‹ Ris et croquis [microforme]Chapitre 14 sur 76 · CELL · texte numérisé non relu

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le fleuve, le jour sous l’ombrage, une complainte bien connue, souvent répétée, mais qu'on entend toujours avec Ja plus vive émotion.

Mélancolique et touchante, cette naïve ballade qui mêle sans cesse ses notes émouvantes, aux murmures des flots et aux frizelis des feuillages, ne se distingue ni par ses mots à effet, ni par ses quatrains ronflants et sonores, ni par son respect pour l’alternation des rimes masculines et féminines. Elle jouit pourtant d’une vogue incontestable, d’une popularité toujours croissante, entièrement due à son admirable simplicité, à son patriotisme entraînant, à son origine essentiellement canadienne et surtout à la fidélité avec laquelle elle répond à nos plus nobles aspirations : en nous unissant par la pensée, à ceux de nos compatriotes que la fatalité éloigne du pays, et en ravivant chez res derniers l’amour, le souvenir d’une patrie qu .is ne peuvent jamais se résigner à oublier. En un mot, cette ballade a su remuer les cœurs, et, c’est là, la meilleure explication de son immense s

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Oftaviensis

Mais quel est ce chant que les échos redisent à l’unisson, sur le sol canadien, comme sur le sol étranger ; quel est celui qui, le premier, à fait rendre à sa lyre, ces frémissements suaves et tristes, ces doux accords qui résonnent partout : au Canada comme en Europe, dans les sombres défilés des Montagnes Rocheuses comme sous les verts palmiers qui couronnent les rives du Nil?

Cette complainte que vous devinez depuis longtemps ; ce chant favori des canotiers du grand fleuve ; cet hymne patriotique que l’on fredonne sans cesse en guidant son esquif loin du rivage, c'est: le Canadien errant, entonné pour la première fois, par Antoine Gérin-Lajoie, sous le bocage avoisinant le Séminaire de Ni-

«<olet :

Si tu vois mon pays, Mon pays malheureux, Va, dis à mes amis

Que je me souviens d’eux,

O jour si pleins d’appas, Vous êtes disparus.

Et mon pays, hélas !

Je ne le verrai plus.

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Non, mais en expirant O mon cher Canada ! Mon regard languissant Vers toi se portera.

Ainsi chantait à quatorze ans, celui dont nous allons, au moyen de quelques notes biographiques, résumer succinctement la carrière, osant en même temps soumettre, à une analyse bien imparfaite, les pages mémorables dont il a enrichi notre littérature en écrivant /ean Rivard : œuvre patriotique qui vivra, tant qu'il y aura place pour la colonisation au Canada, et qui, même à cette époque, restera encore pour prodiguer à la postérité les conseils les plus sages et les plus pratiques en fait d'économie.

Antoine Gérin-Lajoie naquit à Sainte-Anne d'Yamachiche, le 4 août 1824. La période de l'enfance terminée, il entra au Séminaire de Nicolet, où il se fit bientôt remarquer par sa modestie, par sa réserve et surtout par ses talents littéraires, qui lui valurent d’éclatants succès.

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Il avait à peine entonné le chant du Canadien errant, qu'il s'élanç t sans avoir l'air de s’en

douter, dans l'arène épique, à la recherche des

lauriers de la tragédie, tout comme dans les temps antiques, Jason s’embarquait sur l'Arge, pour conquérir la Toison d’or, et, chose rare dans les annales de nos institutions canadiennes, n'étant encore que rhétoricien, il composa un drame : Ze jeune Latour, qui eût les honneurs de la représentation, sur la scène même du Séminaire de Nicolet et fut vivement applaudi.

M. J. G. Barthe qui assistait à cette représentation, n’a pas voulu laisser passer ce triomphe de collégien inaperçu, mais l’a pieusement consigné dans son dernier ouvrage: Les souvenirs d'un demi-siècle, en y rappelant ses impressions d'autrefois sur celui qui avait prouvé alors à ses aînés, ces vers du poète :

Je suis jeune, il est vrai, mais aux âmes bien nées La valeur n’attend pas le nombre des ai nées,

‘“ Deux feux sacrés, dit l’auteur du Canada reconguis, couvaient dans cette âme voilée aux

yeux des profanes, celui du patriotisme et d3 la poésie, à l’âge où, d'ordinaire, on ne connaît que celui de l’effervescence de la jeunesse. Aussi, ce coup d'essai avait-il eu un succès fou dans l’immense assistance, et, comme on dit au théâtre, avait été à l'emporte-pièce car on se demandait comment à cet âge, ce collégien encore imberbe, avait bien pu devenir les plus secrets ressorts du cœur humain, au point de les mettre ainsi en action et avec un si grand succès d'exécution et de mise en scène, et sur ur théâtre si peu fait, ce semble, pour qu’il osât l’y risquer tout d’une pièce... J'avais fait partie de l'assistance, j'en étais sorti ravi d’admiration pour le jeune auteur et je ne soupirais plus qu'après le moment de me voir au Cap Sable, où s'était déroulé cet événement tragique à l'extrême qui allait jeter aux quatre vents du ciel, les restes de la puissance française, dans cette partie de l'Amérique.” M. J. G. Barthe, n’était pas seul à encourager le jeune aiglon, dans son premier essor vers les hauteurs de la tragédie ; il y avait en outre une

assistance nombreuse, présidée par un archevêque, et, quand le jeune Latour, le héros principal du drame, parut sur la scène et chanta :

Qu’un autre chante sa folie Et les attraits de son Iris,

Moi, je chanterai ma patrie, Elle seule aura mes souris ;

Pour elle, autrefois dans les plaines Nos aïeux ont versé leur sang !

Ils ont su repousser les chaînes, Moi, je veux soutenir mon rang ;

Et si mon pays me réclame Je saurai périr à mon tour, Car j'aime, tu le sais, mon âme Le sol, où j'ai reçu le jour!

il y eut des cris admiratifs, des applaudissements prolongés.

Sans doute, le drame de Gérin-Lajoie n'était pas parfait, mais il y avait du talent, de l’enthousiasme, de la passion même, et, en songeant aux dix-huit ans de l’auteur, on oubliait bien vite les défectuosités de son œuvre, pour n’en admirer que les beautés.

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Enfin l’heure de la liberté sonne pour le jeune tragique. Désormais, il pourra rimer à son aise, et cueillir sur une scène plus vaste, de nouvelles couronnes ; il dit donc adieu à son a/ma mater, aux vieux pins dont il avait si souvent admiré les touffes de vertes aiguillettes, au bocage où vont encore s'inspirer les jeunes académiciens, membres de la société littéraire dont Gérin-Lajoie dota son collège, en 1842. Plus de murs sombres, plus de cloche matinale, plus de ceinture verte, plus de redingote aux blanches nervures, mais comme dit le poète :

Un gai soleil et des oiseaux !

Confiant en son étoile littéraire, le gousset peu garni—Lamartine n’était guère plus riche, à vingt ans—Gérin-Lajoie arrive à Moniréal, rêvant comme beaucoup d’autres, à consacrer son talent, sa parole et ses connaissances à la

défense de la veuve et de l’orphelin. Le journalisme l’attirant aussi, il s'adresse d’abord à J. G. Barthe, qui venait de succéder à Boucher Belleville, à la rédaction de l' Aurore des Canadas.

L'auteur des Souvenirs crut à une entente avec celui qu’il avait si vivement applaudi jadis, néanmoins, Gérin-Lajoie ne vint pas au bureau de rédaction le lendemain ; en quête d’une position sociale quelconque, il était parti pour New-York. Arrivé dans la grande cité américaine, ses belles espérances s’évanouirent bientôt, car, ‘* chaque ‘ fois qu’en allant de par la ville, dit J. G. Bar- ‘“ the, au milieu de cette foule affairée, emportée “ comme un torrent, et qu’il avait le malheur ‘# d'ouvrir la bouche pour débiter son anglais “ de collège, ses interlocuteurs, après l’avoir toi- ‘ sé des pieds à la tête (etil n’y en avait pas ‘ bien long, car, à peine le nouveau Jérome Pa- “# turot avait-il cinq pieds de hauteur ) qu'ils l’écartaient comme un Ostrogoth.”

Bref, il ne trouva rien, et malade, découragé, sans ressources, il revint au pays, grâce à la générosité d’un compatriote, pour devenir d’abord correcteur d'épreuves au bureau de Za Minerve, puis, montant en grade, essayer successivement les faits divers et le premier article. Ces diver-

ses fonctions étaient loin de conduire notre homme à la découverte des trésors de Crésus, car les propriétaires du journal faisaient souvent la sourde oreille, et oubliaient de donner à Gérin-Lajoie, le maigre salaire qui lui était si justement dû. Il observait alors un véritable régime de carême, jeûnant souvent, et ne regagnart les bureaux de rédaction que par des rues détournées, croyant que tout le monde lisait sur sa figure : les angoisses de son estomac ou la vétusté de ses habits, Les lettres de Gustave Charmenil à Jean Rivard, défricheur, sont une reproduction exacte, une peinture frappante de ce que l’auteur du 7eune Latour eût à essuyer, en fait d'épreuves et de déboires. On dirait que Gérin-Lajoie s’est peint lui-même dans ces lettres qui sont encore de la plus haute actualité.

Il devient enfin premier rédacteur de Za Minerve. Cette position n’était pas une mine, mais c'était un premier pas dans le sentier de la prospérité. Son talent de polémiste le plaça bientôt au premier rang parmi les journalistes de l’épo-

que, et sa plume vigoureuse défendit longtemps. M. Lafontaine, dont il était l’un des plus zélés admirateurs.

Gérin-Lajoie contribua beauconp, dans l’intervalle, à la prospérité de l’Znstitut Canadien, dont il avait été l’un des fondateurs, par la lecture de ses essais, au. séances du jeudi, et par la part active qu'il prit aux discussions et aux délibérations de cette société. Il eut même l’honneur de la présider, dans un temps où elle n’avait pas encore abandonné le droit sentier que lui avaient tracé ses fondateurs.

Dégoûté du journalisme militarit, et rêvant plus que jamais à l’étude, sa passion favorite, Gérin-Lajoie quitta en 1852 son poste de premier rédacteur à Za Minerve, pour se livrer à la pratique de sa profession.

Plus tard, il accepta la position de secrétaire des arbitres provinciaux, puis celle de traducteur à la Chambre d’assemblée et enfin celle d’assistant-bibliothécaire à la Chambre des communes, position qu’il garda jusqu’en 1880.

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‘ Il y a deux parts dans la vie de Gérin-Lajoie, ditun biographe. L'homme d'hier n'était pas l'homme d'autrefois.”

‘ Autrefois c'était le poète, avec ses rêveries, avec ses chansons, avec ses enthousiasmes ; c'était le journaliste, le polémisté qui écrivait l’article militant, chargé à mitraiïlle, qui haranguait les électeurs sur la place publique.

‘ Hier, c'était l’homme de cabinet, calme, silencieux, méditatif, un livre de philosophie ou d'économie politique à la main, cherchant quelque nouveau moyen d'amener le progrès et le bonheur parmi les hommes ; ou mieux encore, c'était le père de famille, heureux au foyer domestique, entouré de sa femme et de ses enfants, ayant toujours sur les lèvres une bonne et utile leçon, un conseil sage, un service à proposer pour faire plaisir à un ami.”

Gérin-Lajoie est peu connu comme bibliothécaire. Il mériterait pourtant de l’être à plus d’un titre. Bien peu peuvent se flatter de s'être acquitté mieux que lui des devoirs d’une charge

qui demande autant de tact que de connaissances. L'un de ses successeurs à ce poste, M. A. D. Decelles apprécie son habileté conim: tel, dans ces termes élogieux :

“ Il comprit bien vite qu’un bibliothécaire n’est pas, comme certaines gens ont encore ici la naïveté de le croire, une espèce d’automate qui connaît la place des livres sur les rayons, ni non plus un homme qui concentre son attention, sur une des parties de la science à l'exclusion des autres. Non, M. Lajoie vit clair du premier coup d'œil qu’il jeta autour de lui. Il vit l’im-

mensité des connaissances qu’il fallait acquérir pour devenir un bibliothécaire et il eut la noble ambition de prétendre à l’universalité de la

science, dans la mesure de ce que peut embrasser l’esprit humain. En quelques années, il put mettre au service du Parlement, au service des centaines de personnes qui, de tous les points du pays, le consultaient, une science qui n'était jamais en défaut et une complaisance que rien

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ne rebutait, Il était savant et bon comme un bénédictin.”

Un autre se serait contenté de ces vastes connaissances qu'un grand nombre de bibliothécaires ne soupçonnent même pas, mais Gérin-Lajoie n’était point satisfait. Son désir irrésistible de faire profiter ses semblables de la science qu’il avait puisée dans les livres, par l'étude et par la réflexion, lui fit entreprendre une œuvre colossale. Il parcourut page par page, volume par volume, rayon par rayon, l'immense bibliothèque du Parlement et réussit à faire paraître en 1857, un volume de 1700 pages, le grand catalogue raisonné de la bibliothèque fédérale. (1) D'une humilité proverbiale, Gérin-Lajoie ne pouvait souffrir la vue d’un de ses ouvrages dans

(1) Sous le titre de Dix ans au Canada, 1840-1850, Gérin-Lajoie avait laissé en manuscrit une histoire, de l’établissement du gouvernement responsable ; grâce à M. l'abbé H, R. Casgrain, le public va pouvoir apprécier cette œuvre, dont on a pu lire les premiers feuillets dans la livraison d’octobre 1888, du Canada-Français.

une main amie, ni cntendre la moindre citation de ses œuvres sans s’esquiver. Il ne s’oublia qu’une fois, dans une rue peu bruyante des Trois- Rivières. Il avait cru entendre dans les airs un refrain familier. C'était une fraîche voix de jeune fille, qui redisait dans une mansarde, la complainte du Canadien errant. Il s'arrêta à l'angle de la rue, et se permit d'écouter les trilles harmonieux de la fauvette de la mansarde. N'était-ce pas là une jouissance bien digne d’envie, et le plus humble des bardes n’en eût-il pas fait autant?

L'auteur de /ean Rivard eut un jour une idée d'artiste. Infatigable dans la recherche des vieilles légendes canadiennes et des intérieurs champêtres, il songea à adopter un procédé bien connu des acteurs, des peintres et des romanciers de la grande cité parisienne.

Pour mieux personnifier le rôle qu’ils rempli-

ront sur la scène ; pour mieux reproduire sur la toile, les couleurs locales d’un tableau de mœurs contemporaines ; pour mieux décrire dans une

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page de roman à sensation, le dernier souffle d’un malheureux duelliste à l’agonie, ces célébrités du théâtre, de la peinture et de la fiction ne se gêneront nullement de revêtir le premier affublement venu, la blouse de l’ouvrier comme l’accoutrement antique du gentilhomme ruiné ; de se perdre dans de sombres carrefours et de parcourir les vastes salles des hôpitaux, afin d'assurer à leur personne, à leur pinceau et à leur plume : la pose, la touche et l'expression du réalisme le plus pur.

Gérin-Lajoie songea à un travestissement presque identique, mais avec de plus nobles intentions, hâtons-nous de le dire.

On rencontre souvent dans nos campagnes un petit homme, portant lunettes, fier de son habit râpé et de sa besace légendaire de moules et de lingots de plomb ou d’étain. C’est le fondeur de cuillères. Il est admis partout, et partout on lui permet de contempler au travers du verre de son binocle, l’étain grisâtre qui se fond sur la flamme en un liquide d'argent, puis s'écoule en filets bril-

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