‹ Ris et croquis [microforme]Chapitre 58 sur 76 · À NOS POÈTES · texte numérisé non relu

À NOS POÈTES

Le public dédaigne vos chants, poètes, il n'aime point les accords de votre lyre : allez-vous cesser de chanter pour cela, allez-vous entonner votre hymne d'adieu ? Gardez-vous en bien, vous causeriez trop de joie à vos détracteurs. Si vos accents ennuient les méticuleux, les critiques politico-littéraires, les indifférents, chantez pour les artistes, pour les amis de l’art et du beau. Ils ne sont pas nombreux, mais ils comprennent |! ils entendent vos pleurs dans l’élégie, vos ris dans vos gais refrains, ils cueillent avec amour les strophes de vos romances, la fleur de vos poëmes.

Votre voix, pour eux, c’est celle du rossignol dans le bocage ; elle est pleine de mélodie, pleine

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de trilles ; elle leur rappelle les perles de l'aurore,

les rougeurs du crépuscule, les fleurs et les

rayons ensoleillés, Le feu sacré vous inspire,

gravissez sans crainte le mont Parnasse. Et

vous, jeunes rimeurs, qui brûlez d'imiter ceux

qui se sont fait un nom dans la poésie, essayez-

vous longtemps dans l'ombre, suivez le précepte

de Boileau :

Hâtez-vous lentement, et, sans perdre courage Vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage, Polissez-le sans cesse et le repolissez :

Ajoutez quelquefois et souvent effacez.

Puis, quand votre talent aura mûri, quand il

aura acquis toute sa souplesse et toute sa force,

sortez des banalités du genre, des sujets usés ;

lancez votre nacelle en plein chenal ; ne craignez

plus les flots écumants du grand fleuve, vous

avez côtoyé assez longtemps la rive, votre bras

est maintenant viril, l'heure est venue : il faut

quitter les roseaux du bord et entreprendre la

grande traversée.

Ne méritez pas le reproche qu’un littérateur

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français adressait récemment à l’un de nos poètes canadiens, à l’occasion de la publication d'un volume de poésies : “ Tout cela est joli, bien joli, mais ce n’est pas assez canadien.” Soyez poètes, mais soyez des poètes vraiment canadiens : que l’on retrouve dans vos vers : legrandiose de nos forêts, la majesté de nos:

fleuves, les brumes de nos chôûtes, les échos de nos grands bois et de nos temples vénérés- N'’allez pas vous bercer sur la Seine en compagnie de Mme Deshoulières et de ses brebis. La France a eu assez de poètes pour chanter ses. rives et ses pelouses. Quand on peut s’énorgueillir d’avoir possédé : Corneille, Racine, Lamartine et Victor Hugo, on se passe aisément des peintures fantaisistes de poètes d’une plagelointaine. Encore une fois, que votre muse soit. canadienne comme celle de Crémazie, comme celle de Louis Fréchette dans la Zégende d'un: Peuple, maïs si vous imitez ce dernier, instruits. par la carrière accidentée de sa barque, n'allez pas donner sur les mêmes écueils, endommager-

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votre nacelle surles mêmes récifs. Soyez comme la vigilante abeille qui ne butine que les fleurs

qui rendent son miel doux comme le nectar et fuit ces brillantes et riches corolles aux parfums menteurs, et dont le suc a l’amertume du fiel. Que le travail ne vous rebute point. Voyez Crémazie ; annonçait-il, dès ses premiers essais, le poète populaire que l’on sait? les premiers accents de sa lyre laissaient-ils deviner le chantre du Drapeau de Carillon ? Lisez sa première poésie intitulée : ‘ Le premier de l’an 1849 aux abonnés de l’Ami de la Religion et de la Patrie,” (1) vous resterez stupéfaits, tant les règles les plus élémentaires de la poésie y sont sacrifiées. Comme on le pense bien, cette pièce ne valut guère de compliments à son auteur, et le Xan- | tasque, toujours satirique et pointilleux, ne laissa | pas passer la balle sans l’attraper au bond. Aussi, l’on pouvait lire dans son numéro du 20

| (1) C'était le nom d’un journal publié alors à Québec, | par M. Stanislas Drapeau.

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Voyez essais, emiers » chan- ‘emière 49 aux Patrie,” rles les crifiées.

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janvier 1849, l'appréciation suivante du premier essai poétique de Crémazie :

‘ Ce chef-d'œuvre que j'appelle poésie, par complaisance pour son auteur, contient deux cent dix lignes où l’on voit huit ou dix rimes masculines de suite et autant de rimes féminines et de vers de quinze pieds. Il est à regretter que de semblables productions voient le jour et pas. sent à l'étranger qui aura une bien faible opinion du mérite de nos poètes. De grâce, MM. les rimailleurs, abstenez-vous de faire des vers puisqu’Apollon ne peut pas vous inspirer ! pourquoi vous arracher les cheveux pour de telles rimes ? pourquoi vous frapper la tête pour en tirer d'aussi mauvais vers? Ecrivez plutôt en prose et quelque mauvaise que soit celle-ci, on la lira sans vous faire de reproche, car tout le monde, quand il le faut, écrit en prose tant bien que mal.”

Aujourd’hui, celui qui débuterait ainsi ne s’en relèverait jamais. Pas une revue ne voudrait accepter de la prose rimée de cette façon. C'est

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que depuis 1849 la littérature canadienne s’est développée, et il y a progrès sur toute la ligne. Nous ne sommes plus à l'époque où les ouvrages français ne parvenaient au Canada que quatre ans après leur apparition en France ; où l’on regardait comme un heureux mortel celui qui pouvait se procurer l’un de ces livres, où l’on copiait tous les volumes que l’on pouvait découvrir et cela au point qu'un comte de fabrication canadienne—cela ne gâte rien—se vantait un jour d'avoir ainsi copié cent gros volumes durant sa vie. Aujourd’hui, les relations commerciales et littéraires avec la France ont des facilités inouïes, et il en est résulté que notre public est deven: de plus en plus difficile en littérature. Que ceux qui aspirent à suivre Fréchette et Crémazie ne se hâtent donc pas trop de publier leurs premiers essais, surtout si le nombre et la mesure ne leur sont pas très familiers. Il suffit d’un oubli de ce genre pour compromettre à tout jamais leur vocation de poète.

N'allez pas croire aussi que la poésie a dit son

s'est gne.

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dernier mot au Canada, que les poètes dont il s’honore ont atteint le point culminant de la poésie canadienne ; que leurs successeurs pourront bien les imiter,mais jamais les atteindre et encore moins les dépasser dans leur essor. On a beau dire, la littérature canadienne ne fait que commencer, et ce n’est pas dans l’espace d’un siècle qu’une nation parvient à l’apogée de sa gloire littéraire. En France depuis les premiers essais des troubadours et des trouvères jusqu’au grand Corneille, ou si on l’aime mieux, jusqu’à Victor Hugo, il y a une marge de plusieurs siècles ; au Canada, depuis le Tableau de la mer de M. Jean

Taché, écrit vers 1732 jusqu'à la Zégende d'un Peuple de M. Fréchette, la marge n'est pas même de deux siècles. Cela prouve que nous avons encore une vaste carrière devant nous.

Sans doute, rour que notre littérature parvienne à sa maturité, 11 lui faudra moins de temps que

n’en avait requis celle de la mère-patrie, puisque

la langue que nous tenons de la France, était

loin du berceau quand nos premiers poètes com-

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