LION DE GLACE ET STATUES
Nous sommes en 1885.
Deux garçonnets frisant le deuxième lustre, contemplent le lion de glace érigé sur la Place d'Armes de Montréal, à l’époque du carnaval.
Ce sont deux cousins : l’un a vu le jour dans la grande cité, l’autre à Chambly.
— N'est-ce pas qu'il est joli, ce lion de glace, dit le cousin de Montréal, en s'adressant à son cousin de campagne, vois donc cette belle tête, cette gueule béante... presque naturelle. Au prochain dégel, veux-tu, nous en ferons un semblable dans la cour à papa. Ce sera bien plus beau que ces bonshommes de neige que nous faisons depuis si longtemps, puis la cousine Berthe va-t-elle crier, un peu, en voyant notre lion avec
des dents... oh ! bien plus longues que celles de ce gros glaçon sculpté, et nous aurons un plaisir, mais un plaisir fou !
— Je le veux bien, mais je t’avoue franchement que j'ai vu mieux que cela à Chambly.
— Mieux que cela! dis-tu, et comment ? On n’a jamais fait de carnaval que je sache, en ta paroisse |
— Ce n'est pas toujours au carnaval que l’on voit les plus beaux monuments ; ton lion est bien beau, j'en conviens, ton palais de glace aussi, mais combien de temps dureront-ils ?... un mois, deux mois, et puis, quand le bleu Saint-Laurent réclamera son bien, où sera-t-il, ton fragile plantigrade? où sera ton palais à tourelles, pâle imitation de cristal, qu’on verra s’écrouler comme un château de carte, au premier souffle de ce malin chérubin qu’on appelle le Printemps ?
— Il n’existeront plus, mais on se les rappellera encore longtemps, et les étrangers qui nous auront favorisés d’une visite rediront à leurs concitoyens, que nous vivons dans le pays des mer-
veilles ; que nous avons des palais de cristal, tout comme à l’époque légendaire où les fées d’un coup de baguette, faisaient surgir comme par enchantement, dans des vallons riants et délicieux, de somptueux châteaux tout ruisselants de pierreries et de diamants.
— Les étrangers ! ah oui ! s'ils sont tous aussi enthousiastes que ceux qui composent ce groupe, en arrêt devant ton chef-d'œuvre, ta cité ne peut s'attendre à recevoir d'eux un brevet de ville aux monuments merveilleux. Ils critiquent tous ton lion ; l’un trouve qu’il est disproportionné, l’autre ne le considère que comme une masse informe, grossièrement taillée, et possédant de grandes ressemblances avec les dieux égyptiens ; puis, ne vois-tu pas que tous ces messieurs sont froids, rengorgés, fendants ; qu’il n’y a point d’enthousiasme chez eux, point de ces élans passionnés qui partent du cœur, et qui témoignent d’une admiration sincère et non factice: preuve non équivoque que ton cristal n'aurait rien perdu en
ne
restant sur le Saint-Laurent d'où on l'a tiré ;..… mais as-tu lu l’histoire du Canada ?
— Un peu.
— Tu te rappelles sans doute, de Salaberry ?
…— De Salaberry ?... ah oui, le héros de Chàiteauguay |
— Précisément. Et bien, sache qu’il y eût le 7 juin 1881, de grandes réjouissances à Chambly. Toute la ville était enrubannée, enguirlandée, pavoisée : banderolles par ici, drapeaux par là, arches, insc11ptions, oriflammes,rien ne manquait, et tout cela , à l’occasion de l'inauguration de la statue de l’héroïque colonel. La belle statue, mon cher, ton lion de glace aurait fait triste figure à côté. C'était digne de nous, au moins, digne de tout patriote qui ne rougit point des gloires de sa nationalité. Un lion de glace, quelle idée baroque! Est-ce un quadrupède qui a fondé Montréal? Il me semble que c’est un homme, et qu’il s'appelle de Maisonneuv:. Alors, est-ce qu’une statue, en son honneur, en bon métal solide, n’exciterait pas plus l'admiration
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des gens sérieux, des étrangers qui traversent votre cité en se demandant si vous cachez les statues de vos grands hommes dans des catacombes ? Veux-tu que je te le dise, les Montréalais sont de grands entants ! Ils glissent, ils font des lions de neige, des châteaux de glace, tout comme nous. Nos chefs-d'œuvre enfantins ne suivent peut-être pas aussi fidèlement les règles de l’art; nous sommes et notre architecte et notre sculpteur, mais, au moins, nous n’y mettons point d’argent. Si l’on consacrait, une année seulement, à une fin patriotique, l'argent que l’on gaspille en futilités durant le carnaval,de Maisonneuve aurait sa statue sur la Place d’Armes et depuis longtemps. Que les Anglais se divertissent à l’occasion du carnaval, c’est leur affaire. Ce ne sont pas leurs ancêtres qui ont fondé Montréal, Québec ou les Trois-Rivières. Ils ne doivent rien à leurs pères, car tout leur est tombé rôti dans la bouche. Et encore, Nelson n’a-t-1] pas un monument sur la place Jacques-Cartier? Mais vous Montréalais, vous qui devez tant à de Maison-
neuve, soyez donc patriotes, une bonne fois, montrez qu'on ne saurait vous appliquer plus longtemps la maxime :
L'injure se grave en métal, Et le bienfait s'écrit sur l'onde !
et vous vous amuserez ensuite. À propos de
la belle fête de Chambly, je me rappelle encore ces bonnes paroles d’un vieux militaire à barbe blanche, (1) à l'adresse de la statue de Salaberry, je me les rappellerai toujours :
‘ Puisse l’enfance, disait-1l, y venir apprendre des lèvres maternelles le but et l’objet de son érection... et, si jamais la patrie est en danger, puisse le citoyen y venir retremper son patriotisme en contemplant les nobles traits de cet homme qui a si bien mérité de la patrie!”
Une seule fête comme celle-là, ne vaut-elle pas mille fois mieux que toutes vos inaugurations ridicules de palais de glace et de montagnes
(1) Le lieutenant-colonel de Lotbinière Harwood.
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russes | Puis, quelles bonnes figures patriotiques, enthousiastes, que celles de nos braves Canadiens, ce jour-là ; ah! on ne voyait point de ces fantômes qui défilent, ce soir, mornes et impaspassibles comme les suivants d'un convoi funébre,
—Tu es trop exigeant, je trouve, petit cousin. Vous avez une statue, soit ! mais, avez-vous seuls contribué à son érection ? N'avez-vous pas demandé de l’aide à vos compatriotes ? laissés à vous-mêmes seriez-vous plus avancés que nous ?
— La belle affaire ! de Salaberry, en s’illustrant à Châteauguay, combattait-il seulement pour nous ou pour le Canada tout entier ? notre petit fort était-il seul menacé, tandis que le reste du sol canadien ne “ourait aucun danger? Ah!
quand je serai grand, je me ferai soldat, je mar-
cherai sur les traces glorieuses du héros de Chàteauguay !
—-Moi aussi, j'ai hâte d’être grand, non pas pour courir à la défense de la patrie, mis pour faire des beaux lions de glace et des beaux
dis
lusent otre este Ah !
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| pas pour