M. RONDEAU ET JEAN
M. RONDEAU
Que le bagne me délivre à jamais de tous les faux notaires et de leur séquelle. Me Pothier a richement mérité ce qui lui arrive. le coquin... il m'aurait livré à la risée publique. Son parapluie. il voulait son parapluie !.. ah, il ne laura plus. c’est bien assez qu’il m'ait massacré le plus beau chou de mon jardin, moi qui devais avoir le premier prix à l'exposition... mon nom aurait paru sur les journaux... ah! il n’est pas donné à tout le monde de voir son nom imprimé... avec un premier prix pour les choux... J'en aurais
escripit y en pluie...
fait no- | me je
, tous les Pothier a coquin...
on parane l'aura assacré le Lui devais mon nom n’est pas mprimé.… en aurais
profité pour faire mousser ma condidature à la mairie, l’an prochain. J'aurais été élu à l’unanimité, et l’on m'aurait appelé ‘“ M. le maire,” gros comme le bras, et Eugénie... ‘“ madame la mairesse,” s’il vous plaît. comme elle aurait été fière ! Hélas, c’est fini, bien fini. Tout est à recommencer. Est-ce assez choquant? Ah, quelle avant-midi, quelle avant-midi ! Entendstu, Jean, ma femme rit encore de la scène de tout à l’heure. Comment vais-je lui expliquer maintenant ma crédulité ?
JEAN
Bah ! dites-lui que c’est un tour que vous avez voulu jouer au notaire. elle vous croira l’homme le plus fin du monde,
M. RONDEAU
C'est une idée... elle a du bon... j'en ferai l'essai bientôt. (Ow entend sonner onze heures.) Comment, déjà onze heures ! Et ce chou-ruban... il serait grandement temps de le mettre au feu,
je pense, mais où le trouver ? Cette pauvre Eu-
génie, elle va dîner tard ; pourquoi vient-elle me demander aussi un légume impossible. J'aimerais autant chercher du miel de lapin, Ah ! c'est décourageant... décourageant !... (77 se laisse tomber sur une chaise et l’on entend chanter au dehors.)
La nature fait sa toilette,
Elle a pour de prochains ébats,
Mis sa jupe de violette
Et son écharpe de lilas ;
Viens et mêle ia poésie
A tous les échos palpitants ;
Que fais-tu ! pourquoi fuir la vie ?
J'attends.
M. RONDEAU, se levant.
Hein !..… entends-tu ? Qui est-ce qui peut chanter ainsi, à ma porte, en plein jour? Je ne connais pas cette voix... quelque voyageur, sans doute. (On frappe à la porte du fond.) Jean, ouvre donc. (77 ouvre et M. Sonnet, poète à grands cheveux et aux habits râpés entre.)
le me 'aime- [c'est laisse ter au
i peut Je ne r, Sans ouvre oran ds
mm ——— —
SCÈNE XIT, LES MÊMES, M. SONNET, M. SONNET, J'aisant une grande révérence.
Heureux mortels, mille excuses si je me permets de pénétrer dans votre modeste sanctuaire. Je suis un pauvre barde venu de bien loin, et il me reste encore à parcourir un long sentier semé de ronces et d’épines, avant d'atteindre au but. (IL s’essuie.)
JEAN, à part.
Un barde... un barde!…. je ne connais pas cela, moi! Tiens, ça doit être un joueur de bombarde. Piano fait pianiste ; violon, violoniste ; bombarde ferait bombardiste, mais comme cela sonne mal, on doit dire. un barde !
M. SONNET
J'aurais voulu me désaltérer dans l’onde pure d'un ruisseau murmurant, mais contre mon attente, je n’en ai point rencontré sur ma route, et,
la soif me pressant, j'ai cru, qu’aussi hospitaliers
tnnatiies-atoletipneecie
que l'étaient autrefois Philémon et Baucis, dans les vertes collines de la Phrygie, lorsqu'ils recevaient le grand Jupiter et son fils Mercure dans leur pauvre cabane, vous ne me refuseriez pas un verre :
De ce liquide sain Qui, par la verte prairie
Sur la mousse fleurie, Coule du soir au matin.
M. RONDEAU
Fort bien, fort bien, mon ami, asseyez-vous là ; laissez-moi vous débarrasser de ce manteau. Je vais mettre votre canne dans ce coin, et je cours vous chercher un verre de ce liquide. {4 part, au bord de la scène.) Encore un qui ne sait pas ce qu’il veut. S'il faut atteler Pégase pour aller en Phrygie. c’est bien loin. Si au moins j'étais certain d’y trouver le chou-ruban... je lui en parlerai toujours. { 4 /ean.) Jean !.… As-tu com-
pris ce qu’il demande ?
JEAN
A boire, je suppose. Il a dit qu'il avait soif !
us là ; au. Je cours part, it pas r aller j'étais ui en 1 COM-
soif !
em
M. RONDEAU
Mais ce liquide sain, qui coule sur de la mousse fleurie, il n’y en a point par ici! Ilya bien l’eau de la rivière, mais elle coule sur du sable ; l'eau du fossé, mais elle coule sur de la glaise ; l'eau du puits.
JEAN
Bah ! imitez Me Pothier, faites-lui des offres réelles avec du sirop de vinaigre. Il y en a encore, je crois, sur le buffet. Peut-être trouvera-til cela aussi bon que son liquide. S'il a bien soif il nous épargnera un voyage du côté de la Phrygie. une paroisse éloignée, située quelque part dans les concessions, je suppose.
M. RONDEAU
On peut toujours essayer. (27 va au buffet et remplit un verre qu'il présente à M. Sonnet.) JEAN, à part.
Il a parlé de Philémon et de Baucis...je ne sais pas si j'ai connu ces gens-là... pour Philémon, je
a nan
devais être trop jeune, quant à Baucis, il se peut qu’il soit proche parent de mon maître qui s’appelle Bauset Rondeau ; Bauset, c’est le nom de sa mère. Ce doit être Bauset, qu’il veut dire: il se sera trompé de chiffre !.. Tout de même, je m'étoine que mon maître dans son voyage de noces n’ait pas été voir ses parents de la Phry-
gie.. ils sont peut-être trop pauvres. Je le saurai bien.
M. SONNET, se levant et goñtant la liqueur.
Excellent, divin, réminiscence de l’ambroisie et du nectar de l’Olympe. Votre nom, brave hôte ?
M. RONDEAU
Vercingétorix Bauset Rondeau.
M. SONNET
A votre santé donc, M. Rondeau. (77 vide le verre.) Rondeau ! c'est un nom fameux, illustre, très poétique ; il rime avec Boileau, Rousseau : des poètes célèbres. Si j'en crois Boileau, vous
ee me
peut s’apm de re:il ne, je ge de Phrysaurai
ur.
broisie brave
ide le lustre, sseau :
vous
êtes d’origine gauloise, car il dit quelque part dans son Art Poétique :
Le Rondeau, né gaulois, a la naïveté !
M. RonNDrEaAU.
Comment, M. Boileau me connaissait P
M. SONNET, c/ignant de l'œil.
Pas tout à fait. Il y a plus d’un siècle qu’il a vécu ou mieux qu’il est mort.
M. RONDEAU
Ah oui, je me souviens maintenant, Oscar Boileau, le parrain de mon aïeul, n'est-ce pas ?.…. Il avait du sang irlandais ?
M. SONNET
Non, gaulois. Votre prénom, Vercingétorix, l'indique. C'était un grand chef gaulois, ce Vercinaétorix, un brave. César ne l’aimait pas d’amour tendre... Mon nom comme le vôtre, est
est aussi très poétique, et sans me vanter, plus poétique encore que le vôtre. Je m'appelle Sonnet et c’est encore Boïleau qui a dit :
Un sonnet sans défaut, vaut seul un long poëme.
J'étais donc prédestiné à devenir un vrai poète, un poète plus grand que Lamartine, plus grand que Victor Hugo. J'ai richement répondu aux espérances que mon nom faisait naître. Aujourd’hui, je suis le plus fin ciseleur de sonnets de l'univers !
JEAN, à part.
Hein ?...un ciseleur de sonnettes !...La bonne affaire.., celle de mon maître, qui est fêlée !
M. SONNET
Tiens ! pour vous remercier de votre jus divin, je vais composer un petit sonnet, en votre honneur ; vous verrez comme c’est enlevé... magistralement., (77 prend son calepin et commence à crayonner.)
M. RONDEAU, /ésitant ef lui touchant le bras.
M. Sonnet,.. M. Sonnet !.…
M. SONNET
Bien, bien... qu’y a-t-il ?
M. RONDEAU. | oète LS | (nl Hoi Pardon, si je vous dérange... un petit rensel- In zrand * gnement, s’il vous plaît. | u aux | ujour- M. SONNET. {L ets de Voyons ! j M. RONDEAU. | | 1È Vous avez parlé de Philémon et de Baucis ? | Hit bonne M. SONNET. jh se | Fo 2 ne jé Oui, oui, je me souviens. JH | d M. RONDEAU. LA : ; 14 jus di- Et de la Phrygie. | votre M. SONNET. | LE] ma-- Ps | Aussi ! 1 Le a M. RONDEAU.
3 Est-ce qu’il... est-ce qu’il pousse des choux- > bras.
rubans, dans ce pays-là ? 1 M. SONNET.
Des choux-rubans!,.. Pas que je sache...
pourquoi ?
M. RONDEAU
C'est ma femme qui m'en a demandé un, ce matin, et j'ai eu beau visiter la ville dans tous
ses coins et recoins : je n’ai pu rien découvrir.
M. SONNET
Oh, pardon !.. attendez... je sais ce que vous voulez dire. Le chou-ruban, dont vous parlez,
doit être un chou artificiel, qui n’a que la forme
de commun avec le chou ordinaire : il ne pousse
pas, mais il est le produit de l’industrie.
JEAN, à part.
C’est bon à savoir.., reste à trouver la manufacture... pourvu que ce ne soit pas en Phrygie…
je n’aimerais pas à aller me promener dans les
concessions aujourd’hui !
M. SONNET
Oui, oui... chou-ruban... poétique... très po-
étique.,. expression recherchée,., un abrévia-
tif de chou de ruban. C’est votre femme qui a
employé ce mot P
A GT Ma Gé gene AN AQU de Len à à à à" à Aa mi ©
M. RONDEAU, avec gloire.
in, ce C'est mon Eugénie !
tous ; ; dons M. SONNET, lui pressant la main.
uvrir. NUIT Mes félicitations, M. Rondeau ; vous avez été heureux dans le choix de votre compagne. Ce > VOUS seul mot m'indique une personne tout à fait disarlez, tinguée... une intelligence d'élite !
forme M. RONDEAU, à Jean.
)oUSSE Quand je te le disais !.….
M. SONNET
anu- | Beaucoup de dames auraient dit, dans le langie… gage ordinaire et banal ‘ du ruban ”, mais elle, s les qui n’a jamais connu la vulgarité, vous a demandé un chou-ruban, ou mieux un chou de ruban.
Vous avez dû omettre la préposition !
w po- M. RONDEAU.
évia- La préposition !... la préposition.. 1l se pourqui à rait. Je ne l'avais pas vue depuis vingt-cinq ans.
… J'allais à l’école, dans le temps, et j'étais pour-
tant fort en grammaire, mais vous savez : les occupations,,. le mariage, et puis les choux... tout cela fait oublier la préposition. Ah oui! je me le rappelle, maintenant, elle m’a demandé de quoi faire un tout petit chou de ruban.
M. SONNET
Vous voyez, c'est bien différent.
M. RONDEAU
Et vous êtes sûr qu'avec du ruban on peut faire un chou de ruban ?
M. SONNET
J'en suis si sûr que je vous conseille d'aller trouver madame Rondeau immédiatement, et de lui demander à brûle-pourpoint, chez quel marchand de nouveautés, elle préfère que vous alliez.
M. RONDEAU. Vrai, bien vrai ?
M. SONNET
Tout ce qu’il y a de plus vrai. Vous a-t-elle dit la couleur ?
les ocoux...
oui! je andé de
on peut
e d’aller ent, et de uel mar-
s alliez.
s a-t-elle
RER EEE EEE QE
M. RONDEAU, Non !
M. SONNET
Tant mieux ; c’est un oubli de sa part, profitez-en ; faites semblant de rien, et demandez-lui de quelle couleur elle veut avoir son chou.
M. RONDEAU
Ak ! M. Sonnet, si vous n’abusez point de la crédulité d’un pauvre mari dans l'embarras, vous aurez un titre éternel... à ma reconnaissance éternelle ! (Z7 sort.)