VÉNALITÉ
Jules et Léda avaient convolé au réveil de la
belle nature : les fleurs naïssaient sous leurs pas,
les roses blanches embaumaient l’espace, de leurs
suaves parfums, et, comme dit la chanson :
Le soleil, ce jour là, riait à la rosée Et la fleur au buisson ;
Les petits des oiseaux chantaient sous la feuillée, Leur plus douce chanson...
Lui, aimait sa femme sans arrière-pensée, il était droit, sincère, prêt au sacrifice et à l’abnégation.
Elle, l’aimait un peu, comme beaucoup de son sexe malheureusement, parce qu’il avait un peu de fortune sous le soleil, et qu’il pouvait lui assurer la réalisation de son rêve de jeune fille : por-
ter toilettes brillantes, avoir un équipage princier, et cueillir par le monde, des honneurs et des distinctions.
Jules était avocat, il possédait une assez jolie clientèle déjà. Ses revenus auraient suffi amplement à une compagne moins avide de parures coûteuses et extravagantes, moins ambitieuse que ne l'était Léda. Avec elle, il fallait être millionnaire pour pouvoir équilibrer le budget domestique.
Les heures de la lune de miel s’écoulèrent délicieusement ; Léda avait remis à plus tard l’accomplissement de ses rêves de luxe, et, disons-le, il y avait encore entre elle et son mari, une certaine gêne provenant de ce qu'ils ne vivaient ensemble que depuis peu, mais quand elle fut plus familière avec les goûts de Jules, avec ses faiblesses même ; quand elle vit que ses moindres désirs seraient toujours, pour lui, des ordres: elle oublia alors toute retenue, et l’on commença à voir pleuvoir au foyer les notes de plus en plus chiffrées des fournisseurs de madame.
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Jules, toujours bon garçon, s'inquiéta peu, dès le commencement, de cette invasion d’un nouveau genre, croyant que ce n'était qu'un caprice passager, qu'une fantaisie de celle qu’il chérissait le plus au monde ; puis, elle savait toujours si bien accompagner ses demandes d'arguments irrésistibles, sous forme de baisers, de tendres caresses, de minauderies, de bouches en cœur, de regards suppliants, de paroles doucereuses, que le plus timide reproche s’évanouissait sur ses lèvres, comme la brume matinale disparaît aux premiers rayons dorés du soleil :
La femme, cet oiseau divin, Ne roucoule jamais en vain,
Mais le caprice devenant une habitude, et léda changeant d’embrelles comme de toilettes, toutes les semaines ; de chapeaux, presque tous les jours : passant en revue les Carmen, les Zucia, les Jeroma, les Dora, les Fedora, les Corani, es Zakmé, les Patti, les Albani, les Belle-russe, les 7rouville—il faudrait un dictionnaire pour
en déplier la nomenclature—avec leurs ornements ob/igato : plumes argent, ardoise, tabac, paille, grenat, ciel, coquelicot, bouts de queue rose deux tons, piquets de verdure, bouffettes de rubans et brides de velours, Jules finit par Gevenir songeur quelque peu. On pouvait l'être à moins.
Il aimait bien la poésie dans le ménage: le chant, la musique, une charmante épouse : gaie, aimable, expansive, mais quand cette poésie rencontra la prose haagée et colorée des marchands de nouveautés, dans leurs comptes infatigables, bourrés de verges d’étoffes aux couleurs et aux nuances vert de gris, vert paon, vert empire, jaune citron, bleu raisin, gris souris, gris rosé, pistache,
rouge de chine, cendre, tourterelle, maïs, mastic,
tabac, lilas, mauve, bois de rose etc. etc. il rit jaune tout de bon, et prenant son courage à deux mains, il ne put s'empêcher d’avouer à Léda, la situation précaire que son amour effréné du luxe avait préparée, et la ruine prochaine de ses plus chères espérances.
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Il ne lui cacha point qu’il fallait changer de résidence, réduire le nombre des servantes, supprimer un équipage dispendieux, enfin observer désormais l’économie la plus stricte. Ces aveux durent lui coûter beaucoup, mais il était grandement temps d'agir ; un coin du voile de l'avenir s'était soulevé, et il avait cru entrevoir Léda dans la misère... elle en mourrait peut-être, mieux valait tard que jamais.
— Et pourquoi quitter notre résidence ? avaitelle répondu, plus curieuse que déconcertée,
— Parce que nos moyens ne nous permettent plus de la garder.
— Tes revenus auraient-ils diminué, par hasard ?
— Ils ont augmenté, au contraire, mais ie genre de vie que nous menons depuis peu : équi. pages, réceptions, théâtres, promenades, servantes, domestiques en livrée et surtout les frais de la toilette, nous ont occasionné un bilan ‘> dépenses excédant de beaucou» le chapitre des re-
cettes, et je vois déjà venir le jour, où il te fau-
256 RIS ET CROQUIS dra faire des sacrifices, ma pauvre Léda, fréquenter moins souvent la boutique du joaillier, renoncer aux bijoux, aux chaînes d’or, aux bracelets.
— Y penses-tu? Mais c’est ma vie, ma seule consolation ; j'aimerais mieux mourir plutôt! moi qui ne faisais que commencer à jouir... je renoncerais sitôt aux félicités mondaines? Non, mille fois non! c’est impossible ! Je t'aime bien, mais. d’ailleurs, il y a moyen de tout concilier, et de remettre notre nacelle à flot.
— Comment ?
— Comment ! mais ta profession qu’en fais-tu ?
— Les honoraires que j'en retire sont insufiisants, te dis-je.
— Insuffisants ! oui, quand on ronge son fromage sans savoir s’en ménager un autre plus gros. Tu es avocat, et c’est avec les avocats que
l’on fait les députés, les ministres, les juges, les
sénateurs, les lieutenants-gouverneurs même.
Que ne vises-tu l’une de ces belles positions, ce serait autant de gagné.
— Mais il me faudrait faire de la politique !
quen- — Et pourquoi pas? N’as-tu pas le don de la renon- parole comme un autre? Tu ne sais pas encore lets. | tirer les ficelles, mais cela viendra. On fait l’offi- , seule cieux, le gênant, suivant le cas, et la pluie d’or tôt! ne tarde pas à venir ; puis, n’y a-t-il pas les inire Je demnités que l’on accorde aux députés qui favo- > Non, risent les compagnies financières et les grands 1e bien, entrepreneurs de travaux publics? Cela pèse nncilier, gros dans la balance, je t’assure, et les honneurs
en veux-tu en voilà ! Voici les élections. Il faut que tu brigues les suffrages, et si tu vois que tu
fais-tu ? n'as aucune chance, retire-toi avant d’essuyer le
insufii- vote, mais ne le fais qu’en étant payé grassement
par ton adversaire, pour laisser le champ libre.
son fr0- — Mais, c’est là trafiquer mon hon@eur, et je
itre plus ne voudrais pour rien au monde.
bcats que — Des paroles! mon cher, l'honneur, aujour-
uges, les d’hui, c'est l’argent. Sois le plus vertueux des
même. hommes, si tu n’as pas le sou, tu ne seras tou-
tions, CE jours considéré que comme un gueux. D'ailleurs, tu ne seras pas le seul : vois nos hommes publics,
litique ! combien ont opté pour l’honneur lorsqu'il y avait
une charge quelconque, une somme d'argent en disponibilité? Sont-ils moins considérés pour cela? La chose est si commune qu’on n’y fait même plus attention. Tu entreras dans la politique, et tu en sortiras aussi blanc qu'auparavant,
malgré les commissions que t’auront accordées
les entrepreneurs et les financiers, en échange de tes bons services. Essaie seulement, et tu verras si tout n'arrive point comme je te le dis ; de cette façon, nous conserverons nos équipages, notre résidence, nous aurons des réceptions grandioses, nous étendrons le cercle de nos relations sociales, puis je serai heureuse, heureuse comme tu ne peux te l’imaginer, et je t’aimerai à la folie !
La politique répugnait à Jules, la proposition de Léda encore plus, mais la femme est toujours la ferme, et autant elle peut faire de grandes choses portée vers le bien, autant elle est astucieuse et peu scrupuleuse quand elle devient l’esclave des modes et des frivolités mondaines.
Aussi Jules n’eut-il la tranquillité que lorsqu'il fut élu député, et que madame pût continuer à
nt en pour y fait politiavant, ordées change , et tu le dis ; uipages»
ns granrelations e COMME la folie !
pposition toujours grandes est astuvient l’esondaines.
: Jorsqu'il bntinuer à
trôner dans le 4ëgh life et à éclipser toutes ses rivales, grâce aux entrepreneurs admis aux douceurs de la crèche ministérielle, et aux puissantes compagnies pour lesquelles Jules obtenait de temps à autre des subventions.
Vous trouverez la morale de cette ébauche dans cette pensée de Laure Conan, que je n'ai fait que développer d’une manière bien imparfaite, je l'avoue, maïs qui, pour tous les observateurs, n’est malheureusement devenue que trop vraie de nos jours :
J'ai souvent pensé que dans notre pays, la vanité des femmes est l’une des grandes causes de la vénalité des hommes.” (1)
(1) Si es Canadiennes voulaient, par Laure Conan, page 47.