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du poète concordent avec celles du critique politico-littéraire, son volume sera immédiatement un bijou, un chef-d'œuvre, ille parcourra en entier pour y cueillir tous les beaux passages, et s'écriera que ses citations sont les parties les
plus faibles de l'ouvrage, et le lecteur de se
dire: “Puisque les parties faibles sont si sublimes,
l’auteur dans ses meilleures strophes doit 5e montrer le plus grand des poètes : un Lamartine, un Victor Hugo, ni plus ni moins !”
Par contre, le poète n'est point du parti du critique politico-littéraire ; il l’a même attaqué dans les journaux de la presse ennemie : aussitôt, son œuvre est une élucubration, un fiasco complet ; le talent et l’auteur n’ont jamais parcouru ie même sentier. Le volume est examiné à la loupe quant à ses défauts. Les platitudes sont cueillies avec soin, et les beautés dédaignées intentionnellement, afin de faire croire au public que les beaux passages n'étant que des platitudes, les strophes faibles ne doivent pas valoir grand’chose.
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Quand donc certains de nos critiques se metront-ils au-dessus de l'esprit de parti? quand donc se décideront-ils à ne voir dans nos poètes non pas l’homme politique, mais le poète même, non pas ses antécédents de partisan, mais l’œuvre même qu'ila écrite, le poëme qu'il a créé ?
Cette manie de ne voir dans les ouvrages d'amis politiques que des chefs-d’œuvre, et dans ceux des adversaires de son parti que des productions fades et sans art, paralyse notre littérature dans son développement.
Les auteurs, comme on 5e l’imagine, n’écoutent que les dithyrambes de leurs confrères de coterie. Pourquoi se soucieraient-ils d’ailleurs, des observations parfois judicieuses des profanes, quand ces derniers voilent le peu de bien que renferment leurs critiques, d’une teinte de partialité qui révolte ?
Puis, la composition est si facile, quand. on
peut se permettre des licences extravagantes, pécher même contre les règles de l’harmonie, et
quand on est sûr de rencontrer tout un cercle
1 | 1l de badauds qui trouveront toujours nos innovall tions admirables et sublimes |
|| Et voilà ce qui fait croire aux écrivains de la
vieille France qu'il n’y a point de critiques au
Canada, ou du moins, si nous en avons, ils sont
fièrement indulgents.
Personne parmi nos poëtes n’a été plus maltraité que M. Louis Fréchette par les critiques politico-littéraires, et pourtant, M. Paul Verdun, dans un article où il considère Za Légende d'un peuple, (1) comme ‘“ une de ces œuvres qui supportent la discussion sans en être amoindries ”? et qui a “le grand et rare mérite de palpiter d’un souffle puissant ” trouve matière à faire les réserves suivantes :
‘“ Sans doute, il ne rencontre pas (Louis Fréchette) parmi les Canadiens enthousiastes, la critique rigoureuse avec laquelle nous autres Parisiens, nous voyons examiner chacune de
(1) Voir Ze Semeur, livraison du 10 février 1888.
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RIS ET CROQUIS 341 nos œuvres, et cet enthousiasme tourne à son détriment. Souvent l’épithète rime avec l’épithète, la rime manque de richesse, ou bien l’harmonie du vers est rompu par un rejet désagréable à l'oreille, Emporté par son sujet, l’auteur travaille trop vite. Que M. Fréchette me permette de lui dire : Cette rapidité nuit à la perfection de sa facture. Il acceptera cette remarque comme venant d’un ami qui croit lui être plus utile par cette parole franche que par une louange mensongère ”
M. Fréchette peut remercier les critiques politico-littéraires,de lui avoir attiré ce compliment, et les inviter à méditer avec lui, s'ils ont vraiment à cœur de doter leur pays d’une littérature franchement nationale, d’une littérature aussi remarquable pour le fond que pour la perfection de la forme, ce passage de l’auteur des Pensées : (1)
‘“ Si la société, même littéraire, eût été di-
(1) M. de Bonald.
visée sous Louis XIV comme elle l’a été depuis, les grands écrivains d’un parti auraient été méconnus ou méprisés de l’autre, et nous n’aurions pas une littérature nationale.” et ces quelques lignes d’un auteur reconnu comme autorité en littérature : (1)
…‘* Lorsque les lettres ont subi l'influence des agitations politiques, les jugements de la critique ne sont guère autre chose que des ressentiments de vanité ou des admirations de coterie. Malheur aux lettres qui s'adressent ainsi à des intérêts d'amour-propre ou à des ambitions isolées ! Elles sont sans avenir, car la postérité n'existe pas pour les partis.”
Sachons rendre justice aux qualités de nos poètes ; sachons aussi relever leurs erreurs ; mais faisons-le impartialement, sans parti pris, sans animosité, tout comme si la personne de l’auteur nous était inconnue, et si nous n’avions devant nous que l’œuvre d’un écrivain anonyme.
(1) M. Laurentie. De Etude et de ! Enseignement des Lettres.
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L'un de nos sénateurs les plus en vue, nous a dernièrement donné un bel exemple.
Ceux qui ont lu les déplorables incartades de Cyprien alias Fréchette, dans la Patrie de jadis, doivent se rappeler avec quelle injustice criante il traitait le rédacteur de /'Æfendard. TI} ne lui épargnait ni les sarcasmes, ni le gros sel.
Si la victime de cette inique persécution avait. écouté l'esprit de parti et encore plus son ressentiment, si elle s'était prévalue du système prôné depuis si longtemps par les critiques poltico-littéraires, elle aurait accueilli, sinon par des invectives, du moins par le silence Za ZLégende dun peuple de M. Louis Fréchette. Or, qu'avons-nous vu? Le 24 décembre dernier, l’'hon. F. X. A. Trudel fit dans /Æfendard, une appréciation du dernier volume de M. Fréchette, au cours de laquelle, après certaines ré-
serves préliminaires, il rend ainsi hommage au talent de son détracteur d’hier :
‘ Il nous semble que Za Légende d'un peuple s'impose, bon gré mal gré, à l'attention du peu-
344 RIS ET CROQUIS ple canadien, Il nous semble qu'elle mérite de la part de tout canadien, ami de son pays, l’hommage dû à une belle œuvre nationale,
‘ Car si le poète a des torts envers l’immense majorité de ses concitoyens, et suivant nous il en a de bien graves, s’il a prêché naguère contre le droit, la doctrine, la charité, l'humanité, même contre les lois littéraires et les règles de la grammaire, d’un autre côté, Dieu lui a donné un admirable talent, une âme de poëte, un cœur de patriote, et ces nobles facultés il vient de les employer largement, de les dépenser avec prodigalité, nous serions tentés de dire royalement si M. Fréchette n’exécrait tant les rois, à célébrer les grandeurs, les gloires de notre patrie canadienne.
‘Il vient d'élever au peuple canadien ce qui, dans notre humble opinion, est un monument impérissable de gloire, un monument plus éloquent que tout ce que:le bronze et le marbre eussent pu attester auprès des générations futures en l'honneur des héros de notre histoire.
“ Voilà pourquoi, nous rendons hommage au
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mérite de l’œuvre, et cet hommage, comme ce témoignage, nous les lui décernons de grand cœur.”
Pareil oubli de l’injure et du parti chez un homme politique se rencontre si rarement qu'il mérite d’être signalé comme un précédent de bon augure. Espérons que cet acte d'indépendance ne sera pas isolé, que M. Trudel trouvera des imitateurs, et que nous verrons bientôt la disparition des critiques politico-littéraires, plus politiques encore que littéraires, si l’on se rappelle que pour les auteurs de ces critiques,la littérature n’est rien et la politique est tout.
Il n’y a point de littérateurs, point de poètes pour eux, ils ne connaissent que l'adversaire our l'ami politique, d'où leur intérêt de faire de la critique littéraire au point de vue du parti.
Supprimez le mobile de cet intérêt ; faites leur fouler aux pieds leur défroque de partisan : vous: les verrez abandonner l’arène immédiatement, leur vocation de critique n'ayant plus sa raison d’être.
Regretterons-nous alors leur effacement, leur
346 RIS ET CROQUIS désertion des rangs des détracteurs de nos poëtes ?
Ceux qui connaissent le tort qu’ils ont fait jusqu'ici à la poésie comme à la littérature canadienne, ne pourront que s’en réjouir ; pour le moment, contentons-nous de ridiculiser leur pose
fantaisiste de critiques impartiaux, quand ils
n’ont jamais su faire autre chose dans leurs appréciations, que de soumettre la littérature à la politique, l'esprit littéraire à l'esprit de parti !