RESPECTUEUSEMENT DÉDIÉ
MoNSIEUR LE GRAND-RABBIN DE FRANCE,
Il y a peu d'idées aussi fausses que celle qu'ont les profanes de l'étude des religions comparées. Le vulgaire n'aperçoit dans cette science que des éléments propres à satisfaire une banale curiosité ; alors que l'initié y trouve ample matière à la méditation et au recueillement. Le cantonnier ne voit dans les pierres qu'il casse sur les chemins que des matières utilisables au pavage ; mais pour l'œil attentif du géologue, ces pierres sont pleines d'intérêt : il voit des prodiges
Il ÉPITRE DÉDICATOIRE
sur la grande route, et, dans chaque tranchée, il lit une page d'histoire. Chaque religion a également ses merveilles qui lui sont propres et qu'elle révèle aux regards scrutateurs du penseur : il y a des fastes cachés sous sa surface, et, si naïve, si obscure, si confuse, si grossière même que puissent nous paraître maintes croyances, il n'y en à pas une seule qui, observée d'un œil perçant et disséquée avec un scalpel finement affilé, ne contienne un enseignement précieux. Ce sont des pépites d’or dont les philosophes sont obligés d'enlever péniblement la gangue avant de pouvoir montrer au Jour la solide vérité. Qui n'a vu une rose fanée et jaunie, si on la plonge dans certains gaz, redresser bientôt ses pétales et reprendre ses fraîches et vives couleurs ? 11 en est de même des croyances primitives et presque effacées ; que le magicien — c'est-à-dire le philosophe appuyé sur la science des religions comparées — les touche de sa baguette, soudain elles se raniment, et les voici qui brillent du même éclat qui a dû éblouir l'homme à qui Dieu les inspira pour la première fois.
Mullifariam mullisque modis olim Deus loquens patribus in prophetis. Ainsi parle l'Écriture Sainte. Évidemment, ilne peut y avoir qu'une seule vérité ; mais ele peut être dite de différentes façons. Dans sa miséricorde infinie, le Créateur voulait qu'aucun être ne fût perdu, et il se manifesta sous des formes diverses à des hommes privilé-
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giés, afin que chaque créature le conçût et l’adorât dela manière la plus propre à sa nature, à sa conception. Ainsi comprise, l'étude des religions de l'antiquité devient — si je puis m'exprimer ainsi — la géologie de l'âme, de la pensée humaine. Mieux encore que la science archéologique, l'étude des religions nous fait remonter, dans ce vague et obscur passé où se dérobent les premiers vagissements et les premiers pas de l'humanité, bien au delà du point où s'arrêtent les légendes les plus incertaines. Ni ces amas de coquilles si patiemment remués et examinés par les naturalistes, ni ces lacs italiens et suisses dont les géologues explorent les rivages et interrogent du regard et de la sonde les eaux transparentes, ni ces cavernes fouillées par les savants, ni ces sépultures d'un peuple sans nom qui se retrouvent des plateaux de l'Atlas aux terres basses du Danemark, ne nous livrent d'aussi curieux secrets que les riches et profondes couches des religions où se sont déposées et comme pétrifiées les premières conceptions que l'homme naissant à la pensée ait eues de la divi- nité, les multiples et diverses formes sous lesquelles les manifestations divines aient fait battre le cœur humain.
Ne considérant aucune croyance comme indépendante de Dieu, ni comme l'œuvre d'un esprit mauvais, ni comme une pure idolâtrie et le culte du démon, ni même comme un simple produit de imagination humaine, le Chrétien sincèrement