ACTE I, SCÈNE II
Ce n'est pas pour rien qu'on m'appelle Risette. Les pleurs ne servent qu'à rendre les yeux rouges, et j'ai la faiblesse de tenir aux miens.
EVELINAj «'asseyant entre la table et la fenêtre, travaillant.
Pour ce que tu en fais !
RISETTE, sérieuse.
Qu'entendez-vouspar là, ma chère Évelina?
ÉVELIXA.
Rien.
Soit, mettons que c'était une bêtise.
ÉVELINA
Je veux dire que si tu étais moins sauvage...
Moi ! je ris avec les gens tant qu'ils veulent.
ÉVELIXA.
C'est-à-dire que nous n'en serions pas où nous en sommes si tu avais écouté M. Gustave î
RISETTE, sérieusement.
Il était trop beau.
ÉVELIXA.
Il t'aurait épousée.
Il était trop riche... Au choix j'aimerais encore mieux ton Jean Gigonet, bien qu'il soit un peu laid, un peu bête, et sergent au 135e de ligne.
ÉVELIXA.
Oui, voilà des amoureux qui rapportent gros!... ça n'a pas le sou. et il faut des dots pour les épouser.
Voilà quatre francs à compte sur la dot de M. Jean Gigonet.
ÉVELIXA.
Quatre francs ! cela nous fait la jambe belle !
RISETTE, regardant sa jambe.
Dis donc î... parle pour toi.
EVE LIN A
Nous en devons trente au propriétaire. Il va falloir faire notre paquet.
Heureusement ce ne sera pas long.
ÉVELINA
Et où irons-nous?
RISETTE. (Elle chante.)
A la grâce de Dieu, à la grâce de Dieu ! Tu vois toujours tout en noir.
ÉVELINA. (Elle s'assied et travaille.)
C'est que la situation n'est pas rose. A midi nous serons à la porte.
KISETTE.
Il n'est encore que dix heures; nous avons deux heures devant nous.
ÉVELINA
Crois-tu qu'il va pleuvoir des pièces de cent sous?
Pourquoi pas? On ne peut pas savoir. Tiens, un jour, je me rappelle ça comme si j'y étais encore; nous étions huit autour d'une grande table, et c'est tout au plus s'il y avait des pommes de terre pour tout le monde ; mon pure ne gagnait pas gros, le pauvre cher homme! Il regardait le plat d'un air triste, et disait qu'il n'avait pas faim; ma bellemère venait de nous distribuer notre ration de claques, et j'avais eu deux parts à moi seule. Mais j'avais bon appétit tout de même, et je mangeais ma pomme de terre mouillée de larmes : c'était salé. Voilà que nous entendons le facteur qui appelait dans la rue; c'était une lettre d'Amérique.
J'aurais mieux aimé un oncle.
La lettre était d'un def mes oncles, Isidore Taboureau, qui était allé en Californie .chercher de l'or; mon père prend la lettre et l'ouvre.