HISTOIRE D'UN BLÉ D'INDE ROUGE
Si vous saviez ce que vaut un blé d'Inde rouge !
A la campagne, on le rencontre assez souvent, et on se le procure à peu de frais, mais c’est à la ville, à Montréal surtout, qu’il est recherché comme un bijou indispensable, et par les demoiselles, s’il vous plaît !
Pourquoi tous les minois moqueurs lui fontils la mine?
Ah dame ! il paraît qu’il a des vertus...comment dirais-je bien cela: matrimoniales, conjugales ? Cela ne rend pas tout à fait mon idée. Essayons la périphrase alors, mais tout bas, car si on m'entendait, j'en verrais de gros yeux !.. Un blé d’Inde rouge, c’est un talisman contre le cé- Hbat perpétuel ; la fillette qui le possède est sûre de ne point coiffer Sainte Catherine !!!
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Jugez, après ce préambule, si la belle moitié du genre humain se dispute ses grains rosés.
Jusqu'où la superstition va-t-elle se nicher ?
Nous avions déjà le culte du miroir, des miettes du gâteau de noce, des petites galettes de sel, des échelles, des trèfles à quatre feuilles etc. etc. ajoutons-y celui du blé d’Inde rouge et le tableau des superstitions féminines n’en sera que plus riche et plus complet.
Lorsqu'une jeune fille se marie, grâce à la prétendue vertu de son talisman, ses amies ne sont pas lentes à l’entourer, et à faire les yeux doux au précieux blé d'Inde. On dirait une fortune, une succession à la Rothschild. Quand il n’y a qu'une seule aspirante, la transmission s’opère sans bruit, mais représentez vous donc ce qui doit se passer, lorsque les héritières sont plus nombreuses que les grains de l’objet convoité ?
C’est là que l’héritage fait surgir des contestations, et si l’on ne craïignait le respect humain, il ya longtemps que les disciples de Thémis compileraient des précédents sur la matière ; qui
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sait même si, dans un avenir très prochain, le notaire ne sera pas appelé à rédiger un partage en règle, d’un blé d'Inde rouge encore indivis P
C’est ce pauvre hlé d'Inde qui souffre le plus de tout ce déluge de paroles et de tirades plus ou moins naïves. :
A quelles angoisses on le soumet, quelles tortures morales on lui fait subir. Captif dans une tournure ou dans un sachet adroitement dissimulé, il entend ses juges discuter son sort.
Quelle retraite lui ménage-t-on? une prison de baleines, de fils d’acier, ou une soyeuse cassolette ?
Les perspectives ne sont pas toujours riantes, et souvent, le mignon prisonnier poussé à bout, se lamente bien haut, tellement que Calino, limmortel Calino, en faisant un soir une halte passagère auprès de sa cousine, entendit sa complainte quelque part dans les mousselines roses de la belle.
Le digne cousin de Guibollard fut si indigné de la dure captivité à laquelle était con-
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damné ce pauvre blé d'Inde innocent, qu’il ne
pût se contenir, et qu’il alla tout de suite dénoncer sa cousine à la société protectrice des épis de blé d’Inde, qui conserve son mémoire comme le document le plus précieux de ses archives. Voici quelques extrrits de ce fameux réqui-
sitoire :
Mémoire du grand Calino.
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Vous ne connaissez pas ma cousine, illustres protecteurs des épis de blé d'Inde, mais vous la connaîtrez bientôt, puisque l'intérêt de votre société et de l'humanité entière, exige qu'’ell: soit sommée de comparaître devant vous sans retard. Il me serait donc inutile de vous dire ici, si elle est blonde ou brune, si elle ressemble à madame Angot ou à la Graziella de Lamartine : ce sont des détails dont vous pourrez juger par vousmêmes, mais ce que j'ai entendu, oui, entendu de mes deux oreilles,ne doit point rester sous silence... C'est l’histoire d’un...blé d'Inde rouge, d’un vrai blé d’Inde rouge ! que ma cousine martyrisait.
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Ah ! ma cousine, ma cousine, qui aurait cru que vous étiez si cruelle ! votre main était si blanche et si douce ! vos yeux étaient d’un si bel azur, d’un velouté si tendre ! Que les apparences sont trompeuses ! De grâce, cousins qui avez des cousines semblables à la mienne : soyez sur vos gardes ; ne vous fiez pas trop à leur babil captivant et à leurs ris perlés, mais méditez bien cette histoire d'un malheureux blé d'Inde rouge :
—“{ Quand donc se décidera-t-on à me rendre ma liberté ? Depuis près d’un siècle, on dit que je trouve des maris aux demoiselles, et pour me récompenser, les ingrates, elles me retiennent captif dans un étroit sachet, ou dans une noire tournure.
‘ Que je regrette le passé ! les beaux jours où je pouvais causer librement avec mes frères, sous le bleu ciel de la campagne : moments de douce ivresse, trop courts instants de félicité, où les oiseaux se berçaient sur nos tiges flexibles, mêlant leurs notes joyeuses au métallique glouglou de la source voisine.
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# Mais la félicité ici-bas dure peu. Nous nous en aperçûmes bientôt. Nous fûmes arrachés v'olemment de nos tiges, jetés pêle-mêle dans une voiture de fourrage, puis transportés sur le marché pour être vendus. Quelle humiliation ce fut, pour moi, de me voir palpé, examiné en tous sens, par une foule dont les clameurs n'avaient rien de l’harmonie des fauvettes qui .égrenaient, au crépuscule, leurs strophes mélodieuses dans le bocage avoisinant notre jardin.
‘ Longtemps malmené, j'échus enfin à un honnête bourgeois, un peu parcimonieux toutefois, si je le juge par la colère bleue qu'il fit, en s’apercevant que je n'étais qu’un simple blé d’Inde rouge. Son premier mouvement fut de me jeter au feu, mais sa fille, jolie brunette de dixneuf ans, ne l’entendait pas ainsi ; elle m’arracha des mains paternelles et courut, légère comme une gazelle, vers sa mère, en s’écriant tout joy- -euse :
— Maman, maman, un blé d'Inde rouge, un beau blé d'Inde rouge ! Que je suis contente !...
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RIS ET CROQUIS 299 Il y a si longtemps que j'en cherchais et n’en pouvais trouver, N’en dites rien à mes amies, car elles feraient tout leur possible pour me ravir mon trésor.
‘ Pourquoi le père me considérait-il comme un objet de rebut et la fille comme un trésor? Je nele compris que trop tôt ; le père me jugeait indigne de la cuisson et la fille avait trouvé ce qu’elle cherchait depuis longtemps, la pierre d'achoppement de cette bête noire de nombre de belles, et qu’on appelle le célibat. Elle se maria en effet, loin de la fleur de l’âge, il est vrai, mais elle avait atteint son but, et ma réputation était désormais malheureusement grandie par un précédent de bon augure.
‘ Je changeai alors de maîtresse et habitai longtemps un chiffonnier. Ma seconde maîtresse ayant trouvé ce qu’elle cherchait à son dixième lustre, j’errai de chambrette en chambrette, et finis par tomber sous la griffe de ma propriétaire actuelle qui, par crainte de m'égarer et de compromettre pour toujours son avenir m'a ménagé,
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la cruelle !... une petite prison dans son corsage. Je ne vois plus le soleil, je ne respire plus la brise,., j'étouffe ! mais la belle est sans pitié. Tant pis ! Jusqu'ici je me suis prêté avec complaisance à tous les caprices féminins. C’est fini. Désormais je change de tactique. Puisque les bons procédés ne valent rien auprès de mademoiselle, ayons recours aux moyens de rigueur ; soyons implacable. Elle croit son mariage certain, il est si peu assuré qu’en désespoir de cause, elle me rendra un jour ma liberté : quand même ne serait-ce qu’à l’âge de quatre-vingt dixneuf ans.
‘ Alors, du moins, on nc tentera plus sur moi, je respirerai et je serai libre. D'ici là, tous ceux qui s’approcheront de ma maîtresse sauront quels sont ses petits défauts. Elle est cruelle, injuste et ingrate, ma captivité en est la preuve. Elle agira de même envers son mari. Elle sera jalouse. Elle ne voudra pas qu’il aille voir ses amis ; 1l faudra qu’il marche dans la rue, les yeux baissés, qu’il évite les magasins où les employés
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RIS ET CROQUIS 301 ne sont pas du sexe fort, qu’il interdise l'accès de son bureau au beau sexe, sans exception, qu'ils.”
Le blé d'Inde rouge en avait peut-être dit plus long, mais là se terminait le mémoire dont Calino harangua les membres de la société protectrice des épis de blé d'Inde. Ce qu'ils firent à la suite de cette virulente dénonciation, ne figure point dans les annales de la docte confrérie. Cela nous intéresse peu d’ailleurs. Qu'il nous suffise d'ajouter, que Calino avait eu jusque là des intentions pour sa cousine. L'histoire du blé d’Inde leur donna une nouvelle direction,
Depuis, le vide se fait autour de mademoiselle, la tombe laisse déjà entrevoir ses coins polis et ses petits clous d’argent, et le captif, plein d’espoir, voit déjà poindre à l’horizon les premiers feux du grand jour de sa liberté reconquise.
De grâce, filles d’'Eve, qui cultivez encore la superstition du blé d'Inde rouge, rendez la liberté à ses épis rosés. Ils ont pu faire semblant jusqu'ici de se prêter complaisamment à vos petits
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302 RIS ET CROQUIS caprices, tout en riant dans leur coton de votre folle crédulité, mais il ne faut qu'un rien pour les indisposer contre vous, et les induire à vous préparer le sort de la cousine de Calino.
Allons, un bon mouvement, renoncez au culte du blé d'Inde ; imitez celles qui n’en ont point, et qui ont cependant trouvé ce qu’elles cherchaient, sans recourir à la futile vertu d'un membre de la famille des graminées. Vous n’en serez que mieux appréciées ; votre blé d'Inde ne dira pas au premier venu, quels sont vos petits défauts, vos grands même... l’indiscret ! et votre dignité n’aura pas à lutter avec ce malin griffon qu’on appelle : Ze Ridicule !
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