‹ Rivales. Illustrations de MoisandChapitre 2 sur 3 · AV · texte numérisé non relu

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gente leur souriait sans doute du haut du Paradis des acteurs, où ils ont tous — aimons à le supposer — un superbe premier rôle à jouer et leurs noms toujours en vedette sur rafEche.

Jean et Nelly s'éloignèrent de la fosse commune, et descendirent ensemble l'allée de ronde, sous les lugubres arbres sans feuilles.

« Pourquoi n'êtes-vous pas venu me voir? » demanda-t-elle à voix basse.

Il répondit de même :

« Je n'osais pas... »

Et ils continuèrent de marcher côte à côte, silencieusement. A la porte du cimetière, le coupé de Nelly Robin l'attendait.

« Je vous ramène dans Paris, n'est-ce pas, monsieur Delhy? »

Mais à peine assis auprès d'elle dans l'étroite voiture, capitonnée comme une boîte à bijoux et encombrée par la four-

rure parfumée, Jean perdit la tête. Nelly surprit un désir dans les yeux du jeune homme et s'abattit, fondue de bonheur, sur son épaule.

a Mais tu ne vois donc pas que je t'adore ! » dit-elle dans un râle.

A combien de baisers en étaient-ils, quand le coupé s'arrêta devant le logis de la comédienne? Nelly sauta de voiture, franchit le seuil, gravit le perron de son petit hôtel, entraînant Jean Delhy dans le sillage de sa robe. Elle l'enlevait, le voulait,, tout de suite.

Mais, dans l'antichambre, la camériste surgit :

« M. le duc est là depuis vingt minutes, dit-elle. Il attend Madame dans le boudoir, en se faisant des réussites. »

Le duc! Elle l'avait oublié! C'était l'heure de son impitoyable partie de bésigue.

D'un geste, elle congédia sa femme de

chambre ; puis elle mit ses mains encore gantées de noir sur les épaules de Jean, soudain raidi de fierté, et lui soufflant toute son âme dans son haleine :

« Oh I ne sois pas méchant ! Pardonnemoi I supplia-t-elle. Demain, tu seras le maître ici, si tu veux... Et promets-moi de venir, ce soir, au Vaudeville!... »

Amant de cœur ! Fi donc !... Il avait de l'honneur, — et aussi beaucoup d'amourpropre, — le poète. D se dégagea, salua et sortit sans répondre.

« Non 1 certes 1 se disait-il, presque tout haut, en s'en allant, au hasard des rues, humilié, dégrisé, marchant à grands pas, furieux. Non! je n'irai pas ce soir au Vaudeville!... Oui! elle est belle comme le jour, et ses baisers me brûlent encore le sang. Mais je ne suis pas de ces amants qu'on cache dans l'armoire aux robes, et je refuse les ignominies du partage... Le maître ! a-t-elle dit. Demain, si je veux ?

Le maître ! Au milieu de ce luxe qui lui vient d'un autre... des autres... quand je n'ai pas dans ma poche de quoi lui acheter un bouquet de roses!... Pour qui me prend-elle?... Et puis je suis fou, fou et ingrat!... Et Mariette?... »

Et il essaya de s'exalter au souvenir de sa maîtresse. Est-ce qu'il avait pensé à la quitter? Jamais 1 Une infidélité, voilà tout le crime qu'il avait été sur le point de commettre. C'était véniel, après tout, et il n'avait pas cessé pour cela d'aimer sa petite amie... Pourtant?... Et Jean fut étonné du calme de son cœur en songeant à celle qu'il venait de trahir, au moins en intention. Involontairement, il compara les deux femmes, et toute une bouffée d'ivresse lui revint. Il avait encore aux lèvres le goût des baisers de la courtisane amoureuse. Allons! il était trop scrupuleux... Cette belle créature n'avait sans doute pour lui^qu'un caprice. Pour-

quoi ne pas le cueillir ? Seulement, la franchise avant tout. Elle saurait qu*il n'était pas libre ; il le lui dirait lui-même dès ce soir...

A huit heures, il entrait dans la loge de Nelly.

Ce furent des caresses folles. Elle se mit à ses genoux, lui baisa les mains.

« Tu n'as qu'un mot à dire, lui répétât-elle, et je jette le duc à la porte, et je suis à toi, à toi seul !... »

Le poète, d'abord, eut du courage et fit son aveu.

Elle se releva toute droite, avec un grand frisson.

« Tu as une maîtresse? »

Alors Jean fut pris de lâcheté. H s'expliqua. Oui, une fillette qui avait été bonne pour lui, si seul, si malheureux.

Il l'avait aimée par reconnaissance, ne se sentait plus pour elle que de l'amitié. — Hélas ! c'était déjà vrai. — Nelly ne de-

vait point s'en étonner. Elle-même n'avaitelle pas?...

« Mon amant! s'écria la comédienne, je le chasse... duitte ta maîtresse. "»

Tant de logique épouvanta Jean Delhy.

Ce fut avec sincérité qu'il fit l'insigne et inutile folie de prendre la défense d'une femme devant sa rivale. Jamais il ne pourrait abandonner Mariette si brutalement.

Ce serait pour elle un tel désespoir ! Il demandait quelque temps pour la préparer à cette séparation, ou bien elle était capable de tout. Elle l'aimait tant!...

Aux yeux d'une coquette, Jean eût été perdu par une si énorme maladresse. Mais Nelly était vraiment amoureuse et avait bon cœur. Elle baissa la tête et murmura :

« C'est vrai. Cette petite doit t'adorer. . . »

Alors le poète se reprocha d'être si naïf.

Il enlaça la taille de Nelly, lui parla tendrement, ardemment, près de l'oreille.

« Qji'importe ton duc ? Qu'importe Mariette ?. . . Ne pouvons-nous pas nous aimer quand même?... »

Mais il la sentait devenir, dans ses bras, froide et immobile. Elle détourna la tête.

a Nelly, qu'as-tu donc? » fit-il avec inquiétude.

Et, comme il cherchait ardemment sa bouche, il vit que la belle fille avait les yeux pleins de larmes.

Il crut qu'il l'avait offensée, implora son pardon. Mais elle lui saisit de nouveau les mains, les couvrit de baisers, les mouilla de la pluie chaude de ses pleurs, et elle lui dit alors combien elle l'aimait.

Non ! elle ne lui en voulait pas de son désir. Bien au contraire, c'était elle qui devait lui demander pardon de n'être qu'une malheureuse fille, qui ne méritait pas mieux et qui, cependant, avait osé espérer de lui quelque chose de meilleur et de plus pur, un sentiment. Elle l'avait fait,

le rêve décevant de la rédemption par l'amour, comme ses pareilles le font toutes, au moins une fois dans la vie. C'était une folie, elle le voyait bien. Il n'était pas libre, d'ailleurs.

« Tu me trompes ou tu te mens à toimême, disait-elle entre ses sanglots, quand tu prétends que tu n'aimes plus ta Mariette... Elle a été ta première et ton unique amie, elle t'a consolé dans les mauvais jours... Certes je l'envie, cette heureuse femme ; mais, sais-tu bien ? je t'aime à ce point que je me mets à l'aimer aussi, celle qui a été douce pour toi, et que je ne veux pas te prendre à elle... Écoutez, mon ami, ajouta-t-elle en se calmant un peu et en cessant de le tutoyer, prise d'une soudaine pudeur, Dieu sait que je me jetterais dans les flammes pour qu'il vous arrivât un peu de bonheur, pour le succès de votre pièce, par exemple... Mais je n'aurai pas la faiblesse de vous céder, sachant que

VOUS en aimez une autre, que vous n'avez pour moi qu'un vulgaire caprice ; car vous n'auriez dans vos bras qu'une désespérée qui pleurerait toute la nuit, et vous emporteriez de moi un trop mauvais souvenir... Croyez-moi, séparons-nous, Jie nous voyons plus, cela vaut mieux pour vous et pour moi... Et tâchons de nous oublier. »

Transporté par cette douleur vraie, le poète se jeta aux pieds de Nelly, insista, supplia, lui jura qu'il l'aimait, et le crut en le jurant. Mais elle fut courageuse, eut même la force de ne plus lui accorder un seul baiser, secoua la tête à tous ses serments ; et, quand il s'en alla, presque chassé par elle, au comble de l'énervement et du dépit, elle put espérer — ou craindre — qu'il ne reviendrait plus.

1 L revint dès le lendemain, il revint tous les soirs ; et elle le reçut, elle fut pour lui bonne et tendre, mais sans lui céder ni même lui donner l'espoir qu'elle dût lui céder jamais. Et, comme il arrive souvent dans les aventures d'amour, tout le monde fut malheureux.

Tout le monde. D'abord Nelly. Elle était bien certaine maintenant que le poète était fou d'elle, et tout prêt à quitter sa maîtresse. De son côté, rien ne lui était

plus facile que de briser sa chaîne ; et l'on vivrait alors comme on pourrait, en gentils amoureux, d'amour et d'eau claire.

Mais elle avait un fonds de générosité. Il lui répugnait que son bonheur entraînât le malheur d'une autre, fût la conséquence d'une action cruelle. Dans tous les cas, elle ne voulait pas l'ordonner. Jamais elle n'aurait dit à Jean : « Romps avec ta Ma riette, » et s'il était venu lui dire : « J'ai rompu, » elle lui aurait sauté au cou. Ce pendant il ne le disait pas, et elle se demandait alors, avec un doute bien amer, s'il n'avait pour elle qu'un désir brutal qu'un goût passager.

Mariette n'était pas moins à plaindre, Chaque jour, Jean Delhy devenait plus indifférent, plus maiîssade. duand elle s'en plaignait, il excusait son changement d'hu meur par ses préoccupations : car il allait, toutes les après-midi, au Théâtre-Français, suivre les études de sa pièce. Mais la sim-

pie fille ne s'y trompait pas, avertie par l'instinct très sûr des femmes qui se sentent moins aimées; et à tout moment épouvantée par un mot brusque, par un geste impatienté de son amant, la pauvre petite vivait dans un tremblement de cœur continuel et pressentait une catastrophe.

Jean souffrait aussi. Sans cesse, en proie, auprès de Nelly Robin, à toutes les tortures de Tantale, il vivait, les sens irrités, et, dès qu'il revoyait Mariette, il éprouvait un affreux sentiment de lassitude et de pitié. Car, sans pouvoir s'y résoudre encore, il songeait à l'abandonner, et il avait horreur par avance de sa lâcheté et de son ingratitude.

Enfin, tous étaient malheureux. Oui!

tous, jusqu'à l'infortuné duc d'Eylau, dont l'aristocratique et ennuyeuse personne avait maintenant le don d'agacer au suprême degré les nerfs de Nelly Robin, et qui ne comprenait rien aux rebufl^ades de

sa maîtresse, pas plus qu'aux fautes innombrables qu'elle commettait, depuis quelque temps, en jouant au bésigue chinois.

Il fut la première victime de la situation, le pauvre duc. A propos de rien, d'un coup de carte, — congédié, net. Il n'était pourtant pas exigeant, en dehors de sa petite partie de quatre à six. Il s'éloigna discrètement, et avec lui disparurent les billets de mille par liasses. Bah 1 Nelly se souciait bien d'argent ! Elle aimait.

Sans rien diminuer de ses dépenses, de son train de maison, elle vendit l'une après l'autre ses parures et vécut au jour le jour, avec l'insouciance des filles.

Enfin la Nuit d'Étoiles fut jouée au Théâtre-Français. Vous vous rappelez le triomphe ! Le public des premières, tous les vieux parisiens pourris, en pleurèrent d'attendrissement. Cela les rafraîchissait.

leur faisait du bien. Cette pure idylle fut pour eux la tasse de lait que les soupeurs des restaurants nocturnes vont chercher dans la banlieue, à la pointe du jour, vautrés dans les voitures de cercle. Dès le lendemain de la représentation, le nom de Jean Delhy, glorifié, allait faire le tour des journaux, c'est-à-dire de la France et de l'Europe. Le visage encore poisseux de l'accolade de ses interprètes, le poète fut happé, derrière un portant, par le gros Béer, l'éditeur juif, qui lui acheta, séance tenante, le manuscrit de sa pièce, et lui mit cinq mille francs dans la main. Aux premières, dans la loge de M. Caduc, Nelly Robin pleura de joie et cassa son éventail à force d'applaudir, et, tout au fond de la seule baignoire donnée à l'auteur, Mariette s'évanouit d'émotion dans les bras de la camarade d'atelier qui l'accompagnait.

Méfions-nous du bonheur. Il rend meil-

leurs les bons, mais il est dangereux pour l'égoïste, et l'homme à succès se croit tout permis.

Le lendemain, à son réveil tardif, dans sa mansarde du quai Saint-Michel, Jean Delhy reçut de Nelly Robin une lettre enivrée et un paquet de journaux, fumants de gloire. Il était célèbre, aimé.

Tout à la fois. NonI car il n'avait pas Nelly. Un seul obstacle, Mariette. Il vit alors les billets de banque donnés la veille par Béer, et qu'il avait, en rentrant, jetés sur la table. De l'argent I N'était-ce pas le plus souvent avec de l'argent que se rompaient les liaisons de jeunesse, les amourettes du quartier Latin ? Cinq mille francs, c'était, pour une ouvrière, de quoi s'établir, une espèce de dot, l'origine d'une fortune peut-être. Et, pour lui, cela pouvait être sa rançon, sa liberté. Après tout, il n'avait point séduit une vierge. Mariette ne lui avait donné, et de son plein

gré, que deux ans de sa vie. Cinq mille francs 1 C'était payé!...

Et Jean Delhy n'était pas un méchant 1 Et la veille, dans l'efiFusion du triomphateur, il avait embrassé joyeusement sa petite amie, qui l'attendait, toute timide, dans la rue, à l'entrée des artistes!... Mais un désir inassouvi, exaspéré, l'aveuglait.

O sécheresse, ô dureté du cœur humain I Oh 1 les vilenies conçues, acceptées, faites en une minute I

Mariette viendrait sans doute le voir le plus tôt possible, ce matin peut-être.

Il s'habilla hâtivement, écrivit, d'un trait, la lettre d'adieu. Il conjurait Mariette de lui pardonner. Mais il ne l'aimait plus.

Désormais, ils ne pouvaient plus, l'un et l'autre, que se faire souflfrir. Et, pour oflFrir l'argent, il trouva, l'homme de lettres, une phrase ingénieuse, presque tendre.

Il plaça sur sa table, bien en évidence, l'enveloppe contenant la lettre et les bil-

lOS

lets, sortit, dit au portier que, si M"* Ma-

riette venait, il y avait là-haut quelque chose pour elle, sauta dans un fiacre et se fit conduire chez Nelly.

Io6 RIVALES

Depuis quelques jours, elle ne jouait plus au Vaudeville, où son engagement venait d'expirer. Quelques mois auparavant, elle avait refusé de le renouveler en présence d'offres très avantageuses qu'on lui faisait pour la Russie. Puis Jean avait paru, elle n'avait plus voulu s'éloigner de lui, et, la veille encore, elle avait évincé l'agent dramatique qui insistait, ne s'expliquant pas qu'une jolie femme refusât un voyage au pays des roubles.

« C'est fait. J'ai rompu I » s'écria Jean dans les bras de la comédienne, qui d'abord s'était jetée au cou du poète victorieux.

Et il lui dit, avec une affreuse joie d'égoïste, la basse action qu'il venait de commettre. Nelly, fille d'argent, malgré tout, l'admira, fut fière et touchée qu'il eût sacrifié sans hésiter, pour être tout à elle, les premières poignées d'or que lui jetait la fortune.

« Et moi aussi, je suis libre 1 lui dit-

elle, abandonnée sur son épaule, et je suis à toi, et je me donne pour toujours !... Ce luxe qui m'entoure te fait horreur... Tu es fier, tu as raison... Eh bien, rassuretoi... J'ai vécu jusqu'ici sans compter, et voilà quinze jours que j'ai chassé le duc, qui allait payer mes dettes... Eh bien, meubles, toilettes, parures, je laisse tout à mes créanciers... Et tu auras une camarade aussi pauvre que toi... Dites, l'aimerezvous encore, monsieur, votre amie en robe de grisette ? Bah ! il n'y a pas si longtemps que je reprisais mon linge et que je faisais ma popote... Je quitterai le théâtre, veuxtu?... Tu serais trop jaloux, n'est-ce pas?

si j'y restais, et je ne serais pas assez avec toi... Non, je veux devenir ta ménagère, et tu verras comme je te soignerai bien, pendant que tu écriras de belles choses...

D'abord, tu vas gagner ta vie, maintenant, Tu ne seras pas riche, parbleu I... Les poètes ne font pas fortune. Mais je serai si

raisonnable... Va! nous pourrons encore faire des folies. Et tu me paieras bientôt mon prenhier bijou... des boucles d'oreilles en doublé, à dix francs la paire, comme celles qui me faisaient tellement envie, chez le bijoutier .de la rue Ménilmontant, quand j'étais gamine... Oh ! mon Jean, que je t'aime I... »

Et comme il l'étreignait ardemment :

« Non, pas encore, ajouta-t-elle en se dégageant, pas encore, et pas ici... Ici, tout me rappelle mon passé, tout me dégoûte... Oh ! pardonne-moi 1 Je ne t'avais pas encore rencontré, je ne savais pas ce que c'était qu'aimer... Non, je viendrai ce soir chez toi, dans le taudis où tu as été si malheureux. J'y viendrai pour n'en plus sortir, et je ne veux y apporter que les vêtements que j'ai sur le corps... Tu consens, dis ?. . . Maintenant, va à tes affaires. . . Il faut que tu paraisses au théâtre, que tu remercies tout ton monde, tes interprètes.

ces journalistes qui viennent de te bombarder grand poète et qu'il faut ménager.. .

Je connais ça... Pendant ce temps-là, moi, je vais tout liquider ici, et ce ne sera pas long, je t'assure. Je ne garderai pas même les quelques louis qui sont dans mon portemonnaie... H ne manque pas de troncs pour les pauvres... Attends-moi ce soir, à six heures, et, pour commencer notre vie commune, nous irons dîner dans ton cabaret, avec les cochers, tu sais, là où tu as connu ce pauvre Saint-Firmin... Je tiens à l'avoir partagée un peu, moi aussi, ta grande misère!... »

Jean partit, enivré par l'orgueil d'avoir inspiré une telle passion, provoqué de tels sacrifices.

Nelly, restée seule et voulant détruire autant que possible les traces de sa vie galante, prit d'abord dans un tiroir quelques paquets de lettres et les jeta au feu.

Elle les regardait brûler et, pour annoncer la résolution qu'elle venait de pren-

dre à sa femme de chambre, elle allait la sonner, quand celle-ci parut et dit :

a Madame peut-elle recevoir l'ouvrière de sa modiste ?. . . Elle eât en bas, avec le

petit chapeau que Madame a commandé il y a huit jours.

— Fais-la monter, » répondit machinalement Nelly Robin.

Et, pendant que la camériste obéissait :

« Un chapeau de cinq louis ! songea la comédienne qui ne put s'empêcher de rire.

Je n'en porterai sans doute plus de pareils d'ici longtemps, et celui-ci sera payé par les huissiers, après la saisie, comme le reste... Bahl je le mettrai ce soir pour aller m'installer chez Jean. »

Car quelle puissance au monde empêcherait une femme, même folle d'amour, même dans une crise de passion, d'essayer un joli chapeau ?

L'ouvrière entra, ouvrit son carton.

« Voyons cela, » dit Nelly.

Elle se mit devant sa psyché, ajusta sur sa tête le coquet chiffon, et, seulement alors, elle remarqua, reflété dans la glace, le visage de la jeune modiste.

Q.u'avait-elle donc, cette pauvre petite aux cheveux de cuivre? Pourquoi étaientils gonflés de larmes, ces jolis yeux couleur café? Et pourquoi s'appuyait-elle, défaillante, au dossier d'un fauteuil ?

C'était Mariette qui avait apporté le chapeau.

Oh 1 ce matin-là, comme elle était partie joyeusement de l'atelier, son carton sous le bras!

Vitel chez Jean d'abord! Il avait dû dormir tard, après toutes les émotions de

son triomphe. Elle le trouverait au saut du lit) son bien-aimé, son poète, heureux enfin. Mais non, sorti déjà I « Vous pouvez tout de même monter, mademoiselle, lui avait dit le portier, il y a là-haut quelque chose pour vous. »

Ce qu'il y avait là-haut, grand Dieul c'était l'horrible lettre et ces billets de banque qu'elle avait rejetés tout de suite, qui lui avaient brûlé les doigts. Ainsi, c'était fini. Jean ne l'aimait plus et la congédiait, la payait comme une fille. Rouge, comme après un soufliet, le cœur mort, le sang au cerveau, elle s'était enfuie, pleurant sans vergogne dans la rue.

Quand vous avez un gros chagrin , quand votre amant vous quitte, belle madame aux trois toilettes par jour, vous condamnez votre porte, vous vous enfermez dans votre boudoir avec un flacon de sels anglais, et vous pouvez du moins sangloter

dans la solitude. Je vous plains, certes ! car la souffrance est la même pour un cœur de femme abandonnée, sous un corset de satin ou sous un corset de coutil. Mais ayez pitié, s'il vous plaît, du pauvre petit trottin de modiste qui pleure son bonheur perdu devant tous les passants, le long des trottoirs, et qui, malgré sa douleur, — aussi cruelle que la vôtre, belle madame, — ne peut pourtant pas oublier sa triviale besogne et va porter un chapeau chez la cliente.

Mariette n'avait jamais vu Nelly Robin, avait appris son nom lé matin même, ne savait rien d'elle. Sans s'en douter ni l'une ni l'autre, les deux rivales étaient en présence.

Devant le visage de l'inconnue, bouleversé par la douleur, Nelly fut remuée de compassion. Très bonne de nature, elle l'était d'autant plus, en ce jour si heureux pour elle.

« Q.u'avez-vous donc, ma pauvre petite? »

Mais Mariette, sous le poids de son chagrin trop lourd, s'écroula sur un divan, la tête dans ses mains. Nelly, caressante, vint près d'elle, l'enveloppa d'un geste maternel.

« Un gros chagrin, alors ? . . .

Voyons, ma chère enfant, il ne faut pas pleurer ainsi... Vous ne me connaissez pas, mais vous pouvez avoir confiance en moi, allez!... Je serais si contente si je pouvais vous être utile... Et, dans tous

les cas, dites-moi toujours ce qui vous désole. »

La confidence est un besoin si naturel, et cette belle dame semblait si indulgente 1 Depuis deux heures, Mariette errait dans Paris, étouffée par son désespoir. Elle en livra le secret dans un cri plaintif.

« Jean!... Mon Jean m'a quittée! »

Son Jean?... Nelly eut le cœur étreint par un pressentiment. Plusieurs fois, avec une curiosité jalouse, elle avait interrogé le poète sur sa petite amie : « Jolie, n'estce pas? Comment est-elle? » Et, maintenant, tout en regardant ce jeune visage inondé de pleurs, si près du sien, et, sous cette fauve chevelure en désordre, ce front où, dans son mouvement de sympathie, elle avait été sur le point de poser ses lèvres, la comédienne se rappelait la réponse gênée de Jean Delhy : « Une rousse aux yeux bruns. »

« Une peine d'amour. Je m'en doutais,

dit Nelly d'une voix altérée. Voyons, ma mignonne, contez-moi cela... Et d'abord quel est le^ nom de cette gentille enfant qui a tant de chagrin ? »

Et la jeune fille, levant, parmi ses larmes, un regard de reconnaissance vers Nelly, répondit avec effort :

« Que vous êtes bonne, madame!... Je m'appelle Mariette. »

Alors la main qui pressait sa main devint glacée, le bras qui entourait sa taille l'abandonna. Mais Mariette n'y prit pas garde. Une voix compatissante l'avait priée de soulager son cœur. Il éclata, il se répandit en plaintes et en sanglots.

« Mon Jean!... Je l'aimais tant!... Si vous saviez!... »

Et, se laissant glisser aux pieds de Nelly, retenant dans la sienne la main de la dame qui lui montrait tant de charité et la baisant parfois avec une câlinerie d'enfant malade, Mariette dit 9ef deux annécf

de bonheur et d'amour, où toutes les minutes de sa vie avaient été pour Jean, où chaque coup de son aiguille avait été accompagné d'une pensée d'adoration pour son bien-aimé. Elle avait cru qu'il aimait.

Mais elle n'était point sotte ni vaniteuse.

Elle se disait bien parfois, en soupirant, qu'une fille ignorante comme elle ne pouvait pas être l'unique amour d'un poète.

Sans doute, il serait séduit par d'autres femmes, les charmerait, — il était si charmant I — lui serait infidèle. Tout passe, tout finit, elle le savait bien. Elle devait seulement espérer qu'il lui garderait une petite place dans son amitié, qu'il aurait toujours un peu de tendresse pour celle qui lui avait donné du bonheur pendant sa triste jeunesse. Il le lui avait juré cent fois. Pourvu qu'elle pût le voir, l'approcher, — et pas souvent, s'il l'avait exigé, — le soigner, par exemple, quand il aurait été malade, elle se serait contentée

d'une caresse distraite, comme celle qu'on donne en passant au chien du logis. Mais non. Il la chassait durement, brutalement.

Oh ! le méchant et l'ingrat 1 Et il lui je> tait comme un outrage cet ignoble argent I De l'argent! Elle n'avait plus besoin de rien. Son Jean lui avait brisé le cœur.

Elle en mourrait, oui 1 elle en mourrait I Et si la mort se faisait attendre, eh bien, il y avait de l'eau sous les ponts et de la braise chez le charbonnier I...

Brusquement, Nelly lui mit sa main sur la bouche.

« Qjie dites-vous là, petite malheureuse?... »

Prostrée devant sa rivale et la tête sur ses genoux, Mariette se tut, et maintenant elle pleurait, pleurait, pleurait.

Et, tout en considérant l'enfant désolée, Nelly se sentait envahie d'une immense pitié. Ainsi, ce malheur qu'elle

avait sous les yeux, c'était son ouvrage.

En vérité, pour la première fois qu'elle aimait pour de bon, elle n'avait pas de chance. Elle ne pouvait être heureuse qu'en faisant du mal. Et tout en plaignant cette pauvre petite Mariette que Jean lui sacrifiait, elle éprouvait un confus sentiment d'envie. Elle n'avait pas connu, elle, cette passion simple et sincère, cette belle douleur. Ce qu'elle avait eu de moins mauvais dans sa vie, dont elle détestait à présent la honte dorée, c'était — quelle dérision ! — les années passées auprès de Lamorlière, son dévouement de servantemaîtresse pour un vieux et ridicule cabotin. Mariette, après tout, pouvait mourir.

Elle avait aimé, vécu ; elle avait eu une jeunesse courte, mais enchantée. Ohl comme Nelly lui enviait son beau rêve, même au prix d'un si dur réveil !... Mais, en regardant de nouveau sa victime, accablée, avec de grosses larmes qui cou-

laient constamment de ses paupières closes, et touchante comme un oiseau blessé, le bon cœur de Nelly s'épouvantait, et elle était prise, en même temps, d'un vague mépris, d'un commencement de dégoût pour ce Jean, pour cet égoïste et séduisant poète, à qui elle s'était si imprudemment promise, à qui elle avait inspiré, il fallait bien en convenir, cette mauvaise action, et qui bientôt la ferait souffrir à son tour, sans doute, puisqu'elle l'ainiait.

« Et dites- moi, ma mignonne, demandât-elle à la jeune fille qui se calmait un peu, savez- vous pour qui vous êtes délaissée ?

— Hélas ! non, répondit Mariette. Depuis quelque temps, je m'étais bien aperçue que Jean n'était plus le même pour moi. Mais j'avais tant de confiance en lui ! Je repoussais mes soupçons, je me les reprochais même... Mais l'existence de

Jean a changé ; il va dans les coulisses, à présent. C'est là, je suppose, qu'il aura rencontré quelque belle actrice, bien plus aimable que moi, ayant de la toilette, du luxe, entourée d'hommages, sachant faire la coquette, rendre un homme jaloux... Ohl c'est cela, certainement; et j'étais perdue d'avance... Gir, moi, je ne savais que l'aimer comme une folle, mon Jean, et je n'avais à lui donner que mon pauvre cœur ! ... »

Et tandis que Mariette, en paroles haletantes, laisse encore couler sa douleur, voici qu'un désir vient de naître dans l'esprit de Nelly Robin, ah ! un désir qui lui fait bien mal, mais impérieux, irrésistible ; voici qu'elle veut renoncer à Jean et le rendre à cette pauvre petite. Elle connaît la vie, elle sait ce qu'elle abandonne.

A trente ans, elle aimait pour la première fois, et c'était délicieux. Ah! c'est très dur de s'arracher du cœur cette tardive

floraison d'amour. Il ne repoussera plus désormais, elle en est certaine. Et ce n'est pas seulement Jean qu'elle regrette, mais le sentiment qu'elle avait pour lui. Oui, c'est duri Mais la belle fiUe a traversé toutes les corruptions sans perdre son fonds de générosité populaire, d'équité plébéienne. Parce que son bouquet de camélias sans parfum lui devient odieux, est-ce une raison pour qu'elle vole à cette enfant qui passe son pauvre bouquet de violettes, qui vaut deux sous, mais qui sent bon?...

Belle madame aux trois toilettes par jour, vous en feriez autant, j'en suis persuadé. Vous n'apportez aucune vanité et aucun amour-propre dans les affaires sentimentales; et, si l'attentif de votre meilleure amie essaie de vous faire la cour, cela vous est, je n'en doute pas, souverainement désagréable. Convenez seulement avec moi que, malgré toutes ses souillures, cette Nelly Robin avait tout de même le

cœur à sa place, puisque, en pleine passion, en plein désir, elle obéissait à un instinct de justice et de miséricorde.

Nelly avait relevé Mariette, l'avait fait asseoir auprès d'elle.

« Voulez-vous maintenant, mon enfant, dit-elle d'une voix cordiale, que je vous donne un bon conseil ?

— Sans doute, madame... Mais, d'abord, laissez-moi vous dire combien je suis confuse... Je viens de vous débiter mille folies et je vous en demande bien pardon.

— Laissons cela. Vous me remercierez plus tard. . . La brutalité avec laquelle votre amoureux vous a quittée est une preuve, selon moi, qu'il a agi par coup de tête, violemment... Et ce n'est pas ordinaire chez lui, n'est-ce pas?...

-- Oh! certes! non... Il a toujours étési gentil pour moi 1

— Eh bien, il faut que vous le revoyiez.

Allez ! je connais les hommes. A l'heure qu'il est, il regrette déjà, j'en jurerais, d'avoir été si méchant ; car il a dû rentrer chez lui, y retrouver cet argent... Il faut le revoir le plus tôt possible... Le pouvezvous aujourd'hui même?...

-- Je puis aller chez lui, comme je le faisais souvent, après six heures, en sortant du magasin.

— N'y manquez pas. Vous me le promettez?... Ou ce Jean n'a pas de cœur, ou il rougira de son action devant ces beaux yeux tout meurtris...

— Hélas! madame, l'espérez-vous?...

Oh ! je ne suis pas si fière, et je serais trop contente, s'il voulait bien encore m'aimer un peu, seulement par pitié... Mais je n'ose pas même y croire.

— Eh bien, moi, ma mignonne, j'ai comme une certitude que vous serez éton* née du bon accueil... C'est bien convenu.

Vous irez ce soir... Tâchez seulement de ne pas pleurer d'ici là... Et maintenant, embrassez-moi, car je saurai vous prouver à quel point je suis votre amie. »

Et, l'ayant baisée au front, Nelly congédia la jeune fille, encore bien en peine,, un peu réconfortée cependant, et troublée d'un léger espoir.

En rentrant chez lui, Jean Delhy avait trouvé sur sa table les billets de banque laissés par Mariette.

« Bah ! je saurai bien lui faire accepter cet argent, » s'était-il dit, avec un peu de mauvaise humeur et quelque honte.

Mais il n'avait pu s'empêcher de songer aussi :

« Cette pauvre petite! Elle m'aimait tout de même. »

Puis, écartant cet importun souvenir, il avait mis un peu d'ordre dans sa chambre, et, nerveux, le cœur palpitant, mar-

chant comme un fauve en cage, il avait attendu l'heure si ardemment désirée, l'instant de triomphe et d'amour où Nelly le rejoindrait.

Mais, à cinq heures et demie, le concierge parut avec une lettre qu'un commissionnaire venait d'apporter, sans attendre de réponse ; et le cœur traversé par un frisson de glace, Jean Delhy lut ces lignes abominables :

« Ne m'attendez pas ce soir, mon cher poète. Ni ce soir, ni jamais. Traitez- moi de coquette, de misérable. Méprisez-moi, haïssez-moi. Mais c'est ainsi.

« Ce matin, après votre départ, j'ai

compris tout à coup que nous allions tous deux faire une grande folie. Et c'est un détail insignifiant, je vous l'avoue, qui m'a tirée de mon rêve. Ma modiste est venue m'apporter un chapeau de cinq louis, et je me suis souvenue que ces fleurs-là ne poussaient pas sur la fenêtre d'une mansarde. Au bout de huit jours, j'aurais regretté les jolis chapeaux, et le reste. Vous vous êtes trompé, je ne suis qu'une fille, mais une bonne fille, qui vous épargne, après tout, une grosse désillusion. Ne cherchez pas à me revoir. Je viens, de signer un engagement pour Saint-Pétersbourg, où le grand-duc, qui m'admirait, l'hiver dernier, dans unie baignoire du Vaudeville, tient à me revoir, et de plus près. Mais, avant de m'en aller vers les frimas du Nord, je veux prendre un bain de soleil, et je pars ce soir pour Nice, où M. le duc d'Eylau, un ami pour lequel j'étais bien injuste, consent à m'accompagner. Adieu

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et bonne chance. J'espère que, dans quelques jours, après réflexion, vous n'en voudrez pas trop à une femme qui a été assez heureuse, mon cher poète, pour faciliter votre premier début au théâtre, et qui ne cessera de s'intéresser aux nouveaux succès que vous ne pouvez manquer d'obtenir.

a Votre amie malgré tout,

a Nelly Robin. »

Cette lettre, que Nelly avait écrite dans la fièvre de son bon mouvement, mais le cœur bien gros pourtant, et avec un si pénible effort, Jean Delhy la relisait pour la dixième fois, en proie à toutes les tortures du désir inassouvi et de l'amourpropre écorché vif, lorsque Mariette arriva.

Bien que la clef fût sur la porte, la jeune fille avait d'abord discrètement frappé, hélas! comme chez un étranger. Mais Jean, tout à son exaspération, n'avait rien

entendu. Elle parut donc soudain devant

lui, tout intimidée, et leva vers son ingrat

ami un regard peu-

■ '"" reox et fidèle de

chien battu.

La bonne Nelly ne s'était pas trompée. En un éclair de pensée, l'homme d'imagination compara les deux femmes, les deux amours. Comment avait-il pu renoncer à cette enfant sincère pour une fille vaniteuse et perverse? Il se fit horreur. Et puis Mariette survenait à propos ; elle était la consolation.

Jean courut vers elle, Tétreignit passionnément.

a Pardonne-moi I lui dit-il d'une voix tremblante. Pardonne-moi, ma Mariette toujours chérie!... Tu es la candeur, tu es la franchise, tu es le bonheur simple et le véritable amour I Et j'allais te trahir, l'abandonner, pour une menteuse, pour une misérable!... Mais c'est bien fini, je te le jure!... Et, comme désormais je ne veux plus rien avoir de caché pour toi, tiens, lis, ajouta-t-il en lui tendant la lettre, et vois pour quelle drôlesse j'ai été sur le point de te faire tant souffrir et de commettre une infamie et une lâcheté I »

Mariette, ivre et stupéfaite de bonheur, chancela, s'assit sur une chaise ; et, tandis que le poète, tombé à genoux, cachait son front rouge de honte dans la jupe de sa maîtresse, elle lut l'étrange lettre et le nom dont elle était signée Nelly Robin! »

Ainsi, c'était pour Nelly Robin que Jean avait voulu la quitter! C'était à Nelly

Robin qu'elle avait, le matin même, fait confidence de son infortune!...

Et, comprenant enfin le généreux mensonge et le sacrifice magnanime de sa rivale, Mariette fut touchée jusqu'au fond du cœur.

O R trente ans ont passé depuis lors, et les deux vieilles amies qui m'ont conté leur histoire, sur un banc de l'Esplanade des Invalides, par une tiède après-midi de l'avant-printemps, ne sont autres que Mariette et Nelly.

Toutes deux sorties du peuple et de la misère, elles y sont retournées sur leurs vieux jours, poussées par le mauvais sort.

La destinée poétique de Jean Delhy fut

un météore. Elle brilla pour disparaître aussitôt. Peu de temps après le succès de sa Nuit d'Étoiles et du livre de vers qui la suivit et donna au monde littéraire l'espoir qu'un grand poète était né, il tomba

malade, languit, ne travailla plus guère.

A peine dgé de vingt-cinq ans, il s'éteignit, miné par la phtisie, dans les bras de sa fidèle Mariette, à qui, égoïste jusqu'au bout, il ne léguait même pas son nom.

Avec les modiques ressources qu'il lui laissait, la pauvre fille loua un petit ma-

gasin, essaya de vivre de son métier. Mais elle n*était ni commerçante adroite ni très habile ouvrière; son établissement ne réussit pas, et elle fut trop heureuse, grâce à un peu d'argent qui lui restait encore, d'acheter un vieux fonds de cabinet de lecture, au Gros-Caillou, où elle végéta, en vendant aussi de la papeterie et des journaux. Ses sens étaient morts au chevet de Jean, dans les longues nuits de veille, et son cœur s'était fermé pour toujours sur le dernier soupir du poète. D'ailleurs, son charme féminin, tout de gentillesse et de fraîcheur, passa vite. Peu à peu, par le lent travail du chagrin, de la pauvreté, de la solitude, elle s'abandonna, devint assez rapidement une vieille femme à pèlerine et à bonnet de linge.

Nelly, au contraire, demeurée belle jusqu'à la quarantaine, continuait sa folle vie à Saint-Pétersbourg, lorsqu'elle fut frappée d'une attaque de paralysie. Sa décadence

fut prompte et terrible. Revenue à Paris presque impotente, elle y vécut quelque temps des épaves de son naufrage et du produit d'une représentation donnée à son bénéfice. Mais, n'ayant aucune prévoyance, elle connut vite la misère. Les anciens admirateurs étaient morts ou dispersés. Elle dut accepter, auprès de quelques-unes de ses camarades d'autrefois, plus heureuses ou plus sages, le rôle humiliant de l'amie déchue à qui l'on donne, par-ci par-là, un louis ou une vieille robe. Bientôt, hélas 1 ces honteuses aumônes lui firent défaut. Sa trop navrante détresse, ses infirmités, dégoûtaient. Alors, dans son désespoir même, la malheureuse femme puisa un peu de courage. Elle se souvint qu'après tout, étant jeune, elle avait porté des camisoles et souvent déjeuné d'une saucisse plate piquée dans la boîte du charcutier. Comme ancienne actrice, elle pouvait compter sur des secours, très mi-

nimes, mais réguliers, de l'administration des Beaux- Arts et de quelques sociétés charitables. Elle vendit ses dernières loques galantes, loua une mansarde dans un quartier perdu, près du Champ de Mars, et se résigna à vivre là comme une pauvresse, mais sans ignominie.

C'est ainsi qu'un jour, pour acheter son P<î tit Journal,

Nelly Robin, qui avait eu des pniiccs du sang à ses pieds, mais dont l'aspect, à pré-

sent, était à peu près celui d'une ancienne cardeuse de matelas, entra dans la boutique de Mariette, de la mère Mariette, comme on commençait à l'appeler dans le faubourg.

Elles ne s'étaient vues qu'une fois dans leur vie, mais à quelle heure inoubliable I Elles se considérèrent longtemps l'une et l'autre et, malgré leurs visages si cruellement ravagés, elles se reconnurent, enfin, au regard, qui ne change pas.

« Mais... vous êtes la maîtresse de Jean Delhy?...

— Vous êtes Nelly Robin I »

Et, la gorge serrée, suffoquant d'émotion, les deux femmes se rapprochèrent, se prirent les mains et s'embrassèrent en pleurant.

Elles se virent tous les jours, pour parler du passé. Mariette dit alors à Nelly combien elle lui avait toujours été re-

connaissante de l'avoir jadis épargnée ; et Nelly put avouer à Mariette que cet amour, sacrifié devant le malheur de sa rivale, avait été le seul de sa vie effrénée, au fond, si triste.

Ce leur fut, à toutes les deux, une douceur infinie, de parler du cher mort. Elles s'aimèrent dans son souvenir. Bientôt, elles se décidèrent à habiter ensemble, et la bonne Mariette soigna l'infirme de son mieux, fit contracter à l'ancienne courtisane, petit à petit, par la force de l'exemple, ses habitudes d'ordre et de décence.

Leurs deux misères, associées, dévinrent supportables. Comme les deux pauvres amies étaient propres et bien tenues, le jour où elles me firent leurs confidences I On les aurait prises pour deux mamans très respectables, je vous assure. Qu'il était affectueux, le geste de Mariette réchauffant dans ses mains la main presque inerte de la paralytique 1 Et comme ils

brillaient de gratitude en se tournant vers son amie, les yeux, encore admirables, de Nelly Robin, qui jadis avaient incendié de désirs des salles pleines de spectateurs !

« Vous ne pouvez pas vous faire une idée, monsieur, de son dévouement pour moi, me disait la vieille Nelly en terminant son récit. Mais c'est un trésor, cette Mariette... Et si ingénieuse, si économe!

Avec nos quatre sous réunis, vraiment, nous ne manquons de rien... Jamais une plainte, une impatience, quoique je sois toujours malade et bien incommode... La fille la plus tendre ne ferait pas davantage pour sa maman... Et pourquoi est-elle ainsi, je vous le demande? Parce que, une fois, il y a bien longtemps, je l'ai vue malheureuse et j'ai eu bon cœur... Ne dirait-on pas que, pour si peu, elle se croit mon obligée?... »

Mais l'autre vieille l'interrompit d'un regard, et je n'oublierai jamais l'accent

profond, l'accent passionné, qu'elle mit dans ces mots :

a Mais oui, je suis ton obligée, ton obligée pour toujours!... Tu m'as laissé, un jour, ce que tu pouvais me prendre, et ce que tu n'as jamais eu, hélas ! ma pauvre Nelly... Je ne l'oublierai jamais et je ne ferai jamais assez pour toi... Car, voyezvous, ajouta-t-elle en tournant vers moi son visage flétri, mais auquel son sourire rendait un charme fugitif, voyez-vous, un peu d'amour heureux pendant la jeunesse, c'est tout ce que nous avons de bon dans la vie, nous autres pauvres femmes. »

xAchevé d'imprimer le quatorze juin mil huit cent quatre-vingt-treize

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