‹ Ris et croquis [microforme]Chapitre 25 sur 76 · MONSIEUR BOUQUET · texte numérisé non relu

MONSIEUR BOUQUET

Irons-nous au théâtre ou au bazar? Seronsnous frivoles ou charitables ?

Il est très gênant, quelquefois, D’avoir l'embarras du choix,

Mais ici la gêne doit disparaître, et l'embarras n'être plus qu’un vain mot. Entre l'actrice qui

promène sa suffisance sur la scène et la jeune

fille modeste et charmante, qui sacrifie ses loisirs et les charmes du foyer pour les fatigues d’un bazar d’un, mois, il y a tout un océan. Aussi

cette dernière doit-elle cueillir tous nos suffra-

ges.

Eh bien, il y a encore des esprits assez légers

pour accorder une préférence intempestive à

l'actrice.

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imbarras trice qui la jeune es loisirs es d'un Aussi bs suffra-

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pestive à

RIS ET CROQUIS 197 Oscar Bouquet appartenait à cette catégorie, s'il devint plus sage par la suite, et oublia le théâtre pour le bazar, il devait en remercier son nez grec. On méprise souvent cet appendice ambitieux qui, chez certains politiciens, est toujours au vent, mais il a bien plus de tact qu'on ne le croit généralement, et il n’est que juste, messieurs :

qu’il partage Les éloges que vous donnez ;

Que serait le plus beau visage Si l’on n’y voyait pas de nez ?

Oscar Bouquet venait donc de poser, pour la dernière fois, devant son miroir. D'un coup de peigne, il avait mis la dernière touche à une raie fillette des plus artistiques, puis s'étant bien assuré, par une série d’oscillations et de pirouettes familières aux muscadins, que son monocle, son mouchoir de soie et son petit bouquet de ,,éraniums étaient bien en vue, il avait franchi gravement le seuil de son logis, faisant

un élégant moulinet avec sa badine de roseau et

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exaltant en lui-même la supériorité, comme lieu d'amusement, du théâtre sur les bazars.

— Oui, se disait-il, c’est bien décidé. Je vais au théâtre. C’est bien plus économique que ce méchant bazar. Pour cinquante centins,du moins, au théâtre on s'amuse, et l’on n’a pas à redouter le lendemain les grimaces de son tailleur. Je ne

suis point du calibre de Pietro, (1) moi, pour oublier mes créanciers devant un sourire de fillette. Qu'’a-t-ou pour cinquante centins au bazar? Un remercîment banal, un rire ébauché et c’est

tout. Belle consolation, vraiment. Si une piastre

suffisait encore, mais non! Seule, elle s'ennuie,

il lui faut une compagne, puis la bisbille éclatant,

il en faut une troisième our faire cesser les hos-

tilités, puis une quatrième pour protéger la plus

‘ble et ainsi de suite jusqu’à la ruine complète

n gentilhomme correct et désintéressé. C’est

comédie des prunes qui se répète, ni plus ni

(1) Nom d’un chroniqueur du Zasar.”

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lieu

vais ue ce noins, douter Je ne pur OUe filletbazar ?

et c’est piastre ennuie, clatant, les hosr la plus omplète sé. C'est plus ni

moins, et je la connais trop pour donner dans le panneau.

Il est d’une probité rare, n'est-ce pas, ce monsieur Bouquet. Il aime ses créanciers, et pour les satisfaire, il poussera l’héroïsme jusqu’à oublier les frais minois du bazar |

Don Quichotte est enfoncé, les moulins à vent sont vaincus. Mais hélas ! Achille était vulnérable au talon et Oscar Bouquet à son appendice... nasal ! Ses oreilles étaient bien en sécurité, ses yeux noirs aussi ; il lui était donc inutile de s’attacher au siège du premier véhicule venu, pour passer devant la cathédrale, tout comme certain héros de l’âge mythologique se faisait attacher au mât de son navire, pour échapper au chant fatal des Sirènes, mais il avait oublié son nez... son nez aristocratique, qui ne flairait que les

émanations les plus exquises et les plus aromatiques, son nez qui ne pût résister aux émanations parfumées qui s’'échappaient par les ouvertures de la grande cathédrale : parfums de mets savoureux, parfums de fruits vermeils, parfums

de roses épanouies, parfums de ramilles de sapins.

Que lui faisaient, à lui, les œillades et les riches toilettes des belles des fauteuils d'orchestre, les périodes amoureuses d’un Roméo et d’une Juliette, ou leurs baisers à l’ombre des feuillées factices de la scène? Il n’y voyait rien, n’y entendait goutte et ne sentait que trop les particules de l’air réchauffé de la salle du théâtre. Il se moquait bien d’Oscar et deses créanciers. Étant à l'avant-garde, il savait bien que ce dernier le suivrait bon gré, mal gré. En vain Oscar supplia-t-il son nez d’être raisonnable, d’avoir pitié de ses résolutions et surtout de ses écus, ce dernier fut inflexible, et notre héros dut le suivre dans la vaste cathédrale. Mais ici, une surprise des plus agréables l’attendait. L'aventure tient tellement du roman et semble si invraisemblable pour être vraie, que je vous la donnerais en mille, vous ne devineriez rien. Un débiteur !..….. oui, un débiteur repentant qu'Oscar n’espérait plus revoir, et qui vint lui remettre poliment, en belles

Ross ot de sales ri- -hestre, une Julées fac- 4 entenrticules e. 11 se 'S. Étant ernier le car supoir pitié , ce dere suivre

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pièces luisantes, le plein montant d’une créance considérée perdue !

Oscar fut si touché de cette merveilleuse restitution, qu’il se crut en dette avec le bazar, et se décida à recevoir les hommages des nombreuses jeunes filles en robe noire, à coiffe blanche et à brassard aux couleurs épiscopales, qui portaient celle-ci une brioche, celle-là un coussin et cette autre un volume.

—Ah, monsieur Bouquet, dit une jolie blonde portant une poupée, c’est la Providence qui vous amène à ce bazar. Vous cherchiez une compagne, en voici une. Prenez un coup sur ma blondinette, et vous verrez bientôt votre demeure embellie, égayée, parfumée.

—Mais mademoiselle, que vais-je faire avec une poupée qui ne sait ni parler ni marcher, et qu'on dirait importée de la ville de Lilliput? J'avais rêvé une autre compagne que celle-là.

—C'est celle qui vous est destinée, vous disje, voyez comme elle vous aime déjà. Ses yeux sont tout brillants d'amour, ses lèvres semblent

murmurer de douces choses et ses joues ont la

teinte rougissante d’une fiancée. Ne craignez

rien, monsieur Bouquet, prenez un coup sur

cette poupée et vous serez surpris de la méta-

morphose, l'amour que vous éprouvez déjà pour

“elle, suffira pour la faire vivre et grandir.

Et Oscar, presque convaincu, de s'inscrire sur

| le livret traditionnel en n’oubliant poirt toute-

fois sa spirituelle interlocutrice et la poupée.

-amoureuse,

I] serait trop long d’'énumérer les escarmou-

-ches dont Oscar fut par la suite l’objet, soit pour

des albums, pour des bannières peluche brodées

avec chenille, pour des pelottes bleu pâle et des

bonnets de satin rose.

Il croyait avoir enfin payé tribut à toutes les

<xigences, à tous les caprices, mais il avait ou-

blié les bouquetières qui l’assaillirent comme un

<essaim d’abeilles, et firent pleuvoir sur lui tant

de petits bouquets, que son habit en était tout

émaillé, et qu’il en avait même à foison jusque

sur son digne couvre-chef ; bref, on aurait dit un

bouquet vivant |

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Cela coûta à Oscar bien des quinze centins,

mais aussi, que d’honneurs cela lui valut, et

comme il pouvait répéter avec raison, après Sedaine :

Dans ce cercle nombreux, de bonne compagnie,

Quels honneurs je reçus ! quels égards ! quel accueil !

Les demoiselles et les dames sur son passage, lui faisaient leurs plus aimables sourires et leurs plus gracieuses révérences. Il était choyé, dorloté, caressé. C'était monsieur Bouquet par ici, et monsieur Bouquet par là. On vantait sa générosité, sa bonne mine, son esprit. On murmurait sur tous les tons qu'il était vraiment le #owguet de la soirée, et Oscar, on ne peut plus flatté, de multiplier ses bons mots, ses spirituelles réparties :

Et chacun riait,

Et chacun disait :

Ah! ce m’sieu Bouquet Dieu ! qu’il est coquet, Et bien fin sera

Qui l’attrappera

Bien malin sera

Qui l’attrappera !

Oscar était bel et bien converti. Aussi, en sortant triomphalement du bazar, répétait-il à qui voulait l'entendre.

‘ Mes amis, ne craignez rien, allez au bazar, non pas seulement un soir, mais tous les soirs. N’avez-vous que cinquante centins entrez quand même, et vous m'en direz des nouvelles. Qui sait si vous ne pourrez pas, comme moi, conserver votre écu et obtenir l’insigne honneur d’être l’un des bouquets du grand bazar de la cathédrale Saint-Pierre, honneur que je ne voudrais pas échanger pour mille billets d'admission aux meilleurs opéras. Décidément, et je m’empresse de le reconnaître, on s’amuse plus au bazar qu’au théâtre, et pour le moment, il vaut mieux être charitable que frivole !

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