d'un val, sous les ombrages, Un voyageur s'en va marchant ; Une voix perce les feuillages, C'est un air du pays, un doux et tiiste chant.
Benjamin Sulte,
Le touriste qui fuit la cité, à la belle saison, pour respirer la brise fortifiante des montagnes, ou contempler de près, les délicieuses coquetteries, les fresques verdoyantes, dont la nature se plaît à enjoliver les riants villages aux blanches maisonnettes qui se mirent dans le bleu Saint- Laurent, n'a pas été sans entendre, le soir sur
(I) Conférence donnée à V Union Catholiqtie àe Montréal, le l" novembre 1885.
le fleuve, le jour sous l'ombrage, une complainte bien connue, souvent répétée, mais qu'on entend toujours avec la plus vive émotion.
Mélancolique et touchante, cette naïve ballade qui mêle sans cesse ses notes émouvantes, aux murmures des flots et aux frizelis des feuillages, ne se distingue ni par ses mots à efl"et, ni par ses quatrains ronflants et sonores, ni par son respect pour l'alternation des rimes masculines et féminines. Elle jouit pourtant d'une vogue incontestable, d'une popularité toujours croissante, entièrement due à son admirable simplicité, à son patriotisme entraînant, à son origine essentiellement canadienne et surtout à la fidélité avec laquelle elle répond à nos plus nobles aspirations : en nous unissant par la pensée, à ceux de nos compatriotes que la fatalité éloigne du pays, et en ravivant chez ces derniers l'amour, le souvenir d'une patrie qu'ils ne peuvent jamais se résigner à oublier. En un mot, cette ballade a su remuer les cœurs, et, c'est là, la meilleure explication de son immense s u^acç^ n i ve rs / f^
CANADIANA
lOO RIS ET CROQUIS
Mais quel est ce chant que les échos redisent à l'unisson, sur le sol canadien, comme sur le «ol étranger ; quel est celui qui, le premier, à fait rendre à sa lyre, ces frémissements suaves et tristes, ces doux accords qui résonnent partout :
au Canada comme en Europe, dans les sombres
défilés des Montagnes Rocheuses comme sous
les verts palmiers qui couronnent les rives du
Nil?
Cette complainte que vous devinez depuis
longtemps ; ce chant favori des canotiers du
grand fleuve ; cet hymne patriotique que l'on
fredonne sans cesse en guidant son esquif loin
du rivage, c'est : le Canadien errant, entonné
pour la première fois, par Antoine Gérin-Lajoie,
sous le bocage avoisinant le Séminaire de Ni-
•colet :
Si tu vois mon pays, Mon pays malheureux, Va, dis à mes amis Que je me souviens d'eux.
O jour si pleins d'appas, Vous êtes disparus...
Et mon pays, hélas !
Je ne le verrai plus.
RIS ET CROQUIS lOI
Non, mais en expirant O mon cher Canada !
Mon regard languissant Vers toi se portera.
Ainsi chantait à quatorze ans, celui dont nous allons, au moyen de quelques notes biographiques, résumer succinctement la carrière, osant en même temps soumettre, à une analyse bien imparfaite, les pages mémorables dont il a enrichi notre littérature en écrivant Jean Rivard .œuvre patriotique qui vivra, tant qu'il y aura place pour la colonisation au Canada, et qui, même à cette époque, restera encore pour prodiguer à la postérité les conseils les plus sages et les plus pratiques en fait d'économie.
Antoine Gérin-Lajoie naquit à Sainte-Anne d'Yamachiche, le 4 août 1824. La période de l'enfance terminée, il entra au Séminaire de Nicolet, où il se fit bientôt remarquer par sa modestie, par sa réserve et surtout par ses talents littéraires, qui lui valurent d'éclatants succès.
Il avait à peine entonné le chant du Canadien errant, qu'il s'élançait sans avoir l'air de s'en douter, dans l'arène épique, à la recherche des lauriers de la tragédie, tout comme dans les temps antiques, Jason s'embarquait sur VArgOy pour conquérir la Toison d'or, et, chose rare dans les annales de nos institutions canadiennes, n'étant encore que rhétoricien, il composa un drame : Le jeune Latonr, qui eût les honneurs de la représentation, sur la scène même du Séminaire de Nicolet et fut vivement applaudi.
M. J. G. Barthe qui assistait à cette représentation, n'a pas voulu laisser passer ce triomphe de collégien inaperçu, mais l'a pieusement consigné dans son dernier ouvrage : Les souvenirs d'un de7ni-siècie, en y rappelant ses impressions d'autrefois sur celui qui avait prouvé alors à ses aînés, ces vers du poète :
Je suis jeune, il est vrai, mais aux âmes bien nées La valeur n'attend pas le nombre des années.
" Deux feux sacrés, dit l'auteur du Canada recotiquis, couvaient dans cette âme voilée aux
yeux des profanes, celui du patriotisme et de la poésie, à l'âge où, d'ordinaire, on ne connaît que celui de l'effervescence de la jeunesse. Aussi, ce coup d'essai avait-il eu un succès fou dans l'immense assistance, et, comme on dit au théâtre, avait été à l'emporte-piéce car on se demandait comment à cet âge, ce collégien encore imberbe, avait bien pu devenir les plus secrets ressorts du cœur humain, au point de les mettre ainsi en action et avec un si grand succès d'exécution et de mise en scène, et sur un théâtre si peu fait, ce semble, pour qu'il osât l'y risquer tout d'une pièce... J'avais fait partie de l'assistance, j'en étais sorti ravi d'admiration pour le jeune auteur et je ne soupirais plus qu'après le moment de me voir au Cap Sable, où s'était déroulé cet événement tragique à l'extrême qui allait jeter aux quatre vents du ciel, les restes de la puissance française, dans cette partie de l'Amérique."
M. J. G. Barthe, n'était pas seul à encourager le jeune aiglon, dans son premier essor vers les hauteurs de la tragédie ; il y avait en outre une
assistance nombreuse, présidée par un archevêque, et, quand le jeune Latour, le héros principal du drame, parut sur la scène et chanta :
Qu'un autre chante sa foHe Et les attraits de son Iris, Moi, je chanterai ma patrie, Elle seule aura mes souris ;
Pour elle, autrefois dans les plaines Nos aïeux ont versé leur sang !
Ils ont su repousser les chaînes, Moi, je veux soutenir mon rang ;,
Et si mon pays me réclame Je saurai périr à mon tour, Car j'aime, tu le sais, mon âme Le sol, où j'ai reçu le jour !
il y eut des cris admiratifs, des applaudissements prolongés.
Sans doute, le drame de Gérin-Lajoie n'était pas parfait, mais il y avait du talent, de l'enthousiasme, de la passion même, et, en songeant aux dix-huit ans de l'auteur, on oubliait bien vite les défectuosités de son œuvre, pour n'en admirer que les beautés.
RIS ET CROQUIS lO;
Enfin l'heure de la liberté sonne pour le jeune tragique. Désormais, il pourra rimer à son aise, et cueillir sur une scène plus vaste, de nouvelles couronnes ; il dit donc adieu à son aima mater , aux vieux pins dont il avait si souvent admiré les touffes de vertes aiguillettes, au bocage où vont encore s'inspirer les jeunes académiciens, membres de la société littéraire dont Gérin-Lajoie dota son collège, en 1842. Plus de murs sombres, plus de cloche matinale, plus de ceinture verte, plus de redingote aux blanches nervures, mais comme dit le poète :
Un gai soleil et des oiseaux !
Confiant en son étoile littéraire, le gousset peu garni — Lamartine n'était guère plus riche, à vingt ans — Gérin-Lajoie arrive à Montréal, rêvant comme beaucoup d'autres, à consacrer son talent, sa parole et ses connaissances à la défense de la veuve et de l'orphelin. Le journalisme l'attirant aussi, il s'adresse d'abord à J. G. Barthe, qui venait de succéder à Boucher Belleville, à la rédaction de \ Aurore des Canadas.
L'auteur des Souvenirs crut à une entente avec celui qu'il avait si vivement applaudi jadis, néanmoins, Gérin-Lajoie ne vint pas au bureau de rédaction le lendemain; en quête d'une position sociale quelconque, il était parti pour New-York. Arrivé dans la grande cité américaine, ses belles espérances s'évanouirent bientôt, car, '* chaque " fois qu'en allant de par la ville, dit J. G. Bar- " the, au milieu de cette foule affairée, emportée •' comme un torrent, et qu'il avait le malheur ^' d'ouvrir la bouche pour débiter son anglais *' de collège, ses interlocuteurs, après l'avoir toi- " se des pieds à la tête (et il n'y en avait pas '' bien long, car, à peine le nouveau Jérôme Pa- ^' turot avait-il cinq pieds de hauteur ) qu'ils Té- " cartaient comme un Ostrogoth."
Bref, il ne trouva rien, et malade, découragé, sans ressources, il revint au pays, grâce à la générosité d'un compatriote, pour devenir d'abord correcteur d'épreuves au bureau de La Minerve, puis, montant en grade, essayer successivement les faits divers et le premier article. Ces diver-
ses fonctions étaient loin de conduire notre homme à la découverte des trésors de Crésus, car les propriétaires du journal faisaient souvent la sourde oreille, et oubliaient de donner à Gérin-Lajoie, le maigre salaire qui lui était si justement dû. Il observait alors un véritable régime de carême, jeûnant souvent, et ne regagnant les bureaux de rédaction que par des rues détournées, croyant que tout le monde lisait sur sa figure : les angoisses de son estomac ou la vétusté de ses habits. Les lettres de Gustave Charmenil à Jean Rivard, défricheur, sont une reproduction exacte, une peinture frappante de ce que V auteur du j'ei^ue Za four eût à essuyer, en fait d'épreuves et de déboires. On dirait que Gérin-Lajoie s'est peint lui-même dans ces lettres qui sont encore de la plus haute actualité.
Il devient enfin premier rédacteur de Za Minerve. Cette position n'était pas une mine, mais c'était un premier pas dans le sentier de la prospérité. Son talent de polémiste le plaça bientôt au premier rang parmi les journalistes de l'épo-
que, et sa plume vigoureuse défendit longtemps- M. Lafontaine, dont il était l'un des plus zélés admirateurs.
Gérin-Lajoie contribua beaucoup, dans l'intervalle, à la prospérité de VInstitut Canadien, dont il avait été l'un des fondateurs, par la lecture de ses essais, aux séances du jeudi, et par la part active qu'il prit aux discussions et aux délibérations de cette société. Il eut même l'honneur de la présider, dans un temps où elle n'avait pas encore abandonné le droit sentier que lui avaient tracé ses fondateurs.
Dégoûté du journalisme militant, et rêvant plus que jamais à l'étude, sa passion favorite. Gérin-Lajoie quitta en 1852 son poste de premier rédacteur à La Minerve, pour se livrera la pratique de sa profession.
Plus tard, il accepta la position de secrétaire des arbitres provinciaux, puis celle de traducteur à la Chambre d'assemblée et enfin celle d'assistant-bibliothécaire à la Chambre des communes, position qu'il garda jusqu'en 1880.
" Il y a deux parts dans la vie de Gérin-Lajoie, dit un biographe. L'homme d'hier n'était pas l'homme d'autrefois."
^' Autrefois c'était le poète, avec ses rêveries, avec ses chansons, avec ses enthousiasmes ; c'était le journaliste, le polémiste qui écrivait l'article militant, chargé à mitraille, qui haranguait les électeurs sur la place publique.
" Hier, c'était l'homme de cabinet, calme, silencieux, méditatif, un livre de philosophie ou d'économie politique à la main, cherchant quelque nouveau moyen d'amener le progrès et le bonheur parmi les hommes ; ou mieux encore, ■c'était le père de famille, heureux au foyer domestique, entouré de sa femme et de ses enfants, ayant toujours sur les lèvres une bonne et utile leçon, un conseil sage, un service à proposer pour faire plaisir à un ami."
Gérin-Lajoie est peu connu comme bibliothécaire. Il mériterait pourtant de l'être à plus d'un titre. Bien peu peuvent se flatter de s'être acquitté mieux que lui des devoirs d'une charge
qui demande autant de tact que de connaissances. L'un de ses successeurs à ce poste, M. A. D. Decelles apprécie son habileté comme tel, dans ces termes élogieux :
" Il comprit bien vite qu'un bibliothécaire n'est pas, comme certaines gens ont encore ici la naïveté de le croire, une espèce d'automate qui connaît la place des livres sur les rayons, ni non plus un homme qui concentre son attention, sur une des parties de la science à l'exclusion des autres. Non, M. Lajoie vit clair du premier coup d'œil qu'il jeta autour de lui. Il vit l'immensité des connaissances qu'il fallait acquérir pour devenir un bibliothécaire et il eut la noble ambition de prétendre à l'universalité de la science, dans la mesure de ce que peut embrasser l'esprit humain. En quelques années, il put mettre au service du Parlement, au service des centaines de personnes qui, de tous les points du pays, le consultaient, une science qui n'était jamais en défaut et une complaisance que rien
ne rebutait. Il était savant et bon comme un bénédictin."
Un autre se serait contenté de ces vastes connaissances qu'un grand nombre de bibliothécaires ne soupçonnent même pas, mais Gérin-Lajoie n'était point satisfait. Son désir irrésistible de faire profiter ses semblables de la science qu'il avait puisée dans les livres, par l'étude et par la réflexion, lui fit entreprendre une œuvre colossale. Il parcourut page par page, volume par volume, rayon par rayon, l'immense bibliothèque du Parlement et réussit à faire paraître en 1857, un volume de 1700 pages, le grand catalogue raisonné de la bibliothèque fédérale, (i) D'une humilité proverbiale, Gérin-Lajoie ne pouvait souffrir la vue d'un de ses ouvrages dans
(i) Sous le titre de Dix ans au Canada, 1840- 1850, Gérin-Lajoie avait laissé en manuscrit une histoire, de l'établissement du gouvernement responsable ; grâce à M. l'abbé H. R. Casgrain, le public va pouvoir apprécier cette œuvre, dont on a pu lire les premiers feuillets dans la livraison d'octobre 1888, du Canada-Français.
une main amie, ni entendre la moindre citation de ses oeuvres sans s'esquiver. Il ne s'oublia qu'une fois, dans une rue peu bruyante des Trois- Rivières. Il avait cru entendre dans les airs un refrain familier. C'était une fraîche voix de jeune fille, qui redisait dans une mansarde, la complainte du Canadien errant . Il s'arrêta à l'angle de la rue, et se permit d'écouter les trilles harmonieux de la fauvette de la mansarde. N'était-ce pas là .une jouissance bien digne d'envie, et le plus humble des bardes n'en eût-il pas fait autant?
L'auteur àt /ea?i Rivard eut un jour une idée d'artiste. Infatigable dans la recherche des vieilles légendes canadiennes et des intérieurs champêtres, il songea à adopter un procédé bien connu des acteurs, des peintres et des romanciers de la grande cité parisienne.
Pour mieux personnifier le rôle qu'ils rempliront sur la scène ; pour mieux reproduire sur la toile, les couleurs locales d'un tableau de mœurs contemporaines ; pour mieux décrire dans une
page de roman à sensation, le dernier souffle d'un malheureux duelliste à l'agonie, ces célébrités du théâtre, de la peinture et de la fiction ne se gêneront nullement de revêtir le premier affublement venu, la blouse de l'ouvrier comme l'accoutrement antique du gentilhomme ruiné ; de se perdre dans de sombres carrefours et de parcourir les vastes salles des hôpitaux, afin d'assurer à leur personne, à leur pinceau et à leur plume : la pose, la touche et l'expression du réalisme le plus pur.
Gérin-Lajoie songea à un travestissement presque identique, mais avec de plus nobles intentions, hâtons-nous de le dire.
On rencontre souvent dans nos campagnes un petit homme, portant lunettes, fier de son habit râpé et de sa besace légendaire de moules et de lingots de plomb ou d'étain. C'est le fondeur de cuillères. Il est admis partout, et partout on lui permet de contempler au travers du verre de son binocle, l'étain grisâtre qui se fond sur la flamme en un liquide d'argent, puis s'écoule en filets bril-
lants dans des moules préparés, et se transforme en un ustensile bombé et reluisant. C'est l'industrie à laquelle Gérin-Lajoie rêva durant quelques jours, mais, pour l'écrivain, les minuties du métier n'auraient été que secondaires ; l'intérêt principal se serait concentré sur l'entourage : un intérieur franchement canadien. Quelles belles scènes, un observateur comme Gérin-Lajoie nous aurait fait admirer, quelles naïves légendes son talent de conteur nous aurait transmises de la bouche même de l'aïeul racontant à la veillée : ses impressions de jeunesse, ses souvenirs d'autrefois ! La vie paisible de la campagne n'aurait pas eu de secrets pour l'auteur à^Jeaii Rivard, mais ce projet, comme beaucoup d'autres :
...du monde où les ph;s belle choses Ont le pire destin,
ne fut pas exécuté. On y a peut-être perdu beaucoup, mais consolons-nous en songeant, que les peintures trop exactes, trop réalistes, ravissent souvent au paysage l'auréole qui illumine sa beau-
té, en lui enlevant son charme principal : le prisme poétique.
Gérin-Lajoie fut aussi l'un des fondateurs et l'un des directeurs des Soirées Canadiennes et du Foyer Canadien : revues qui se partagèrent la publication de son œuvre principale : Jean Rivard que Le Monde, de Paris, ne tarda pas à reproduire.
C'est le 4 août 1882, jour anniversaire de sa naissance, que mourut à Ottawa, cet écrivain que tout regrettent, ce patriote dont le nom passera à la postérité avec une réputation intacte, car, si quelqu'un a souillé sa plume, ce n'est pas lui : chrétien fervent, il n'a jamais eu honte de proclamer hautement ses croyances religieuses.
Quand les principaux personnages d'une œuvre d'imagination proclament la sublimité de la loi divine ; quand un Jean Rivard ne craint point de lire \ Imitation de Jésus-Christ, au sein même de la forêt ; quand plus tard, au faîte des honneurs, ce héros défricheur ne fait rien en matière religieuse, sans consulter préalablement l'au-
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torité ecclésiastique : on peut s'écrier avec raison que l'auteur d'un tel ouvrage est un véritable croyant.
Antoine Gérin-Lajoie a donc consacré toute sa vie au culte de la plus noble de nos devises :
Religion, Famille et Patrie, (i) et l'on peut dire que ses œuvres ont toujours eu pour but de montrer que son patriotisme savait apprécier les nobles accents de cette strophe bien connue :
Tous les jours, l'Europe se vante, Des chefs-d'œuvre de ses auteurs Comme elle, ce pays enfante Journaux, poètes, orateurs ; En vain le préjugé nous crie :
Cédez le pas au monde ancien ; Moi, je préfère ma patrie.
Avant tout, je suis Canadien !
(i) Ceux qui désireraient connaître plus intimement M. A. Gérin-Lajoie, peuvent lire avec truit, la biographie de ce dernier, par M. T'abbé H. R. Casgrain (Œuvres complètes. Tome II. Biographies canadiennes, pg. 431, éd. 1885) Cette biographie, la plus complète jusqu'ici offre au lecteur l'insigne avantage de pouvoir parcourir une grande partie des Mémoires de Gérin-Lajoie.
Depuis longtemps, Gérin-Lajoie déplorait le triste sort des nombreux fils de cultivateurs, qui quittaient leurs foyers pour aller faire profiter les pays voisins, des ressources de leurs bras robustes. Il eut un jour une idée lumineuse, patriotique. Il écrivit un magnifique plaidoyer en faveur de la colonisation. Ce plaidoyer, c'est Jean Rivard, car, on ne saurait donner le nom de roman à un livre qui repose sur des faits réels, et dont le héros réunit en lui seul, les admirables qualités que l'on retrouve chez certains agriculteurs nommés à la suite ^q Jean Rivard^ Economiste^ dans le Foyer Canadien. C'est, d'ailleurs, ce que Gérin-Lajoie^avouait lui-même dans son introduction :
" Jeunes et belles citadines qui ne rêvez que modes, bals et conquêtes amoureuses ; jeunes élégants qui parcourez, joyeux et sans soucis, le cercle des plaisirs mondains, il va sans dire que cette histoire n'est pas pour vous.... Ce n'est
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pas un roman que j'écris, et, si quelqu'un est à la recherche d'aventures merveilleuses, duels, meurtres, suicides ou d'intrigues d'amour tant soit peu compliquées, je lui conseille amicalement de s'adresser ailleurs."
Jean Rivard n'est donc pas un de ces récits fantaisistes et énervants où l'on voit les passions, à leur paroxysme, se heurter avec bruit, comme les vagues d'une mer tumultueuse, c'est plutôt une esquisse fidèle de la vie énergique et laborieuse d'un jeune défricheur canadien, vie uniforme et paisible comme un petit lac au fond des bois.
Jean Rivard est un type, le type de ces hardis pionniers qui ne craignent point de s'enfoncer dans les forêts vierges, de s'attaquer à leur arbres géants, de rabattre la fierté de leurs cimes orgueilleuses, d'habituer leurs branches élancées à devenir utiles, en s'effaçant pour se transformer en habitations rustiques, en villages florissants, puis en opulentes cités, après avoir laissé leurs panaches verdoyants se bercer si longtemps, oi sifs dans l'espace.
Le livre de Gérin-Lajoie est presque une épopée. Jean Rivard n'est-il pas un héros par sa force et par sa constance? Doter sa patrie de nouveaux établissements, en frayant un chemin à la civilisation, est-elle une entreprise sans grandeur, et toutes les actions qui émaillent ce récit national, ne concourent-elles pas à la réalisation de cette belle entreprise ? N'y a-t-il pas des personnages principaux et secondaires; Jean Rivard n'est-il pas l'âme du récit ?
Il y a deux phases, nettement définies, dans la vie de Jean Rivard : la phase du défricheur et celle de l'économiste. Voyons d'abord la première, et faisons connaissance avec les personnages que l'on y rencontre. Nous connaissions déjà Jean Rivard de nom, mais Gérin-Lajoie va nous le faire connaître plus intimement :
" A l'époque où se passent les faits qu'on va lire, il approchait de la vingtaine. C'était un beau jeune homme brun, de taille moyenne. Sa figure mâle et ferme, son épaisse chevelure, ses larges et fortes épaules, mais surtout des yeux
noirs, étincelants, dans lesquels on lisait une indomptable force de volonté, tout cela joint à une âme ardente, à un cœur chaud et à beaucoup d'intelligence, faisait de Jean Rivard un caractère remarquable et véritablement attachant. Trois mois passés au sein d'une grande cité, entre les mains d'un tailleur à la mode, d'un coiffeur, d'un bottier, d'un maître de danse et un peu de fréquentation de ce qu'on est convenu d'appeler le grand monde, en eussent fait un élégant, un fashionable, un dandy, un cavalier dont les plus belles jeunes filles eussent raffolé.'* Après Jean Rivard, vient Pierre Gagnon, son intendant, son compagnon de solitude : " un de ces hommes d'une gaîté intarissable, qui conservent leur bonne humeur dans les circonstances les plus difficiles. Il s'endormait le soir en badinant et se levait le matin en chantant. Il savait par cœur tontes les chansons du pays, depuis la Claire fontame et Pa7' derrière chez ma tante jusqu'aux chansons modernes et les chantait à qui voulait l'entendre, souvent même sans qu'on
l'y invitât. . , Il pouvait de plus raconter toutes les histoires de loups-garous et de revenants qui se transmettent d'une génération à l'autre parmi les populations des campagnes. Il récitait sans en omettre une syllabe, l'éloge funèbre de Michel Morin, bedeau de l'église de Beauséjour, le contrat de mariage entre Jean Couché debout et Jacqueline Doucette etc. et nombre d'autres pièces et contes conservés jusqu'à ce jour, dans la mémoire des enfants du peuple."
Nommons encore : M. l'abbé Leblanc, curé de Grandpré, M. Laçasse et le père Latour, qui rempliront successivement le rôle de Mentor auprès du jeune héros, puis enfin admirons, comme un coin de ciel bleu sur un horizon assombri : une fraîche figure de jeune fille, jolie blonde de dix-sept ans, aux joues roses et aux grands yeux bleus : Marie Louise Routier, qui plus tard, sous le nom de M^'^* Jean Rivard contribuera pour beaucoup, à la merveilleuse prospérité de l'époux de son choix.
Les principaux personnages nous étant maintenant connus, résumons rapidement les faits.
Par suite de circonstances imprévues, Jean Rivard, l'aîné d'une nombreuse famille, demeurant dans une paroisse de la vallée du lac St. Pierre, avait dû quitter le collège en rhétorique. Anxieux de venir en aide à sa famille au plus tôt, et de se créer une position quelconque, il avait songé à étudier le droit, mais, sur les représentations de M. l'abbé Leblanc, qui lui fit une peinture peu flatteuse des avocats, et lui démontra l'imprudence qu'il y aurait à courir deux lièvres durant sa cléricature : d'être à la fois étudiant et instituteur— on ne parlait pas encore des sténographes — il se décida à embrasser la carrière agricole. N'ayant que cinquante louis pour tout héritage, mais fort de la devise : Labor iviprobiis onmia vincity il obtint cent acres de terre dans le canton de Bristol et s'engagea résolument, la hache du défricheur sur l'épaule, dans les sombres profondeurs des bois, avec Pierre Gagnon, dont il s'était assuré les services.
Alors commencent les travaux du défrichement; les arbres de la forêt tombent les uns après les autres, sous les coups répétés d'un acier infatigable, qui ne cesse de saper leurs troncs aux rugueuses nervures qu'à l'hiver, pour recommencer la même tâche ardue au premier souffle de la brise printanière.
Mais que faisaient nos défricheurs durant la froide saison ; comment Jean Rivard, frais émoulu du collège, et se rappelant encore les heures bruyantes et animées de la récréation, pouvaitil s'habituer à cet insolement, sans transition? comment Pierre Gagnon pouvait-il se résoudre à raconter ses histoires drolatiques aux pièces superposées et mal jointes de leur habitation provisoire, quand il entendait le hêtre gémir sous le givre qui emprisonnait ses branches et la rafale entonner son lugubre refrain ?
Chassons nos inquiétudes. Jean Rivard avait son talisman contre l'ennui : il écrivait un journal de ses opérations et de ses pensées intimes, ou bien lisait, le dimanche : quelques passages de
Vlmiiation ^e /ésus-C/irist,\sL sema.mQ : \ Histoire populaire de Napoléon /, les aventures de Don Quichotte de la Maîiche ou celles de Robinson Crusoé. Pierre Gagnon raffolait de ces lectures et les écoutait avec une attention qui frisait l'extase.
L'ennui, toutefois, remportait bien des petitesvictoires morales, mais pas souvent, et le dimanche seulement, car, en ce jour de repos, Jean Rivard s'oubliait, et laissait sa pensée s'envoler au loin vers sa famille, vers son village natal, où l'imagination lui faisait voir ses amis d'enfance, promenant leurs blondes dans leurs belles carrioles ; il regrettait alors les petites veillées chez le père Routier, et surtout, l'office divin et le prône de son curé.
Le printemps arrive enfin avec ses brises tiédies, ses ondes bleu de ciel, ses feuilles vertes et ses chantres ailés ; les défricheurs se remettent à l'œuvre, et, quand vint l'heure de la semence, Jean Rivard put ensemer.cer quinze arpents de terre. Enhardis \ ar le nob'e exemple du jeune
pionnier, de nouveaux colons viennent se fixer dans le canton de Bristol.
La première moisson de Jean Rivard est abondante, et encouragé par ses premiers succès, il passe un nouvel hiver dans le canton de Bristol. La moisson de la deuxième année dépasse son attente, il a déjà économisé cinq cent louis ; une coia/ée lui assure une habitation confortable, un grand événement approche, la question du mariage se pose et se résout, et Jean Rivard en épousant Marie-Louise Routier ferme le livre du Déf?'icheur pour ouvrir celui de V Économiste.
L'horizon du Défricheur était rembruni. On n'y voyait que des grands arbres : des frênes blancs, des hêtres'à l'écorce grisâtre, des .merisiers, des sapins gigantesques couvrant, de leurs bras immenses, de vaste domaines sans culture. Il n'y avait point|de clairières, point d'habitations coquettes pour égayer le sombre paysage des bois
L'horizon de \ Economiste est beaucoup plus attrayant. On voit une éclaircie de trente à qua-
rante acres, et au milieu, une blanche maisonnette à l'apparence proprette et gaie, où Jean Rivard et Louise voient leur lune de miel se renouveler sans cesse. La suite des événements introduit sur la scène de nouveaux personnages. Saluons d'abord Octave Doucet, condisciple de Jean Rivard.. et le premier curé delà mission de Rivardville : .
'* Ce qui le distinguait surtout, c'était sa nature franche et sympathique. . . Personne n'était mieux fait pour consoler les malheureux ; aussi avait-il constamment dans sa chambre de pauvres affligés qui venaient lui raconter leurs chagrins et chercher des remèdes à leurs maux. Jamais il ne rébutait personne ; au contraire, c'était avec le doux nom d'ami, de frère, d'enfant, de père, qu'il accueillait tous ceux qui s'adressaient à lui..."
Il n'avait qu'un défaut. Il fumait. Jean Rivard lui faisait en vain des remontrances à ce sujet. Le bon Octave Doucet faisait carême durant deux ou trois jours, puis, la quatrième jour-
née, la pipe se retrouvait et ses bonnes résolutions s'enfuyaient, vaincues par les spirales de fumée victorieuses. Gardons-nous bien de sympathiser avec Gendreau, surnommé le Plaideiix^ un personnage que l'on rencontre partout, mais sous des noms différents: "l'esj^rit de contradiction incarnée, le génie de l'opposition en chair et en os. . . Il avait gaspillé en procès un héritage qui eût suffi à le rendre indépendant sous le rapport de la fortune. . . Contrecarrer les desseins d'autrui, dénaturer les meilleures intentions, nuire à la réussite des projets les plus utiles, s'agiter, crier, tempêter chaque fois qu'il s'agissait de quelqu'un ou de quelque chose, telle semblait être sa mission... Dans la paroisse où il demaurait avant d'émigrer à Bristol, il avait été pendant vingt ans en guerre avec ses voisins, pour des questions de bornage, de découvert^ de cours d'eau, pour de prétendus dommages causés par des animaux ou des volailles et pour mille autres réclamations que son esprit fertile se plaisait à inventer. . ."
On devine aisément que l'arrivée d'un tel personnage, dans le canton de Bristol, n'était guère rassurante pour Jean Rivard et l'avenir saura le prouver.
Le mouvement colonisateur inauguré dans les pages ^t Jean Rivard^ Défricheur^ s'accentue davantage dans celles de Jean Rivard, Economiste. Les colons arrivent de tous côtés, les habitations sortent de terre comme par enchantement, on construit des moulins à farine et à scie, une église est érigée, et bientôt le canton de Bristol donne naissance au joli village de Rivardville. La population se multipliant, on organise un gouvernement municipal régulier et Jean Rivard est élu maire de son village, puis commissaire d'école, puis enfin député à la législature. Il eut bien parfois des luttes à soutenir contre Gendreau et ses satellites qui jettèrent feu et flamme lorsqu'il fut question de choisir le site du temple divin, puis d'établir des écoles, époque où Gendreau réussit malheureusement à supplanter Jean Rivard, comme commissaire pour
quelque temps, mais, grâce à l'appui de Gustave Doucet, curé de Rivardville, et à la faveur populaire qui revint plus fidèle que jamais au jeune fondateur, il put surmonter tous les obstacles et mener à bonne fin ses sages réformes en fait d'agriculture, d'éducation, etc.
Un fait qui prouve bien la popularité dont jouissait Jean Rivard dans son village, c'est son élection comme député. Son adversaire, jeune avocat plein d'astuce et d'habileté, qui avait jeté l'or à pleines mains pour se faire élire, n'avait eu qu'une voix dans Rivardville, celle de Gendreau le Plaideux. Son mandat expiré, Jean Rivard dégoûté de la vie parlementaire et des tactiques équivoques et déloyales des députés en général, qui ne se laissaient guider que par l'esprit de parti, ne brigua plus les suffrages et se retira dans la vie privée, malgré les vives exhortations de ses électeurs.
Tels sont les faits qui expliquent comment, quinze ans après, nous retrouvons Jean Rivard dans un vaste logement à deux étages, bâti en
briques, entouré d'un beau parterre de gazon et de fleurs, où le jeune défricheur d'autrefois se repose de ses fatigues auprès de sa femme et de sa petite famille, partageant son temps entre la culture et l'étude, la pratique et la théorie.
" Je vis à ma gauche, dit l'auteur, dans le récit d'une halte qu'il fit au village de Jean Rivard, le joli village de Rivardville, qu'on aurait pu sans arrogance décorer du nom de ville. Il se composait de plus d'une centaine de maisons éparses sur une dizaine de rues d'une régularité parfaite. Un grand nombre d'arbres plantés le long des rues et autour des habitations donnaient à la localité une apparence de fraîcheur et de gaieté."
" On voyait tout le monde, hommes, femmes, jeunes gens, aller et venir, des voitures chargées se croisaient en tous sens ; il y avait enfin dans dans toutes les rues, le travail, l'industrie, que l'on ne rencontre que dans les grandes cités commerciales."
" Deux édifices dominaient tout le reste : l'é-
glise, superbe bâtiment en pierre, et la maison d'école, assez spacieuse pour mériter le nom de collège ou de couvent. . ."
En un mot, tout indiquait un village des plus florissants, et ce magnifique résultat, on le devait en grande partie à Jean Rivard, qui n'avait rien négligé pour faire de tout le canton, une paroisse modèle sous tous les rapports, et il y avait réussi au-delà de tout espoir attribuant son succès au choix d'un fonds de terre d'une excellente qualité, à une forte santé, au travail, à une surveillance attentive basée sur l'ordre et sur l'économie, enfin à l'habitude de tenir un journal et un registre de ses recettes et de ses dépenses.
Nous pouvons ajouter avec Gérin-Lajoie, que jyime Rivard contribua aussi beaucoup à la prospérité du fondateur de Rivardville, par les soins affectueux qu'elle lui prodigua, par ses heureuses qualités du cœur et de l'esprit, par ses talents et par son industrie :
" Il fallait voir, dit Gérin-Lajoie, cette petite femme proprette, active, industrieuse, aller et
venir, donner des ordres, remettre un meuble à sa place, sans cesse occupée, toujours de bonne humeur. Si on avait quelque chose à lui reprocher c'était peut-être un excès de propreté. Les planchers étaient toujours si jaunes, qu'on n'osait les toucher du pied. Les petits rideaux qui bordaient les fenêtres étaient si blancs, que les hommes n'osaient fumer dans la maison de peur de les ternir."
Madame Rivard était donc la charmante et l'industrieuse canadienne, la mère chrétienne dans toute l'acception du mot, celle qui tient dans ses mains frêles et rosées, les destinées de notre belle patrie et celle que nous avons toujours appris à aimer et à chérir.
Si tous nos cultivateurs mettaient en pratique les sages conseils énumérés plus longuement dans cette dernière partie du livre de Gérin-Lajoie, nos campagnes se transformeraient à vue d'œil ; et au lieu de ces vastes landes sans ombrages qui affligent trop souvent le regard de l'artiste, nous verrions surgir partout des oasis
verdoyants, de délicieuses charmilles, et nous pourrions saluer avec joie, la réalisation de ce distique d'un fabuliste :
La routine au progrès veut disputer l'empire
Le progrès toujours marche, et la routine expire !
Permettons-nous de faire ici un léger rapprochement entre La Bruyère et Gérin-Lajoie. On peut fort bien dire qu'il n'y a rien de commun entre l'auteur des Caractères et le poète des exilés, mais on ne saurait nier certaines analogies entre ces deux écrivains.
N'ont-ils point tous deux visé au perfectionnement de la société au milieu de laquelle ils vivaient, l'un en ridiculisant les fausses grandeurs de son époque, l'autre en déracinant les préjugés contraires à la sublime mission de l'agriculteur? n'ont-ils point tous deux décrit avec art les caractères saillants de leur entourage : l'un en reproduisant d'un pinceau subtil, les pompes, les mensonges, les ridicules des cours fastueuses et des grandes capitales, l'autre en évoquant
l'aimable simplicité, l'agréable franchise des scènes canadiennes ? La Bruyère a été le peintre d'une société parvenue au plus haut degré de la perfection; Gérin-Lajoie a été le peintre d'une .société naissante ; le premier donnera de sages conseils aux grands, aux esprits forts des cours royales; le second aux humbles, aux modestes cultivateurs des campagnes ; celui-là réhabilitera la plume et les ouvrages de l'esprit, celui-ci la hache et la charrue.
Sans doute, Gérin-Lajoie n'a point la subtilité du style de La Bruyère, mais un style subtil aurait-il été bien convenable dans un livre qui s'adresse surtout aux défricheurs, un culte aussi excessif de la forme n'aurait-il pas été une erreur impardonnable de la part de l'auteur ? Certes oui, et Gérin-Lajoie l'a fort bien compris en s'appliquant surtout à donner à ses périodes une élégance de convenance, et non pas une élégance déplacée. D'ailleurs, l'artiste qui peint les cascatelles du ruisseau qui sautille sur un lit de mousse, parmi les blés verts, dénote autant d'art dans
son paysage champêtre que celui qui reproduit sur la toile, les pompeux décors d'un jardin public, où l'on voit s'échapper du trident d'un Neptune en marbre, que traînent des tritons aux teintes nacrées : une onde qui s'élève dans les airs en gerbes liquides, puis retombe en une brume d'azur.
Outre les nombreuses citations ci-dessus, il y a de belles descriptions dansyi?^;/ Rivard, mentionnons surtout les passages où Gérin-Lajoie décrit les grands arbres de la forêt, la mélancolie de l'automne, les ouragans déneige et la belle saison dans les bois. Les lettres de Gustave Charmenil à Jean Rivard renferment aussi d'admirables pastels de la vie des cités, où les bals, les citadines et les avocats ne sont pas épargnés.
Nous avons vu comment les quatre volumes de Jean Rivard, l'aidèrent puissamment à combattre dans la forêt, l'ennui, compagne inséparable de la solitude et de l'isolement :r//«//iz//^« ôiQ Je sus- Christ, en lui enseignant la résignation aux divins commandements; Robinson Crusoé en
lui apprenant à être industrieux, et Napoléon, à être actif et courageux. Pourquoi le livre de Gérin-Lajoie n'accompagnerait-il pas, comme autrefois, les nombreux colons qui se dirigent chaque année vers le Nord ? Nul guide ne répondrait mieux aux vœux de ces braves défricheurs. Jean Rivard et Pierre Gagnon ne sont-ils pas leurs devanciers : pourquoi le récit de leurs prouesses ne serait-il pas là pour leur apprendre à surmonter toutes les difficultés, à vaincre tous les obstacles ?
Un noble exemple leur est donné, que nos colons le suivent, et nous verrons bientôt de nouveaux Jean Rivard se distinguer dans le Nord, comme dans le canton de Bristol, et doter notre sol de nouveaux villages ayant pour modèle : Rivardville !
Espérons que la plume élégante de quelquesuns de nos écrivains qui ont le mieux connu Gérin-Lajoie, et dans la vie publique, et dans la vie privée, nous donnera bientôt sa biographie avec une analyse complète de ses œuvres, tout comme
l'honorable P. J. O. Chauveau nous donna récemment : François Xavier Gajyieau, sa vie^ ses œuvres.
Nos grands écrivains sont rares, et quand ils disparaissent de l'arène pour toujours, nous devrions tous, jeunes et vieux, nous efforcer de faire revivre le plus longtemps possible leur glorieuse mémoire.
Je ne saurais mieux terminer ces quelques courtes considérations sur le biographe du défricheur, que par ces lignes magistrales de M. A. D. Decelles:
" On rencontre rarement dans la vie, des hommes du caractère de Gérin-Lajoie, des hommes dont on peut dire sans exagération, qu'ils n'ont pas de défauts. C'était le vrai sage tel que le conçoit le christianisme, ne vivant que pour son Dieu, sa famille et son pays, comme écrivain, c'était la figure la plus sympathique de notre petite république des lettres. Là comme dans les autres sphères d'action où il a été répandu, il ne laisse aucun ennemi, mais de bons souvenirs et une mémoire qui sera chère longtemps à ceux qui l'ont connu."