LE BAL DES FLEURS
C'était la nuit.
L'oiseau dormait depuis longtemps dans son nid douillet; les bruyantes libellules n’effleuraient plus de leurs ailes diaphanes, l’azur des petits ruisseaux, et les fillettes jolies avaient cessé d’exécuter leurs rondes gracieuses sur le velours des
pelouses.
Pourtant, le jardin du fleuriste était encore
tout rempli de bruissements, de murmures inac- <coutumés.
On aurait dit que mille soupirs, mille frôlements se faisaient entendre parmi les plantes en pleine floraison. |
Qu’y avait-il donc d’extraordinaire, cette nuitlà, dans le monde floral ?
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Saluait-on la naissance d’une nouvelle fleur, l'épanouissement d’un bouton de rose ?
Un rayon de lune—filet d'argent échappé d’un nuage ajouré—vint résoudre ce problème d’un nouveau genre.
Les fleurs allaient au bal !
En effet, on pouvait voir leurs ombres mignonnes glisser mystérieusement le long des tiges vertes, franchir par une ouverture minuscule, la haie du jardin, et se diriger, par groupes ou deux à deux, vers un buisson touffu étalant son opulente ramure dans la rase campagne.
Pour un bal champêtre, on ne pouvait imaginer des apprêts plus féeriques.
Des milliers de mouches à feu formaient un cercle autour du buisson, ou émaillaient son feuillage de leurs petits jets lumineux, éclairant la scène comme autant de lanternes chinoises
suspendues aux arbres et aux balcons, le soir d'une grande illumination.
En même temps, un orchestre d'artistes en habit noir attaquait les premiers accords d’un
RIS ET CROQUIS quadrille. C’étaient des grillons, les meilleurs virtuoses de l'endroit, à en juger par leurs mélodieux cri-cri.
Les fleurs même s'étaient laissé séduire par la
coquetterie, et avaient revêtu leurs plus riches
et leurs plus pompeux atours pour la circonstance. Jamais on n'avait vu d'aussi belles ni d'aussi ravissantes toilettes sur la boule terrestre. Il y en avait de toutes les couleurs et de toutes les nuances, variant de l’ivoire bronzé au rouge grenat, du bleu pâle au rouge violacé.
Il ne pouvait en être autrement, quand on voyait figurer dans les rondes : des immortelles aux pétales blancs ou rosés, des clématites pourpres, des linaires lilas, des myosotis bleus et des résédas rouge noir.
Les pourpiers dansaient avec les pensées, les géraniums avec les balsamines, les dahlias avec les roses.
Il n’y avait rien de plus joli, de plus coquet que ce bal en “miniature ; que ces groupes de fleurs tournoyant, légères comme des sylphides,
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et formant des arcs-en-ciel, des rosaces diaprées, des couronnes bleu céleste, pourpres ou orange; que ces coléoptères phosphorescents, luminaires nouveaux éclipsant par leur originalité : nos lustres colorés et nos foyers électriques ; que ces artistes cri-cri exécutant sur leurs élytres infatigables, les gammes les plus harmonieuses de leur répertoire.
Durant les intermèdes, des couples amoureux se permettaient une promenade ou une causerie sentimentale sur la mousse, et les brins d’herbe des parages voyaient l’amarante jaune d’or écouter les tendres aveux du géranium écarlate, la giroflée babiller avec le jasmin, les œillets de Chine avec les verveines.
Le plus grand succès couronnait donc la fête, et l’on ambitionnait de s'amuser jusqu’à l’aurore,
. mais la fleur propose et Dieu dispose.
Ne songeant qu'à danser, qu’à savourer de leur mieux, la coupe enchanteresse des plaisirs, les fleurs ne se doutaient nullement de la présence d’un nuage menaçant qui planaït depuis peu au-dessus de leur buisson,
264 RIS ET CROQUIS La chute de quelques gouttelettes de pluie, puis d’une averse bien conditionnée, au beau milieu du bal, ramena brusquement © ‘:urs et danseuses, de l’idéalité enivrante à la tr .… réalité, Un coup de foudre n'aurait pas eu plus d’effet. Ce fut un sauve-qui-peut général ; les mouches s'envolèrent vers leurs retraites, les grillons gagnèrent leurs foyers, et les fleurs, corolles flétries, se dirigèrent tant bien que mal, au travers des ravins et des ravines, vers leur lointain séjour. A l'aube, il y eut grand deuil dans le jardin. Beaucoup de roses manquaient à l’appel. Le rosier éploré se penchait de tous les côtés, scrutant les allées et les massifs, dans l'espoir de découvrir la retraite des fugitives, peine inutile! partout il ne vit que les traces de la tourmente : feuilles, nids, ramilles semées capricieusement par le vent, le long des sentiers et des platesbandes.
Il ne devait plus revoir ses roses. Leur coquetterie leur avait été fatale. Non contentes de leur coloris naturel, ne s’étaient-elles pas avisées, la
————. nt
pluie, beau urs et éalité.
d'effet.
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jardin.
Le ro- Es, SCT Ur de déinutile !
mente :
sement
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coquetde leur isées, la
veille du bal, de couvrir leurs corolles parfumées d'un fard familier à nos belles mondaines ?
Cette fantaisie devait leur coûter cher. En effut, dès les premières gouttes de pluie, leur incarnat factice se détrempa et les aveugla tellement, qu’elles ne purent retrouver leur route dans la nuit obscure, et périrent tristement, les unes dans les petits lacs, les autres dans les ruisselets formés çà et là par l'orage.
Le rosier finit par deviner le châtiment qui avait atteint ses roses, et celles qui lui restaient surent si bien profiter de la leçon, que depuis cette époque on ne vit plus de roses poudrées ni fardées.
Il est d’autres roses, dans nos salons, qui devraient également faire une courte méditation sur le sort de leurs sœurs du jardin. Les poudres leur seront sans doute moins funestes. Qu'’elles n’oublient point cependant que leur emploi n’est pas sans danger.
Combien de beautés d’antan, en voyant aujourd’hui, leur teint rosé à jamais flétri, et leur
me ms
santé compromise, regrettent l'abus qu'elles ont fait de ces compositions délétères, et envient,
trop tard hélas |! les charmes toujours renaissants de celles de leurs compagnes qui ont eu le bon esprit de se dire: Qu'en fait de teintures et de poudres, l’incarnat naturel est le-seul fard dont puisse s'énorgueillir un joli minois |