LES JOURNALISTES ACROBATES
Notre époque tient décidément à faire valoir
ses merveilles. Une invention voit-elle le jour,
aussitôt, des quatre coins du globe, mille voix
s'élèvent pour en exagérer l'utilité.
On dirait que la renommée aux cent bouches
est revenue dans nos parages, pour créer ces
concerts grandioses, qui du lever au coucher du
soleil, ne cessent d’harmoniser les exploits des téléphones, des phonographes et des microphones.
Partout l’on vante l'esprit inventif des Bell,
“des Edison, des Dr Hugues, et l’on ne parle
partout, que de vibrations sonores se transfor-
Mmant en vibrations électriques et magnétiques ?
EE - — Hi
72 RIS ET CROQUIS pour parcourir les distances sur un fil métallique; que de cylindres gravant sur une rainure hélicoïde des ondes sonores qu’un diaphragme de papier, en artiste émérite, s'amuse à reproduire ; que de pôles de charbon, s’étalant dans des circuits voltaïques ; on ose même prédire l’application prochaine d’un électro-moteur, à nos locomotives infernales.
Les dictionnaires ne suffisent plus pour recevoir toutes les expressions qu’engendre cette rage du nouveau, du subtil et du commode. On a beau les ensevelir sous une avalanche de suppléments : chaque jour voit un nom nouveau réclamer sa place au foyer de la langue, comme exprimant le mieux l’usage ou l’origine de ces ingénieux appareils destinés à transmettre la parole, à la clicher, à l’amplifier dans sa transmission.
Malheureusement, notre soif du progrès nous fait oublier nos véritables merveilles, et nous avons souvent pour elles cette négligence, cette ingratitude, dont la cité athénienne récompen-
sait autrefois ses grandsïhommes.
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Qu'y a-t-il, en effet, de comparable à ce prodige du siècle, qui, perché sur une plume d'acier, distillant un noir liquide, pivote de droite à gauche, lance ses dards de l’aube au crépuscule, et dans l’exécution des sauts les plus périlleux de la gymnastique intellectuelle, sait mieux que tout autre atténuer une chute par un air de tri-
omphe, qui rappelle de soi l’épigramme de La Martinière :
Un gros serpent mordit Aurèle :
Que croyez-vous qu’il arriva ?
Qu’Aurèle en mourut? Bagatelle!
Ce fut le serpent qui creva.
Quelle machine possède un mécanisme plus compliqué, des ressorts plus souples que ce phénoméne raisonnable qu’un de nos écrivains de renom (1) a affublé du qualificatif de ‘ bipède à plumes”? Et pourtant, voilà une curiosité
(1) L’hon. A. B. Routhier.
74 RIS ET CROQUIS dont on ne parle jamais, et qui a échappé, on ne sait comment, à l'œil perspicace de Barnum.
Ouvrons nos yeux à la lumière, de grâce ; laissons nos larmes s’épancher sur la cendre, et rendons au journaliste acrobate le culte qu'il mérite.
C’est pour nous convertir, qu’il descend chaque jour dans l’arène, dans un costume aux couleurs fuyantes ; c’est pour nous égayer qu'il fait des cabrioles, Le picotin peut abonder, mais cela ne suffit pas. On couronne bien de fleurs l’actrice qui grimace sur la scène, le bouffon qui débite des sornettes, et l’on n’a pas même une simple biographie d'encouragement pour le journaliste acrobate !
C’est une lacune qu'il faut combler au plus vite,
Il y a déjà assez de pages ignorées de notre histoire, sans que nous ayons à déplorer celle-là.
Allons, biographes qui lisez ces lignes imparfaites, préparez vos couleurs, armez-vous de la palette et du pinceau, et montrez à la postérité
reconnaissante, le profil sublime d’une binette
lais- » et qu'il
cha- COU- 1 fait ; cela ctridébimple aliste
vite, notre le-là.
nparde la érité
nette
qui peut se dire siècle avec tout autant de raison que le député de Lamartine qui se disait peuple. Le journaliste acrobate est siècle, je le répète, parce que l’élasticité de ses convictions lui permet de reproduire avec la fidélité des glaces les mieux polies, des ruisseaux les plus limpides, tout ce que son époque invente en fait de souplesse d’échine et de principes,
Or s'étonne beaucoup, de nos jours, de voir cercains soldats de la plume, déserter le camp qu'ils défendaient si vigoureusement auparavant, embrasser la cause qu’ils foulaient aux pieds et tourner contre leurs anciens compagnons d’armes cette énergie, cette rage forcenée du traître qui veut oublier sa lâcheté, dans l’extermination entière de ceux qu’il a odieusement trahis. Ces soldats sans patriotisme avaient pourtant débuté
sous la bannière du vrai, prônant bien haut les
principes qui sont la base de toute œuvre bien
76 RIS ET CROQUIS ordonnée, de toute société durable ; leur plume avait poursuivi l'erreur dans s ‘erniers retranchements, mais au moment d'i .uurer le drapeau d’une victoire définitive, chose incompréhensible, inexplicable, on les a vus se joindre à l'ennemi qui demandait déjà grâce, et reconstruire à grands frais, ce qu'ils avaient démoli dans un moment de juste indignation.
Comment expliquer cette volte-face soudaine, ces défaillances quand ils n'avaient plus qu’à tendre la main pour cueillir une palme glorieuse ?
Mystère, diront les disciples de Ponson du Terrail; magnanimité, abnégation ! s’écrieront les fervents admirateurs de la girouette capricieuse qui leur indique la brise favorable qui doit enfler leurs voiles ; pour nous, il n’y aura ni mystère, ni magnanimité, ni abnégation, mais la clef de l’énigme sera que ces déserteurs sont ce qu’ils n’ont jamais cessé d’être : ‘‘ des journalistes acrobates !”
On les reconnaît si facilement d’ailleurs ; leur
manière de procéder est si identique ; leurs traits
lume tranpeau ible,
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aine, qu'à use ?
du ront apriqui aura mais sont
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ont un air de famille si frappant, qu’il est presqu'impossible de s’y tromper.
Is écrivent aujourd’hui ce qu'ils effaceront demain ; ils louangent à l'aurore ce qu'ils brûleront à la brune ; une saison les surprend ravis en extase devant un objet, la saison suivante voit le même objet noirci de leurs invectives. Ce sont des laboureurs qui, du soc de leur charrue, tracent aujourd’hui dans leurs champs un sillon qu’ils combleront demain pour recommencer leur labour interminable la troisième journée. Le sillon se creuse et se remplit, se trace et se retrace, mais jamais la semence n’a le temps de reposer un seul jour, dans ce sol sans cesse remué et bouleversé. Les moissons luxuriantes qui résultent d’un semblable système de culture, se devinent facilement : des herbes frêles et inutiles, de l’ivraie, et si le hasard ne vient en aide à leur heureux propriétaire, en lui faisant découvrir quelque trésor enfoui, il est sûr de végéter jusqu’à ce qu’un personnage compatissant daigne
lui jeter quelques menus fils d’or, pour recoudre
78 RIS ET CROQUIS les endroits à jour de son accoutrement, et voiler légèrement d'un éclat passager, les souillures
de ses nombreuses tergiversations, * * Mais les journalistes n'ont pas toujours été acrobates. Il fut un temps où le journalisme était une royauté. C'était l’âge d’or de la presse.
On ne rencontrait alors que des polémistes consciencieux et bien renseignés, des braves,
aimant à lutter en plein soleil, sans songer un
instant à l’anonyme.
Cette race forte ne s’est pas éteinte heureusement ; et, à la gloire du journalisme, plusieurs se font un devoir de conserver scrupuleusement ses vieilles traditions ; mais il y a tant d’exceptions à la règle générale, tant de journalistes acrobates auprès des vrais journalistes, qu'il devient de plus en plus difficile de retrouver ces perles précieuses disséminées au sein d’un océan, où tant de coquillages sans éclat et sans valeur, mais embellis du nacre d'autrui, briguent les suffrages de l’admiration.
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RIS ET CROQUIS 79 Une question nous intrigue cependant. Comment certains journalistes sont-ils devenus acrobates ? Qui a opéré leur métamorphose ? Est-ce la baguette d'une fée ou un germe de maladie contagieuse ? Si Darwin n'était pas mort, notre curiosité aurait été vite satisfaite, Il serait monté en croupe sur une évolution quelconque, et, au grand galop, sur ce bidet d’un nouveau genre, il nous aurait trouvé un système tout aussi amusant que celui dont il s’est servi pour nous expliquer comment le singe est devenu homme.
Il nous aurait raconté comment un journaliste
narquois et mystérieux, mais plus faible, plus lâche
que les autres en face de la défaite parce qu'il
avait manqué sa vocation, se voyant sur le point de succomber dans une polémique vigoureuse engagée avec un adversaire redoutable, s'accouda sur sa fenêtre, par une belle soirée d'été, et se demanda, où il pourrait bien trouver l'ancre de salut qui pourrait empêcher sa nacelle d’être entraînée vers l’abime.
La campagne déroulait à ses regards, son ta-
pis de verdure et les allées sablonneuses d’un jardin de jeux, où d’agiles acrobates rivalisaient d'adresse, aux pâles clartés de l’astre des nuits : les uns sur une perche oscillante, les autres sur des barres parallèles fixes, plusieurs sur des cordes lisses verticales, le plus grand nombre sur des trapèzes de voltige ;
Ce spectacle était de nature à impressionner notre journaliste aux abois, et à lui inspirer, après une promenade en imagination de la terre à la lune et de la lune à la terre, un tout petit monologue :
‘ Ces acrobates dont je plaignais le sort, se dit-il, ont après tout beaucoup plus d'esprit que moi ; ils bravent un danger que je ne pourrais éviter. Ils volent d’un trapèze à un autre sans rien craindre, sans rien redouter. Il fut un temps, cependant, où une chute bien conditionnée aurait accueilli leurs sauts périlleux. Qui leur a inspiré cette confiance sans limites dans la souplesse et la force de leurs muscles d'airain? Un léger exercice d’aborä, puis un autre plus rude
nner irer, terre petit
et plus compliqué, et ainsi de suite jusqu’à ce qu'ils aient pu se rendre maîtres du terrain, et ex- “cuter leurs prouesses actuelles. Si ces hommes s'étaient laissé abattre par leur première chute ursient-ils réussi? Certes non, et dans ceci “comme dans toute entreprise que l’on veut mener à bonne fin, il faut de la persévérance. Je suis trop léger pour ramper, moi, et si j'ai des ailes c’est pour voler, je crois. Soyons donc journaliste acrobate, et faisons de la gymnastique avec les principes comme ces acrobates en font vec le trapèze. Je serais bien sot de ne pas imi-
ter la nature dans ses changements fantaisistes :
La terre se dépouille, et bientôt reverdit ; La lune tous les mois s’accroît et s’arrondit.…
Que dis-je ? en moins d’un ;our, tour à tour on essuie Et le froid et le chaud, et le vent et la pluie,
Tout passe, tout finit, tout s’efface ; en un mot,
Tout change : changeons donc, puisque c’est notre lot !
Le journaliste acrobate était trouvé, et l'inventeur pour tirer tout le profit possible de sa dé- couverte, aurait bien voulu prendre un brevet
d'invention, mais il n’en eut pas le temps. Ses camarades qui l’avaient vu sortir victorieusement, en apparence, de l'impasse difficile où il se trouvait, cherchèrent la clef de son système en le surveillant de près, et réussirent à lui arracher, lambeaux paiï lambeaux, un secret qu'il gardait avec toute la sollicitude des dragons de la fable. De ces bribes, ils firent un tout qu'ils modifièrent à leur façon depuis : ajoutant quelquefois, et souvent retranchant, suivant les circonstances, ou suivant les besoins de la cause
qu'ils avaient à défendre.
De même que, dans tout métier, chacun a sa manière d'agir, chacun son procédé dans l’exécution des objets qui sont du ressort de son industrie, ainsi chez les journalistes acrobates, le système est le même, mais les : ppareils de voltige varient suivant les aptitudes de chacun.
L'un, très fort sur les échasses, dans sa jeu-
nesse, rend son talent pratique, à l’âge mûr, en
se servant des points d'interrogation et d’exclamation comme d’échasses pour narguer ses voisins du haut d’un piédestal factice ; un autre, plus studieux sur les bancs du collège, et qui visait alors au purisme, en émaillant ses thèmes et ses versions de nombreuses ratures, toujours fidèle à sa mission, occupe aujourd’hui sa plume et son rouleau à rayer impitoyablement tous les arguments d’un polémiste adversaire de manière à rendre le plaidoyer de ce dernier tout à fait inutile ; un troisième enfin, célèbre en chimie, par un attrait irrésistible pour les acides, tiendra d’une main une éponge imbibée d’un liquide délétère, et de l’autre l’article d’un confrère, qu’il caressera de son éponge jusqu'à ce qu'il n’en reste plus rien, puis, montrant au public la feuille devenue blanche, il s’écriera triomphalement qu'un coup d’éponge a suffi, pour faire rentrer les arguments de son adversaire dans le néant. Enfin, la plupart exerceront leurs muscles à la résistance, en s’accrochant aux ciseaux ou aux personnalités.
Quelle invention utile et ingénieuse pour le journaliste acrobate que les points d’interrogation, d'exclamation et les si entre parenthèses ! Comme ces signes orthographiques et ce 54: mystérieux expriment bien son étonnement, sa stupéfaction en voyant un confrère s’évertuer sur la terre ferme, ramper sur un sol boueux, tandis que lui, le papillon volage, aux ailes nuancées de rose et de bleu, mais de ces nuances confuses qui échappent à l'examen minutieux, vole de trapèze en trapèze, comme l'abeille de fleur en fleur, sans jamais souiller de la moindre poussière ses pattes mignonnes et aériennes qui nous rappellent ce quatrain satirique de Victor Hugo, dédié à une belle qui savait dissimuler adroite-
ment son petit pied blanc :
Si Puck, le nain qu’on voit en songe,
Osait jamais mettre son pié
Dans le soulier où ton pied blanc se plonge, Il en serait estropié !
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La mule chantée par Victor Hugo pouvait estropier Puck, mais non pas les journalistes acrobates, car avec eux, l'adversaire n’a jamais rai-
son,
Vous croyez peut-être qu'ils sont très forts en logique ? De la logique ils n’en ont point, ou plutôt, elle se réduit à trois modes élémentaires : ou l'argument à refuter est au-dessus de leurs facultés intellectives, ou il est clair et parfaitement intelligible, ou enfin ridicule de simplicité. Dans le premier cas, ils le feront suivre d’un point d’exclamation qui, chez eux, n’exprime jamais l’admiration, mais la quintessence de la bêtise de l’auteur ; dans le second, d’un point d’interrogation exprimant laconiquement leur doute sur l’état mental du polémiste ennemi ; dans le troisième enfin, le s% entre parenthèses exhibera son ours et prouvera que le naïf qui a inventé de tels arguments, appartient à la famille légendaire des X ***, des Guibollard, des Calino et des
Joseph Prudhomme.
Si certains signes orthographiques sont redoutables entre les mains des journalistes acrobates, les ciseaux le sont encore plus.
Cette arme est bien inoffensive, direz-vous, Cela dépend de la manière dont on s’en sert, si l’on en use avec discrétion ou si l’on en abuse.
En certains quartiers, les ciseaux sont de galants compères, dociles à la main délicate qui les guide pour tracer des courbes gracieuses, des arabesques dans les étoffes soyeuses : les velours, les soies et les satins chinés; ils se plaisent à prêter leur concours à mille colifichets aux teintes vert myrte, brun foncé ou bleu marin.
Mais les ciseaux des journalistes ne sont pas aussi doux. Les tissus nuancés et veloutés pour eux, n’ont aucun attrait, Ce qu’ils aiment c’est le papier noirci par des caractères inoffensifs en apparence, mais constituant par leur admirable disposition, «ne arme aussi fatale que celle des Parques mythologiques.
Elles ont vécu, les Parques de la fable, et si leur quenouille ne tourne plus, leurs ciseaux sont tombés entre les mains des journalistes acrobates, qui savent s’en servir, Dieu merci.
Un journaliste rangé, dans un moment de verve poétique, dédie une épître à la rose, l’année suivante la première brise printanière lui inspire un sonnet sur la marguerite : aussitôt les ciseaux d'un jaloux entrent en campagne, et se promenant autour de l’épître et du sonnet, viennent prouver aux lecteurs ébahis, l’inconstance du malheureux chantre des fleurettes qui s'épanouissent sous les baisers de Flore.
Voilà pour le côté poétique de la médaille, car son revers n’a même jamais connu les délicieuses senteurs des fleurs effeuillées qui conservent un reste de parfum.
Un journaliste parsème-t-1il ses écrits d’adjecüfs un peu expressifs et criards aux yeux d’un
puriste, vite ce dernier joue des ciseaux, enlève
les adjectifs mal élevés à leur période, les dispo-
se en kyrielle, et qualifie le tout de ‘“ style évan-
en ne ne
gélique.” Un autre larron apparaît sur la scène, et toujours avec les ciseaux, s'empare de la colonne évangélique, l’allonge des épithètes indignées de son prédécesseur, et nous avons l'édification d’embrasser, d'un seul regard, les imprécations du premier, l’indignation du second, et l’indignation de l’indignation du troisième.
La kyrielle s'enrichit ainsi jusqu’à ce que l’haleine et l’espac? manquant, les enfileurs d’adjectifs se voient contraints d'abandonner l'arène épuisés.
C'est la deuxième édition de l’histoire de Jérôme Pointu, s’alignant par une belle matinée du printemps, sur la lisière d’un petit bois, pour venger par le fer, la dignité de son nez outragé par un critique malveillant :
‘ Il avance, je recule ; je me fends en deux, ik se fend en quatre ; je me fends en quatre, il se fend en huit, ça faisait quatre de plus que moi.”
Inutile d'ajouter, qu'après un pareil coup de force, Jérôme qui ne pouvait se fendre en douze: dût rengainer au plus tôt, et déclarer l'honneur
satisfait.
‘jours clairvoyants, et celui qui les manie ignore
Il en est de même de nos journalistes, c’est
celui qui fait la kyrielle la plus longue qui triomphe.
Rédiger un journal semble une tâche ardue pour plusieurs ; c'est qu’ils ne connaissent que les journalistes de l’ancienne école ; s'ils connaissaient les journalistes acrobates, ils verraient que c’est la chose la plus facile au monde.
Le répertoire parisien est si vaste, qu’on peut y promener ses ciseaux à son aise, dans les articles les plus goûtés, les mieux écrits, changer le nom des lieux et des personnes, et, sous le prisme de l’anonyme exciter votre admiration et un vif désir de connaître celui qui vous tient sous le charme de sa plume magique.
Vous croyez souvent trouver un écrivain quand vous ne tenez qu’un tailleur !
C’est ce qui explique certaines chroniques au style disparate, passant du burlesque au sublime et du sublime au trivial, sans ménagement, sans
transition aucune. Les ciseaux ne sont pas tou-
oo
souvent le rôle du fil et de l'aiguille, dans l’assemblage de périodes destinées à former un tout
intéressant et harmonieux.
Les personnalités sont les trapèzes bien-aimés des journalistes acrobates. Aussi, quels champs vastes elles offrent à leur imagination. Etes-vous à bout d'arguments, sur le point de succomber, ayez de suite recours aux personnalités et vous m'en direz des nouvelles.
Journalistes intègres et consciencieux, polémistes de talent, gare à vous. Les journalistes acrobates vous font poser. Ils sont teujours à leur toile, le pinceau à la main, vous lorgnant d'un monocle, et traçant malicieusement, les côtés ridicules et toujours imaginaires qui déparent votre personne dans son extérieur, son maintien et ses habitudes favorites. Promenades, excursions, voyages, rien n'échappe à l’œil de Iynx du bloc enfariné qui surveille vos moindres peccadilles. Vos arguments sont inattaquables, mais
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votre personne ne l’est pas. L'extrémité de votre chaussure, comme le sommet arrondi de votre couvre-chef ne sauraient échapper à la censure qui les menace; quand bien même seriez-vous ussi invulnérable qu'Achille, vous pourriez encore rencontrer un Pâris pour vous blesser au talon ; même cette liberté qui vous sourit tant, qui excite tant votre enthousiasme, savez-vous que les journalistes acrobates vous la refusent P
Il ne vous est plus permis de vous pavaner sur la rue, en veste blanche, la canne à la main, les cheveux au vent: ils vous accuseront de mener la vie aux dépens d'autrui, ou de faire une chasse sentimentale ; 1l ne vous est plus permis de promener votre personne de droite à gauche, sur le trottoir : c’est l'indice d’un caractère ambitieux et avide de tout monopoliser ; il ne vous est plus permis de balancer votre tête du nord au sud, de l’est à l’ouest: c’est la marque du mortel indécis, naissant avec une girouette dans la cervelle, et gaspillant sa carrière à suivre les
premières brises qu’il rencontre.
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Soyez circonspects dans le choix de vos habits, de vos promenades, de vos discours ;
Ne revêtez jamais des habits minces, clairs et légers : on pourrait en déduire que vous avez la tête légère ; évitez pareillement les étoffes chaudes, épaisses, rembrunies : elles ne sont portées que par les esprits obscurs et froids qui cherchent quelques rayonnements de chaleur dans une étoffe grossière. Vous croyez peut-être qu’on vous laissera tranquilles avec des habits qui transigent avec les deux extrêmes. Nullement. Vous portez l’habit du commun des mortels, or, le commun des mortels, c’est la médiocrité, et, comme chez eux l’habit fait le moine, vous ne
pourrez jamais être qu’un journaliste médiocre, incapable de tout effort de génie, de toute con-
ception remarquable, de toute initiative.
Rien ne contente les journalistes acrobates.
Prenez toutes les précautions voulues, du moment qu'ils vous déclarent la guerre armés des personnalités, votre cas sera toujours un cas pendable.
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irs et vez la chau- >rtées cherdans
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Sortez le matin : vous venez de faire ribotte ; sortez le midi : votre vue les offusque; sortez le soir : les ruelles sont nombreuses ct attrayantes, mille nez de lévriers vous y poursuivront, flairant une mousseline rose ou une gaze vaporeuse ; restez au contraire à la maison ; vous serez tout de suite un être insociable, un misanthrope, un conspirateur, un dynamitard, que sais-je,
Ne montez jamais sur les tréteaux durant les luttes électorales pour haranguer la multitude : votre voix est éraillée, un véritable fausset, vos
gestes sont pitoyables, vos discours sont d’un piètre sire ; c’est une volée de bois verts qui vous at-
tend ; vous n'êtes point patriotique : votre avancement, un espoir d'arriver aux bancs ministériels ou d’endosser l’hermine judiciaire vous font seuls gesticuler.
Gardez au contraire le silence, abstenez-vous de ces luttes acrimonieuses : vous n’avez rien mérité de la patrie ; vous êtes un häâbleur dormant en sécurité à l’ombre d’un chiffon de papier, et incapable de descendre sur le terrain
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pour rencontrer le héros qui vous inflige un stigmate honteux.
Et l’échenillage se continue sur toutes les nuances depuis les plus pâles jusqu'aux plus sombres ; sur tous les tons, depuis les plus graves jusqu'aux plus aigus.
Ces polémiques ridicules seraient peut-être excusables si l’on n'y attaquait souvent ce qu’il y a de plus sacré, de plus inviolable: le foyer domestique, la famille qui, suivant le père Felix ‘est tout ensemble la génération, la formation, la tradition de la vie sociale, et, à ce triple titre, la mère ingénue et à toujours féconde de la patrie elle-même.”
Qui attaque la société domestique, attaque par là même sa base inébranlable : la société religieuse et par conséquent Dieu : ces deux sociétés étant inséparables celui qui outrage l’une ou-
trage également l’autre.
On dira peut-être en guise d’excuse : on m'’at-
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S nusom-
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it-être qu'il er do- Felix ation, » titre,
la pa-
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1e Ol-
à m'at-
ne nee. nn ene
taque avec des personnalités, il m'est bien per-
mis de répondre par des personnalités.
Parce qu’un journaliste oublie les premières notions de la convenance et de l'honneur, s’en suit-1l que tous doivent l’imiter ? parce qu’il prostitue ses talents s’en suit-il que vous devez prostituer les vôtres au détriment de la grande missiou qui vous incombe ici-bas ?
Cette manie d'éviter le raisonnement par mille détours, de répondre aux attaques loyales par des réponses tortueuses est des plus déplorables, tant au point de vue du progrès qu’au point de vue de l’avenir du journalisme.
D'où viennent nos plus grandes découvertes, ces inventions merveilleuses, qui excitent l’admiration et stimulent le génie ? le plus souvent d'une polémique sage et modérée, d’une polémique où, aux raisons en oppose des raisons, aux arguments des arguments, et non pas de ces polémiques disproportionnées, où les arguments ne rencontrent que des invectives, les raisons que des personnalités, ou le ridicule à outrance.
Une étincelle jaillit souvent de deux cailloux qui se rencontrent ; que la main qui les dirige les écarte, il n’y aura point de choc et par conséquent point d’étincelle.
Il en est de même pour toutes les questions que le journaliste est appelé à élucider. S'il s’en tient rigoureusement au sujet, on peut espérer une heureuse solution, mais s’il s’amuse à battre la campagne, on peut dire adieu à tout espoir.
Grâce au système des acrobates, tout le monde peut devenir journaliste ; c’est avouer implicite-
ment qu’il n’y a plus de journalisme. Plus besoin
de tact, de convenances ; peine perdue que tout le bagage scientifique et littéraire ; vain mot que l'attachement aux principes vrais. Il suffit d’être pourfendeur, d’avoir l’esptit un peu retors et de posséder une bonne besace de signes orthographique, de s4c entre parenthèses, de ciseaux et de personnalités. Rien de plus facile, et je m’explique, maintenant, pourquoi l’un de nos braves journalistes montréalais s’écriait l’an dernier que ‘““le véritable journaliste, l'écrivain conscien-
ions s'en érer attre spoir.
onde iciteesoin tout que d’être et de LOgTraet de 'expli- Draves er que
scien-
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cieux, le profond penseur, l’homme qui possède les qualités requises pour éclairer et diriger l’opinion publique, n’avait plus sa plice dans le journalisme canadien.”
On peut donc dire de ces charlatans qui découragent les véritables amis de la presse, ce que Desmahis disait des vases qu’il voyait dans certaines vitrines de Paris:
Sur des vases rangés, d’Esculape chéris :
Esmétique, antimoine, essence, esprit de nitre ; Eh bien, ces vases ià, n’ont souvent que le titre!
Nos Don Quichottes n’ont pareillement que le ütre de journalistes. Laissons leur donc ce nom puisqu'ils y tiennent tant, mais, pour l’honneur de la profession, ayons soin d’y accoler le qualificatif ‘‘acrobate,” car s'ils savent se distinguer quelque part, c’est plus par leur souplesse et par leurs procédés mystérieux et louches, que par la franchise de leurs convictions et leur dévouement à la cause nationale!
A. GÉRIN-LAJOIE ET JEAN RIVARD.(n
Au fond d’un val, sous les ombrages, Un voyageur s’en va marchant ; Une voix perce les feuillages,
C’est un air du pays, un doux et triste chant.