Rivales. Illustrations de Moisand
Vus d'ensemble, l'Hôtel et l'Esplanade des Invalides offrent un des plus grandioses aspects de Paris. Ce vaste espace,
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ces vieux arbres, et — là-bas, au delà des fossés de parade et des canons triomphaux — la coupole d'or de Mansard sous laquelle repose le légendaire cercueil rapporté de Sainte-Hélène, rien de plus noble, de plus magnifique. Le moins impressionnable des touristes étrangers amené par l'agence Cook, en ulster à carreaux, son Ba^decker àla main, éprouve ici une émotion solennelle; il songe au Grand Roi et au Grand Empereur. Il admire, parfois il envie. C'est à cette vieille France-là, qui possède de si durables et si imposants témoignages de sa gloire, que devait penser M. de Bismarck à Ferrières, quand, à l'avocat Jules Favre implorant. la paix au nom de la République et demandant un peu niaisement : « Enfin, à qui faites-vous la guerre? », le haineux Allemand répondait : « A Louis XIV. »
Pourtant, aux yeux de l'observateur
parisien, depuis longtemps blasé sur la pompe du spectacle, l'Esplanade des Invalides présente bien des détails mélancoliques. Le Gros-Caillou, tout proche, est un quartier très pauvre, et, quand la température est douce, ou seulement supportable, il répand, dans le somptueux décor, ses tristes oisifs, ses promeneurs en haillons. Grotesque Philémon, un vieux brave plastronné de médailles et coiffé de la casquette à cocarde, claudique sur sa jambe de bois auprès d'une horrible Baucis en sale camisole. Une aïeule aux reins cassés pousse devant elle ou traîne après sa jupe deux ou trois marmots malsains. Couché tout le long d'un banc, son feutre pourri sur les yeux, un vagabond, un rôdeur de nuit, dort son sommeil farouche et rêve peut-être de quelque crime.
Le contraste de la misère sordide et du luxe royal m'a toujours été douloureux.
A Venise, les femmes à long châle,
qui passent en traînant la savate et en grattant leur tignasse rousse, me gâtent Saint-Marc et le Palais Ducal ; et, dans Hyde-Park, à Londres, les loqueteux aux pieds nus, vautrés dans le gazon, me rendent odieux le torrent des équipages et la galopade des blondes amazones.
D'autre part, le peuple m'attire. J'aime à me mêler à lui. C'est pourquoi je mène souvent ma rêverie du côté de l'Esplanade et du Gros-Caillou. A coudoyer ainsi les pauvres gens, j'ai gardé dans mon cœur la douce flamme de la pitié.
Quiconque la laisse éteindre en soi est bien coupable. Songez-y, vous qui n'apercevez la misère que de haut et de loin, en passant, à travers les vitres de votre voiture.
Or, ce fut en me promenant sous les grands arbres de l'Esplanade des Invalides que je remarquai les deux vieilles femmes.
Février allait finir, et le soleil de l'aprèsmidi, tiède déjà, faisait luire sur les branches les bourgeons couleur de bronze.
N'osant pas sans doute s'asseoir dehors, à cause de l'humidité, les deux vieilles cheminaient à petits pas, et la plus âgée, courbée et chancelante, s'appuyait pesamment au bras de. sa compagne, maigre et chétive personne, qui se tenait pourtant droite et semblait pleine d'énergie. Toutes deux étaient pauvrement, mais proprement vêtues. Les châles noirs étaient épingles avec soin, les bonnets de linge éclatants de blancheur. Pour que l'infirme, à la moindre fatigue, pût faire halte, la plus valide portait un pliant sous son bras. Elle réglait patiemment sa marche sur celle de son amie et, à chaque instant, l'enveloppait d'un regard affectueux et attentif. Elle paraissait d'une dizaine d'années plus jeune que l'autre, — une ruine humaine, au
moins sexagénaire, — et, seule, évidemment, elle avait encore un peu de force, un peu de santé. Cela suffisait pour deux. On songeait, en les voyant passer, à ces attelages de campagne où l'un des chevaux est borgne, l'autre aveugle, et qui vont quand même.
Les deux femmes m'intéressèrent tout de suite. Je les observai.
Certainement, l'impotente avait dû être belle. Le bonnet contenait mal l'abondance des cheveux très blancs. Dans sa face immobile et jaune de paralytique, les traits restaient purs ; et, sous les sourcils toujours noirs, au fond de leurs cavernes meurtries, les yeux étincelaient encore d'une fébrile ardeur.
L'autre vieille — une ancienne rousse à peau fine et à beau teint, hélas ! — avait peut-être été jolie autrefois, elle aussi.
Mais que le temps est cruel pour les frimousses, les beautés du diable ! Plus rien
que des rides et de la couperose. Du moins ce pauvre visage, si fané, plaisait encore par la douceur du regard et la bonté du sourire.
Ce n'étaient point des sœurs ; elles ne se ressemblaient nullement.
La vue de ces deux pauvres créatures, s'étayant l'une sur l'autre, associant leurs deux faiblesses, m'avait sincèrement ému.
Un précoce printemps de quelques jours ramena ma flânerie de ce côté, et j'y rencontrai plusieurs fois les vieilles.
A certains détails, à leurs mains toujours décemment gantées de coton gris, à je ne sais quoi de « comme il faut » dans toute leur personne, je sentis qu'elles n'avaient pas toujours porté ces humbles vêtements, qu'elles avaient dû jadis, comme on dit dans le peuple, avoir des malheurs.
Leur empressement à profiter du moindre rayon de soleil, à sortir malgré l'âge
et les infirmités, me faisait deviner leur existence captive, pendant l'hiver si long, dans quelque lugubre chambre du Gros- Caillou, où elles étaient toutes seules avec leurs souvenirs, les pieds sur la chaufferette. De plus en plus elles excitaient ma compassion et, je dois le dire aussi, ma curiosité.
Maintenant, elles me connaissaient de vue. Un jour que l'extraordinaire douceur de la température leur permit de s'asseoir sur un banc, je pris place auprès d'elles, et nous liâmes conversation aussitôt. Leur instinct féminin, toujours bien plus sûr et bien plus délicat que celui de l'autre sexe, leur inspira confiance en moi . Bref, au bout d'une heure, je savais leur histoire.
Elle est touchante, et je veux vous la raconter.
ExiSTE-T-iL encore un vieil habitué du Vaudeville qui se souvienne de Nelly Robin?
Peut-être non. Mais, dans l'hiver de 1859, elle était une des plus belles houris du Paradis musulman qu'offrait alors la troupe de ce théâtre. Il y avait pourtant là cette différence avec le Ciel du Prophète, que toutes ces charmantes actrices n'avaient que des droits très douteux au titre de « mademoiselle », titre éternelle-
ment mérité par les houris, si Ton en croit le Coran.
Brune au teint de marbre, à la chevelure ténébreuse; grande et mince, mais souple et sans maigreur ; une taille, selon l'hyperbole classique, à tenir dans les deux
mains, mais avec de superbes épaules et tout ce qui s'ensuit ; des yeux profonds, toujours absorbés dans un rêve voluptueux : telle était Nelly Robin.
Sa beauté de déesse, où la majesté s'alliait à la grâce, eût enthousiasmé les maîtres florentins de la Renaissance. Pourtant Nelly avait tout bonnement pour père un pauvre ouvrier chapelier accablé de famille, et son enfance avait gamine sur tous les trottoirs de Charonne. Prise de force — ou à peu près — par un voisin, un machiniste du théâtre de Belleville, elle avait gâché sa jeunesse, figurante aux mains rouges, à faire la soupe et à balayer le taudis de cet ivrogne qui la battait. Elle atteignait déjà ses vingt-deux ans, quand le grand-premier rôle, M. Lamorlière, resté pacha dans les coulisses malgré sa cinquantaine, sa patte d'oie et ses moustaches d'un noir peu vraisemblable, daigna la remarquer et lui jeta le mouchoir. La
faubourienne fut pénétrée de respect, le premier soir qu'elle entra dans le modeste logis de l'acteur, qui était
«dans SCS meubles » et avait
décoré ses murailles de vieilles affiches et de couronnes en papier doré, glorieux témoignages de ses anciens succès dans le
Midi, à Agen, à Auch, à Montauban. Une grisette du Pont Neuf, remarquée par Lebel dans le tonneau où elle ravaudait des bas et amenée au Parc-aux-Cerfs, devant le roi Louis XV avec son cordon bleu et sa plaque de diamants, n'aurait pas été plus confuse. Le cabotin était blasé, sans doute, sur les hommages féminins. Autrefois, en province, il avait troublé la paix de bien des ménages. La femme d'un receveur de l'enregistrement du Tarn-et-Garonne s'était positivement affichée pour lui, et, dans le Gers, il avait compromis une sous-préfète. Mais la naïve admiration de la pauvre fille flatta quand même le cœur du vieux papillon, fatigué de voltiger de fleur en fleur. Il devait la renvoyer le lendemain matin, c'était convenu. Mais, au bout de huit jours, elle reprisait déjà le linge.
Ce fut une liaison. Nelly vécut auprès du premier rôle dans un continuel trem-
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blement d'émotion. Elle l'appelait « monsieur Lamorlière » gros comme le bras, en parlant de lui aux voisines, le servait comme une esclave amoureuse. Elle lui donna les soins les plus intimes, connut les secrets de sa toilette, apprit à lui teindre les cheveux, qu'elle voyait passer, sous l'action des eaux et des fixatifs, de la couleur hortensia à celle du noir de fumée, sans qu'elle cessât pour si peu de considérer M. Lamorlière comme le plus jeune et le plus beau des mortels.
Il était bonhomme au fond. Il fut touché d'être admiré à ce point, si bien servi, s'intéressa pour de bon à Nelly, reconnut que, malgré son ignorance, elle n'était point sotte, lui donna quelques leçons de déclamation, la fit débuter dans de petits rôles. Au bout de six mois, elle joua passablement les coquettes.
Lamorlière, qui, depuis plusieurs années, végétait dans la banlieue, eut une
heureuse chance. Il fut engagé au Grand- Théâtre de Lille, où sa gloire provinciale jeta son dernier éclat. Ceux qui ne l'ont pas vu alors, dans les Pirates de la Savam, jouer la grande scène de folie où, empoisonné par la liqueur de Java, il mourait en éclatant de rire, ne pourront jamais se faire une idée du pathétique « vieux jeu », du sublime dans le mélo. Précisément, il venait de recueillir un petit héritage, et ce fut avec des robes présentables que Nelly put débuter à côté de lui. Elle était, elle devait rester toujours une assez médiocre comédienne ; mais sa beauté s'était épanouie, et son succès, comme femme, fut éclatant. Tous les riches viveurs prirent feu. Mais rien à faire. Nelly, éperdue d'admiration et de reconnaissance pour Lamorlière, lui était strictement fidèle, et, pendant trois ans, les Lillois virent avec stupéfaction cette admirable créature jouer la comédie avec des parures de chrysocale
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et venir au théâtre conjugalement appuyée au bras du vieil acteur.
Cependant Lamorlière, le soir de son bénéfice, s'étant extrêmement échauffé dans le rôle de Gaspardo le Pêcheur, prit froid en rentrant chez lui et fut enlevé en quelques jours par une fluxion de poitrine. La douleur de Nelly Robin fut réelle, mais — c'était inévitable — assez promptement consolée par un gros bonnet de la ville, un filateur quatre ou cinq fois millionnaire, qui, depuis trois ans, n'essuyait les verres de sa jumelle que quand la superbe fille entrait en scène. Cet homme de goût comprit qu'il fallait de vrais diamants sur cette peau mate et dans ces cheveux sombres. La vanité du monsieur logea la belle brune dans du satin bouton d'or et lui fit rouler voiture.
Par une grâce d'état de son sexe, l'ancienne gamine de Charonne, qui jadis
avait si souvent déjeuné de deux sous de « frites » dans un cornet, accepta le luxe comme son cadre naturel, sans pour cela devenir intéressée et cupide. Au fond, même, sa nouvelle existence l'ennuyait.
En compagnie de son amant, un « beau »
de province, âgé de quarante ans à peine, très fier de sa barbe blonde sans un fil d'argent, et grâce à qui Nelly Robin avait cocher, cuisinière et femme de chambre, elle regrettait presque le temps où, chaque matin, elle rajeunissait M. Lamorlière à l'aide d'une teinture, et où, le soir, elle lui fricotait elle-même son petit dîner, en rentrant de la répétition.
Tout en conservant avec elle le ton de supériorité du premier rôle, l'attitude protectrice de l'acteur gâté du public, « qui ne craignait personne » dans l'emploi de Mélingue et de Frederick, et qui n'avait jamais joué Trente ans ou la vie d'un joueur sans être rappelé à tous les actes, Lamor-
Hère avait toujours traité son humble amie avec indulgence. Il lui pardonnait de sortir du peuple, d'avoir gardé certaines habitudes faubouriennes, son gros rire, ses « zut alors 1 » ses romances chantées d'une voix traînarde, quand elle raccommodait sa modeste garde-robe. Elle avait eu, pour le vieux cabotin, une espèce de sentiment, fait de gratitude et d'amitié, très sincère ; tandis que, auprès de M. Mallet-Deschaumes, — c'était le nom du filateur, — elle sentait le joug.
Il était un peu solennel, le beau Lillois, prétendait que sa maîtresse lui fît honneur, eût de la tenue; et sa façon était agaçante de répéter à chaque instant :
« Ma chère, on ne dit pas cela, on ne fait pas cela, » tout en parfilant sa barbe d'or avec un petit peigne d'écaillé qu'il portait toujours sur lui. Ainsi morigénée pendant quatre ans par le trop correct gentleman, Nelly Robin s'ennuya ferme, mais s'édu-
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qua, devint « dame », sans perdre, heureusement, son fonds de gaieté.
Or, le directeur du Vaudeville, venu à Lille pour juger un acteur comique qui y avait un grand succès, à cause de son nez plus long de deux centimètres que celui de l'illustre pitre Hyacinthe, vit Nelly Robin et fut ébloui. Elle avait vingt-huit ans, l'dge de splendeur pour les femmes vraiment belles. Justement, l'imprésario recrutait alors tout un harem : car il allait jouer les Drôîesses, une de ces comédies satiriques contre le luxe du demi-monde, qui était alors à la mode et dans laquelle, pour justifier les tirades indignées du raisonneur, il convenait d'exhiber quelques jolies personnes couvertes de diamants. Le directeur monta dans la loge de Nelly, un engagement à la main. Vite 1 une plume, de l'encre ! Elle signa tout de suite le papier timbré, la Parisienne, sur
sa table de toilette, parmi les fards et les pommades. Car elle en avait par-dessus les oreilles, de la province et des viveurs
lillois qui parlaient, à souper, de la hausse du coton. Elle
en avait assez de M. Mallet-Deschaumes, et de sa barbe décorative.
Le soir même, elle rompait avec le filateur, et, six semaines après, elle débutait au Vaudeville, dans les Drôlesses.
Le rôle était mince. Vingt-cinq lignes seulement, et elle n'était que du troisième acte. Mais, à la « première », dans les couloirs, ce fut une traînée de poudre :
« La belle fille I » Les Parisiens du Bas- Empire — vous savez, sous la République, ils ne sont pas plus vertueux — en perdaient la tête. Au foyer, une foule de personnages à cravate blanche se firent présenter, entourèrent Nelly Robin; et son directeur, un peu cousin de Pandarus de Troie, était enchanté, frétillait dans le groupe des admirateurs. « Ma chère amie, je vous présente M. Hauptmann. » Et le banquier juif présentait son ventre à breloques. « Le colonel Sage, des lanciers de la garde. » Et le militaire, sec comme une trique, tout en jambes, faisait sa courbette. Mais tout à coup Pon s'écartait respectueusement devant un homme d'une soixantaine d'années, à la lippe affaissée, au regard pâle de vieux débauché; et le
directeur se précipitait à sa rencontre :
« Excellence!... » C'était le comte B..., le conseiller de l'empereur. Il prenait à part la comédienne, lui parlait dans le cou avec des grâces de chenille sur une rose, et lui murmurait on ne sait quoi qu'elle écoutait les yeux baissés.
Elle put enfin rentrer dans sa loge, se déshabiller; mais, à chaque instant, toc, toc 1 C'était l'habilleuse, avec une carte et des fleurs. Ce soir-là, toutes les bouquetières des environs furent dévalisées.
Elle devint une des reines de la galanterie, une courtisane prodigue et magnifique. Elle eut un hôtel, des toilettes folles, descendit l'Avenue du Bois traînée par une paire de chevaux de quinze cents louis.
On ne voyait que sa photographie dans les vitrines. Les filles crevaient d'envie en songeant à elle, et les femmes du monde copiaient ses chapeaux. Un habile vaudevilliste lui bâcla deux ou trois rôles fa-
ciles, où elle eut presque du talent, et elle fit recette à son théâtre. A cause d*elle, Hauptmann, exécuté à la Bourse, s'était enfui en Belgique ; et la vieille duchesse d'Esmont avait dû vendre ses dernières fermes et faire interdire son jeune fils, ruiné par Nelly en trois mois. Avec cela, fantasque, disant non, toujours non, par pur entêtement, à une Altesse du Nord, à un prince beau comme un dieu, qui s'attardait à Paris et moisissait à l'admirer au fond d'une baignoire. Mais elle méritait son succès. Bonne, intelligente, très naturelle, et possédant le plus précieux des trésors pour les femmes de plaisir, la gaieté, elle charmait et elle amusait par le contraste de sa beauté patricienne et de sa bonne humeur, de sa joie de vivre. Elle ensorcelait tous ses amants. On prétendait que Sage, le colonel des lanciers blancs, à qui l'empereur avait payé cent mille francs de dettes contractées pour elle, s'é-
tait fait tuer à Solférino, par désespoir de ne l'avoir plus.
Cette existence plaisait-elle à Nelly?
Était-elle heureuse? Mon Dieu, ouil Elle ne se surprenait plus à regretter le temps où elle vivait en popote avec Lamorlière.
Comment une pauvre fille, sans aucune éducation morale, lâchée toute jeune en plein vice, n'aurait-elle pas été étourdie par une si étonnante fortune?
En deux ans elle eut quatre ou cinq amants, les subit sans répugnance, fut même charmante pour eux, leur laissa le meilleur souvenir, mais les réduisit tous, sans le vouloir, à vendre leur dernière chemise. C'était chez elle un don. L'or s'évaporait dans sa main comme des gouttes d'eau sur un métal ardent. Elle dissipait les grosses sommes avec l'impassible instinct d'un animal accomplissant une fonction, dépensait comme un chien chasse.
Ces hommes qui se ruinaient pour elle.
elle ne les plaignait même pas, et elle avait raison. Aucun ne l'avait aimée. Ce n'étaient pas des passionnés, mais des jouisseurs et des vaniteux. Dans l'immense fête du Paris impérial, — au plus beau moment, au lendemain des grandes victoires, — la belle fille se laissait vivre, enivrée d'être une des fleurs de l'orgie, grisée comme par une valse, et ne se doutait même pas qu'elle avait un cœur.
U N soir de novembre, vers cinq heures, Nelly Robin venait de rentrer chez elle, un peu fatiguée par une longue répétition.
Avant de s'habiller pour le dîner, elle s'estait étendue sur une chaise longue, dans son boudoir, et fumait une cigarette russe, quand sa femme de chambre, avec, une moue dégoûtée, lui remit une assez crasseuse carte de visite, sur laquelle la comédienne lut ce nom :
Saint-Firmin, second régisseur du théâtre
impérial de VOdéon (second Théâtre-Français).
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« Comment! Le pauvre bonhomme existe encore?... Fais-le vite entrer, » s'écria Nelly avec un joyeux sourire.
Cela lui rappelait son jeune temps. Ce
Saint-Firmin était un comique qui avait joué jadis à Belleville, avec elle et Lamorlière.
Il parut sur le seuil de la porte, fit une révérence à la fois humble et prétentieuse ; et, bien qu'elle ne l'eût pas vu depuis de longues années, Nelly reconnut tout de suite le petit homme à la face bise de pomme de terre bouillie, aux cheveux noirs collés sur le crâne comme une perruque, et habillé au décrochez-moi ça, mais avec un faux diamant de quarante sous piqué dans sa cravate de satin noir.
Elle ne le trouva même pas vieilli. Saint- Firmin avait cet âge vague des acteurs qui se flétrissent vite, mais qui se défendent de leur mieux contre le ravage des ans.
« Bonjour, Saint-Firmin, lui dit cordialement Nelly de sa belle voix chaude.
Comment vas-tu? Q,u*est-ce que tu deviens?... Voilà une bonne idée de venir voir une vieille camarade. »
La pauvre figure du comédien s'éclaira.
Le regard hostile de la camériste et les tapisseries de l'antichambre lui avaient fait craindre un tout autre accueil.
Il se redressa de toute sa petite taille et tendit la main à Nelly avec un geste théâtral.
« Allons 1 je vois que tu es restée une bonne fille, comme du temps de Lamorlière. »
Et il ajouta, en exagérant son émotion réelle et en roulant dans ses yeux éraillés la larme que les gens de théâtre ont toujours à leur service :
« On a beau dire... Il n'y a que les artistes! »
Elle le fit asseoir auprès d'elle, dans un large fauteuil.
« Voyons, Saint-Firmin, qu'est-ce que je peux faire pour toi?... J'ai vu, par ta carte, que tu étais maintenant à l'Odéon, dans un thé.4tre impérial... Excusez du
peu... Mais comme régisseur... Tu ne joues donc plus la comédie?...
— Non, répondit-il, j'ai renoncé provisoirement à la scène... Je ne fais plus que de l'administration. »
En réalité, ses fonctions principales, à rOdéon, consistaient à régler les bruits de coulisses et à se promener dans les escaliers et les couloirs, en secouant une cloche. C'était lui, le tonnerre qui gronde, la pluie qui crépite, le vent qui gémit.
C'était lui, le roulement de la chaise de poste qui s'éloigne, le perroquet de la vieille dame, qui s'écrie : « As-tu déjeuné, Jacquot? » la pile d'assiettes cassée par Jocrisse, l'horloge sonnant les douze coups de minuit à l'entrée du traître, le coup de pistolet du désespéré qui se brûle la cervelle à la cantonade. Mais, grâce à la puissance d'illusion des comédiens, à leur don de tout magnifier, il prononça ce mot :
« administration », comme s'il eût été
régent de la Banque ou président d'une grande compagnie de chemin de fer.
« Je vois cela d'ici... ditNelly avec une gaieté compatissante. Cent vingt-cinq francs par mois, n'est-ce pas?... Si tu étais embêté d'argent dans ce moment-ci, tu sais, ne te gêne pas... »
Mais le vieux cabotin, quoique très pauvre, était un brave homme, ayant sa dignité. Il fit le geste classique du refus, le geste d'Hippocrate devant les présents d'Artaxercès. Et, sans se fâcher toutefois, ému quand même par l'offre généreuse de Nelly :
« Merci, Robin. Je n'ai besoin de rien.
On n'est pas riche,mais on se tire d'affaire. . . Non, je viens te demander quelque chose de plus important... Je protège un jeune poète et je me suis mis en tête de lui faire représenter sa première pièce. »
Devant la pauvre mine du bonhomme, Nelly, qui connaissait le théâtre et savait
que l'influence d'un second régisseur peut tout au plus faire admettre dans la figuration la fille d'un concierge du quartier, qui a ses soirées libres, essaya vainement de réprimer un sourire.
« Ne te moque pas de moi, reprit Saint- Firmin, et sois encore plus étonnée. Il ne s'agit pas d'un rôle pour loi, ni d'une pièce qui convienne au Vaudeville... C'est par les Comédiens ordinaires de l'Empereur, c'est au Théâtre-Français, que je voudrais qu'on jouât l'ouvrage en question. Et ce serait justice... Or, tu as de magnifiques relations — nous savons cela, belle dame — jusque dans les ministères, jusqu'aux Tuileries, et, si tu t'intéresses à mon jeune homme, tu peux beaucoup pour lui... Tu vois, ma chère Robin, ce que j'attends de toi : une aide tout à fait désintéressée...
Remarque que je ne te parle pas d'une grande machine, ajouta-t-il en tirant de la poche de sa redingote un mince cahier...
Rien qu'un acte en vers... Mais délicieux, ou je ne m'y connais pas. Et je m'y connais... Tu te rappelles, à Belleville. . . On m'appelait le pion, parce que je corrigeais, aux répétitions, les « cuirs » du jeune premier, l'ancien ébéniste... Voyons, Robin, ai-je eu raison de compter sur ton bon cœur? »
Nelly était très flattée, à présent. Jusquelà, tout le monde, son directeur, ses camarades, ses amants eux-mêmes, l'avaient traitée en jolie femme, et voilà tout. Dans les yeux du gentleman qui lui disait, au foyer, avec un enthousiasme à la glace :
« Vous avez délicieusement joué votre second acte, ce soir, » elle voyait s'allumer un désir bien plus sincère que le compliment. En lui parlant comme à une artiste pour de bon, le père Saint-Firmin caressa la vanité de la belle fille. Elle promit tout de suite son concours, voulut savoir quel était le protégé du vieux régisseur.
« Voyons, raconte ça, mon vieux, demanda-t-elle gaiement. Comment le connais-tu?... Où l'as-tu rencontré?...
— A la gargote, tout simplement, répondit le bonhomme. Dame ! tu t'en doutes, Robin, je ne dîne pas au Café Anglais et je ne fais pas changer, dès le premier verre, le clos-vougeot à un louis la bouteille, sous prétexte qu'il sent le bouchon.
Je prends mes repas chez un marchand de vin de la rue de Vaugirard, mais dans la salle du fond, où vont les gens bien, les cochers de fiacre. C'est là que j'ai remarqué mon petit poète, qui ne se permettait pas, je te prie de le croire, le beefsteak aux pommes et la chopine des chapeaux cirés. Pauvre petit I II est trop pauvre pour ça. Il se contente de l'ordinaire à cinquante centimes, pain, bouillon, bœuf, arrosés d'une claire carafe de Château-Lapompe.
L'enfant m'a plu tout de suite. Râpé, mais brossé. Des cheveux blonds qui pétillent
au soleil, une barbe follette en fourche, des yeux bruns de timide qui se baissent quand on les regarde, enfin l'air triste et doux d'un Jésus-Christ de vingt-cinq ans qui viendrait de mettre au clou son vieil oignon de famille... Farouche, avec cela.
J'avais beau lui passer l'huilier et la moutarde, pas moyen de lier conversation...
Mais, quand j'ai pu lui faire enfin savoir que j'étais un vieil artiste, que je jouais la comédie depuis trente ans, que j'étais à l'Odéon, je ne lui ai plus fait peur, il s'est ■déboutonné... Nous sommes allés nous promener au Luxembourg, autour du bassin, et il m'a déclamé, de mémoire, son amour de petite pièce. Au vingtième tour, il me disait le dernier vers... Ce que j'étais empoigné!... Je l'ai embrassé devant la maison des Cygnes... Mais je craignais de m'étre emballé. Il m'a confié son manuscrit. Je l'ai relu. Charmant. Seulement, tu comprends, qu'est-ce que je pou-
vais faire? Parler de la pièce au directeur de l'Odéon? Moi, le second régisseur! Il m'aurait dit : « Bien, bien, » aurait jeté la chose dans un tiroir, en me recommandant d'afficher au foyer les vingt francs d'amende de cette grue de Déborah, qui n'est exacte à la répétition que quand son petit sous-lieutenant est aux arrêts... Et puis, je me suis dit : « Faut qu'il essaye de prendre d'assaut la Grande Maison, mon gentil poète... Qui est-ce qui pourrait lui tenir l'échelle?... » Et j'ai pensé à toi, ma belle Robin. Je savais ton heureuse fortune, j'avais entendu dire que tu connaissais le surintendant des Beaux-Arts, un tas de « grosses légumes »... Et j'ai bien fait de venir, et tu es toujours la bonne fille d'autrefois... Ah I je serais si content si tu réussissais... Car, il n'y a pas à dire, je l'ai pris en amitié, ce gamin. Il a l'âge du fils que j'aurais pu avoir, si j'avais eu une femme ou une maîtresse pour de vrai.
Mais, tu sais ce que c'est. Tout est pour les premiers rôles. On n'inspire que des caprices, dans l'emploi comique. Et j'ai
vieilli tout seul, comme un rat de coulisse... Enfin tu as le manuscrit, avec le nom et l'adresse. Fais de ton mieux, et, dès qu'il y aura du nouveau, écris-moi et je t'enverrai mon petit poète. Car je ne
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lui ai pas parlé de niâ démarche, au cr.s où ça raterait.
— Et comment s'appelle ton protégé, Saint-Firmin ? demanda Nelly Robin qui, pendant le pittoresque récit du comédien, était devenue rêveuse en songeant à ce poète pauvre, obscur et charmant.
— Jean Delhy... et, je t'en réponds, c'est un nom qui deviendra célèbre.
— Dès demain, reprit Nelly, je vais m'occuper de ton jeune homme. Je dois justement souper avec deux ou trois puissants personnages... Et j'espère, mon vieux, que tu auras bientôt de bonnes nouvelles... Maintenant, laisse-moi m'habiller. Je dîne dehors. »
Et elle tendit sa main au vieux régisseur, qui y mit un respectueux baiser selon les plus pures traditions du répertoire et se retira plein d'espérance.
Veuve d'un commandant d'infanterie mort du choléra en Crimée, M"^* Delhy avait obtenu un bureau de tabac à Beauvais, et le tenait en personne, car c'était sa seule ressource. Son fils unique, admis comme boursier au lycée de la ville, y fit d'assez bonnes études, bien qu'il fût un enfant distrait, rêveur et de médiocre santé. A dix-neuf ans, il perdit sa mère, et, les funérailles payées, il n'avait pas cent francs dans sa poche. Muni du dérisoire
diplôme de bachelier ès-lettres, le cerveau plein de vagues ambitions et de beaux rêves, il vint à Paris et n'y trouva que des
métiers de misère. Le pauvre jeune homme, en qui veillait une pure flamme d'inspiration, copia des mémoires pour des entrepreneurs de bâtisse, vendit à des écoliers up peu de son instruction classique. Ce
poète, aux instincts élégants et raffinés, porta des souliers d'occasion achetés chez le carreleur, mangea la grosse soupe des maçons dans de puantes crémeries. Il était sans famille. Son père, officier sorti du rang, avait perdu de vue, longtemps avant sa mort, les quelques parents qui lui res« taient, de lointains paysans. Sa mère était une enfant naturelle, et, quand le commandant l'avait épousée par amour, il avait dû tricher avec les règlements militaires, qui, comme on sait, exigent une dot. Jean Delhy avait bien contracté quelques amitiés, pendant ses années de collège, et la plupart de ses anciens camarades habitaient Paris. Mais tous appartenaient à des familles aisées, et le poète n'en rechercha aucun, les évita même, par fierté de pauvre.
Pendant trois ans, il vécut donc horriblement seul. Il habitait, dans une vieille maison du quai Saint-Michel, un taudis
mansardé, où l'on étouffait l'été, où, l'hiver, l'eau gelait dans la cruche. L'endroit était par trop triste ; Jean Delhy n'y restait guère que pour dormir du beau sommeil de la jeunesse. Il s'ennuyait cruellement. Oh ! le dégoût des longues heures chez l'entrepreneur d'écritures, en compagnie de bas bohèmes, de copistes ivrognes, quand, pour gagner trois francs, il lui fallait grossoyer des pages et des pages, jusque bien avant dans la nuit, avec la courbature aux épaules et la crampe au poignet !
Ohl les bâillements étouffés pendant les leçons à quarante sous, dans des intérieurs de petits bourgeois, sur un coin de la table de salle à manger, auprès d'un sale gamin qui se fourrait les doigts dans le nez et essuyait sa plume sur sa chevelure !
Et il s'estimait encore heureux quand il avait des copies à faire ou des répétitions à donner. Ses heures sans emploi, trop nombreuses, hélas ! il les tuait dans
d'énormes lectures à la bibliothèque Sainte- Geneviève, ou dans des promenades sans but, le long des quais ou sur les boulevards suburbains, qu'il suivait lentement, absorbé, sans rien voir, roulant dans son cerveau d'épuisantes rêveries.
Une vie si misérable, si terne, eût sans doute fini par abrutir le pauvre poète. Il n'écrivait presque plus et n'ajoutait plus une ligne au recueil de courts et délicats poèmes qu'il avait composés, malgré tout, à ses heures les moins mauvaises. Car une jeune inspiration est aussi forte que le printemps, qui fait pousser des primevères dans les champs pelés de la banlieue, parmi les écailles d'huîtres et les culs de bouteilles.
Jean Delhy se désespérait. L'amour le sauva.
Par un dimanche de juin, tiède et hu-
mide après la pluie, Jean Delhy flânait dans le Jardin des Plantes. L'après-midi était très douce. La terre molle, les verdures mouillées sentaient bon.
Dans la ménagerie, éclataient à chaque instant de bizarres cris d*oiseaux.
Mêlé à la foule populaire, Jean admirait les grappes roses sur les arbres de Judée plantés par Buffon — ils sont presque tous morts aujourd'hui — quand il rencontra celle qui allait devenir son amie.
Pas frais, les gants. Pas neuves, les bot-
tines. Une robe noire, au mois de juin I Un méchant chapeau de paille rajeuni par trois bleuets. Mais quel éclat, quelle splendeur de jeunesse, dans cette rousse de vingt ans, à la folle chevelure de cuivre fluide, aux yeux couleur café, au teint d'aurore !
Un libertin, un homme à femmes, eût deviné, à première vue, sous la pauvre jupe de cette grande fille, des hanches et une paire de jambes à la Jean Goujon. Mais le sentimental Jean Delhy ne vit que les yeux couleur café qui le regardaient avec douceur.
C'était, évidemment, quelque humble ouvrière, désoeuvrée comme lui, qui traînait par là son dimanche. D'instinct, sans le vouloir, il la suivit à quelques pas. Elle entra dans la ménagerie, s'arrêta devant les zèbres. Lui aussi s'arrêta non loin d'elle, et, pour la seconde fois, les yeux de la jolie rousse cherchèrent, sans les fuir aussi vite, les yeux du charmant blond. Vive
le peuple sincère, qui abrège ses idylles !
Bientôt, accoudés presque côte à côte sur la balustrade de la fosse aux ours, les deux jeunes gens, déjà moins timides, avaient dans le regard cette clarté qui est l'aube du sourire. Un instant après, en longeant le parc des antilopes, Jean Delhy, les lèvres sèches et les oreilles rouges, osa dire à la jeune fille : « Les jolies bêtes, n'estce pas, mademoiselle? » Alors ils se mirent à causer en marchant tout près l'un de l'autre. Ils échangeaient leurs noms en face du Palais des Singes ; et quand, une heure après, les méandres du jardin les ramenèrent, pour la dixième fois, devant l'éléphant, ils se donnaient le bras. Dieu me pardonne ! et étaient plongés dans un entretien si intéressant qu'ils ne songèrent nullement à offrir un pain de seigle au pachyderme, bien qu'il leur tendît sa trompe avec une patience qui méritait mieux.
J'ai peur de vous choquer, belle madame aux trois toilettes par jour, qui peutêtre me lisez. D'abord, vous ne daigneriez jamais vous apercevoir qu'un jeune
homme a de jolis yeux, s'il n'était pas de votre monde, et s'il ne vous avait pas été présenté dans les formes. Et puis, avant de lui laisser deviner votre faiblesse, vous lui auriez, j'en suis sûr, imposé toutes sortes de lentes et pénibles épreuves. Il
lui aurait fallu vous rencontrer dans un grand nombre de dîners, de thés de cinq heures et de soirs d'abonnement à l'Opéra et à la Comédie-Française. Il aurait dû avaler cinq ou six fois la Favorite, dans le fond de votre loge, avant que votre regard, au moment du grand duo : « Ah!
viens! viens! Je cède, éperdu... » s'arrêtât sur son regard d'une façon encourageante; et ce n'est qu'après trois bals et une douzaine de valses que votre main eût rendu à la sienne une étreinte significative. Ce n'est pas que vous soyez une vertu, belle madame, mais vous exigez un stage de votre amant. On vous fait la cour comme on fait son droit, et l'on obtient vos menues faveurs comme on prend ses inscriptions. Pardonnerez-vous à la pauvre enfant, rencontrée par Jean Delhy au Jardin des Plantes, de doubler ainsi les étapes et de faire si peu de façons?
Vous allez, je le crains, la tenir pour une
effrontée. Elle n'était pourtant que franche et naïve. Pendant cette promenade à travers la ménagerie, au bras de ce gentil poète à la voix douce et aux yeux tristes, Mariette — c'était le nom de Thumble fille — avait effeuillé dans son cœur une mystérieuse marguerite, et le dernier pétale était tombé sur le mot « passionnément ». Tout de suite, Jean avait confié à Mariette qu'il était seul et malheureux, et tout de suite Mariette avait eu le généreux désir de devenir sa camarade et de lui donner un peu de bonheur. Rassurez-vous pourtant, belle madame, Mariette ne céda pas si vite que cela à son entraînement de tendresse et de charité. Tout comme vous, elle était femme ; tout comme vous, elle avait de la pudeur et même un peu de coquetterie. Il fallut huit jours et trois rendez-vous, le soir, dans la paisible rue Cuvier, avant qu'elle se décidât â monter avec Jean Delhy dans son taudis du quai
Saint-Michel. Mais, cette nuit de printemps-là, il y eut, là-haut, dans le rayon de lune qui éclairait la mansarde, une fête de larmes et de baisers comme je vous en souhaite une, belle madame, lorsque vous jugerez que votre soupirant a suffisamment fait le pied de grue et que vous admettrez ce jeune stagiaire à passer sa licence d'amour.
Orpheline à dix ans, Mariette avait été élevée — oh ! sans beaucoup de soin, va comme je te pousse! — par son oncle, facteur à la gare du chemin de fer d'Orléans. Un brave homme, pas jeune, un peu brute, veuf sans enfants. Il avait recueilli sa nièce par bonté, dans un coup de cœur, trouvant commode aussi de ne plus manger dehors, de trouver tous les soirs sa soupe taillée et son lit fait par la petite. Plus tard, elle était devenue apprentie, puis ouvrière, chez M™" Indiana,
une modiste alors en vogue. Elle gagnait là un médiocre salaire, n'étant pas très habile, et on l'employait surtout à porter les notes, à livrer les commandes. Son vieil oncle ne la surveillait guère. Très libre, en somme, souvent dehors. Qtiand elle avait trouvé Jean Delhy sur son chemin, elle n'était pas innocente. Elles sont bien impures, hélas I les conversations de gamines, à l'atelier. Débauchée à quinze ans et peu après abandonnée par un calicot, elle était restée sage depuis, avec un dégoût de l'amour. Mais les caresses câlines d'un poète ayant le respect de la femme, délicat dans ses moindres gestes, dans ses moindres paroles, l'enivrèrent, la conquirent pour toujours. Ces deux pauvres enfants qui, dans la vie, n'avaient de bon que leur baiser, s'adorèrent. Mariette pensait toujours à son ami, en tirant l'aiguille, en trottant à travers Paris, en cachant le soir sa figure dans l'oreiller, et
jusque dans ses rêves. Et Jean ne vivait plus que pour la minute où Mariette arrivait chez lui, entre deux courses, sa boîte à chapeau sous le bras, avec le paradis dans le cœur et dans les yeux. Aimé, le poète reprit courage, se remit au travail, et ce fut alors qu'il écrivit, en quelques heures d'enthousiasme et de joie, cette délicieuse idylle dialoguée, la. Nuit d'Étoiles, qui, plus tard, lorsqu'elle fut jouée au Théâtre-Français, le fit saluer par tout le public du nom de Théocrite parisien.
Jean lisait quelquefois ses vers à Mariette. Elle l'écoutait ravie, sans bien comprendre peut-être, mais avec l'extase d'une enfant mystique qui croit que Jésus en personne lui parle dans le Magnificat. Vaniteux, — c'est le grand défaut des accoupleurs de rimes, — Jean goûta délicieusement le plaisir d'être admiré, et sa tendresse pour Mariette s'en accrut encore. Certes, il n'aimait pas autant qu'il
était aimé. Dans cette musique-là, l'accord parfait n'existe point. Jean était bon, mais avec un fonds d'égoïsme, comme tous les artistes vraiment possédés par leur art.
Cependant il ne pouvait songer sans attendrissement, et aussi sans une satisfaction intime et flatteuse, à cette simple amie, qui s'était donnée à lui absolument, et s'était jetée dans ses bras comme on se jette au gouffre. Il n'imaginait pas l'existence sans elle. Les autres femmes n'existaient pas pour lui ; et comme il était, en somme, reconnaissant et juste, il ne formait pas un seul rêve de succès et de bonheur sans y associer celle qui consolait et charmait sa misère présente.
Depuis plusieurs années, Jean et Mariette, réunis le plus souvent possible, toujours ensemble par la pensée, s'aimaient donc ainsi, s'aimaient comme, seuls, peuvent s'aimer les pauvres, qui n'ont pas d'autre jouissance et que rien ne
distrait de leurs sentiments. Timide de nature et tout à fait dépourvu d'initiative, le jeune homme se laissait vivre, travaillant un peu, mais sans chercher un moyen de se produire, quand le hasard lui fît rencontrer, dans le cabaret où il prenait ses repas, le vieux Saint-Firmin. Jean Delhy n'avait point songé au tjiéâtre en écrivant sa Nuit d'Étoiles, et l'enthousiasme du comédien l'étonna. Ce fut d'ailleurs sans espoir réel qu'il lui confia le manuscrit. Que pouvait un pauvre second régisseur de l'Odéon? Aussi la joie du poète fut-elle encore moins vive que sa stupéfaction lorsque, -quinze jours après, il reçut une lettre tout à fait gracieuse, dans laquelle l'administrateur de la Comédie-Française le félicitait personnellement de son œuvre et l'invitait à venir causer sans retard avec lui.
Le soir même où Saint-Firmin lui avait confié le manuscrit de la Nuit d'Étoiles, Nelly Robin l'avait lu, le coude dans l'oreiller. Elle n'entendait pas grand'chose à la littérature, la belle fille. Comme beau> coup d'actrices, elle apprenait par cœur son rôle copié à part, sans connaître la pièce, et elle se débrouillait de son mieux aux répétitions, serinée par l'auteur et le metteur en scène. Mais elle avait pour les vers, pour les phrases rimées parlant d'a-
mour, l'instinctif respect des petites faubouriennes, qui suivent, sur le cahier à deux sous, les paroles de la romance que
chante le joueur d'orgue, d'une voix rogommeuse, en tournant sa manivelle. La musique du poème de Jean Delhy était délicieuse. Elle émut Nelly et lui parut,
RIVALES 6l
tout de même, bien supérieure aux couplets de Maupeou et de Loïsa Puget, qu'elle avait roucoules dans son enfance, sur les trottoirs de Belle ville. Elle s'endormit en rêvant à ce jeune poète, réduit à manger avec les cochers, et de qui les vers lui avaient caressé le cœur.
L'amant de Nelly était alors le duc d'Eylau, propre fils de l'héroïque maréchal, de l'ancien petit tambour qui avait battu la charge à côté de Bonaparte, sur le pont d'Arcole. C'était un bel homme un peu fatigué, de grandes façons, l'intelligence au-dessous du médiocre ; et le second empire n'avait pu faire de lui qu'un chambellan. Au souper, présidé par sa belle maîtresse, que le duc offrait, le lendemain, dans un cabaret à la mode, à quelques familiers des Tuileries, Nelly arriva avec le manuscrit de Jean Delhy dans son manchon. La réunion ne fut point folâtre.
Tous gens à tête grise et hauts sur cravate.
Mais la comédienne avait à sa droite M. Caduc, secrétaire particulier et intime ami de l'empereur. C'était un vieillard très bienveillant et très lettré, tout puissant dans les théâtres. Elle lui fit promettre de lire la Nuit d'Étoiles; et huit jours après, elle recevait la carte de M. Caduc, avec ces mots : « Un petit chef-d'œuvre. Je cours à la Comédie-Française. »
Nelly, enchantée du succès de sa recommandation, écrivit à Saint-Firmin. Mais le pauvre vieux cabotin ne put pas même lire la lettre, qui lui parvint à l' Hôtel-Dieu où il était, depuis trois jours, entre la vie et la mort ; et comme il n'avait pas prévenu, en cas d'échec, le poète de sa démarche auprès de la comédienne, celle-ci ne reçut aucune réponse, et fut même d'abord offensée du silence de Saint-Firmin et de son protégé. Puis, entraînée par sa vie de plaisirs, elle n'y songea plus.
Cependant la fortune, qui parfois a de
ces caprices, allait payer d'un coup à Jean Delhy tout son arriéré.
Deux semaines ne s'étaient pas écoulées depuis qu'il avait remis son manuscrit à Saint-Firmin, lorsqu'il reçut, un matin, dans son lit, le billet écrit par le directeur de la Comédie-Française. Mariette ne pouvait pas venir le voir, ce jour-là, et ce fut d'abord, dans la joie folle du poète, un regret de ne pouvoir annoncer tout de suite la bonne nouvelle à sa petite amie. Ce n'était pas non plus jour de visite à l'hôpital, où, d'ailleurs, le vieux Saint-Firmin, toujours en pleine fièvre et ayant le délire, eût été hors d'état d'accueillir les transports reconnaissants de son jeune ami.
Le cœur palpitant, oppressé par son secret et après avoir dix fois relu la prestigieuse lettre, Jean Delhy, pour se rendre dans l'après-midi au Théâtre-Français, fit toute la toilette dont il était capable. Par bonheur, il avait une redingote décente et
une jolie cravate, cadeau de Mariette. Il sortit, et trouva un air de fête aux rues boueuses, au ciel triste et bas de novembre, un air de bonté à tous les passants. Dans le thème du jeune drôle auquel il donna une répétition, rue Monsieur-le-Prince, il laissa, distrait par son bonheur, l'eflfroyable barbarisme « Romanibus », qui valut à l'infortuné collégien, jusqu'à la fin de l'année scolaire, les lourdes plaisanteries de son professeur. A sa gargote, auprès des cochers, Jean se crut attablé avec les dieux de l'Olympe et mangea de l'ambroisie en buvant du nectar, bien qu'on lui eût servi en réalité une tête de veau à l'huile rance et une chopine de vin violet. Puis il se mit en route, du pas ferme et relevé de l'homme heureux.
Mais, arrivé devant la fameuse « Maison de Molière », toute son exaltation tomba, n se sentit tout à coup très timide.
Dans l'escalier, les portraits pompeux et
les bustes emphatiques des illustres comédiens du passé lui parurent le regarder comme un rien-du-tout ; et l'huissier à qui il donna son nom le toisa d'un air tellement dédaigneux qu'il se demanda s'il • n'avait pas rêvé, s'il était vraiment appelé dans ces lieux pleins d'arrogance.
Le poète re- ^ -. '^
prit pourtant
un peu de sang-froid en présence de M. l'administrateur général qui l'accueillit par les plus caressantes paroles. Sa pièce serait, dans un bref délai, dans deux ou trois mois tout au plus, lue devant le comité.
reçue, jouée. C'était un véritable service que M. Caduc avait rendu aux comédiens ordinaires de l'empereur en leur révélant ce petit chef-d'œuvre. Le jeune homme stupéfait apprit qu'il était protégé par le Château. Et, comme il se confondait en remerciements :
« Adressez-les à M. Caduc, lui dit le fonctionnaire. Allez le voir. C'est à cet homme de goût que vous devez de la gratitude... Il demeure à deux pas, rue de Rivoli... »
Jean y courut sur-le-champ et fut introduit dans une claire et belle bibliothèque dont les deux larges fenêtres donnaient sur le jardin des Tuileries. Le très aimable vieillard, — visage fin et glabre, au front feutré de cheveux blancs, — qui le rejoignit bientôt, déploya pour lui toutes ses grâces d'homme de cour.
« Vous ne me devez rien, mon cher enfant. Ce sera plus tard, au contraire, une
charmante fierté pour moi d'avoir fait partager au public la joie délicate que m'ont causée vos jolis vers... Je les ai reçus, d'ailleurs, des mains de la beauté. C'est Nelly Robin, du Vaudeville, qui m'a communiqué votre manuscrit. Elle le tenait, m'a- .
t-elle dit, d'un vieux comédien de votre connaissance... »
Et, devant l'air étonné du jeune homme, M. Caduc ajouta :
« Vous l'ignoriez?... Ce sont là de ces ricochets de la vie parisienne, dont on dit trop de mal et dans laquelle, malgré tout, un homme de mérite ne végète jamais bien longtemps... Portez donc aux pieds de M"' Robin votre hommage reconnaissant.
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Elle joue ce soir ; vous la trouverez dans sa loge... Et je suis persuadé, conclut le gracieux vieillard avec un sourire légèrement libertin, que le poète lui plaira autant que l'ouvrage. »
Nelly Robin!... Jean Delhy se répéta ce nom à chaque minute, tout en errant à travers Paris. Il l'avait lu parfois dans le journal, ce nom, toujours encadré de mots qui évoquaient le luxe, le plaisir, la galanterie. Il avait vu, chez les marchands de photographies, le portrait de la splendide actrice. Ainsi, c'était à Nelly Robin qu'il était redevable d'un tel service! A coup sûr, le poète, sans sottise, n'admettait pas le préjugé, si hypocrite et si peu sincère au fond, des gens réguliers contre les heureuses marchandes d'amour. La courtisane! Mais la plupart des femmes la jalousent, les familles en ont peur ; et l'on ne méprise pas, au fond, celle qu'on craint et celle qu'on envie. Quant à l'homme
qui aime, il trouve tout naturel de parer son idole, qu'elle se soit ou non présentée avec lui devant un maire ceinturé de soie tricolore et devant un prêtre en étole. Ah !
s'il avait été riche, comme Jean Delhy aurait tout de suite donné à sa chère Mariette de belles robes et des diamants !... Fille à vendre ! Femme vénale 1 Cela semblait à Jean — et il n'avait pas tort — une injure trop facile. Déjà, il était étrangement ému en songeant à cette belle créature, une artiste, après tout, dont le bon caprice allait sans doute le tirer de la misère et de l'obscurité. Et puis, quel poète, étant du jury, n'acquitterait pas le pire des scélérats, s'il devinait en lui un admirateur?
« Demain, quand je conterai mon aventure à Mariette, songeait-il, elle va l'adorer, cette Nelly Robin. »
Mais aussitôt, il en douta.
« Qui sait ? Mariette sera peut-être ennuyée que ce bonheur me vienne d'une
autre femme... Bah! je lui ferai bien comprendre... »
Et, seul dans la foule, il arpentait les Champs-Elysées, où l'avait conduit le hasard de ses pas, ayant écarté déjà le souvenir de sa petite amie, ne pensant plus qu'à sa belle bienfaitrice. Q.ue d'heures à tuer encore, avant de la voir ! Elle le recevrait dans sa loge. Il allait pénétrer dans ces arcanes du théâtre, dans ces coulisses mystérieuses, que les naïfs de son espèce se représentent comme de lascives catacombes, où flotte une odeur de femme et d'amour. Comment se présenterait-il devant Nelly? Il avait si peu d'assurance, qu'il tremblait de lui paraître gauche, maladroit! Où trouver le mot juste et pénétrant, la parole émouvante, pour lui dire merci? Sans doute, alors, elle lui sourirait, lui tendrait sa main parfumée...
Et le sensuel poète attribuait à la reconnaissance le trouble qu'il avait au cœur.
Ce soir-là, Nelly, en arrivant au Vaudeville, était de mauvaise humeur. Tout n*est pas rose dans la vie des belles personnes dont les sots pleins d'or se parent comme d'un gardénia à leur boutonnière.
Le duc d'Eylau — cinquante-quatre ans, majestueux comme un cheval de corbillard — avait infligé à sa maîtresse, de quatre à six, une terrible partie de bésigue chinois et ses indignations de chambellan à propos d'une erreur de généalogie commise par l'almanach de Gotha. Entrée en bourras- . que dans sa loge, Nelly avait d'abord bousculé son habilleuse. Mais, incapable d'une longue colère, elle s'était installée devant sa table de toilette, en corset, le peignoir ouvert, et commençait à « faire sa figure », quand l'avertisseur vint lui dire qu'un M. Jean Delhy était chez le concierge du théâtre et lui demandait un moment d'entretien.
« Jean Delhy ?. . . Qui ça, Jean Delhy ?. . . Ah! oui, le petit poète, l'ami de Saint- Firmin... Eh bien 1 il y a mis le temps, à venir me dire merci!... Enfin, allez le chercher. »
Mais la bonne fille lui avait déjà pardonné le retard de sa visite, ne songeait plus qu'à être aimable, qu'à lui faire bon accueil, à ce jeune homme qui était si pauvre et qui avait du génie.
Et quand il parut sur le seuil, blanc d'émotion, elle se leva, sans rajuster son • peignoir, montrant les merveilles de son corsage, alla vers lui, les deux mains ouvertes :
« Mais venez donc qu'on vous félicite, monsieur... C'est charmant, votre petite pièce, et j'espère bien qu'on va vous jouer ça, et vivement... Venez donc qu'on vous voie, qu'on fasse votre connaissance. »
Elle l'attira, le fit asseoir auprès d'elle sur un étroit divan. Et tandis que Jean,
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étourdi, grisé par le cordial accueil, par le parfum de la loge, par l'étreinte de ces mains chaudes, par le contact de cette femme épanouie, s'excusait, remerciait en balbutiant, elle le regarda.
Nelly avait trente ans, un long passé de galanterie. Mais, brusquement, elle fut envahie tout entière par une sensation nouvelle, par une sorte de courant magnétique, exquis çt douloureux, qui l'amollissait et l'enfiévrait à la fois, qui lui cassait les jambes, lui chauffait la nuque et les entrailles. Et, pêle-mêle, avec son trouble physique, elle éprouvait aussi un attendrissement délicieux. Ce fut enveloppant comme un bain, prompt et aigu comme un coup de couteau.
Pour la première fois de sa vie, elle aimait.
Elle se sentait prise, emportée par quelque chose de plus fort qu'elle, de puissant comme un instinct. Redevenue en une
minute la simple fille du peuple qu'elle était autrefois, elle se souvenait de ses camarades d'enfance, des amoureuses du faubourg, à qui leur brutal amant n'a qu'à dire : « Viens, » et qui le suivent en baissant la tête. Si le jeune homme assis à côté d'elle l'avait regardée fixement, elle serait tombée sur son épaule en fondant en pleurs. Mais le timide osait à peine lever les yeux. Il lui paraissait si pur, si supérieur à elle, qu'elle avait honte ; et, comme il souriait avec embarras, découvrant, sous sa légère barbe d'or, les dents saines de sa bouche fraîche, elle se désespéra, se jugeant indigne d'un tel baiser, comme on aurait scrupule de cueillir une rose avec des mains sales.
Que se dirent-ils ? Des paroles banales.
Elle lui adressa des compliments quelconques, répétant les mêmes mots, et l'interrogea sur sa vie avec bonté et maladresse.
Il répondait à peine. Si novice qu'il fût, il
s'étonnait en lai-même du trouble de la comédienne, sans en deviner la cause.
L'atmosphère capiteuse de la loge l'énervait. Ne sachant plus que dire, craignant d'être indiscret, il se leva pour prendre congé. Les yeux noirs, les yeux profonds de Nelly en pâlirent.
« Vous reviendrez me voir, n'est-ce pas?... »
Et sa voix suppliait presque.
« Avec joie, répondit-il. Mais quand pourrai-je?...
— Dans ma loge, à cette heure-ci... Je suis toujours seule. »
Il salua ; elle lui tendit sa main, maintenant glacée. Et seulement quand il fut dehors, dans l'air froid de la nuit, il lui sembla que la main de Nelly avait tremblé dans la sienne.
« Qu'elle est belle ! songeait-il en regagnant son taudis lointain... Ma foi I je dirai à Mariette que Saint-Firmin a remis
directement mon manuscrit à M. Caduc...
Si elle apprenait que je suis protégé par cette royale personne, je crois bien maintenant que Mariette serait jalouse et qu'elle en souffrirait... H vaut mieux qu'elle n'en sache rien, pauvre petite!... »
Il fit son mensonge, le poète; et la joie de Mariette, quand elle sut que la Nuit d'Étoiles allait être représentée, fut bientôt empoisonnée par un gros souci. Il lui sembla que, tout à coup, son amant se refroidissait. Naguère, quand elle venait chez lui, Jean, qui l'attendait impatiemment, se tenait sur le seuil avant qu'elle eût gravi le dernier étage, l'accueillait par un rire de bonheur, et tout de suite, quelle étreinte I quel baiser! Elle sentait bien
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alors que, absente ou présente, il l'aimait toujours. Mais, maintenant, il n'était plus le même. Toujours doux et bon pour elle, oui, mais moins tendre, l'esprit ailleurs.
Elle l'excusait. Sans doute, il était distrait de l'aimer par ses espérances et ses ambitions d'artiste, par l'approche de la partie décisive qu'il allait jouer. Pourtant elle s'inquiétait de le voir ainsi, même dans ses bras, même au moment du plus intime abandon, et c'était avec un accent d'angoisse qu'elle lui demandait :
« A quoi penses-tu? »
La réponse était pour la rassurer :
« Tu t'en doutes bien... A ma pièce, à cette lecture devant le comité... C'est dans quinze jours, tu sais. »
Mais il mentait encore; et tandis que Mariette se faisait chatte, s'acoquinait tout près de son amant et l'embrassait doucement dans le cou, il pensait à Nelly, à cette fleur de luxe qu'il avait un instant
respirée, qui s*était offerte à lui — il en était sûr maintenant — et dont le voluptueux parfum le poursuivait.
Pourquoi, au bout de dix jours, n'étaitil pourtant pas encore retourné au Vaudeville? A
cause de Ma- ' ^,
riette, tout de même.
C'était si mal d'avoir un secret pour elle. Il se reprochait son désir d'infidélité. Elle l'aimait tantl Et lui l'aimait bien aussi, parbleu 1 Qjuoi qu'il arrivât, elle resterait toujours sa compagne, son amie, elle garderait une place d'élite, un coin inattaquable tout au fond de lui-même, dans le cœur de son cœur. Et il regardait, engour-
die de bonheur et reposant sur son épaule, cette tête naïve; il regardait cette fauve chevelure répandue en désordre, comme des ruisseaux de cuivre, sur un dos grêle, sur une gorge presque enfantine, et ces charmants yeux couleur café, qui se levaient, de temps en temps, vers lui, confiants et candides.
« Non I ce serait déloyal ! songeait-il alors. Je ne chercherai pas à revoir cette Kelly Robin. »
Mais il la retrouva, sans l'avoir cherchée.
C'était au Père-Lachaise, devant le trou béant de la fosse commune, où l'on venait de descendre le cercueil de Saint-Firmin, mort à l'hôpital. Très affecté par la perte de son humble et enthousiaste ami, Jean Delhy, de qui la pièce avait été reçue, la veille, avec grande faveur, à la Comédie, écoutait les derniers De profundis. Il tomï)ait une pluie fine et froide, et un petit
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nombre de camarades du vieux régisseur étaient allés jusqu'au cimetière. Il n'y avait plus guère là que trois ou quatre jeunes acteurs de l'Odéon et une douzaine d'antiques cabotins aux faces rasées et flétries, qui jadis avaient joué à côté de Saint- Firmin dans la banlieue.
Mais, comme on jetait l'eau bénite, une femme survint, drapée dans une magnifique fourrure et les bras chargés de fleurs. Jean reconnut Nelly Robin. La bonne fille apporuit son regret au vieux témoin de ses années de misère.
Rapidement, elle s'approcha de la tombe, inclina la tête avec un signe de croix, dit tout bas un bout de prière et confia au fossoyeur, en lui glissant la pièce, bouquets et couronnes. Alors elle vit Jean, qui la saluait.
Qjael regard, sous les voiles noirs de circonsUnce! A la fois tendre et navré.
Depuis quinze jours, Nelly ne pensait
qu'au jeune poète. Tous les soirs, dans sa loge, elle l'avait attendu. Obsessions du souvenir, impatiences de l'attente vaine, soupirs de l'espoir déçu, les yeux éloquents de la belle Robin reprochèrent tout cela à Jean Delhy, en une seconde ; mais ils étaient aussi, les beaux yeux, pleins de bonheur et de pardon. Le jeune homme rougit et eut une si violente palpitation au cœur, qu'il y porta la main.
Ils étaient dans la boue d'un cimetière, sous un noir et hideux ciel de décembre, auprès du charnier où l'on jette les pauvres!
Ah I oui, l'amour est plus fort que la mort!
Cependant, pour aborder Jean, la comédienne prit une mine attristée.
« Ce pauvre Saint-Firmin ! . . . Nous l'aimions bien tous deux, n'est-ce pas? »
Mais il était déjà oublié par eux, le pauvre Saint-Firmin, et son ombre indul-
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