‹ Ris et croquis [microforme]Chapitre 44 sur 76 · SIMPLES CONSEILS · texte numérisé non relu

SIMPLES CONSEILS

C'est un grand personnage, de nos jours, que monsieur Bébé !

Il faut se plier à tous ses caprices, à toutes. ses fantaisies, et proclamer bien haut, quand il estropie la langue française, qu’il est maître dans l’art de bien dire.

On vante sans cesse sa coiffure, ses habits, ses souliers : ne nous étonnons donc point s’il finit par croire, après cela, qu’il est toujours le mieux mis, le plus élégamment vêtu.

Il se perd dans des flots de dentelles, sa petite personne est émaillée de boucles de rubans :

boucles à la casquette, boucles aux cheveux, boucles aux épaules, boucles à la ceinture,

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304 RIS ET CROQUIS boucles aux genoux, boucles aux bas, boucles aux souliers, bref il est ouc/é d'un bout à l'autre,

On lui répète mille fois qu’il est joli, charmant, aimable, qu'il ressemble aux anges blonds du paradis, quand il grimace comme un petit diablotin ; que ses joues sont roses, ses traits distingués, qu’il sera un jour orateur, homme d'Etat, un grand homme, s’il vous plaît! pas un poète pur exemple, car hors dans la classe des lettrés, les poètes sont rarement appelés de grands hommes.

Bébé accepte tout, croit tout, et gobe tout sans sourciller, A cet âge, on est si naïf, puis la vie est si attrayante, si douce, quand la maman est toujours là pour guider les premiers pas de son chérubin vers les sentiers les plus fleuris et les plus mousseux.

Bébé grandit. Il lui faut bientôt renoncer aux attraits du foyer, aux courses folles sous la feuillée, aux promenades délicieuses, en esquif,

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sous la esquif,

sur le miroir d'un lac bleu, pour s'enfermer durant dix longs mois, entre les quatre murs blanchis d'un collège, et pâlir sur le grec, le latin, l'algèbre ou la géométrie.

Il commence alors à s'apercevoir qu'un essaim d'illusions avait plané sur son berceau :

Maman disait qu'il était joli, a croquer [ses condisciples trouvent qu'il est fièrement laid, et ne se gênent point d'en prévenir charitablement le principal intéressé ;

Maman lui faisait une réputation de calligraphe,;—le professeur se demande où il a bien pu rencontrer des hiéroglyphes semblables à celles qui émaillent la copie de son élève ;

Maman répétait partout à ses connaissances, qu'il était poli, affable, que tout ce qu’il faisait respirait l’urbanité, la grâce, la distinction—ses compagnons de jeu le citent comme un modèle

» d'ours mal léché ;

Maman affirmait à qui voulait l'entendre, que son fils était un prodige de savoir, u.… petit génie, qu'il deviendrait un jour : lieutenant-gou-

PE te É RES L el RU

verneur, archevêque, cardinal, que sais-je ?—ses amis lui avouent candidement qu’il aurait figuré avec plus d'avantages parmi ‘es journaliers de la corporation, que sur les bancs d’un collège.

Mais laissons Bébé défendre ses illusions à mesure qu’on les bat en brèche, et voyons si, au moins, sa diction est aussi pure qu’on le prétend.

N'avez-vous jamais tenté d'analyser le lan-

gage de Bébé ?

Il ya là,un petit sujet d’études, très inté-

ressant.

Bébé prononce trois mots généralement bien :

Papa, maman, Jésus, A part ces trois mots, il a un petit vocabu-

laire qui lui est propre, qui reste inintelligible à

l'étranger, et que les parents ne parviennent à

déchiffrer que par la théorie de l’à peu près.

Ainsi, il dira: #enomme, wowal, chin, minne,

le lan-

is inté-

it bien :

vocabu-

ligible à

snnent à

près.

j minné,

lolo, bul, to, etc., pour 4omme, cheval, chien, chat, eau, brûle, couteau.

Bébé regarde par une fenêtre ; tout à coup il s’écrie :

—Menomme lolo wowal !

Beaucoup de personnes n’y verront que du feu ; s’ils étaient familiers avec le babil enfantin, ils traduiraient sur le champ, son idée, en disant :

—“ L'homme donne de l’eau au cheval.”

Souvent le langage de Bébé est encore plus mystérieux ; ainsi, il dira zewil/e pour portefeuille, sossais pour fossé, pique pour fourchette, et mille autres expressions identiques, ne rappelant en aucune façon, le nom des objets auxquels elles sont censées s'appliquer, et ne réveillant dans votre esprit, aucun rapprochement possible.

Est-ce là ce que vous appelez maître dans l’art de bien dire? est-il bien permis à votre petit génie d’écorcher ainsi la langue française au point de la rendre méconnaissable, et de persis-

listed ins entente 308 RIS ET CROQUIS

ter, des années et des années, à s’acheminer dans une voie qui fera son supplice par la suite ?

Loin de moi la pensée de vouloir que Bébé ait la diction d’un Stanislas David en naissant, ce serait pousser trop loin le purisme, et ignorer les lois de notre faible nature, mais, au moins, que les parents aient assez à cœur l'avenir de leurs enfants, pour ne point attendre qu’ils soient d'âge à aller au collège pour faire la chasse à leurs expressions vicieuses, et les empêcher de nous édifier à l’âge de six ou sept ans, par un langage qui ressemble au nègre ou au volapük.

Vous êtes surpris de voir figurer le volapük

en cette affaire.

Vous deviez vous y attendre, pourtant.

Du moment qu’une langue vise à l’universalité, on ne doit point s'étonner de la rencontrer partout.

Vous ne le croiriez point, mais Bébé adore les terminaisons volapükistes, surtout celles en #£, 47, ul et o.

Les volapükistes disent en effet: jo: (beau)

lulik (quintuple) 247 (9) gudiko (bien) nemo gudiko, (très bien) genal (général) et Bébé dit, de son côté : 24% (musique) #47 (brûle) /0/0, dodo, et enfin, le croirait-on, gésa/ pour général! sauf une légère nuance dans la prononciation, tout comme les volapükistes !

Ah ! le malin Bébé, il ne sait pas son français, et 1l parle volapük !

Faisons vite sa malle, et expédions-le au plus tôt, à l'inventeur du volapük, comme l'argument le plus vivant de la simplicité de son système.

Mais que vois-je? on commence à me faire les gros yeux? mes remarques ont échauffé la bile de quelques-uns : “Sommes-nous des maîtres d'école, disent-ils, en contenant à peine leur in” dignation, des instituteurs pour enseigner la grammaire à Bébé ? ”

Un peu plus de calme, de grâce, messieurs, il ne s’agit ici ni de grammaire, ni d’instituteur. Apprenez à Bébé à bien prononcer ses mots’

c’est tout ce que l’on vous demande, l’instituteur aura bien assez de la grammaire plus tard.

Pourquoi votre chérubin prononce-t-il les mots papa, maman correctement, tandis que toutes ses autres expressions n’ont pas même une teinte française? Parce que ce sont des

mots qui flattent votre amour-propre. Vous ne pouvez souffrir qu’on les prononce mal ; si vous voulez montrer que Bébé s'exprime bien, ce sont précisément ceux-là que vous lui faites répéter, vousgardant bien, cependant, de pousser

plus loin la reconnaissance, sous prétexte que

Bébé est timide... un peu sauvage en présence

des étrangers |

Eh bien ! pourquoi n’ajouteriez-vous point aux

mots papa, maman, quelques autres mots usuels,

d’une prononciation relativement facile, des mots que Bébé entend le plus souvent, et qui qualifient des objets qui lui sont familiers. Vous n’avez pas ë craint de passer pour instituteur,en lui apprenant

vos expressions favorites ; serez-vous plus insti-

tuteurs si, aux mots papa, maman, Vous ajoutiez,

que ème des 15 ne vous n, CE es répousser e que ésence

int aux usuels; 26 mOs alifient vez pas D renant S insti-

joutiez;

graduellement, quelques autres termes qui feront que Bébé aura, en peu de temps, un vocabulaire bien fourni d'expressions qu’il prononcera à merveille, et qui lui attireront infailliblement les félicitations de tous ?

Mais non, la vanité est toujours là, et il faut satisfaire la vanité.

Qu'importe que Bébé parle mal pourvu qu’il ait de beaux habits ! |

On négligera donc son intelligence, les plus belles de ses facultés, pour l’enrubanner depuis les pieds jusqu’à la tête ; on s’évertuera à lui trouver mille costumes plus ou moins grotesques, toujours très coûteux, et au-dessus des moyens des parents, et, ainsi attifé, on le promènera par les rues et par les places publiques, quêtant partout des regards admiratifs, pour le soyeux, ou le velouté de sa parure.

Les mondains pourront admirer son plumage, mais les sages, pour qui l’habit ne fait pas toujours le moine, feront leurs réserves, et se rappelleront l'aventure arrivée à deux campagnards, dans une hôtellerie de village.

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Ils étaient en extase devant un superbe paon, ce bipède qui, suivant La Fontaine, déploie :

Une si riche queue et qui semble à nos yeux La boutique d’un lapidaire.

C'était le premier qu'ils voyaient, et ils ne savaient quel nom lui donner.

Passe un mauvais plaisant qui, voyant leur embarras, leur dit gravement, que c'était un rossignol des Indes ! le plus beau chantre des continents : sa voix étant d’une richesse, d’une suavité, d’une puissance incomparable et se faisant entendre à des distances inouîes !.…

Redoublement d’admiration chez les campagnards.

— Il faut entendre ça, se dirent-ils, en se poussant du coude, quand bien même en perdrionsnous la vente du beurre de Catherine !

Leur attente fut longue.

Comme tous les grands artistes, le rossignol des Indes prenait son temps.et ne paraissait point prodigue de sa jolie voix. Il ouvrait bien le bec,

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Le Sa-

. Jeur n ros- con- > suaaisant

ampa- P pous-

Arions-

ssignol t point le bec,

de temps en temps, nos dilettanti se penchaient alors, anxieux d’entendre ses mélodieux accents, mais c'étaient de vaines alertes, l'oiseau restait muet comme une carpe |

Enfin, notre paon évidemment satisfait des égards dont on l’entourait, se décida à caresser leurs oreilles, du cri le plus rauque et le plus faux de son mince répertoire.

Stupéfaction et ébahissement des auditeurs.

— Baptiste, allons-nous-en, dit l’un d’eux, ce rossignol a le rhume, nous reviendrons plus tard.

— Nenni! dit l’autre, plus avisé, c’est nous qui avons la berlue, on nous a joué ni plus ni moins, cet animal-là n’est pas plus rossignol que moi, c'est une volailie de basse-cour, comme nos poules, nos canards et nos dindons. Je ne lui ferai point l'honneur de manquer une seconde fois la vente de mes produits, pour l'écouter.

Il en sera de même pour Bébé.

Tant qu’il gardera de Conrart le silence pru-

dent, on l’admirera comme un oiseau rare, mais s’il ose parler, malheur à lui ! le sage désabusé.

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lui assignera sur le champ, la place qu’il occupera parmi les célébrités du siècle, et cette place ne l’honorera guère.

Après le papa, c'est la maman qui se récrie.

Rien de plus naturel. Mais à quel propos? Ah! il ne faut pas toucher à Bébé, il ne faut pas réveiller ses susceptibilités, avoue-t-elle candidement, il est si parfait, et puis, il croirait qu’on se moque de lui, si l’on se permettait de douter de la beauté, de la correction de son babil !

Encore la vieille excuse.

M. Benjamin Sulte, qui l’a appréciée à sa juste valeur, a déjà dit, quelque part:

“ Dire à un enfant qu’il jargonne tandis qu'il devrait se servir des mots qui.sont justes et qu’il a entendus mille fois durant sa courte existence, c'est se moquer de ce petit personnage !...”

Bébé n'aura pas toujours maman à ses côtés pour le protéger contre les épigrammes ou la verve satirique des malins.

Avez-vous bien réfléchi à ce qui l'attend, à son entrée à l’école, ou au collège ? à la risée et aux propos moqueurs qui accueilleront alors son langage primitif ?

Vous craignez de l’effaroucher en corrigeant insensiblement, pour ainsi dire, ses expressions impropres, à un âge où les mauvaises habitudes se déracinent facilement, et où ses bouderies n’ont jamais rien de fâcheux, et vous ne songez point aux tribulations qu’il aura à subir, au découragement qui pourra s'emparer de lui par la suite, en voyant ses efforts pour réformer son langage, pour modifier ses expressions du tout au tout, demeurer infructueux ?

Combien, jusqu'ici, ont failli à la tâche ?

Combien ont quitté le collège, dès les classes élémentaires, pour des raisons identiques, et ont traîné partout une existence misérable et sans but.

Ah ! si leurs parents ne les avaient pas tant choyés, dorlotés, caressés, s'ils n'avaient pas ac-

cueilli avec un sourire approbateur et sans la

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moindre remarque, toutes les incongruités, toutes les expressions impropres, tous les termes barbares qu’ils émettaient, à leurs premières années d'enfance, ils n'en seraient pas là aujourd’hui. Pour certains parents, malheureusement, Bébé est toujours Bébé. On dirait qu'il ne grandira jamais, qu’il sera enfant toute sa vie, mais un enfant doublé d’un monsieur, et le premier des messieurs, car sa personne est inviolable, et tout ce qu’il fait, est admirable sous tous rapports. Dans les pays non constitutionnels comme le nôtre, Bébé est parfois un petit monarque, on se permet même de l'appeler : “Sa Majesté,” des poètes lui font la cour et lui consacrent des strophes de ce genre: (1)

Les rois s’en vont dit le vulgaire,

Mon Dieu ! dans quelle erreur le public est tombé f: Il nous reste un roi populaire,

Qui règnera toujours : ‘Sa Majesté Bébé !..,

Pour ces rois, il n’est point de nations ingrates, De sujets révoltés, de tribuns fulgurants...…..

(1) Gaston Bastit— Poésies d'un inconnu.

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Les plus farouches démocrates, Sont à plat ventre aux pieds de ces petits tyrans !

Les rois s'en vont ? Erreur ! la royauté fourmille Et tant que le monde vivra ‘ Toujours, toujours dans la famille, Oui toujours, l'enfant règnera !

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