mft.,5i et
46 RIVAUXi; d'esghine et de d^ostheme
gociations pour la paix sa mesintelligence avec Eschine et les d6put6s ses coUegues, il etait naturel qu'il cherchat a expliquer pourquoi il avait accepts de faire partie de Tambassade. 11 eut pu, ce semble, dire qu'il voulait les surveiller, absolument coinme Eschine,s'il fautl'en croire, se proposait de surveiller Philocrate pendant la premiere ambassade. Demosthene a mieux aime recourir aune explication qui lui fait plus d'honneur, mais quiparait suspecte.Il avait proniis,dit-il,auxprisonniers qu'il avait rachetesjderevenir avec les rancons,de sevouer toutentier a leur delivrance. II ajoute: « C'eut ete une choseaifreuse que de manquer a sa parole, que d'abandonner dans le malheur des concitoyens ; quant a error la-bas en simple particulier,apres avoir decline tout mandat, cela n'eut ete nibeaunisur* ». Mais ce langage memo renferme une espece de contradiction : comment Demosthene savait-il, lors de la premiere ambassade, qu'il reyiondrait comme depute, et s'il pensait revenir comme simple particolier, pourquoi lui parait-il alors si etrangeet si perilleux d'errer en Macedoine sans le titre d'ambassadeur ? En realite Demosthene partit de son plein gre pour cette deuxieme ambassade. C 'est plus tard que, pour mieux confondre ses coUegues, et pour perdre Eschine, ils'est avise de dire que des lors il les connaissait pour des traitres.
L'inculpation de trahison, pour cette ambassade, ne parait guere fondee. L'entrevue nocturne d'Eschine avec Philippe semble avoir ete imaginee par Demosthene, peut-etre sur des denonciations calomnieuses qu'il ne crut pas au moment meme, mais qui lui revinrent plus tard a I'esprit. Demosthene en effet a du varier dans son recit : l'entrevue est placee a Pheres par le discours de
1 Dem., Amb., 172.
RIVALITE D'ESCfflNE ET DE DEMOSTHENE 47
Demosthene, que nous possedons ; Eschiiie se defend a'avoir traverse le Lydias h Pella, pour se rendre aupres de Philippe. On dirait que Demosthene a corrig6 sa premiere version, comme si elle eut donne a Eschine trop de facilite pour la refuter*. II est etrange aussi, comme onTa faitremarquer*, que Demosthene n*ait pas oflfert de faire donner la question a Tesclave qu'il produisait en temoignage. Quant a cette autre entrevue d'unjouret d'une nuit entre Eschine et Philippe, la veille du depart, Demosthene s'offre comme seul temoin ; ce n'est peut- Stre pas assez ; il est vrai qu'il annonce Tintention d'interpeller ses coUegues ; il les mettra en demeure ou d'attester le fait ou de jurer qu'ils I'ignorent, Si cette entrevue a eu lieu, cefut sansdouteduconsentement des deputes; conferer avec Philippe, en presence de Demosthene, c'etait se conformer aux instructions, mais c'etait s'exposer a une opposition tres vive de Demosthene sur certains points ; charger Eschine des dernieres negociations, c'etait une irregularite, mais le seul moyen, a la disposition des deputes, pour arr^er avec Philippe la conduite qu'ils devaient tenir devant le peuple athenien. Toutefois il semble toujours etonnant que Demosthene, a son retour, n'ait pas denonce immediatement cette grave infraction aux devoirs de I'ambassade. Ne I'aurait-il connue que plus tard ? mais alors il aurait dti produire ses garants et ne pas se donner lui-meme et lui seul comme temoin.
* Silaleltre de Philippe aux Alheniens a ete ecrile par Eschine elle n'a puTetre qu'a Pheres au moment du depart, comme le reconnait Sch«efer (II. 251 ; 2«' edit. 206). On voit pourquoi Demosthene aura substitue Pheres a Pella. Schaefer tire du passage d'Eschine [Amb., 125) I'aveu qu'Eschine a eu souvent des entrevues avec Philippe ; mais c'est une erreur.
2 Weil,au§176.
48 HIVALITE D'esGIIINK ET DE DEMOSTHENE
De meme il est douteux qu'a cette date Demostheiie ait cru a la venalite d*Eschine, qiioi qu'il en dise. Les deputes recurent certainement des presents : c'etait Tusage dans la Gr^ce *. Entre villes, entre peuples, cet usage n'avait rien de dangereux ; un don fait au nom de Tfitat, ne peut acheter une conscience ; mais des presents faits par un roi, a titre d'hospitalite, deviennent aisementdes moyens de corruption: est-il possible de manquer de complaisance, dans les choses publiques, envers un prince qui est a la fois plein d'egards et genereux ? Demosthene, s'il faut Ten croire, avait refuse sa part de presents et invite Philippe a consacrer cet argent au rachat des captifs. G'etait la sans doute le parti le plus honorable, le plus siir, le plus fait pour plaire aux Atheniens. Jaloux de son independance, avide d*une saine popularite, habitue d'ailleurs a ne point confornier sa conduite a celle des autres, Demosthene peut en effet avoir decline les offresde Philippe; il ne s'ensuit pas qu il ait, sur le moment, condamne ses collegues pour avoir recu des presents ni qull ait cru a un partage entre eux de la part a lui destinee.
La conduite privee d'Eschine en Macedoine est aussi incriminee par Demosthene. Dansun festin, il aurait fait battre a coups de fouet une femme Olynthienne, une captive qui avait refuser de boire et de chanter. Demosthene n'avaitpointassisteacette scene, mais ilpretendaitFavoir connue des le lendemainpar Iatrocles,un des deputesjqui avait arrache la malheureuse k cet indigne traitement.
Nous savons que le recit de cette anecdote choqua les Atheniens, soit i»arce qu'ils la regarderent comme controuvee, soit parce qu'ils jugerent que Demosthene outre-
-^ Cf, Poland, De legatlonibus grcecornm publicis § 10, p. 113.
RiVAUTE d'eschine et de demosthene 49
passait les droits de Taccusateur. Selon toute probabilite, si Eschine a eu des torts. Demosthene les exagere; un premier indice a cet egard, est donne par Thistoire de Satyros, dont Demosthene oppose la conduite a celle d'Eschine. Satyros, un acteur aime de Philippe, invit(& par le prince a soUiciter une grace, avait demand^ laliberte de jeunes filles, prises a Olynthe, qui avaient pour pere un de ses botes et amis, ApoUodore de Pydna, meurtrier d'un frere de Philippe, mort lui m§me assassin6 ^ Or il parait bien, d'apres la reponse d'Eschine, que la premiere varsion de Demosthene etait beaucoup plus simple, moins dramatique, moins faite pour s'opposer trait pour trait ala pretendue conduite d'Eschine ; c'etaient des amis, occupes dans les vignobles du prince, que Satyros ayaitpris sous sa protection. Si Demosthene etait capable, apres coup, d'introduire de tels changements dans son recit, on pent croire qu'il ne se faisait point un scrur pule de charger le tableau desle premier jour. Aussi bien latrocles, qui est cite ici, ne Test pas comme temoin juridique : latrocles refusait done son temoignage a Demosthene; le refusait-il aussi, en sens contraire, a Eschine? c'est ce qu'on croit pouvoir inferer du silence d'Eschine a cet egard. Mais on voit bien que dans tout ceproces de Tambassade, les deputes, coUegues de Demosthene, s'abstiennent de prendre fait et cause, soit pour Demosthene, soit pour Eschine. C'est un duel entre les deux orateurs. Demosthene provoque vainement ses coUegues; ils restent neutres; on dirait qu'ils redoutent I'inimitie del'un ou de I'autre adversaire. Enfin, de quelque fagon que les choses se soient passees, la scene, sans qu'Eschine y ait joue un role actif, pouvait n'avoir
* Dem., Amb., 192.
RIVALIT^ d'eSGHINE ET DE DEMOSTHENE. 4
50 RIVALITE d'eSGHINE ET DE DEMOSTHENE
rien d'honorable pour les Grecs, si ce n'est pour latrocles; c'etait assez pour que latrocles crut devoir garder le silence dans une assemblee du peuple. De toute cette anecdote, le trait essentiel a retenir, c est que Demosthene n'assistait pas au festin : sans avoir rompu avec ses collegues, comme le prouvent ses rapports meme avec latrocles, il etait done tenu ou se tenait plus ou moins a Tecart. *
Apres le retour des deputes, quelle fut la conduite de Demosthene et celle d'Eschine?Ici les recits des deux orateurs se contredisent entierement. Demosthene pretend avoir accuse dans le conseil ses collegues presents, conjure le Senat de ne pas abandonner la Phocide et les Thermopyles alors serieusement menacees, de ne pas croirelespromesses de Philippe. Un projet de decretaurait ete arrete, projet qui ne contenait point I'eloge des deputes et ne les invitait pas au Prytanee, ce qui etait une injure pour toute Tambassade. Dans Tassemblee, Eschine loin de ref uter le rapport fait par Demosthene de vant le Conseil , se serait vante d'avoir detache Philippe de Talliance Thebaine; dans deux ou trois jours, on devait apprendre le siege de Thebes par Philippe, le retablissement de Thespies et de Platees, la restitution forcee du tresor d'ApoUon , nonpar les Phocidiens, mais par les Thebains ; enfin Eschine, dans un langage enigmatique, aurait fait esperer qu'Orope serait rendue a Athenes^. On lut ensuite une lettre de Philippe, excusant les retards des deputes , muette sur la Phocide et les Thebains. Demosthene, se levant a son tour, aurait proteste ne rien connaitre des faits exposes
1 Le tcxtc (Dem., Amb., 196} semble bien indiqucr que Demosthene etait invite comme les autres deputes, xXy)0£VT£C yap ouTot. . . (p^ovTO, dyo) b'o^y. ^TUopsijOrjv.
2 Dem., Am6., 18 suiv. 31 suiv. Cour., 34 suiv.
RIVALITE d'ESGHINE ET DE d£:MOSTH£NE 51
par Eschine. II avsiit repris le discours qu'il avait tenu devant le conseil ; mais Philocrate et Eschine, postes pres de lui, I'un ^ droite, Vautre a gaqche Favaient empecl^e de parler par levers interruptions et lenrs sarcasmes. J^e peuple ^vait donne raison a Eschine et a aes partisans. — S'il faut en croir^ Eschine, Demosthene ^\\ retour de cette ambass^i^e, la deiixieme (il specifie avec soin), vota Teloge et I'invitation au Prytanee pour les deputes, et cela ^pres V^ssemblee du peuple, qu il pretend?tit avoir eu la bouche fermee par Philocrate et Eschine ; dans cette ineme assemblee, invite par Eschine, qui venait de rappeler ses discours aupres de Philippe, a lui apporter I'appui de son temoignage, il s'etait leve et avait declare qu'Eschine avait parle la has, non conime a la tribune, rqais dix fois mieux. Eschine sur ce point, s'en rapporte au souvenir de ses juges. Enfin Eschine nie avoir fait les promesses que Demosthene lui prete; il a rapporte, dit-il, ses remontrances a Philippe au sujet de la Beotie: il n'a point dit que Philippe s'etait engage a abandonner Thebes. II a parle des craintes que Talliance d'Athenes et de Philippe inspirait a I'Eubee; il n'a point dit ni donne a entendre que VEubee serait remise aux Atheniens *.
Des affirmations aussi nettes et aussi opposees semblent deconcerter le jugement de I'histoire. Cependant quelques precieux indices ne doivent pas etre negliges. On remarquera d'abord que si I'interet d'Eschine est d'affirmer la participation de Demosthene a tons ses agisse. rnents, le systeme d' accusation imagine par Demosthene repose tout entier sur I'assertion contraire. D'un autre cote certains faits rapportes par Demosthene ne sont pas avec les affirmations d'Eschine, en contradiction av^ssi
' Esch., Amb., 118 suiv.
b2 RiVALiTE d'eschine et de demosthene
absolue qu'il le pretend. Pcir exemple, ce decret cite par Demosthene comme un temoignage du desaveu inflige par le senat a Eschine et v Tambassade, puisqu'il ne contient pas Teloge des deputes, niune invitation auPrytanee, est evidemment distinct du decret par lequel Eschine pretend avoir ete loue et invite au Prytanee ; le premier, d'apres Demosthene lui-mSme est anterieur a TassemhUe ou les deputes exposerent les resultats de leur ambassade ; celui dont parle Eschine est posterieur *. Enfin, si les eloges donn6s par Demosthene a Eschine dans I'assemblee sont en desaccoi-d avec le langage que Torateur pretend avoir tenu dans le senat a son retour, ils ne sont pas inconciliables avec Texpression d'un dissentiment politique et des craintes que lui inspirait alors Tambition de Philippe. II semble done bien que Demosthene acombattu Eschine et Philocrate,mais non toujours avec cette aprete et cette violence dont il se fait honneur dans le discours sur I'ambassade.
Cette assemblee du 16 Scirophorion (10 juillet 346) est des plus importantes dans Thistoire d'Athenes et aussi dans celle de la rivalite entre Eschine et Demosthene. Qu'EschineaitfaitdespromessesformellesaunomdePhilippe, ou qu'il ait simplementexprimeses esperances sur le denouement de la guerre dePhocide,il est certain quale
1 Dem.,i4m6.,31.— Esch., y4mfe.,121sv.Sch8efer,II,p.252n.5 (269 n. 1) voii a tort seion nous, une ambiguite dans le Langage d'Eschine ; I'orateur parle bien d'un decret de Demosthene et ne donne pas seulementa entendre quece decret a existe : toiStou; fypacj^ev iTuatVccat xal xoX^cat iid ScTttvov : mots que Scheefer ne cite pas et dont il parait faire abstraction. Enfin la contradiction relevee par SchaBfer n'cst pas une preuve de mensonge contre Eschine. Demosthene a pu protester en Macedoine contre le langage d'Eschine et en meme temps reconnaitre qu'Eschine avait parle avec force, avec eclat meme, pour ^'interet ou ce qu'il croyait etre llnteret d'Athenes. Eschine prend Teloge; il oublie la critique; c'est assez naturel.
RIVALTTE d'eSGHINE ET DE DEMOSTHEXE 53
peuple Tentendit avec plaisir et nevoulut entendre que lui. Les dispositions des Atheniens se laissent tres bien cpmprendre, et Demosthene lui-meme a soin d'excuser le peuple, tout en accusant Eschine et meme pour accroitre la responsabilite de ce dernier. D'abord le traite de paix et d'alliance venait d'etre signe ; marcher au secours de la Phocide, c'etait violer le traite ; ne point prendre part a I'expedition de Philippe, c'etait deja dans une certaine mesure s'ecarter des conventions, puisque les ennemis de Philippe devaient etre ceux d'Athenes, et que parmi les allies d'Athenes les Phocidiens n'avaientpas ete compris. D'un autre cote les Atheniens n'avaient aucune sympathie pour les Phocidiens; a leurs yeux, ils etaient coupables d'impiete; ce n'etait pas la un simple grief: a secourir des sacrileges, on risquait toujours d'encourir la reprobation du ciel ; de hautes considerations politiques pouvaient seules faire accepter par un peuple aussi religieux que les Atheniens et meme les autres Hellenes, une demi complicite dans une affaire de ce genre. Les Phocidiens le savaient bien; aussi montrerent-ils une grande defiance a I'egard de tons les peuples qui leur offraient des secours, a Tegard'des Lacedemoniens, a regard meme des Atheniens ; ils ne comptaient que sur eux-raemes. Apr^s avoir obtenu I'envoi d'un general athenien, Proxenos, de cinquante triremes et d'une armee composee de citoyens, sous la condition de livrer un certain nombre de places, non seulement ils ne livrerent pas ces places, mais ils jeterent en prison les negociateurs. A Toccasion d'unef^te religieuse, celle des Grands Mysteres, les Atheniens avaient offert aux Phocidiens un sauf-conduit ; non seulement ils Tavaient repousse, mais ils avaient charge de fers les deputes d'Athenes *,
* Esch., Amh., 131-4.
54 RlVALITfi D'ESCHINE ET DE DlilMOSTHfeNE
Si done les Atheniens s'int6ressaient au sort des Phocidietis, c'etait moins par sympr.tliie pour eux que par haine contre les Thebains et que par sentiment des dangers qu'ils couraient eux-memes en les abandonnant.
Les Thebains en effet etaient, k ce momentjpour la majorite des Atheniens, les veri tables ennemis : dans son aveuglement, Athenescroyait que Philippe avaitle meme interStqu'ellegiabaisser Torgueil de Thebes. Entre Thebes, son ancienne alliee,et Athenes,son allieede daterecente, il ne semblait pas i\ Athenes que Philippe put hesiter. A unpeuple ainsi dispose, Eschine convaincu d'avoir gagne Philippe k sa politique, confisint dans le traits sigh6 avec lui, toiites choses assez naturelles de la part d'un esprit ligger et vaniteux, venait dire : Philippe ne pent se declarer aiijourd'hui; il doit se menager les Thessalietis et lies Thiebains qui font partie de Texpedition : stir les lietix meiiies et lorsqiie les Atheiilens Tauront rejoint conformement au traite d'alliance et aux lettres par lesqtielles Philippe les convoque, il s6 retoiirnera cotitre les Thebains; biidunioins, entre l6s Thebaihs etlelirs ennemis les Phdcidiehs j il joiiel-a le r61e d'un arbitrd ^quitable^ piut6t favbl-ablB a ceux-ci qu'4 ceux-la. O'etjiit litt^ illusiotl, rti&,is a pen pres generale k ce moment, partagee ft la fois pat" les Atheniens et les principaux hommes d'etat, ft I'exce^tioll de Demosthene et de quelques-iins*. Demosthfehe ell effet, si on Fen croit et tout porte ft le croire^ rgsista ft cet entraiiiement du peuple ath6nien. IlreprS-
1 Voli^ sur I'etat de ropinloii feh Gi-gcei a ce ihoment^ Ife discdtirs d'isocrnte k PhUippe. PhUippe y est regarde comme un homme superieiir, coiriiiie nhPhilhelterie (§ 50) capable de recdiicilier les Gfecs elltte eUx et dfe les faieiifer a la cbnqiiCte dte FASie. Isdfcrate pensait certainement que des hommes comme Demosthene paralysaient les bonnes intentions de Philippe et cliangeaient un allie en ennemi. (§31)
RIVALITE D'fiSCHINE ET DE D^MOSTHENE 55
senta, noQ pas sans doute comme il le dit, qu'Eschine s'etait concerte avec Philippe pour tromper le peuple, mais que Fassemblee n'avait point a tenir compte de vagues esperances, que Philippe ne s'etait engage a rien dans ses declarations pendant Tambassade ni par ses leltres, que le salut d'Athenes etait intimement lie a celui de la Phocide, et que la Phocide courait en ce moment les plus grands perils.
Quelles etaient les contre-propositions de Demosthene ? Elles etaient exposees dansce decret qui avail ete prepare par le Senat avant Tassemblee et apres le rapport de Demosthene lui-meme. Demosthene, dans leprocesde I'ambassade, fit lire ce decret qui aujourd'hui n'existe plus. Nous pouvons seulement conjecturer, d'apresle discours sur I'ambassade*, queTorateur y proposait des mesures pour la defense des Thermopyles et le salut de la Phocide; ce qui etait une atteinte grave au traite, ce qui equiValait a declarer la rupture de la paix. Ce decret he fut memo pas lu dans Tassemblee du 16 Scirophorion. Charge de le defendre, Demosthene ou en vit Tinutilite ou en fut empeche, comme il le dit, par la violence de ses adversaires 2; cette violence meme, il semble I'exagerer : car il eut tout au moins le temps de protester et assez longuement : « Comme voiis ne vouliez pas m'entendre, je me bornai a declarer (au nom de Zeus et des dieux, rappelez vos souvenirs) que je ne savais rien de tout cela, que je degageais ma responsabilite ; j'ajoutais : je ne m'attends meme pas a voir les choses tourner ainsi: Ges derniers mots vous ayant blesses: eh bien, x\the-^ niens, dis-je, si les faits leur donnent raison, c'est eux
1 Dem., Am6., § 18
2 Dem., Amb., § 45 ct suiv.
56 RIVALITE D ESGHINE ET DE DEMOSTllEXE
que vous louerez, que vous honorerez, que vous couronnerez, et non moi : si vous avez quelque deception, reservez aussi pour eux votre colere. Pour moi, je separe ma cause de la leur. — Soit, reprit Eschine, mais, ce faisant, garde-toi de revendiquer le merite de Tevenement. — C'est entendu, dis-je ; ce serait une injustice. » On le voit, ces paroles ne sont point Fexpression d'une haine violente. telle que pourrait Tinspirer a un orateur patriote la conviction d'avoir aflfaire a des traitres, mais bien d'un dissentiment politique, d'ailleurs profond et justifie par les motifs les plus honorables et les plus serieux. Philocratese levaalors. « Atheniens, dit-il, 11 n'est pas etonnant que Demosthene et moi nous ne soyons pas dumeme avis: ilboitdeTeau et moi duvin*. » « Cette impertinence, qui fit rire Tassemblee, montre bien quelle etait alors la situation des esprits : Demosthene etait regarde comme un pessimiste par temperament ; on vit dans sa defiance Feffet ordinaire de son humeur contradictoire et de ses habitudes s6veres. Si Demosthene avait accuse ses coUegues de trahison, s'il a.vait porte a la tribune le decret dans lequel il pretend avoir bl^me la conduite d'Eschine, ni ce dialogue entre ses collegues et lui n'aurait pu avoir lieu, ni Philocrate n'aurait plaisante sur I'opposition de Demosthene, ni Tassemblee n'aurait pris la chose en riant. II y a done la, de la part de Demosthene, exageration, et confusion des temps ; il s'attribue le langage qu'il aurait tenu, Tattitude qu'il aurait eue s'il avait ete sous Tempire des memos sentiments que trois ans plus tard.
Le decret, redige par Philocrate, fut done vote par Tassemblee. Nous ne connaissons pasle texte exact de ce
* Dem., Arnh., 45-46.
RiVAXJTE d'eschine et de dkmosthene 57
decret ; nous connaissons seulement, et parDemosthene, quelques-unes de ses clauses. Philippe y etait loue de ce qu'il se declarait pret a satisfaire les Atheniens en tout ce qui etait juste*. L'alliance et la paix, conclues avec Philippe seul, devaient lier Athenes avec les descendants de Philippe ; c'etait avec la Macedoine pliis encore qu'avec son roi qu'on prenait des engagements. Enfin une derniere clause, inseree sur le moment a la faveur de Fenthousiasme populaire, etait ainsi concue : « Si les Phocidiens ne font pas le necessaire et ne remettent pas le temple aux Amphictyons, le peuple ath^nien viendra au secours des Amphictyons centre ceux qui mettraient obstacle a ce resultat^ ».
Les deux premieres clauses que nous avons citees n'etaient qu'une ratification de la paix. Demosthene cherchearendre odieuxles eloges decernes a Philippe comme I'engagement pris par Athenes pour les generations futures ; mais ces eloges pouvaient etre destines, dans la pensee de Philocrate, a lier Philippe autant qu'il etait possible ; quant a ces engagements au nom de Tavenir, on sait ce qu'ils valent en politique ; ils durent autant et pas plus que la communaute d'interets entre les parties contractantes; ils n'ont jamais ete un empechement; ce sont paroles flatteuses, ay ant meme objet que les eloges qui formaient le preambule du decret. II est tres pen probable que Demosthene se soit oppose a une redaction de ce genre, malgre I'indignation qu'elle lui inspire au moment du proces. La derniere clause etait beaucoup plus grave; elle iivrait enrealite les Phocidiens aux Thessahens et aux Thebains, puisque ces peuples etaient les seuls Amphictyons presents sur les lieux. II est vrai
* Dem., Amb., 48.
^ Dem., Amb., 49.
58 RIVALIT6 d'esghine et de demosthene
que cette clause etait une consequence necessaire du traits de paix et de Talliance conclue avec Philippe : marcher au secours des Phocidiens c'eut ete renouveler la guerre. Un moyen s'offrait d'atteuuer tout au moins la gravite de cette clause ; c'etait Tenvoi d'une armee atheniehne, en reponse a la convocation de Philippe; les Atheniens presents auraient lutte d'intluence avec les Thessaliens et les Thebaihs aupres du roi de Macedoine ; il n'est pas sur qu'ils I'eussent emporte, mais ils etaient certains d'etre vaincus en s'abstenant Le parti de Tintervention rencontra une Vive opposition, non de la part de Demosthene, semble-t-il (Eschine aurait rappele les discours de son rival a ce sujet), mais de la part des adversaires habituels de Philippe*; ils firent valoir cette consideration que les soldats envoyespar Athenes deviendraient entre les mains de Philippe de veritables otages. Demosthene reproche a Eschine et a Philocrate de n'avoir rien fait pour triompher de cette opposition; maiss'ils rd,vaient combattue, n'eiit-ii pas ditqu'ils avaient I'intention de livrer h Philippe les soldats d' Athenes ?
II accuse aussi Eschine et Philocrate de n'avoir point fait envoyera Philoxenos, le general present surleslieux, I'ordre d'aller au secours des Phocidiens ; mais le decrot du peuple concluant a n'expedier aucune armee excluait evidemment Taction de Philoxenos. En realite les partisans de la paix et de I'alliance durent etre fort embarras-
* Scha^fer, 11, 260 n. 3 (276 n. 4) veut que ropposition soil venue d'Hegtesippc. Cela peut eti-e , mais on nc pent se fonder, pour le prouver, sur la phra«e citee par Scliajfcr. Demosthene dU que dans son rapport a I'asscmblee Eschine n'a point parte de I'opposition d'llegesiJDpe ; ce rapport est antericur a I'assemblee du se posa la question de savoir si Ton enverrait une armee en Phocide, et par consequent il est question la d'un autre acte de la vie politique d'Hegesippe.
RiVALiT^ d'esghine et de demosthene 59
ses; conseiller Tabstention, c'etait faire preuve d'une grande conliance a I'egard de Philippe ; conseiller leeontraire, c'etait risquer d'avoir un role a jouer, rdlepeu honorable, dans la perte de la Phocide. En s'abstenant ils firentla meme faute comme chefs de parti, qu'Athenes elle-meme, en tant que liee par un traite qui reclamait son intervention.
LA TROISIEME AMBASS.VDE. — PROCES POLITIQUBS DE TIMARQUE ET DE PHtLOCRATE, COMAE PRELUDES AU PROCES DE i/aMOASSADE.
La Iroisieme ambassade. — Demostliene se recuse. — Roine de la Pbocide. — La politique d'Eschine. — Le banquet de Philippe. — Amliassades Thessalienne et Macedonienne a Athenes
— Discours de Demostliene sur la paix. — La reddition des comptes. — Timarque accuse Eschine. — Eschine intente un proces a Timarque. — Langage d'Escliine contre Demostliene.
— Les promesses de Philippe a cette date. — Condamnation de Tin^arque. — La 2\ Phtlippique. — Le proces de philocrate : sommations de Demostliene a Eschine et aux autres deputes.
— L'affaire d'Antiphon.
Dans Fassemblee du 16 Scirophorion, une troisieme ambassade aupres de Philippe et des Amphictyoiis avait ete decidee, sans doute pour porter a Philippe la ratification de la paix et pour qu'Athenes fiit representee au milieu des graves evenements qui se preparaieut. L'assemblee elut comme deputes presque tons ceux qui avaient fait partie de la deuxieme ambassade entre autres Eschine et Demosthene : preuve certaine, a defaut d'autres, que Demosthene n'avait pas encore souleve contre ses collegues la terrible accusation de trahison et de venalite ; preuve certaine que le dissentiment entre ceshommes politiques n'allaitpas, aux yeuxde Tassemblee du moins, jusqu'a leur rendre impossible une action commune. Demosthene sur ce dernier point (c'etait son droit et c'etait chose naturelle apres le conflit qui s'etaiteleve entre hiietsescollegues)n'enjugeapasainsi. II protesta sans tarder contre son election et comine quelques-uns faisaient du bruit, le sommaient d'accepter, il declara qu'il ne partirait point. L'asseniblee, comme on
t)4 RIVALITE d'ESGHINE ET DE i>EMOSTHENE
le voit, lie coniprenait pas la resolution subite de Demosth6ne; elle n'y voyait q'line suggestion de Tamourpropre, non une rupture sans retour avec Eschiue et Philocrate; elle insistajpeut-etre pour faire oublier a Demosthene son echec dans la deliberation : elle n'aurait pule faire, m^me en n'etant pas de Tavis de Demosthene surle compte d'Eschine et de Philocrate, si Demosthene avait dit des lors qu'Eschine et Philocrate etaient vendus aPhilippe et que les lettres de ce dernier etaient unpiege, concerte contre ses collegues et le roi de Macedoine.
An moment de partir, Eschine, pour cause de maladie, se fit remplacer par son frere. Naturellement, aux yeux de Demosthene, lamaladie n'est qu'un pretexte : Eschine etait reste a Athenes avec 1 'assentiment de Tambassade pour empecher Demosthene d'eclairer le peuple sur ses veritables interets. II est certain que les ambassadeurs laissaient un adversaire puissant derriere eux, et c'etait meme peut-etre pour les combattre plus a loisir et plus efficacement que Demosthene avait refuse le mandat de depute. On pent done admettre en la corrigeant la supposition deDSmosthene. Eschine s'etait dit malade pour etre pret a se defendre soi et ses collegues, pour prevenir un revirement dangereux de la faveur populaire.
Cependant les evenements seprecipitaient. L'assemblee oil les deputes avaient ete elus, avait eu lieu le 16 Scirophorion, ils partirent vers le 21. * lis apprirent en route, k Ghalcis, que Phalaecos, le chef des Phocidiens, avait capitule le 22, que Philippe avait passe les Thermopyles et remis toutes choses entre les mains des Thebains. ^La situation politique et militaire etait tout y fait changee. Les esperances que les deputes avaient
» Schaefer, II, 262 n. 2. (278, n. 3j 2 Dem., Amh., 59 sv.
RIVALITE d'eSCHINE ET DE DEMOSTHENE 65
congues et qu'ils avaient fait partager au peuple etaient pleinement deques ; ils se haterent derevenir autant pour annonceria nouvelle que pour recevoir d'autres instructions ; ce retour est une preuve qu'ils ne redoutaient pas une accusation de trahison, car il eut ete plus sur pour eux, dans ce cas, de rejoindre Philippe que de rentrer a Athenes. Dercylos fit done un rapport le 27 du mois, dans une assemblee tenue au Piree. Or telle etait la conflance du peuple en ses deputes, qu'ilchoisitles memes hommes pour les representer aupres de Philippe et du conseil des Amphictyons, et sans doute pour defendre encore, s'il etait possible, la cause des malheureux Phocidiens. Eschine lui-meme fut elu de nouveau ; il assistaiti Tassemblee ; il etait valide ; il ne crut pas devoir mentir^ dit-il, ce qui peut-etre lui eut ete difficile; il accepta doncle mandat. On ne saurait dire que ce soit la un vote inspire par le desir de mettre Eschine eri demeure de realiser sa promesse et d'user de son influence aupres de Philippe ; quelque leger que Ton suppose le peuple athenien, il n'aurait pas confie une telle mission, meme pour voir si elle ne tournerait pas a la confusion de son mandataire, a un homme suspect de venalite et de trahison. Demosthene fut-il aussi invite a partir? On a cru pouvoir le conjecturer d'un rapprochement entre deux passages, Tun d'Eschine et I'autre de Demosthene*. En tout cas, 11 se serait recuse comme la premiere fois.
* Esch., Amb., 95 et Dem., Amb., 172. Voir Schaeferll, 263, n. 2. 1^80, n. 1). Les mots d'Eschine to5; i^ ^^xA<; alpeOdvia^ airavias nedoivent peut-etre pas se prendre a la lettre ; ils peuvent signiiicr : « tous ceux qui ayant ete choisis avaient accepte le mandat ». Quant a la phrase de Demosthene iM t^v TpCiYjv 7rp£0'6£{av
^k (J^£ ■^BipOTOVriGdDfTi})^ 6(jlG3v olg £$w(jL0C7a|jLr]V, elle peut etre une aUusion a I'insistance du peuple, lors de I'assemblee du 16 Scirophorion. Demosthene dit en effet qu'il refusa une premiere fois et persista dans son refus malgre le mecontentement du peuple [AnU)., 122).
RIVALIT6 d'eSOHINE ET DE DEMOSTHENE 5
66 RiVALiTfi d'eschine et de d6mosthene
Aupres de qui Eschine etait-il accredits dans cette troisieme ambassade? evidemment aupres de Philippe, en vertu du premier decret, celui de Philocrate, mais aussi aupres des Amphictyons, en vertu de lanouvelle election et sans doute d'un deuxifeme decret *. Quelles etaient ses instructions ? nous ne savons au juste, cette troisieme ambassade n'ayant pas ete Tobjet d'un proces comme la seconde. Mais on pent croire que les deputes avaient roQU les pouvoirs les plus larges; ils devaientsans doute penetrer les intentions de Philippe, veiller au maintien des conditions de la paix conclue avec le roi, representer Athenes parmi les Amphictyons, I'humanite et la pitie athenienne dans des deliberations conduites par les ennemis irrites et implacables des Phocidiens. Le choix d'Eschine pouvait etre bon a certains egards; il se vantait d'avoir I'oreille de Philippe ; il avait un remarquable talent de parole ; il etait plus souple et plus sociable mSme que Demosthene ; mais outre sa legerete et sa credulite habituelles, Eschine en cette circonstance etait aveugle par le fanatisme religieux. Demosthene ne parait pas s'Stre oppose a I'election ; sans doute il desespera de Temporter sur la popularite d'Eschine.
Eschine ne semble pas avoir repondu dans cette ambassade a Tattente des Atheniens . II n'empecha pas les Amphictyons de prendre centre les Phocidiens de veritables mesures d'extermination ; lui, Tennemi des Thebains, il n'empechapas les Thebains de detruire les villes de Beotie, Orchomene, Coron^e, qui avaient tenu pour les Phocidiens et de confirmer la suprematie de Thebes sur toutela contree; il n'empecha pas les Thessaliens de se substituer aux Phocidiens dans I'administration du tresor
* Cf. Schaefer, II, 258 n. 4 (275, 1).
RIVALITE d'ESGHINE ET DE DEMOSTHENE 67
du temple ; enfin il laissa Philippe s'arroger ou se faire delivrer par les Aniphictyons le privilege de consulter I'oracle en premier lieu, homieur qui depuis le temps de Pericles appartenait aux Atheniens. Aurait-il pu s'opposer avec eflicacite a toutes ces mesures? G'est fort douteux ; mais il est tres douteux aussi qu'il I'ait essaye. Eschine admirait Philippe; le dernier traite ne lui donnait pas le droit d'intervenir, au nom d'Athenes, entre les Aniphictyons et les Phocidiens; lesThessaliens et les Thebains, hostiles aux Atheniens, n'auraient pas laisse echapper I'occasion de depouiller Athenes de lapromanteia ; Teternelle question se posait alors : pour un si mince avantage, fallait-il risquer de dechalner la guerre entre Philippe et Athenes? Eschine parait avoir pris la parole une seule fois. Les (Eteens voulaient qu'on precipitat dans un precipice tousles Phocidiens en»ige de porter les armes; Eschine se presenta devant la diete, montra qu'il etaitinjusted'avoir accorde une amnistie a Phahtcos et de faire mourir des innocents. Une telle raison, ce semble, aurait pu etre invoquee plus souvent etpour le salut general de la Phocide. Elle triompha dans la circonstance, sans doute grace a I'appui de Philippe. En tout cas I'attitude d'Eschine est d'autant plus meritoire qu'il avait par lui-meme moins de sympathie pour des sacrileges.
Dans toutes lesautres affaires, Philippe joua d'ailleurs son role habituel ; il feignit d'etre contraint par ses allies ; il montra les Thebains et les Thessaliens prets a se declarer contre lui s'il ne cedait a leurs exigences ; il se plaignit d'avoir ete abandonne par Athenes qui, n'ayant pas pris part a la lutte, ne pouvait raisonnablement elever aucune pretention apres la victoire, ni lui venir en aide. Eschine sans doute, suivant son habitude, accepta ces
{jS rivalite d'esghine et de demosthene
prelextes et fut la dupe du prince, comine il Tavait toujours ete, avec tout son parti .
Philippe reunit dans un grand repas les principaux personnages qui se trouvaient autour de lui, sans doute les chefs de I'armee et les representants des differents peuples Amphictyoniques qui s'etaient allies a lui. Les deputes d'Athenes accepterent I'invitation : il eiit ete difficile, ce semble, de faire autrement, sans donner a Philippe de nouveaux griefs contre Athenes et ses deputes. Mais Demosthene Taccuse encore de s'etre associe aux chants de fetes et aux prieres, de s'etre couronne, d'avoir entonne le Paean avec Philippe, d'avoir bu a la sante du roi. II a des temoins. ce sont les collegues d'Eschine et autres assistants; il faut croire que ces teraoins attestaient surtout la presence d'Eschine au banquet et non la part inconvenante qu'il aurait prise aux rejouissances des ennemis ; d'un autre cote, outre que les collegues d'Eschine paraissent I'avoir toujours soutenu, ou du moins avoir toujours refuse leur teinoignage a I'accusation, Eschine dit que Demosthene n'apu sur ce point produire aucun temoin. II n'a pas chante, comme celui qui prelude dans un choeur ; autrement deux cents personnes Tauraiententendu. S'il a chante avec les autres, il a fait ceuvre pie, puisqu'on celebrait Apollon, mais personne n'a pu I'entendre. On a trouve cette reponse impudente ; mais il est evident qu'Eschine n'aurait pas tenu ce langage, s'il avait ete de nature a froisser les susceptibilites atheniennes. II etait admis, on peut le croire, que louer un dieu dans un chceur, quelle que fut la circonstance, ne pouvait jamais etre un crime.
Cependant la nouvelle de la mine des Phocidiens avait jete I'alarme dans Athenes ; on redoutait une invasion de I'Attique et on prit toutes les mesures usitees en pareil
RIVALITE d'eSGHINE ET DE DEMOSTHENE 69
cas. Demosthene les appuya sans doute, bien qu'elles n'eussent pas ete proposees par lui mais par un certain Callisthene. Athenes recevait en meme temps les fugitifs at le parti de la guerre s'agitait ; c'est alors que Philippe ecrivit une lettre dans laquelle sans doute il cherchait a se justifier en alleguant la contrainte qu'il avait subie^ et en meme temps protestait de son desir de conserver la paix*. Demosthene oublie de parler de son r61e; comme il en eut certainement un, on pent penser que pas plus dans cette circonstance que dans les autres il ne conseilla la reprise immediate des hostilites.
Gependant I'amour propre des Atheniens allait etre soumis a une nouvelle epreuve. Une ambassade composee de Thessaliens et d'envoyes de Philippe, vint demander qu' Athenes reconnut I'acces de Philippe dans la confederation amphictyonique et se plaindre de Tasile accorde aux Phocidiens fugitifs. Demosthene reproche aEschine, non seulement de n'avoir pas combattu les pretentions de Philippe, contre lequel il devait avoir les plus grands griefs personnels et politiques, mais encore d'avoir seul detous les Atheniens plaide la cause du roi^. Que conseillait done Demosthene, en la meme circonstance? he discours. sur la Paioc est la pour repondre. Demosthene conjure les Atheniens de ne pas comproinettre la paix, de ne pas attirer sur Athenes par une vaine chicane, par le refus d'un vain honneur, une guerre
* Lalelire conservee dans le discours pour Ct€siphon% 39 iCesi pas ainsi con^ue ; mais eUe ne peul guere etre aulhentique. La maniere donl Demosthene la juge montre bien que Philippe enumerait avee complaisance ses victoires et reconnaissait qu'elles avaient afflige Athenes. C'est precisement eet aveu que Demosthene regarde comme impertinent et destine a rassurer beaucoup plus les allies de Philippe que les Atheniens.
2 Am6., 112 ct 113
70 RiVALiTfi d'eschixe et de d6mosthene
amphictyonique. Pour reprendre les hostilites contre Philippe, Athfines doit attendre b moment ou Philippe ne sera pas dans le voisinage de I'Attique, ou les Thessaliens et les Thebains ne seront pas en armes avec lui et autour de lui. Demosthene donnait done alors aux Atheniens le meme conseil qu'Eschine. II n'avait done guere qu'un droit, celui de reprocher a Eschine son attitude en cette occasion; d'ailleurs il senible bien qu'Eschine heurta assez violemment le sentiment public ; il aurait m^me laisse ecliapper en se retirant ces paroles imprudentes: « Parmi tant de criards, bien peu le cas echeant, voudraient combattre. » Rien ne montre mieux que ce langage le fondement de la politique d'Eschine ; il connaissait I'indolence de ses concitoyens ; il Favait que les resolutions viriles n'etaient pas chez eux de longue duree. Demostht^ne, dans ce discours stir la Paix^ est autrement habile; il approuve les Atheniens; il ne leur demande que Tajournement de leurs pretentions. Aussi bien il ne conclut guere; il veut seulement que Ton fasse a Philippe une reponse sage, digne de la ville et de nature a eviter la guerre. *
Dans ce meme discours Demosthene, comme s'il craignait d'etre confondu avec le parti de la paix et comme s'il preparait deja son accusation contre Eschine, se separe nettement de ses anciens coUegues ; il rappelle qu'il n'a point partage leurs illusions, qu'il a cherche a detrom-
1 On a pense (Schapfer, Weil) que cette reponse a la deputation etait un acquiescement sur le point dc fait, une reserve sur le point de droit. Nous pensons qu'unc telle reponse n'eut guere satisfait Philippe. En realite la deputation demandait deux choses, la reconnaissance de Philippe comme Amphictyon et le refus d'asile aux Phocidiens. Demosthene songeait sans doute a ceder sur le premier point, puis a s'appuyer sur Philippe lui-memc. apres cette concession, pour etre inflexible sur le second ; ainsi « on paraitrait a tons avoir raison et dire des choses justes » (§ 24).
RIVAUTE D'eSGHTNE ET DE DEMOSTHIiNE 71
per les Atheniens ; il ne dit pas encore, comme plus tard, qu'il a ete interrompu par leurs clameurs. Aujourd'hui encore il ne croit pas, comme le dit Eschine, que si Philippe a livre Orchomene et Goronee aux Thebains, c'est qu'il y a ete force. Sans inculper directement la venalite d'Eschine, il laisse entendre qu'a cet egard il y a une grande difference entre lui, Demosthene, et les autres hommes d'etat; il est integre ; c'est pour ce motif qu'il voit plus juste et qu'il prevoit avec certitude ; les autres ont le jugement fausse par la cupidite. II va plus loin : malgre son role dans les negociations pour la paix, il reconnait que cette paix n'est ni avantageuse ni honorable pour Athenes. Est-ce une concession oratoire? estce un prelude au proces de I'ambassade ? L'un et Tautre sans doute, et de plus I'expression d'un sentiment sincere. Demosthene n'avait pu conseiller la paix que sous I'empire de la necesssite, et avec la ferme intention de reprendre les hostiliteSjSilescirconstances devenaientplus favorables, C'est surtoutla ce qui le distingue d'Eschine: Eschine, comme les Atheniens, veutla paixpresquea tout prix; Demosthene la subit.
Dans ce discours sur la Paix, Demosthene est menacant;il n'attaque pas encore Eschine tout seul ni parson nom; il semble meme vouloir *, moins par menagement pour Eschine que par politique et prudence, garder certaine mesure. La verification des comptes offrit a Demosthene une autre occasion de prendre Eschine a paf tie ; il iisa lout d'abord de la m6me reserve ; les logistes ou veriflcateurs hesitaient, parait-il, aintervenir; ils avaient demande des comptes aux ambassadeurs au retour de la premiere ambassade : fallait-il leur en demander au retour de la seconde, alorsqu'ils etaient alles seulement re-
72 RIVALITK d'ESCHINE ET DE DEMOSTHENE
cueillir les serments de Philippe? Demosthene provoqua lui-meme la verification de ses couiptes ^. 11 devait arriver de deux choses Tune : ou Eschine se soumettrait a la meme epreuve et Demosthene pourraitjeter les fondements d'un proces contre ses coUegues; ou Eschine contesterait la competence des logistes et par la meme il accrediterait les soupcons sur sa trahison et sa venalite. Eschine crut echapper au coup qui lemenacaiten prenant pour ainsi dire le parti de Demosthene contre Demosthene lui-meme et les logistes; il se presenta devant cette cour suivi d'une foule de temoins qui attesterent avec lui que Demosthene avait deja rendu ses comptes. Pourquoi ces temoins,dit-on^puisqu'il suffisaitde consuiter les archives des logistes? mais il sernble bien qu'a Athenes le temoignage par temoins, sans ecarter le temoignage par documents, etait regarde comme plus solennel et plus imposant; d'ailleurs Eschine voulait avoir des temoins de sa demarche ; si les logistes etaient tentes d' abuser de leur pouvoir, ils reflechiraient que les depositions contre eux ne manqueraient pas. Les logistes ne se laisserent pas emouvoir par cet appareil; ils retinrent Taffaire et suivant Tusage pendant I'enquete^. ils firent crier par le heraut la question : qui veut accuser ? C'est alors sans doute que se presenta comme accusateur un citoyen du nom de Timarque *. G'etait ce
1 Amb., 211
2 cf. Weil, Dem., Amb., 211.
3 cf. Meyer u. Schoemann, Der attische Process (edit. Lipisus, 1. 267, note 174).
* Cette question indique, selon nous, que Texpression si controversee, OTraxoOetv (Dem., Amb., 257 /jiCiJLCoasv OiraxoOaavidt Ttv ' aOxoO xaTT^yopov) signilie repondre a une invitation. Si Demosthene se sert de cette expression au § 127 c'est pour justifier Timocrate qui en se presentant a I'invitation du lieraut, ne faisait qu'obeir aux lois de sa patrie. Nous nous etonnons que M. Weil ait cru devoir changer le texte.
que Ton appelait se rendre aux comptes *. Des lors il y avait proces ; et ce proces etait porte devant un tribunal de 501 juges preside par les logistes. La meme question sans doute avait ete posee par les logistes au sujet de Demosthene et des autres ambassadeurs ; mais aucun accusateur ne se presentant, la cour des 501 juges n'avait ete reunie que pour leurdonner decharge-. Gela n'empechera pas Demosthene, il est vrai, de dire plusieurs fois qu'il est toujourscomptable, etcela malgre laloi qu'il rappelle dans la Leptinienne^ et aux termes de laquelleil ne pouvait y avoir deux fois ni action ni reddition de comptes pour le meme fonctionnaire a Toccasion de la meme affaire; mais Demosthene, selon toute probabilite, veut dire qu'il est toujours pret a comparaitre devant le peuple et a se justifier; car si la decharge donnee par les logistes le mettait a I'abri d'une accusation speciale en reddition des comptes, elle ne le garantissait peut-etre pas contre une action criminelle * dans laquelle il auraiteu a repondre de toussesactes^.
Entre la troisieme ambassade et cette accusation de Tiraarque quel temps s'etait-il ecoule?G'estce que nous ne saurions dire. II parait bien que dans la plupart des cas les verificateurs avaient un delai de trente jours ou meme de60^ apres I'expiration de la fonction pour examiner
* L'expression complete est donnee, ce semble, par Anliphon, sur un choreute (43): oOx -^XGe xaTrjyop/^awv zic, tcl^ eOJuvac Puis on a dit; dX9£Tv dTul TacsOSOvac (Dem., Amb,, 2;cf.223).
^ Meyer u. Scha?mann, Der attische Process, p. 267
^ Sur ce point voir Weil,preface du proces de I'Ambass., p. 233-4« 6 Schaefer (U, 315, 2«edit., 336) et Sehocmann (£)era«. Pr., edit. J. Lipsius, I, 264) ne parlent que de 30 jours ; mais Antiphon dit expressement (sur un choreute, 43) que Philocrate aurait pu ac • cuser I'archonte-roi pendant les 3) jours d'Hecatombffion et les 30 jours de Metagitnion.
74 RIVALITE D'ESGHINB ET DE D^OSTH^NE
les comptes; mais il peut se faireaussi que les circonstances politiques aient amen6 rajournement de Fenqu^te. En tout cas Taccusation semble dater de Tannee 346, sans qu'on puisse determiner si elle est anterieure ou posterieure au discours sur la Paix *.
Est-ce Demosthene qui decida Timarque k se mettre en avant dans cette affaire? Gela est possible ; Timarque avait ete de tout temps partisan de la guerre, du moins un ennemi de la Macedoine. D6mosth6ne et Timarque pendant Tannee 347-346 (01.108. 2; etaient collegues dans le Gonseil.Toutefois, si D6mosth6ne a choisi Timarque pour un tel r61e, il faut avouer qu'il a eu la main malheureuse ou que son choix etait fort limite ; cette derniere supposition est peut-etre la plus vraisemblable ; le parti macedonien et Eschine particulierement etaient encore puissants a Athenes, malgre les deceptions de la republique ; on le voit tres bien au ton de confiance que prend Eschine dans son discours contre Timarque, k certains traits de Taccusation meme, tels que la crainte inspiree, suivant Demosthene, par Eschine, a ceux qui pouvaient se porter ses accusateurs. Quoi qu'il en soit, Timarque decrie pour les moeurs, sans influence aupres du peuple qui s'etait deja egaye a ses depens, ne devait pas etre pour Eschine un adversaire bien redoutable.
Ceux la seuls avaientle droitdeparlerdansTassemblee du peuple qui etaient epitimes, c'est a dire qui jouissaient de tons les droits de citoyen ; or I'atimie pouvait resulter d'un proces civil, ou d'un proces au criminel intente contre Torateur a I'occasion de faits prives mais avec I'intention de I'exclurede la tribune. Au nombre de ces faits prives se trouvait la prostitution pour cause de
* Voir pour les dates Sch8efer,II,315 (2' ed., 335).
gain * et pent-etre la dissipation en tV II-< • l»^pen>e> des biens paternels ^. Poursnivre Timan|ue de ce chef et le faire condamner, c'etaitiiourEst^hine sedr-barrx-^ser dun aeousateur, etilparaitbien,dusealatvu>atr*iirav«Mie.au moins pour le moment: tontefoisilnefallaitpasquun telproces pariit seulement une riposte et un»^ >iiiii»Ie vengeance. Les circonstances servirent aduiirablement Eschine a cet egard. Timarqueavait demandelarejKirationd'habitations situees au Pnyx etsansdoute Tassainisseaient d*un quartier mal fame; proposition qui saccurdait malavec s:i reputation d'hommepeustTupiileux sur ses hantiseset habitue a rechercher Tonibre et le silence. L' Areopage, qui eut a examiner cette motion deTimarque, chargea un de ses membres Autolycos, de la combattre devant le peuple. Autolycos. par maniere de precaution oratoire et par deference pour Timarque.s'exprimaainsi : « Sans doute Timarque est, plus expert en ces chose que le conseilde TAreopage ; n'en soyez pas surpris. » Le peuple qui vit la une allusion aux moeurs de Timarque, s ecria : « Tu dis vrai, Autolycos, il est en eflfet tres expert. » Autolycos se meprenant sur cette manifestation et croyant sans doute qu'on voulait accuser Timarque d'une trop grand habilete a tirer de Targentdu peuple, ajouta apres une pause et de Fair le plus grave : « Atheniens, quant a nous, les Areopagites, nous n'accusons et nous ne defendons personne : ce n'est
2 rsTOpvEUfiisvov xal r/jv iraipcpav oucto xaTaSeSr^xoTa (Kscli., r. Tim.§ 38). Nous disonspcut-etre, i>arce que le deuxicme chef d'accusation mentionne par Eschine peut etre accessoire ; toutefois Pollux enumerant les quatre eas qui donnaient lieu a rdTrayycXfa Soxtfxaata;, dit ^ (XXXw; xaxto; Psptcoxoiac. Ces mots Irds values n'etaient sans doute pas dans la loi, mais Pollux ne s'en sert-il pas pour designer d'unc fa<^on genera le des cxces que la loi distinguait en particulier et qui auraienl eompris la dissipation du patrimoine? Voir sur cette questionDer aWwc/ie Process yi, 248 et sv.
76 RIVALITE d'eSGHINE ET DE DEMOSTHENE
pas notre role, notre tradition ; mais nous avons quelque indulgence pour Timarque; peut-etre a-t-il pense que dans un lieu aussi solitaire vous n'auriez a depenser chacun qu une faible somme. » Derechef ces mots de lieu solitaire et de petite depense, qui semblaient designer des plaisirspeu delicats et a bon marche, exciterent desrires bruyants et confus. Puis, quand il fut question, dit Eschine de ces masures reduites a leurs fondements, de ces culs-de-sac, les auditeurs ne furent plus maitres de leur hilarite. C'est alors que Pyrrhandre parut a la tribune pour gourmander le peuple et lui demander s'il n'avait pas honte de rire en presence de TAreopage; mais, dit Eschine, on le fit se retirer en lui repondant : « Nous Savons bien, Pyrrhandre qu'il ne faut pas rire devant ces hommes graves, mais la force de la verite est superieure aux meilleures raisons. )) C'est dans cette meme assemblee et sans doute apres cet incident qu'Eschine, feignant de coder a I'indignation, declara qu'il intenterait a Timarque Taction de dokimasia concluant a I'interdiction de la tribune. Comm3 la vengeance personnelle etait chose des plus avouabljs a Athenes, Eschine ne-se faisait aucun tort en attaquant son accusateur, et de plus il se donnaitle beau role en ayant Fair d'unir la preocupation de la decence publique au souci de son propre salut.
En attaquant Timarque, Eschine ecartait de sa voie un adversaire ; mais il en rencontrait un autre bien plus puissant, Demosthene ; il est vrai que la lutte avec ce dernier devenait inevitable et que pour Eschine il s'agissait surtout de choisir le moment et d'engager le duel dans les meilleures conditions ; aussi bien son influence et sa consideration a cette date ne paraissent pas avoir ete diminuees de beaucoup, meme par les evenements
RIVALITE d'eSGHIXE ET DE DEMOSTHENE 77
de Phocide et par la seconde ambassade de Philippe qui resemblait a une veritable provocation. Les Atheniens etaient prompts a se laisser leurrer par les esperaiices d'une paix durable ; voyant Demosthene lui-meme conseillerles menagements envers Philippe et &e rallierdans une certaine mesure a la politique d'Eschine, ils crurent vita, apres un premier emoi, a la possibilite de tout concilier, les pretentions de Philippe avec les leurs, le nouvel etat de choses avec leur surete. Aussi Eschine ose-t-il encore, dans le discours contre Timarque, afficher sa confiance envers Philippe et accuser meme Demosthene de rudesse et de grossierete a Fegard des princes macedoniens. « II parlera beaucoup de Philippe, dit-il, et melera a ses discours le nom d'un enfant, d' Alexandre ; car ce triste personnage est encore sans autorite et sans education. Insulter Philippe, c'est le fait d'un homme ma I apprisetirreflechi; mais c'est la une legiTO faute a cotede celle que je vais dire; en effet, si lui-meme n'a rien d'un homme, c'est bien contre un homme, de I'aveu de tons, qu'il lancera ses calommies: mais quand par des metaphores etudiees il excitera des soupcons honteux contre un enfant, il couvrira la ville de ridicule. Voici en effet qu'il essaie de me rendre odieux, en prevision des comptes que je dois rendre de mon ambassade. Dernierement devant le conseil, alors qu'il racontait, en temoin oculaire, qu' Alexandre avait joue de lacithare au milieu de nous dans un banquet, qu'il avait echange avec un autre enfant des propos suspects, je me serais indigne de ses plaisanteries comme si j'etais un parent de Tenfant, et non son collegue dans I'ambassade. Eh bien, pour ce qui est d' Alexandre, je ne le connais point ; son age, comme de raison, m'emp^cha d'avoir aucun entretien aveclui ; mais quant a Philippe, je ne puis que le louer
78 RIVALITE d'eSCHINE ET DE DEMOSTHENE
pour les bonnes intentions que revelent ses discours; si dans ses actes il se montre tel envers nous que dans ses promesses, ilrendra son eloge facile et sans danger. Mais j'ai blame Demosthene dans le conseil, il est vrai, non par flatterie a I'egard d'un enfant, mais estimant que, si vous approuviez de tels propos, le reproche d'inconvenance, merite par Torateur, atteindrait la ville eilememe. * »
Quelles etaient a cette date les promesses de Phillipe ? II nepeut Mre question, comme Fa remarque Schaefer ^, de celles que les deputes avaientrapporteesapres la deuxieme ambassade, puisque ces promesses s'etaient tournecsen deceptions pour les Atheniens; il estprobable que, comme par le passe, Philippe exploitait le sentiment de jalousie et d'animosite que les Atheniens nourrissaient a regard de Thebes, qu'il se disait pret a vivre en bonne intelligence avec eux et a respecter le traite qui avait ete sur le point d'etre rompu mais qui neTetaitpas. Ce traite, d'ailleurs attaque deja par quelques senateurs et par Demosthene liii-meme (Eschineprevoit que son adversaire en fera la critique), n'etait point encore assez odieux pour qu'Eschine, comme ille fera plus tard, en rejetattoute la responsabilite sur Philocrate et Demosthene ^, Toutefois le passage qui nous occupe est surtoutcurieuxparce qu'il nous montre comment les A theniens comprenaient la dignite dans leurs rapports avec les etrangers, quel cas ils faisaientde la courtoisie,de la bonne education, et comment, par la force des choses, ils etaient amenes a se depart! r
i Eschine, contre Timarqne, 167-169.
2 II, 320, n. 5. (2e ed. 342 n. 1).
comprenez : la paix dont selon Demosthene, j*aurais ete le seul auteur avec Philocrate.
momentanSment de leursprincipes. Enfinil prouvebien, selon nous, que ni le parti de la paix ni Eschine n'avaient cesse jusqu'ici de tenir en echec le parti de la guerre, malgre tous les griefs que le peuple pouvait avoir contre ses deputes et contre Eubule.
Si Eschine, dans ce discours contre Timarque, prend a partie Demosthene, ce n'est pas seulement parce que Demosthene represente le parti anti-macedonien, c'est aussi parce que Demosthene s'est porte comme le defenseur deTimarque. Ce fut lii^ selon tout probabilite, nonle premier cri d'alarme et de denonciation pousse par Demosthene, ni sa premiere contestation avec. Eschine (on le voit par la scene du senat qu'Eschine a pris soin de rappeler), mais son premier acte d'hostilite ouverte, sa premiere tentative pour ecarter Eschine de son chemin, son premier proces avec son rival. Les deux adversaires s'etaient plutot menaces jusqu'ici gu'attaques ; Taffaire de Timocrateles met en presence; elle fait d'eux des ennemis declares, irreconciliables. G'est pour cette raison sans doute que des jeunes gens et des vieillards, tant de la ville que des autres parties de la Grece, se pressaient autour du tribunal ^ Nous avons entendu Eschine blamer a la fois Timpudence et I'insolence des discours de Demosthene ; mais la ne se bornent pas ses accusations. Demosthene est un sophiste verse dans la chicane ; ilse van te aupres des" jeunes gens de faire prendre le change aux juges; d'un cote il est fecond en distinctions subtiles pour montrer que les faits reproches a raccus6 ne tombent pas sous le coup de la loi ; de Tautre, il transforme un debat civil en proces politique, en accusant Taccusateur au lieu de justifier Taccuse. ^ Ce sont la, il
» Esch., c. Tim. 117.
2 117elsv.; 173, sv.
80 KIVALITE d'ksCHINE ET DE DEMOSTHENE
est vrai des amenites d'avocat a avocat, et qui sans doute etaieiit 6changees a Athenes, avec plus ou moins d'^prete, entre orateurs destines a se rapprocher. MaisEschine s'attaquea la vie privee, aux habitudes, au caractere de D^mosthene. S'ilestappele ^a^^a/o.s par lafoule, cen'est point un nom d'affection imagine par une nourrice, comme le veut Demosthene; c*est un surnom qu'il doit a sa mollesse, a son libertinage ^. « En elfet, si on t'enlevait ces petites draperies si elegantes et cespetites tuniques si delicatesque tu revets pour ecriredesdiscours contretes amis, et si on les faisait passer entre les mains des juges, j'imagine que, faute d'etre avertis,ilse demanderaient s'ils touchent des vetements dhomme ou de femme. » Est-ce simplement le langage d'un homme qui veut exciter le rire sur les bancs des juges? n'y a-t-il pas la un effet naturel de la haine qui se nourrit aisement, entre rivaux, des differences memes d'education et de manieres ? Eschine va plus loin encore: il suppose, gratuitement d'ailleurs, Demosthene capable d'etre le garant et le depositaire d'un traiteinfame entre deux citoyens ^; il lui reproche de s'etre introduit dans la maison d'un riche orphelin, Aristarque, tils de Moschos, d'en avoir fait son disciple, de Tavoir sinon pousse au meurtre de Nicodeme (qui sans doute avait poursuivi Demosthene devant le peuple), du moins eleve de telle sorte que ce jeune homme ne recula pas devant le dernier des forfaits : enfin d'avoir garde trois talents qu'Aristarque force de fuir lui avait remis en depot 3. Plus tard* Eschine accusera ouvertement Demosthene, comme I'avait deja
1 C. Tim., 126;131.
2 C. Tim., 163, sv.
3 C. Tim., 170, sv.
* Esch., Am6.,148.
fait Midias *, d'avoir trompe dans le meurtre de Nicodeme ; mais dans le discoiirs centre Timarque, c'est seulement comme maitre d'Aristarque qu'il le rend responsable. D'ailleurs il fletrit les vues interessees de Demosthene ^ qui s'enrichit aux depens des orphelins plus ambitieux que prudents et des veuves plus orgueilleuses que sensees 3. Eschine demande done que Timarque soit prive du droit de parler en public ; il insinue mSme que Demosthene, dont il raille la mollesse, mais auquel il ne reproche pas des vices infaraes, devrait a cause de son impudence *5 etre frappe d'atimie.
Timarque fut condamneetperdit ses droits de citoyen. Nous le Savons par le temoignage de Demosthene luimeme^. Demosthene avait-il pris la parole pour le defendre ? Cela est vraisemblable puisque Eschine s'attache a refuterson discours paravance. Ge discours, en tout cas, ne nous est pas parvenu. Le discours sur Vambassade
^ Dem., c. Midias^ 104, sv. Voir sur ce proces Esch., Amb., 148 et 166.
2 n semble etrange qu'Eschine ne parle pas de raccusation de desertion intentee par Nicodeme a Demosthene, puis abandonnee, moyennant finances, dit Eschine dans le proces de Tambassade (148). Schaefer (II, 98, n. 3, 2^ edit., 104, n. 4) s'etonne que Demosthene soit reste en relations avec un meurtrier comme Aristarque et cherche a expliquer le fait en disant que le meurtre avait, il est vrai, force Aristarque a quitter TAttique, en vertu d'anciennes lois, mais avait ete reconnu par le tribunal comme juste, a cause de I'indignite de la victime, et non passible de peine. C'est laune conjecture reposant sur un texte d'Aristote (Rhet., 2, 23) qu*on a du corriger pour y introduire le nom de Nicodeme. En realite, a la fa^on dont Demosthene parle d' Aristarque dans la Midienne, on voit bien qu'il ne le croit pas coupable.
3 C. Tim., 170.
* xivaiSov (§ 181). Le mot designe encore plus Timpudeur que rimpudence; mais Eschine ne semble pas parler serieusement ; il enveloppe Timarque et Demosthene dans la meme reprobation et pour cela il applique a Demosthene une epithete qu'il n'a pas cherche a justilier.
5 Amh., 257, 284, 287.
KIVALITfi d'eSCHINE ET DE Dl&MOSTHKNE 6
8d RIVALIT6 d'ESCHINE ET DE DEMOSTH^NE
repond sur certains points a Eschine, mais pour tirer parti contre lui de ses propres principes ; on n'en pent done conclure avec Schaefer, * que Demosthene ne repondit pas a Eschine au moment meme du proces .
yissuede ce proces (OL 108. 8=346/5) semblebientemoignerde Tinfluence qu'Eschine conservait encore, malgre Topposition de Demosthene et les progres de la royaute macedonienne. En effet d'un cote Timarque etait un adversaire de Philippe ; I'annee meme avant son proces, quelque temps avant la paix de Philocrate, Timarque comme membredu Gonseilavait faitporterun decret qui interdisaitsous peine demort tout envoi d'armes enMacedoine^. C'etait meme la, suivant Demosthene qui calonmie certainement Eschine sur ce point, la cause de la haine d'Eschine contre Timarque. D'un autre cote il ne parait pas que la condamnation de Timarque ait ete bien conforme, sinon a Tesprit, du moins au texte meme de la loi athenienne. En effet cette loi etait surtout faite contre ceux qui faisaient metier et marchandise de la debauche, non contre les debauches eux-memes, comme le prouventetla reponse presumee de Demosthene, dans le discours d'Eschine, et le plaidoyer meme d'Eschine qui, sanspreuves, mais a Taide de conjectures, cherche a etablir cette venalite de Timarque dans la corruption; aussi bien Timarque etait age au moins de quarante-cinq ans au moment du proces ;il avait rempli un tres grand nombre de charges; il avait parle souvent et dans le senat et devant lepeuple sans avoir jamais ete poursuivi pour cause d'immoralite ni par Eschine ni par un autre. Si Timarque fut condamn^^c'estdonc qu'il etait pen populaire, etil Fetait pen parce que le parti de la paix represente par Eubule et
1 Schaefer., II, 321, n. 3, 2" edit., 342, n. 4.
2 Dem.,Amft., 286-7.
RIVAJ.ITE d'eschine et de demosthene 83
Eschine 6tuit encore plus puissant que le parti anti-mac6donien.
Toutefois la preponderance devait a ce mon^ent passer aisement et tour a tour d'un parti a Tautre au gre des circonstances. Quelque temps apres la condamnation de Timarque, en 344, Philippe toujours occupe k fonienter les troubles de la Grece et k favori^er les petits Etats contre ceux qui pouvaient, un jour venant, lui opposer une serieuse resistance, ordonnait k Lacedemone alliee d'Athenes de ne pas inquieter Messene, et, avec Faveu d'Argos, preparait une expedition dans le Peloponnese, A cette nouvelle Athenes a'alarma ; en r^ponse aux orateurs qui cherchaient k rassurer le peuple comme a ceux qui faisaient le tableau des continuels progres de Philippe saqs oserredlger un decret, en reponse aussi a une demande de concours ou de neutralite apportee par les ambassadeurs de Philippe *, Demosthene prononca lediscours connu sous le nom de seconde Philippique, L'orateur apres avoir expose la situation, apres avoir lu soil projet de reponse a Philippe, attaque brusquemept le parti de lapaiXjCt^sans les nommer,prend a partie Eschine et Philocrate ; il sent bien que les ev^nements lui donnent raisori contre eux ; il les cite comme a comparaitre ; il leur demande oompte de leurs promesses ; il poursuit ses avantages, et cependant meme dans ce discours, il garde encore certains menagements ; il ne descendra pas aux injures, dit-il, bien que provoque^; s'il parle contre
1 Voir sur ce point rintroduction de M. Weil. U est difficile de croirc a la presence d'anibassadeiirs venus de Messene et d'Argos. Comme I'expedition proposee par Philippe n'eut pas lieu, il faut croire qu'elle fut arretee par Tattitude Ires ferme d'AtJienes; on pent penser des lors que Philippe demandait son concours ou sa neutralite : Athenes aurait refuse I'un et I'autre.
2 Philipp,, II, 32. Voir^M. Weil sw* (je point-
84 uivALiTE d'eschine et de demosthene
eux, c'est moins pour devoiler leur perfidie et leur venalite (il faut croire que ces mots n'etaient pas a proprement parler des injures dans le langage de la tribune)que pour degager sa prop re responsabilit^ ; enfln il souhaite que les coupables echappent au chatiment, si ce chatiment, doit etre lie a la mine d'Athenes ; voeu tres naturel sans nul doute, mais qui semble prouver que I'orateur n'avait pas encore en vue une accusation formelle contre Philocrate ou contre Eschine.
Cependant chaque nouvel empietement de Philippe, chaque discours de Demosthene fortifiait le parti antimacedonien ; d'un autre cote Philocrate qui avait propose, negocie, meneabonne fin le traite de paix, ne semblait pas, dans sa legerete et son outrecuidance, comprendre le revirement de Tesprit public ; il accumulait les imprudences ; avouait-il, comme le dit Demosthene, avoir re^u de I'argent de Philippe, c'est douteux (Demosthene pretend lui-meme quelque part que jamais accuse n'a avoue), mais il etalait le plus grand luxe, se livrait au trafic, construisait, faisait le metier de banquier, amenait a Athenes des femmes olynthiennes de condition libre ; c'etait la avouer, selon Demosthene. Hyperidese chargea d'intenter un proces criminel a Philocrate. II attaqua les diflferents actes de Philocrate, chacun separement, comme contraires au bien de I'etat et inspires par la venalite*. Demosthene laissa sans doute a Hyperide le soin de conduire cette affaire ; mais il intervint neanmoins, et comme toujours, de fa^on a prendre un role bien distinct, et a preparer I'avenir. II dit que dans ce proces criminel une seule chose lui donnait des regrets, c'etait de voir Taccusateur reprocher k Philocrate tant
* Hyperide, pour EuxenippCy §39 et sv.
RIVALITE d'eSCHIXE ET DE DEMOSTHENE 85
et de si grands crimes, et non aux neuf autres ambassadeurs *. « En eflFet les choses n'ont pu se passer ainsi ; par lui meme, Philocrate n'aurait eu aucun pouvoir ; il faut qu'il ait eu quelques-uns de ses coUegues pour auxiliaires. Afin de ne decharger et de n'accuser personne, dis-je, mais de laisser aux faits eux-memes le soin de decouvrirle coupable et d'absoudre les innocents, j' invite qui le voudra a se lever, a s'avancera la tribune et a declarer qull n'a point pris part aux actes de Philocrate et qu'il les condamne. Celui qui aura tenu cetteconduite,
je le decharge quantamoi » Ce discours, qui visait
evidemment Eschine, etait d'une habilete perfide : si Eschine repudiait toute complicite avec Philocrate, Demosthene forgait le parti macedonien ou du moins son representant le plus actif a se dementir, a se condamner lui-m^me en condamnant la paix de Philocrate, a se ruiner, par consequent, dans I'esprit du peuple ; d'ailleurs 11 ne lachait point sa proie ; car en s'engageant a ne pas poursuivre Eschine, Demosthene ne prenait et ne pouvait prendre cet engagement au nom de tout son parti : Eschine par consequent aurait toujours trouve un accusateur. D'autre part, si Eschine se taisait, comme cela etait probable et comme cela eut lieu en effet, Demosthene comptait bien tirer de ce silence un argument contre son rival : ne point se prononcer contre Philocrate, c'etait se reconnaitre son complice : c'etait ne pas vouloir deplaire a Philippe, dont Philocrate 6tait Tagent suborn^ et paye.De telles manoeuvres ne sont pas sans doute d'une grande moralite ; mais elles sont trop frequentes dans rhistoire des luttes entre rivaux politiques pour qu'on soit etonne de voir Demosthfene y recourir. Son excuse, si
* Demosthene veut dire a aucun des neuf autres ambassadcurs (Gf. Weil, Dem., Amb., § 116).
88 RIVALITfi D'ESCHINE BT Dfi b^MOSTHfeNE
e'en est une, c'est qu'Eschine en pareille circonstatice. n'eftt pas recule devant un pareil precede. Peut-^tre voudrait-on ici trouver Une difference entre Eschine et Demosthfene, en raison m&me de la hauteur de sentiments que nous admirons dans Tadversaire de Philippe ; mais s'il y a dans D^mosthene un patriote, il y a aussi en Itii un homme de parti et de passion. Tout lui est bon, a lui aussi, pour atteindre ses fins. Dans les luttes acharnees, la dignlte reste bien rarement tout a fait sauve. Eschine ne repdndit pas, non plus que ses collogues d'ambassade, k la provocation de Demosthette; c'6tait le meilleur partly bien qu'il eiit ses ihconvenients ; Philocrate n'etalt pas cohdattirie et le parti macedonien pouvait croire qu'il ne le serait pas ; d'autre part Eschine, qui devait prochainement rendre ses comptes, tie potivait que se fl6trir lui-mSme, en se derobant au danger par une bassesse et une lachete.
Gependant j comme il arrivait quelquefois en ces sortes de proces, Philocrate, malgre son audace, ne jugea pas k propos d'affronter la colere du peuple; G'est peutetre d ce moment qu'il prononca le mot que lui pr§te Aristote : « Pourquoi ne pas te justifier? lui disait quelqu'un ?— Pas encore. — Et quand ? — Quand la calomniiB s'attaquera A un autre*. » En tout cas cette parole s'acdorde assez bien avec sa conduite en cette affaire ; il savait que la haine du peuple est implacable quand elle ne se partage point entre plusieurs personnes ; seul attaque^ it devait succomber ; c'etait mStne peut-etre pour cette raisori qu'Hyperide n'avait compris dans soh accusation aucun des neuf autres ambassadeurs* Juge par defaut, Philocfatd filt condamn^ a mort. Cette condam-
* Aristote, Rhit, II, c. 3.
RivALiTjfi d'esohine et de d6mosthene 87
nation ne fut pas sans influence sur le resultat du proems intente aEschine,en reddition de comptes; les Atheniens avaient epuise leur courroux sur Philocrate ; ils s'etaient mis en regie avec la venalite ; ils n^avaient plus qu'a chercher des raisons d'etre indulgents envers les autres partisans de la paix*.
La lutte entre les deux orateurs se poursuivit dfes lors avec acharnement en toute occasion. Un incident, qui est sans doute anterieur au proces de Philocrate, mais dont les consequences peserent sur Eschine, apres ce procfes, t^moignede cette hostilite sans cesserenaissahte. Un certain AntiphoUjexclu durole des citoyens au recensement de 346, fut accuse d'avoir cherche a se venger en perliiettant a Philippe d'incendier les arsenaux maritimes ; Demosthene le fit saisir dans le Piree ou il se cachait et Tamena devant Tassemblee du peuple ; Eschine cria k la violation du domicile, a la tyranrlie, et fit relacher hotnme. Le s^nat de TAreopage, cedant k la requete de Demosthene, reprit Taff'aire ; Antiphon fut mis a la torture, piiis condamne a mort *. II est probable qu'entre la mise eh liberte d' Antiphon et son proces TAreopage avait reiini de nouvelles charges contre lui. Mais on voit qu'a ce moment encore, tout au tooins, Eschine n'inspirait pas au peuple une extreme defiance ; autrement son intervention aurait plutot aggrave qu'ameliore la situation d' Antiphon. Meme apres la condamnation et endepit du respect qu'inspiraient les arl*ets de TAreopage, Eschine fut choisi par le peiiple pour porter la parole devant les Atnphidtyons, en revendication des droits d'Athenes sut* le temple d'ApoUon a Delos, droits que les habitants de
1 Aristote, dans le passage indique plus haul, cite des faits semblables.
2 Dem., Conr.y 132 ct sv.
88 RIVALIT6 d'eschine et de d^mosthene
Delos pretendaient s'arroger. Naturelleinent le parti anti-macedonien,D6mosthene en tete, s'agitapour faire 6chec a cette election et proposa Hyperide ; le peuple choisit pour arbitre le senat de TAreopage qui dans un vote solennel, en prenant ses suffrages sur Tautel consacre, d^signa Hyperide *. Demosth^ne, dans les debats qui precSdferent, accusa Eschine de trahison et le representa comme capable de trahir de nouveau les inter^ts d'Athenes ; Eschine de son cote mena^a d'intenter action criminelle et action civile contre Demosthene *. Quant a TArSopage, il vota sans donner les motifs de son vote; s'etait-il rendu aux raisons de Demosthene ? L'affaire d'Antiphon lui avait-elle rendu Eschine suspect? Demosthene le dit, et avait interfit a le dire ; mais il est evident que dans un arbitrage de ce genre les considerations les plus diverses peuvent se meler a la raison d'etat pour la fortifier ou la contrebalancer.Hyperide etait d'une illustre famille ; c'^tait un orateur estime et influent ; ilvenait de faire condamner Philocrate plus encore peut-6tre a cause de son impudence que pour ses f unestes conseils ; Eschine, d'autre part, perdait chaque jour quelque chose de son autorite ; la condamnation de Philocrate Texposait a une accusation de complicity ; enfin il etait attaque, a tort ou a raison, au sujet de son ambassade ; ce n'etait pas le moment, ce semble, de le designer pour parler au nom d'Athenes. L'evenement justifia d'ailleurs le choix de I'Areopage ; car les Amphictyons, apres avoir entendu Hyperide, d^ciderent en faveur d'Athenes. Get 6chec d'Eschine dut lui etre d'autant plus p^nible que Demos-
1 D6m., Cour.y 134.
8. Dem., Amh.y 209; Cour., 134. Nous supposons avcc Schaeferet Weil que dans ces deux passages il est bicn question du nieme incident.
RIVALITE d'eSCHINE ET DE DfctfOSTHENE 89
tMne, son rival, fut elu vers le memo temps comme pylagore, et se rendit en cette qualite a Tassembl^e des Amphictyons * . H semble done que Demosthene eut a sieger comme membre du tribunal devant lequel Hyperide eut a soutenir comme orateur les interets d'Athenes. L'influence combinee, des deux orateurs, qui etaientdu meme parti, ne contribua pas sans doute peu a faire triompher les droits d'Athenes que la rivalite habituelle d'Eschine et de Demosthene n'auraient pas faiblement compromis ; cette raison dut ^tre encore pesee par I'Areopage.
* Dem., Amh., 65; Esch., Cour., 113; les deux fails, Tambassade d*Hyperide et relection de Demosthene comme pylagore appartiennent a la meme annee (prin temps de 343). Schaefer, II, 350, suppose avee assez de vraisemblance qu'ilsontun etroit rapport enlre eux.
PROcfes DE l'ambassade; esghtne et demosthf:ne directement aux