‹ Ris et croquis [microforme]Chapitre 52 sur 76 · NOTRE INDIFFÉRENTISME LITTÉRAIRE · texte numérisé non relu

NOTRE INDIFFÉRENTISME LITTÉRAIRE

La société canadienne nous offre depuis des années un bien singulier spectacle ; lui parle-t-on d’éloquence sacrée ou profane, de littérature, de peinture, de science, en un mot de tout ce qui élève l'âme et lui inspire de sublimes aspirations, elle baille! Au contraire vient-on l’entretenir de bagatelles, de futilités, la combler de représentations cocasses : elle admire, elle s’extasie, elle applaudit à outrance |

Cette réflexion va faire bondir beaucoup de nos optimistes qui, ne voyant partout que du rose et du bleu,ne sauraient croire que l’on puisse broyer du noir pour peindre un petit coin du sol de leurs amours. Pourtant, s’ils ouvraient

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tant soit peu les yeux, et daignaient seulement noter à mesure qu'ils se présentent, les engouementsgrotesques,les enth” ‘1siasmes inexplicables, souvent ridicules de la foule, dans nos grandes cités surtout, ils verraient à l'instant, qu'ils perdent un temps infiniment précieux, en jouant à l'indignation au sujet d’un fait que les événements viennent malheureusement confirmer chaque jour.

Sait-on comment Octave Crémazie appelait la société canadienne en 1866? Une société d'épiciers ! Pour un poète il n’est pas flatteur, comme on le voit, mais ceux qui l’ont vu aux prises avec l'indifférence de ses compatriotes savent que le compliment était richement mérité. Il y aura bientôt vingt-cinq ans de cela, et notre société trouve sans doute le qualificatif de son goût, puisqu'elle semble s’en enorgueillir plus que jamais. Mais écoutons le chantre du Drapeau de Carillon nous parler des épiciers de son époque :

“ J'appelle épicier, dit-il, tout homme qui n’a

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d'autre savoir que celui qui lui est nécessaire pour gagner sa vie, car pour lui la science estun outil, rien de plus. L'avocat qui n'étudie que les pandectes et les statuts revisés, afin de se mettre en état de gagner une mauvaise cause et d'en perdre une bonne, le médecin qui ne cherche dans les traités d'anatomie, de chirurgie et de thérapeutique que le moyen de vivre en faisant mourir ses patients ; le notaire qui n’a d’autres connaissances que celles qu'il a puisées dans Ferrière et dans Massé, ces deux sources d’où coulent si abondamment ces œuvres poétiques que l’on nomme protêts et contrats de vente, tous ces gens là ne sont que des épiciers. Comme le vendeur de mélasse et de cannelle, ils ne veulent savoir que ce qui peut rendre leur métier profitable. Dans ces natures pétrifiées par la routine, la pensée n’a pas d'horizon. Pour elles, la littérature française n'existe pas après le dix-huitième siècle. Ces messieurs ont bien entendu parler vaguement de Chateaubriand, de Lamartine, et les plus forts d’entr'eux ont peut-

être lu les Aartyrs et quelques vers des Méditations, mais les noms d'Alfred de Musset, de Gauthier, de Nicolas, d'Ozanam, de Mérimée, de Ravignan, de Lacordaire, de Nodier, de Sainte- Beuve, de Cousin, de Gerbet etc., enfin de toute cette pléïiade de grands écrivains, la gloire et la force de la France du dix-neuvième siècle leur sont presque complètement inconnus...

‘ Le patriotisme devrait peut-être à défaut du goût des lettres les porter à encourager tout ce qui tend à conserver la langue de leurs pères. Hélas ! vous le savez comme moi, nos messieurs riches et instruits ne comprennent l’amour de la Patrie que lorsqu'il se présente, sous la forme d'actions de chemins de fer et de mines d’or promettant de beauxdividendes ou bienencore quand il leur montre en perspective, des honneurs politiques, des appointements et surtout des chances de jobs.

‘“ Avec ces hommes vous ferez de bons pères -de famille, ayant toutes les vertus d’une épitaphe ; vous aurez &.s échevins, des marguilliers,

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des membres du parlement, voire même des ministres, mais vous ne parviendrez jamais à créer une société littéraire, artistique et je dirai même, patriotique dans la belle et grande acception du mot.”

Ne dirait-on pas que ces lignes, vieilles de près d’un quart de siècle, ont été écrites aujourd’hui même, tant elles reproduisent fidèlement l'indifférentisme littéraire qui afflige notre société? Qui voyez-vous en effet aux tournois hippiques, aux danses de nègres, aux représentations du cirque, aux mascarades du carnaval? Nos avocats, nos médecins, nos échevins, nos députés jusqu'à nos sénateurs! Les exceptions sont le petit nombre. VY a-t-il au contraire dans nos cercles, des cenférences littéraires, des réunions où les lettres sont en honneur? vous voyez la plupart de ces messieurs briller par leur absence ! Que voulez-vous, chez eux, le physique l'emporte sur le moral ; tout ce qui toucne de loin ou de près aux ouvrages de l'esprit, les trouve froids,

impassibles, on dirait des statues marmoréennes,

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mais parlez leur de chevaux, de chiens, de poules, d'amusements frivoles vous les verrez aussitôt sortir de leur impassibilité, devenir tout feu, s'enthousiasmer tout comme s'ils traitaient dans une assemblée publique, un sujet éminemment patriotique.

On m'accusera peut-être de forcer un peu la note, et de ne point me défier assez des attraits séduisants de l’exagération. Vous avez déjà assisté à des séances littéraires et toujours il y avait salle comble, ce qui prouve qu’on est bien moins indifférent que je ne le pretends. Pardon, j'admets bien votre auditoire nombreux, mais je ne saurais souscrire à la véracité de votre conclusion. Procédez en effet, à un triage en règle, comme celui que fit Gédéon avant de marcher contre les Madianites ; n’accordez le titre de dévots, de véritables amis de l’art et de la littérature qu’à ceux qui sont venus sincèrement rendre hommage au mérite de l'écrivain, d'1 poète, au talent de l’orateur du jour : comme le héros hébreu, croyez-vous pouvoir trouver trois cents

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braves pour vous seconder, et affirmer hautement que vous avez raison et que j'ai tort?

Je crains bien que non.

Il vous faudra d’abord écarter tous les curieux venus pour lorgner : la toilette de celle-ci, le chapeau de celle-là, la moustache de celui-ci, le nez de celui-là, ou pour voir quels sont les galants de mademoiselle Thérèse et quelle est la tournure du couple B***, en pleine lune de miel ; il vous faudra encore écarter tous les fervents de la cause sentimentale, qui trouve dans ce genre de séances un lieu de rendez-vous tout aussi commode que certains exercices religieux du soir et certaines rues, le samedi après-midi; toute la famille des complaisants dont la tâche est d'accompagner une amie de campagne ou une vénérable douairière ; tous les poseurs visant au titre d'amateurs des choses sérieuses, pour faire leur cour à tel et tel personnage influent, dont ils voudraient obtenir une sinécure ; tous les amis du conférencier, auditeurs par politesse ou par intérêt, qui

orisent bien plus là table et le champagne de

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