PRISES
L'ambassade de Python de Byzance a Athenes. — Ambassade d'Hy> peride aupres de Philippe. — Proces de l'ambassade. — Les deux discours.
Gependant la paix de Philocrate fournissait aux discussions passionnee de Tagora entre le parti macedonien et le parti anti-macedonien, un element perpetuel. A chaque instant, la guerre pouvait sortir d'une de ces discussions. Philippe, qui sans doute n'etait pas pret, qui nevoyaitpas le moment venu dese declarer ouvertement centre Athenes, qui peut-etre meme croyait a la possibilite de partager Tempire de la Grece avec Athenes, envoya aux Atheniens Python de Byzance avec la mission de blamer la mobilite athenienne, de calmer les esprits etd'offrir la revision du traite sur certains points. Python naturellement accusa les orateurs du parti anti-macedonien; c'etaient eux qui, parleurs injures, decouragaient les bonnes dispositions de Philippe a I'egard d' Athenes. Les peuple approuva le langage de Python, accueillit le oflfres de Philippe commejustes etserieuses.il fut decide qu'on enverrait une ambassade a Philippe avec ordre de reclamer Amphipolis et de stipuler la liberte et Tautonomie des Grecs qui n'avaient point participe au traite. Athenes, tout en maintenant la paix entre elle et Philippe, voulait soustraire les autres peuples de la Grece aux empietements continuels du roi de Macedoine. Sur
le dernier point, Philippe etait consentant; comme de raison, il refiisait de rendre Araphipolis *.
S'il faut en croire Demosthene, Python, dans un discours vehement, aurait cherche a couvrir Athenes de honte en d6voilant ses pretendiies injustices. Demosthene aurait renvoye Taccusation a Philippe, et si bien plaide la o^use d' Athenes que las allies da Philippe ae leverent pour approuver Torateur ath^nien. Eschine au central re avait appuye Python de tout son pouvoir et temoigne faussement centre sa patrie^. S'il est question dans ce passage de Tambassade de Python en 343 ^, il semble bien que Demosthene fait un recit inexact ; il a pu repondre a Python et justifler Athenes ; mais il n'a pas empeche Je peuple ni peut-Stre voulu Tempecher d'accepter les propositions de Python ; il pent se faire que les allies, en servant d'intermediaires, aient en partie donne tort a Philippe, en partie a Athenes, mais il est pen probable qu'ils aient proteste centre les discours de Python quand les Atheniens les accuejUaient ; Eschine de son cote conseilla sans doute d'ecouter Python et d'envoyer uu^ ambassade h Philippe, mais il ne fut en cela que Tinteyprete du sentiment public, Demosthene lui-m^ine, tout en repoqssant Tinjuste accusation de Philippe, s'associat-il aune revendication comme celle qui concernait Amphi-
* Voir Dfscoiirs sur VHalonnege. 30. Ce disoours n'est point de Demosthene ; on Tattribue avec assez de vraisemblance a Hegpsippe ; toutcfois comment se fait-il qu'Hegesippe ne parle point de son ambassade aupres de Philippe, ambassade qui avait eu Heu apres celle de Python et en reponse a celle-ci? II faut comvenir que toute I'histoire de ces annees laisse place h. bien des doutes. Gependant & part quelques lacunes le jeu des partis se laisse assez bien deviner et suivre.
2 Dem., Coar., 136.
3 C'est Tavis, d'ailleurs tr^s vraisemblable. de Schaefer et de Weil.
mVALITE p'ESCfnNlE ET DE DEM08THENE 95
polia ? Gela est fort douteui^, 8'il y ayait dea hommes d'etat qui, pour flatter le peuplp atbenien rappelaient toujours les droits d'Ath&nes suy cette ville, Demosthene savait bien qu'elle 6tait perdue k jamais, et que la reclamer e6t ete tout remettre en question. II se horna done, dans cette circonstance, a justifier sa politique geqerale ; il n'eut point a combattre Eschine ; c'eat pour lui preter un role odieux et le rendre plus odieuic par le contraste, qu'il fait de lui un partisan de Philippe plus passionne que les allies memes de Philippe.
Athfenes eut le tort de ohoisir pour la repr^senter aupres de Philippe un des hommes dont Philippe avait eu a se plaindre et s'etait plaint sans doute par I'entremise de Python. Hyperide, un des plus fougueux adver^iaires du roi, porteur de revendications insoutenables, fut mal accueilli. Le poete Xenoclide, qui a titre de concitoyen, avait cru devoir lui offrir rhospitalite,futbanni delaMacedoine *, G'estau milieu deces circonstances, certainement peu favorables il'accuse, que s'ouvrit le proces d'Eschine en reddition de comptes.
Nous possedons, comme on sait. le discours de Taccusateur et la reponse de Taccuse. Dans ces deux discours, les griefs deDemosthene et d'Eschine Tun centre Tautre, leur haine accumulee depuis longtemps, se donnent une libre carriere ; c'est comme une explosion de colore, surtout du cote de Demosthene, et corpme une lutte a outrance qui, dirait-on, doit decider a tout jamais entre les deux rivaux. Demosthene en eifet conclut non pas a une sim pie amende, ni meme k une amende assez forte pour miner son adversaire, mais a la mort d'Eschine. Sans doute les orateurs Atheniens etaient habitues a I'exagera-
i Deip., Amb., 331
96 HIVALITE d'kSCHINE ET DE DEMOSTHENE
tion, dans restimation de la peine ; pour obtenir peu ils demandaient beaucoup, a peu pres comme nos avocats sur la question de dommages-inter6ts ; neanmoins, cette expression de mort qui revient souvent dans le discours de Demosthene, temoigne d'une aprete et d'un acharnement tout particulier.
Demosthene n'a que trop raison quand il oppose sa politique generale a celle d'Eschine. Eschine represente le parti de la paix, de la conflance dans Philippe, des concessions toujours renouvelees, des atermoiements fatals, delarancunedepeupleapeuple, de raveuglement obstine. Demosthene, au contraire,nevoitquedesraisons de craindre ; pour lui Philippe est un ennemi irreconciliable dont la puissance va en croissant ; il fait le siege d'Athenes de loin et de longue main, en gagnant certains peuples a sa cause, en conguerant les autres, en se menageant, chez ses ennemismemes,des agents qui le servent, soit par trahison, soit par defaut de clairvoyance. Sur cette difference, il ne saurait y avoir deux avis : Demosthene est le veritable homme d'etat ; Eschine un politique a courte vue.
Mais si de cette consideration nous passons a I'etude des griefs exprimespar Demosthene, nous ne saurions en reconnaitre toujours Tentiere justesse. D'abord cette paix de Philocrate n'etait-elle point autant Toeuvre de Demosthene que d'Eschine ? L'opposition que Demosthene aurait faiteaux stipulations les plusdangereusesde cette paix ne nous a pas paru completement demontree ; en particulier, le silence garde au sujet des Phocidiens ouvrait a Philippe le chemin de la Grece centrale et d'Athenes ; Demosthene avait-il propose que les Phocidiens fussentcompris dans le traite ? Non ce semble, et il ne I'eut pu d'ailleurs, sans compromettre la paix a laquelle il tenait. La paix
B.1VALITE d'eSGHINE ET DE DEMOSTHENE 97
s'etendait aux allies d'Athenes ; mais Demosthene qui reproche aux deputes ses collegues de n'avoir pas represente a Philippe que marcher centre les Phocidiens, c'etait marcher centre les allies d'Athenes et par consequent violer la paix, avait-il propose de designer nommement les Phocidiens comme allies d'Athenes ? non sans doute ; et la encore, s'il Teut voulu, il n'eut pu reussir, les ambassadeurs de Philippe declarant que leur maitre ne reconnaissait pas dans les Phocidiens des allies de la republique. II n'y avait done ence moment pour Athenes que le choix entre deux politiques, ou la paix telle qu'elle futproposee et negociee par Philocrate, ou la declaration de guerre. Demosthene conseilla la paixou la laissa faire. D proteste bien contre les conditions imposees par Philippe, acceptees par Philocrate et les Atheniens ; mais il ne dit nuUe part, avec une clarte et une precision sufflsanteSjCe qu'il proposait de substituer a ces conditions ; il montre encore moins que Philippe sefut plie en cette circonstance aux exigences atheniennes. Peut-etre Demosthene, en laissant le premier role au parti de la paix dans un moment ou le parti dela guerre etait oblige de s'effacer, se reservait-il de rompre en temps utile une paix desavantageuse et pleine de perils pour Athenes. Malheureuseinent la rapidite des evenements ne devait pas lui permettre de mener a bien un tel projet ; la situation empira au lieu de s'ameliorer ; le choix du moment favorable fut de plus en plus surement enleve a Athenes ; la paix conclue devint un embarras, au lieu d'etre ce qu'elle etait sans doute dans lapensee de Demosthene, une preparation a une politique active et nettement offensive .
Demosthene, deja enclin a se defier de Philippe, perdit vite les quelques esperances qu'il avait pu fonder sur la paix. Mais il ne fut guere detrompe que pendant sa
RIVALIT6 d'eSCHINE ET DE DEMOSTHENE. 7
I 98 RIVALITE d'ESGHTNE ET DE Dl&MOSTHENE
seconde ambassade et surtout au retour; c'estace moment surtout qu'il se separa resolument et entierement d'Eschine et du parti de la paix. Or dans son discours il dit et veut faire croire qu'il n'a ete pour rien dans la paix de Philocrate. Ses dissentiments avec Eschine, Philocrate et Eubule, qui dataient de loin, il les transforme, pour les besoins de la cause, en une opposition ouverte et constante. II lui etait bien difficile de concilier avec cette attitude pretendue la part qu'il avait prise a la seconde ambassade, le fait raeme d'avoiracceptele mandat d'ambassadeur ; a cette objection qu'il prevoit, il repond qu'il est alle en Macedoine pour racheter des captifs ; que sans un titre public, il n'y aurait eu pour lui aucune surete dans ce pays ; c'est en realite une assez mauvaise excuse et qui trahit la faiblesse de la cause. Demosthene, sous aucun pretexte, n'aurait du accepter la collaboration avec des traitres, tout au moins avec les representants d'une politique qu'il condamnait. Ge faisant, il trompait Athenes sur un point essentiel, ses sentiments k regard de la paix et de Philippe, en lui rendant un service secondalre, le rachat desprisonniers. Ce rachat lui-memene pouvait-il etre fait que par Demosthene en personne ? Sans aller aussi loin qu'Eschine qui conteste les bonnes intentions et lepouvoirde Demosthene a cet egard, sans faire remarquer que Philippe renvoyait les prisonniers atheniens, ne peut-on pas penser que Demosthene exagere ici Tetendue de son devouement pour des compatriotes malheureux?
Un des griefs de Demosthene centre Eschine est la perte de temps. Demosthene a certainement raison sur ce point, et la preuve, si elle n'etait pas manifesto par elle-meme, nous en serait donnee aubesoin parle silence prudent d'Eschine; son discours en effet ne contient
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aucune reponse a cette accusation. Mais auiour de cette ffiute principale, la negligence des deputes, Demosthene accumule une foule de circonstances destinees a la rendre plus grave et plus inexcusable ; ce sont des reproches de Demosthene a ses coUegues ; c'est une lettre de Demosthene aux Atheniens, interceptee par les ambassadeurs ; c*est un vaisseau frete par Demosthene et retenu au port par Philippe. Tons ces faits, nous les avons discutes en les racontant a leur date ; ils ne nous ont pas paru avoir la gravite que Demosthene s'efforce deleur donner. Les malheurs qui suivirent furent moins les consequences de la paix signee par Philocrate que des fautes commises precedemment et d'une situation a peu pres irremediable. Naturellement Demosthene rattache tous ces malheurs de la patrie a la paix de Philocrate, et en fait retomber tout le poids sur Eschine. En outre il s'attache a demontrer que les paroles d'Eschine ont ete la cause immediate et infaillible dela mine des Phocidiens; si les Phocidiens se sont rendus, c'est qu'il se sont laisse abuser par les promesses qu'Eschine faisait aux Atheniens et dont ils ont eu connaissance. Demosthene se livre alors a un calcul des jours et des heures, et de la coincidence entre la capitulation des Phocidiens et le moment oil ils ont, non pas appris, mais pu apprendre a la rigueur les paroles d'Eschine, Demosthene tire la conclusion que les Phocidiens, sans les promesses d'Eschine^ auraient tenu plus longtemps contre les arraees de Philippe. Ge procede de discussion est peut-etre d'un grand effet, surtout dans un discours, devant un tribunal popujaire ; mais il est evident que, malgre une rigueur apparente, ilne sauraitrienprouver ; du moment que Philippe intervenait avec toute sa puissance dans les affaires de la Phocide, la Phocide etait perdue ; Demosthene exagere
100 RIVALITE d'eSCHINE £T DE DEMOSTHENE
les forces de la Phocide pour rendre Eschine plus odieux.
Dans toutes les fautes commises a ce moment une partde responsabiliterevientauxAtheniens eux-m6mes; donner un mauvais conseil, c'est le fait de Tignorance ou de la trahison ; mais le suivre, c'est le fait de Taveuglement ou de I'insouciance. Demosthene le sait bien, et en d'autres circonstances, c'est aux Atheniens eux-memes qu'ils'enprend5autantau moinsqu'aleursconseillersperfides. Dans le proces de TAmbassade, Demosthene absout les Atheniens de tout reproche; les promesses faites par les ambassadeurs au nom de Philippe etaient des pieges grossiers; neanmoins les Atheniens sont excusables de s'y etre laisse prendre; ne devaient-ils pas avoir une entiere confiance dans leurs deputes ? Le crime d'Eschine est d'autant plus grand qu'on s'est moins defie, et qu'on pouvait moins se defier de lui. L'histoire impartiale ne saurait tout a fait tenir ce langage ; si le sens politique, si la probite meme manquaient a Eschine, il fut singulierement aide dans son oeuvre de tromperie par les Atheniens eux-memes ; il eut pour complices ses prop res concitoyens; leur illusion fut grande. au point de nous etonner aujourd'hui ; mais cela meme pent faire penser qu'Eschine lui aussi etait dupe despromesses de Philippe : il partageait Tillusion qu'il inspirait ou entretenait.
La venalited'Eschineest-elle averee?D6mosthenen'en donne aucune preuve indiscutable , n'apporte aucuu temoignage accablant. Voici ses arguments principaux : il fut un temps ou Eschine a ete Tadversaire de Philippe; depuis son voyage en Macedoine, il fait Teloge de Philippe ; se porte Tavocat de toutes ses propositions, promet en son nom ; il etait I'ami de Philocrate, dument condamne pour trahison, et il ne s'est jamais separe de Philocrate, meme au moment du proces ; il devrait hair
RIVALITE d'eSGHINE ET DE D^MOSTHENE 101
Philippe plus que personne, s'il a ete trompe par Philippe avec tout le monde, puisque Philippe s'est servi de lui pour tromper les autres : au contraire il a toujours la meme confiance dans la parole du prince. Ces raisons, comme il est facile de le voir, ne sont pas d^cisives ; elles prouvent seulement qu'Eschine est un partisan obstine dela paix; comme tousles hommes ainsi disposes, il est pret a toutes les concessions ; ilest persuade avec Phocion, avec tout le parti, que les agissements de Demosthene, ses continuelles recriminations contre Philippe entravent les efforts faits de part et d'autre pour maintenir la paix. La paix signee et juree, il n'admet pas qu'elle soitdiscutee chaque jour sur la place publique. C'est le moyen de n'avoir ni la paix ni la guerre; c'est irriter Philippe et le pousser a prendre de nouvelles precautions contre Athenes ; c'est tout compromettre sous le pretexte de tout sauver. Demosthene parle bien, en outre, d'entrevues secretes avec Philippe, de dons d'hospitalite offerts par Philippe aux deputes, a Demosthene lui-m^me, refuses par Demosthene dontla part serait alleegrossir celle de ses coUegues ; de possessions acquises dans les pays allies, possessions qui rapportaient a Philocrate un talent, trente mines a Eschine *. Mais il est a remarquer que Demosthene ne tire pas un grand parti de ces sortes de faits qui, s'ils etaient reels, devraient lui fournir une argumentation accablante; il les amene comme par occasion ; il semble avoir varie sur quelques-uns d'entre eux. Tout ce qu'on pent dire a la charge des deputes et d'Eschine, c'est qu'ils eurent tort de ne pas considerer Philippe comme un ennemi d'autant plus dangereux qu'il etait plus conciliant en apparence, et d'avoir neglige, en traitant avec lui, les precautions necessaires pour
^ Dcm., Ainb.^ 145,
102 RIVALITfi d'eSCHINE ET DE D^^MOSTH^NE
mettre h I'abri de tout soupgon leur probite, a Tabri de tout danger le salut d'Athenes. Legers ils furent, plus legers que roupables ; du moins leur grande faute consiste dans cette legerete merae. (lette venalite d'Eschine, Demosthene la plupart du temps suppose qu'elle est manif este et par la meme, en raisonnant d'apres cette supposition, il cree comme Tillusion d'une verite demontrea. Eschine d'ailleurs sur ce point avait donne a Demostliene un exemple f^cheux : dans le proces de Timarque, il avait fonde toutes ses assertions sur des oul-dire, sur la mauvaise reputation de Taccuse, non sur des temoignages precis ; il pretendait que, puisque dans ces sortes d'affaires on ne pouvait jamais produire le texte meme d'un marche infamant, il fallait de toute necessite s'en rapporter 4 la seule renommee. t)emosthene, comme on le pense, s'empare de cette arme forgee par Eschine : la venalite d'Eschine est plus connue dans toute la Grece que ne pouvait Tetre la corruption de Timarque ; done Eschine est plus certainement coupable que Timarque. Toute cette partie du discours de Demosthene e?t d'une admirable souplesse ; le grand orateur s'amuse^ sans rien perdre de sa vigueur habltuelle, a retourner contre Eschine ses propres discours. Toutefois de tels arguments ne peuvent suffire ; il semble meme bien qu'y avoir recours, c'est reconnaitre qu'on n'en a pas de meilleurs. Ce fut sans doute I'impression des juges qui renvoyerent Eschine absous ; lepeuple avait condamne Timarque sur sa reputation, parce que Timarque, vivant au milieu du peuple, etait connu de tons pour ses mceurs impures : Eschine ne fut pas condamne parce que cette reputation de venalite n'etaltpas aussi bien etablie que Demosthene le pretend, et que s'il elit fallu accuser du meme crime tons ceux qui avaient pense oupensaient comme Eschine,
RiVAUTE d'eschine et de demosthkne 103
c'etaitla moiti6 d'Athenos qui an rait ete exposee a une condamnation.
La situation politique fut peut-etre aussi pour quelque chose dans Tindulgence du tribunal. On traitait on effet toujours Jivec Philippe; on avait I'espoir nialgre quelques symptomes inquietants, que J)emosth('Mie n'oublie pas, d'amender la paix de Philocrate. Ce n'etait pas le moment de condainner un homme qui luttait rontre le parti de la guerre et qui. par cela meme, sinon pour d'autres raisons, devait etre agreable a Philippe. Demostheneprevoit I'objection et en fait un nouveau grief contre Eschine : si Eschine a amene les Atheniens dans une situation ou ils ont a menager Eschine pour ne pas deplaire a Philippe, n'est-il pas prouve ainsi qu'il est I'agentde Philippe beaucoup plus quele sei^viteur d'Athenes ? Au fond, ce raisonnement n'est guere serieux : Eschine pour vouloir le maintien de la paix, d'une paix ^ohclue, n'etait pas plus I'agent de Philippe que tout autre Athenien qui etait dans les memes sentiments ; ^t le condamner pour son opinion, c'etait naturellement declarer a Philippe que cette opinion n'etait pas, n'etait plus celle de la majorite du peuple. Le tribunal jugea ^onc avec prudence, sinon avec justice (ce qu'il est difficile d'apprecier), en ne condaninant pas Eschine.
Ce qui donne au discours de Demosthene contre Eschine une apparence d'entiere verite et une force redoutable, c'est qu'il n'est point d'incident dans la vie d'Eschine, petit ou grand, que Torateuru'explique et n'amplifie dans le sens le plus defavorable a son adversaire, Cast comme un faisceau de preuves qui semblent se corroborer les unes les autres et en meme temps suggerent la pensee que, si Tune venait a etre trouveefausse, les autres conserveraient leur valeur. A le bien prendre cependant
104 RIVALIT6 d'esghine et de demosthexe
il y a la un motif de defiance; d'un cote en eflfet il est difficile que la conduite d'un homme pr6sente cette unite et cette Constance dans le mal : d'un autre, Targumentation sent le procede et Teflfort en plus d'un endroit; on se demaride, par exemple, si Demosthene est bien fonde a ne voir dans la maladie d'Eschine qu'un pretexte pour raster a Athenes et surveiller les agissements de Demosthene qui n'avait pas voulu faire partie de Tambassade. On se demande si cette histoire etonnante de violences commises a I'egard d'une femme olynthienne de condition libre, n'est pas une de ces calomnies trop facilement accueillies par la malignite publique et peut-^re meme grossies par Torateur; on est d'autant plus porte la a soupconner Texageration que, si Ton en croit Eschine, les auditeurs temoignerent en cet endroit par des murmures que Demosthene sortait des bornes de son role d'accusateur; on se demande si cette participation d'Eschine a un banquet macedonien, apres la capitulation de la Phocide, n'est pas d'abord rapportee inexactement, puis ne pent s'expliquer autrement que par un sentiment de joie et de triomphe chez Eschine, surtout quand Eschine etait Tarabassadeur d' Athenes et que la paix regnait officiellement entre Athenes et Philippe. Sur tons ces points et d'autres Demosthene, semble-t-il,veut tropprouver; ce procede est de nature a surprendre des auditeurs ; la reflexion au contraire croit y decouvrir les sophismes de la haine et du parti pris. Aussi bien de telles accusations, graves chez tous les peuples, deconsiderent un homme pour pen qu'elles soient fondees; le defaut de courage et de patriotisme est le crime que les nations pardonnent le moins. Or non seulement Eschine a ete absous paries Atheniens mais comme nous le verrons, il ne perdit pas, apres ce proces, toute influence politique.
RIVALIT6 d'esghfne et de demosthene 105
Demosthene, par un autre precede des plus babituels a Athenes, s'eflForce de presenter Eschine comme un ennemi, non tantde la villequede la democratie, grief bien plus odieux. * « II a ose dire, s'ecrie Demosthene, que le peuple est tout ce qu'il y a de plusmal equilibre, de plus informe ; qu'il s'agite au hasard,semblable aux flots de la mer qui cedent aux souffles du vent; les uns viennent, les autres s'en vont; personne n'a cure des interets generaux ni ne s'en soucie : » C'est la un langage bien voisin de celui que Demosthene a tenu plus d'une fois en son propre nom au peuple d'Athenes; mais ce qui chez Demosthene est devouement a la cause democratique, est chez Eschine mepris pour le peuple; et en eflfet ce seraient des propos qu'Eschine aurait tonus non devant le peuple, mais devant Philippe. Dans une autre occasion, Eschine devant les ambassadeurs macedoniens, au moment ou le peuple alarme des pretentions de Philippe semblait faire bon marche de la paix, Eschine aurait laisse echapper ces paroles: « Parmi tant de criards, bien pen, le cas ech^ant, voudraient combattre. » ^ Enfin, humble et modeste autrefois, il est devenu arrogant, marque infaillible de sentiments aristocratiques ; il a un hi77iation{ou vetement de dessus)qui tombe jusqu'a la cheville; il enfle ses joues; il marche comme Pythocles; il est de ceux qui veulent se debarasser de la democratic et qui regardent la constitution actuelle comme un regime de tempete, comme un etat de folic. ^ Les defenseurs eux-memes d'Eschine sont ou pourront etre (car Demosthene ne se fait pas scrupuled'insinuer de Tavenir ce qu'il ne pent affirmer du present) des ennemis de la
* Dem., Amb., § 136.
2 Dem., Amb., 113.
3 Dem., Amb., 314.
106 RIVALITE D'ESGHINE ET DE D^.MOSTHENE
democratie. « Iln'est rien, nonil n'estrieii dont on doive se garder autant comme de laisser un citoyen s'elever au-dessus de la foule. * » « Le simple ralsonnement nous le montre : rien n'est plus pernicieux, rien n'est plus a redouter que de laisser un citoyen distingue se faire Tami de ceux qui n'ont pasles m^mesint^retsque le peuple^. » Ce sont bienEubule, Phocion, qui sontainsi design^spar Demosthene. « Ne pretez pas I'oreille k ceux qui defendent de pareils hommes ; montrez leur que vous etes libres, car ils se vantent d'etre vos maitres^, » Comme ces principes sont dangereux! Comme ils peuvent etre invoques contre quiconque n'est pas de Favis de la multitude I Comme ils seraient et seront aises a retourner contre Demosthene lui-meme! Dans sa haine, dans son patriotisme inquiet, Demosthene ne voit que le moment present. Les passions democratiques, une fois mises en jeu, peuvent amener la mort d'Eschine ; Demosthene ne se demande pas si elles ne reclameront point d'autres victimes, plus innocentes, etcoupables seulement d'avoir eu quelque empire, meme un empire salutaire, sur la foule I
Eschine, dans son plaidoyer contre Timarque, avait attaque la vie privee de Demosthene. II lui avait reproche en particulier le luxe feminin de son costume; il Tavait aussi traite de sophiste. Mais combien ces traits paraissent discrets a cote du mepris insultant et des railleries ameres du discours contre Eschine ! Tout deplait a Demosthene dans son adversaire, meme ses qualites: Eschine est un homme de pen, eleve aux premieres charges par la bienveillance du peuple; sa mere a fait tons les
1 Dem., Amb., 296.
2 Dem,, Amb., 300.
3 Dem., Am6., 301.
RIVALITE d'ESGHINE ET DE DEMOSTHENE 107
metiers; ses freres sont de petites gens, celui-ci peintre de tambours et de coffrets pour flacons a parfums, celuila greffier subalterne comme Eschine. Et Demosthene ne se deraande pas si ce sont bien b\ des reproches k faire dans une democratie, surtout apres avoir fletri les sentiments anti-democratiques d'Eschine. II sait en effet que les homnres bien nes * sont souvent plus agreables au peuple dans leurs dedains que les hommes de basse education dans leur familiarite un pen obsequieuse ; et il exploite sans crainte ni remords ce sentiment. Eschine d'ailleurs, qui a la demarche des gens bien nes, semble oublier son origine. Eschine a la memoire ornee; il cite des vers ; mais en cela memo, il est un sophiste et un logographe, non un orateur : en eflfet il s'est bien garde de rappeler des vers d'Antigone qu'il savait par coeur, mais qui I'auraient condamne; il en cite d'autres qu'il n'a jamais eu I'occasion de debitor et qu'il n'a appris que pour la circonstance. Eschine prend a la tribune de nobles attitudes; il affecte le maintien de Solon; or ce n'etait pas le geste de Solon mais bien son amour de la patrie qu'il importait d'imiter ^. II a une belle voix mais c'est une voix de theatre, une voix qui d^ailleurs a ete sifflee dans les troisiemes roles, et qui par consequent est indigne de captiver les oreilles d'un auditoire athenien 3. Enfln Eschine ale verbe haut; il est hardi jusqu'A. reflfrdnterie : Demosthene au contraire (il le dit du inoins) est le plus timide,le plus mesure des orateurs *. 11 y avait sansdoute acetegard une difference appreciable entre les deux rivaux ; mais si Demosthene donne autant
2 Dem., Amb,, 251.
3Dem., Amb.,'S37.
* Dem., Am6.,205, sv.
a Eschine, en fait de hardiesse, qu'il s'ote a lui-m^me a n'en juger que par ses propres discours, on voit que le souci de la verite n'entre que pour une faible part dans ses satires oratoires. En r^alite, il detesteEschine; et sa haine s'alimente a plaisir de tons les contrastes qu'il remarque et qu'il exagere entre lui et son adversaire politique.
Rien ne fait plus de tort, dans notre esprit, a la reponse d'Eschine que ses injures contre Demosthene. Le grand orateur, Tillustre patriote, nous apparait dans un tel eclat de gloire que nous ne comprenons pas qu'il ait pu etre traite, m6me par un adversaire politique, comme le dernier des hommes. Ces mots de sophiste, de brouillon, de traitre, d'etranger, de Scythe, de l^che et de deserteur, d'infame m^me (car Eschine vaj usque-la) nous semblent inspires par une basse jalousie et une haine aveugle . Comme Eschine nous est suspect de venalite, les exces de langage que nous rencontrons dans le discours de Demosthfene nous choquent moins; nous les imputons a I'^tat des mcours; de plus nous croyons volontiers Demosthene aflirmant qu'il a ete provoque par Eschine et denigrede parti pris*. Cependant I'excuse tiree des habitudes de la place publique, doit etre egalement invoquee a la decharge d'Eschine ; et de plus nous devons tenir compte, en le jugeant, du peril qu'il courait. Demosthene nedemandait rien moins quele dernier supplice; il designait Eschine comme un criminel d'Etat a la colere des juges: Eschine avait bien quelque droit a la riposte ; toute la question pour lui devait etre de sa- \oir si, en rendant ainsi outrage pour outrage, il n'indisposerait pas contre lui-meme son auditoire. Or il parait
1 Dem.,.4mft., 256-9.
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bien que ces sortes de duels en paroles, ces rencherissements dans Tinjure, amusaient les Atheniens loin de leur deplaire; il semble meme que, dans le cas particulier, ils se seraient montres plus disposes a mal accueillir les imputations hardies de Demosthene centre Eschine que les insinuations etles injures d'Eschine contre Demosthene, si tant est, comme le dit Taccuse, qu'ils ne Youlurent pas entendre jusqu'au bout le recit des violences d'Eschine contre une femme Olynthienne *. On pent voir d'ailleurs, comme semblent le prouver et cette anecdote et quelques autres indices 2, que de pareils discours n'etaient pas ^coutes froidement ; les deux adversaires avaient leurs partisans, peut-etre leurshommes apostes, peut-etre leurs disciples, qui applaudissaient ou sifflaient I'orateur au gre de leurs passionsr. Le discours d'Eschine, peut-etre par un defant inherent a la situation defensive, est loin d'aVoir la meme abondance et la meme variete que le discours de Taccusateur ; mais, toute consideration sur la verite meme des faits mise a part, il est d'une rare habilete. D'abord on y sentpartout I'indignation r^elle ou jouee d'un homme qui serait outrageusement calomnie dans ses actes politique:-?, dans sa vie privee, meme dans sa famille.Il parle discretement de son devouement aux int^rets d'Athenes^ comme si c'etait chose connue de tons ; il ne refute qu'en passant et seulement comme invraisemblables les accusations portees contre son integrite, comme si elles devaient tomber d'elles-memes, comme s'il avait confiance dans le jugementdes Atheniens. D'un autre cote il s'attache a demontrer, par tons les details de son recit, que Demosthene est Thomme le plus perfide, et le plus
* Eschine., Amh., 5.
2 Dem., Amh., 1, surtout Coiir., 50-53.
jaloux de supplanter ses colleguesou ses adversaires dans la faveur du peuple. Toute raccusation n'est qu'un complot prepare lentement, jour par jour et de longue date ; pressenti vaguement mais non decouvert ni surtout redoute comme il devait Tetre par les collegues de Demosthene qui ont peche par naivete, par simplicite et par imprudence. L'eloquence meme de Demosthene est le fruit de Tetude et de savantes combinaisons ; celle d'Eschine qui se confie tout entier a sa memoire, a son inspiration *, ne saurait eveiller aucune defiance.
11 y a certainement une part de verite dans ce jugement d'Eschine non sur Demosthene peut-etre, mais sur lui-meme. Nature evidemment plus spontanee et moins reflechie que Demosthene, airaant le faste et la pompe, recherchant les attitudes theatrales, s'enivrant sans doute du bruit de sa parole eclatante, il senible avoir ete, dans certaines circonstances, d'une incroyable legerete de caractere. De son aveu, ne s'engagea-t-il pas, pour repondre a un defi de Demosthene, a faire I'eloge de Philippe devant les Atheniens, et loin d'oublier cette plaisanterie, excusable peutetre entre convives, ne remplit-il pas tres consciencieusement son imprudente promesse? C'estdu meme fonds d'inconsistance, d'imprevoyance et de vanite qu'il se laissa seduire aux attentions de Philippe ; que pendant ses ambassades il rechercha, dit Demosthene, lesproxenieSf au lieu de songer aux affaires d'Athenes; que dans le Gonseil tenu entre deputes, il veut outrepasser son mandat, faire et dire quelque chose (c'est lui qui nous I'apprend) qui n'aurait pu etre recommande a des agents subalternes, substituer a une politique de raison qui me-
1 Esch., Amft,, 179.
RIYALITE d'eSGHINE ET DE DEMOSTHENE 111
nageait Thebes une politique de represailles qui selon lui devait mettre Athenes au-dessus de tous sesennemis ; qu'enfm 11 fait, au noni de Philippe, des promesses vagues, sans se demander si I'evenement qui peut les dementir ne laissera pas peser sur lui une terrible responsabilite ! II faut le dire d'ailleurs : ce caractere est en partie celui du peuple athenien ; Demosthene, qui le trouve a louer chez les auditeurs, les appelle bons et conflants : c'est pour ce motif, c'est par suite de cet accord naturel, semble-t-il, qu'Eschine acquit et conserva si longtemps, malgre la denonciation de Demosthene et les deceptions du parti de la paix, une si grande influence dans sa patrie.
Eschine justifle bien sa politique de paix, en montrant que la situation militaire imposait la paix a Athenes, eta lui son adhesion au traite de Philocrate ; en montrant que le plus ardent a conclure ce traite etait Demosthene luimeme. II semblerait qu'il diit aller plus loin et affirmer que cette paix, telle qu'elle avait ete stipulee par Philocrate, etait la seule qu' Athenes pouvait attendre dans les circonstances. G'estune opinion qu'il n'a garde d'emettre tout en essaj^antde lafaire naitredans Tesprit de ses auditeurs par le tableau de la situation; et on comprend en effet cette tactique oratoire . Philocrate venait d'etre condamne pour avoir conseilleledecret qui porte sonnom; ce n'etaitpasle momentde revendiquer une part dansToeuvre de Philocrate. Philocrate, il est vrai, avait ete condamne a la fois pour ses mauvais conseils etsa venalite ; mais il aurait pu etre condamne pour les seuls conseils, etd'ailleurs rintegrite d'Eschine,vivement a ttaquee, pouvait devenir et rester suspecte aux Atheniens, ce qui lui aurait fait courirle meme danger qu'a Philocrate. Gomme on le voit, Tinteret de Demosthene etait de prouver la collaboration,
112 KIVALITE d'eSCHINE ET DE DEMOSTHENE
la complicite, comme il le dit, de Phllocrate et d'Eschine; rinteret d'Eschine etait de faire oublier que, tout en conseillant la paix, il Tavait voulue aux memes conditions que I'auteiir du decret. Comme Demosthene etait aiors partisan de la paix, quoi qu'il semble le nier par instants, Eschinelui renvoie le reproche et fait de lui Tassociede Phllocrate. Au fond, Demosthene (etilFavoue en quelque sorte) craignaitpour lui-meme les ressentiments des Athenians, etc'est en partie pour ce motif qu'il accusa Eschine. Eschine se defend nan sans peine ; car sa politique ouvertenrent favorable a Talliance avec Philippe et qui n'avait pas change comme celle de D6mosthene, avait deja regu un echec dans le proces de Philocrate. G'est ce meme sentiment de danger personnel qui inspire le langage d'Eschine, dansce discours, a Fendroit de Philippe. Parlant contre Timarque, il louait encore Philippe pour ses paroles amies, et exprimait une certaine confiance dans ses promesses. Repondant a Demosthene, il est plus reserve. Non seulement il ne rappelle pas les promesses dontAthenesattendait encore reffet,mais ilne presenteplus comme des promesses de Philippe les esperances qu'il avait rapportees de Macedoine et fait partager aux Atheniens. II a simplement expose ce qu'il avait demande a Philippe * II a*dit ce que les Thebains croyaient, ce que les Thessaliens redoutaient, ce que les courtisans du roi allaient repetant. 2 n laisse entendre, il est vrai, que les choses se seraient passees comme il Tavait annonce, si Athenes n'avait pas temoigne a Philippe une imprudente defiance sur les conseils des partisans de la guerre. Mais, sans se plaindre de Philippe, il fait bien remarquer qu'il n'a pas parle au nom du prince. En Macedoine sa conduite a ete
1 Esch., Amb., 128, 129.
2 Esch., Amb., 125.
RIVALITE d'eSGHINE ET DE DEMOSTHENE 113
digne d'un representant d'Athenes; il a parle fierement et hardiment au roi. G'est Demosthene qui a ete ebloui par le prestige de la royaiit6 et qui a tenu le langage de la plus basse flatterie. Toutes ces assertions sont assez suspectes; mais elles montrent qu'Eschine tient fort a prouver la correction de ses rapports avec le roi de Mac6doine. Peut-etre Texemple de Philocrate, de Teflfronte Philocrate, cornme I'appelle Hyperide, parce qu'il se vantait d'etre dans les bonnes graces de Philippe, n'est-il pas pour rien dans ce changement de langage.
En resume, si Ton considere la situation, au retour de la deuxieme ambassade, elle etait de celles 06 il est egalement dangereux de choisir entre les deux politiques opposees, entre la paix ou la guerre. Fallait-il courir aux armes ? Mais on venait d'echanger les serments ; mais Athenes n'etaii pas plus prete qu'avant la paix de Philocrate ; elle Tetait moins, cette paix ayant ete plus funeste que la guerre. Demosthene lui-meme, tout en semant la defiance et Tirritation contre Philippe, ne parait pas avoir conseille franchement, a cette date^ la reprise ouverte des hostilites. Eschine pensa et les Atheniens les plus sages penserent avec lui que, puisque le maintien de la paix etait une necessite, il y avait lieu de traiter Philippe, meme en paroles, non comme un ennemi, mais comme un allie. G'etait un parti honorable, puisqu'il etait conforme aux traites, et qui menageait Tavenir. On concoitqu' Athenes Taitembrasse, et que par suite elle ait pardonne a Eschine de le lui avoir conseille.
On s'est demande si les deux discours avaient ete prononces, si le proces de I'ambassade avait eu lieu reellenient. Sans parler du temoignage d'Idomenee de Lampsaque, presque un contemporain*, aux termes duquel
* Cf. WeU, Demosthene J Plaidoyers politiques, p. 234.
RIVALITE d'eSCHINK ET DE Dl&MOSTIIENE. 8
114 RiVAXiiTjfe d'eschine et de demosthene
Kschine aurait ete absous a la majorite de trois voix, il senible bien que les incidents d'audience, rapportes dans le plaidoyer d'Eschine, doivent ^carter toute espece de doute. II resterait a expliquer, selon la remarque deja faite par Plutarque, pourquoi il n'est pas question du procos de Fambassade dans le discours d'Eschine centre Ctesiphon et dans celui de Demosthene en reponse a Eschine. « On comprend cette reserve, dit M. Weil, an sujet d'un proces dans lequel Taccusateur n'avait pas obtenu gain de cause et dont Taccuse etait sorti moralement atteint. » Est-ce bien juste ? II semble que les deux orateurs etaient assez habiles, Tun pour faire valoir centre Demosthene son acquittement, I'autre pour faire valoir contre Eschine sa demi-victoire. lis ont su tirer parti Tun et I'autre de circonstances moins favorables. En realite le souvenir de ce proces, apres seize ans, senible s'etre perdu dans le seul souvenir d'une lutte a outrance qui n'a guere ete interrompue ; on pent meme croire que ce proces est designe en plus d'un endrbit dans le proces de la Gouronne, par voie d'allusion *. Si les denx orateurs ne sont pas plus precis sur ce point, c'est qu'ils ont hate, au moment ou I'occasion se presenterait de rappeler ce proces, d'arriver a des faits plus importants. Ainsi Eschine passe rapidement sur le proces de Philocrate et les evenements qui le suivirent, pour en venir a I'affaire de THalonnese, a la rupture de la paix, a I'alliance avec Thebes et FEubee 2. Demosthene, en vertu du meme procede, est tres brefsur les memes aniiees; deux fois il les rappelle, et chaque fois il fait remarqner qu'ayant beaucoup a dire, il supprimera une foule de
1 Esch., c. Ctes., § 79, 81, 226. Dem., p. Ctes., 142.
2 Esch., c. Ctes.y 79 et sv.
RIVALITE d'eSCHINE ET DE DEMOSTHENE 115
traits *. II a en effet a justifier sa politique, sa politique generale depuis le principe, et pour les annees les plus rapprochees, tous ses actes en particulier ^.
i Dem., p. Ctes,, 42 sv. 133.
2 Schaefer (II, 388, 2« edit 415) pense que Demosthene ne fait pas mention du proces parce qu'il eta it interdit de remettre en question les choses jugees ; mais ce n'est pas les remettre en question que d'en parler, et surtout de parler du resultat d'un proces. Dans ce meme discours, Demosthene ne se fait point scrupule de parler de la condamnation de Timarque.
DU PROCB S DE L*AMBASSADE A UK BATAILLE DE CH6iION6e. — ROLE DE DEUX ADVERSAIRES DANS LES KVENEMENTS POLITIQUES DE CETTE P^RIODE (543-338).
Expedition de Philippe jasqn'a Ambracie. — Negociations d'Athcncs avec Chalcis : rdle de Deniosthene. — Letlre de Philippe aux Atheniens. — Di scours sur rUalonnese. — Attitude de I>emosthcne. — Di scours de Demosthene sur la Chersonnese et 3* philippique. — Demosthene accuse de faiblesse — (>oalition conlre Philippe. — 2" Icttre de Philippe aux Atheniens. — Administration de Demosthene. — Reforme des iinances atheniennes. — Alliance avec TEubee, — L'affaire d'Anaxinos. — Le sacrilege des Amphissiens. — Philippe appele comme vengeur des dieux. — Chares, le general athenien, en Locride. — Prise d'Elatee par Philippe. — Alliance d'Athenes avec Thebes. — La bataille de Cheronee. — Eloge des morts.
Gependant Philippe, a la faveur de la paix. etendait sa puissance ; il chassait Arybbas,le roi d'Epire, pour le remplacerpar Alexandre, frere d'Olympias que Philippe avait epousee, et neveu du roi detrone ; il s'avancait jusqu a Ambracie, ville appartenant aux Gorinthiens, mena- Cait I'Acarnanie, promettait aux Etoliens de leur livrer Naupacte, alors occupee par les Acheens. On pouvait croire que Philippe allait passer dans le Peloponnese et tourner Athenes,.pour ainsi dire. Toutefois il opera son retour a travers la Thessalie qu'il divisa en tetrarchies pour Taifaiblir, occupa quelques villes du golfe Maliaque, puis Anton d'ou il surveillait Oreos et TEubee. Dans cette ile, les Atheniens et Philippe se disputaient Tinfluence depuis quelque temps ; la lutte devint des lors plus vive. Le parti national echoua a Eretrie et a Oreos qui se livrerent a Philippe ; mais il trouva a Ghalcis un chef plus entreprenant, et qui, deja toinbe dans la disgrace de Philippe, se defendait personnellement en defendant sa patrie. Ge chef du nom de Gallias noua des
120 RivALiTit; d'eschine et de demosthene
n^gociations avec Athenes ; une alliance defensive fut conclue entre la r^publique et Ghalcis
Quels f urent au milieu de ces ^venements de I'annee 342 le role de Demosthene et celui d'Esehine ? On entrevoit Tun et Tautre, plutot qu'on ne les distingue tres bien. A la nouvelle de Texpedition de Philippe, une ambassade dont Demosthene faisait partie, fut envoyee, peut-etre sur la motion du grand orateur,dans lePeloponnese; une arm6e partit pour TAcarnanie ; Athenes donna Thospitalite a Arybbas et lui prodigua tons les honneurs dont elle disposal t: II ne parait pas qu'Eschine ni le parti de la paix se soient opposes a ces demonstrations contre Philippe quipourtantcompromettaient singulierementle maintien de la paix. L'alliance avec Ghalcis est vivement attaquee par Eschine dans leProcespourlacouronne; aFentendre, ce fut un traite uniquement onereux pour Athenes; la republique etait tenue de secourir Ghalcis, mais Ghalcis, en echange, ne donnait rien, sauf la promesse illusoire de secourir Athenes en cas de danger ; Athfenes n'imposait aucun tribut a Ghalcis et ne la soumettait point a cet etat de dependance'qui avait 6te la situation des allies au temps de Thegemonie athenienne.Ges critiques contre les conditions m^mes de I'alliance ne sont guere fondees. Athenes cherchant partout des ennemis a Philippe, menacee elle-meme et dechue de son ancienne puissance, ne pouvait etre exigeante ; d'un autre cote une politique desinteressee et degagee de toute rancune est bieii celle de Demosthene; elle fait honneur a Tel^vation de ses sentiments et a la largeur de ses vues. II est etonnant d'entendre Eschine citer, pour le confondre, des paroles telles que celles-ci : « Athfenes doit proteger tons les Hellenes qui ont besoin de secours, etmeriterleur reconnaissance avant de contracter avec eux des alliances a son profit. »
HiVAi.rn^ i)F.si:iii\K f.t uii dkmmstiiknk I'Jl
H est vrai qu'Eschine iie Mftiiie pas ses paroles eii elJesni^mes; au contraire, ii les tmuvo belles, mais pretend qu'elles servaient a voiler des marches pen tiononibles. Quoi qu'il en soit sur ce pnint. Deinostliene coinme hommed'Ktat. avail raison.Fnt-il combiittu piir Eschine, ^ ce moment meme ? Rieii ne le dit. Eschine, il est vrai, recevait.eusaqualitedeproxtne.lesenvoy^sdeClitarque Pt Philistide, ces tyrans etablis par Philippe h fo^trie et ft Oreos ' : mais ces envoyfe etaieiit-iU presents an moinent de la conclusion de I'alliance d'Ath^nea avec Ghalcis,el vinrent-ils pour combatlre cette alliance ? G'est ce ijuenous ne savons. D^uiosthfineaecnsesouventEschine de s'fitre tu * ; il est probable qu'Eschine et les pai'tisans ^^ la pais laissaient a I'ertains moments le parti de la SUerre et D^mosth^ne user de leur influence sur le peu- P^f, sauf k leur reprocher leur politique, si le r^sultat ne '■^pondait pas a I'attente qu'ils avaient excitee.
Ces agissements d'Athenea et les entreprises toiijoura 'louTelles de Philippe rendaient la paixde plus en plus Pr^caire. Philippe, redoutant sans doufe un trop prompt '"^'V'eil du patriotisme ath^nien. d^sireux peut^&tre de ''^aintenir une paix qui etait I'babile r^sultat de sa di- P'otnatie, ^crivit aux Atheniens une lettre qui reprodui- *'*3-it kpeu pres lea griefs et les propositions present^s ^ ^ Unee prfc^deute par son ambasaadeur Python, II pro- P'^^sait de rendreaus Ath^niena, atiti'ededon graeieux, ^alonneae, petite tie que les pirates avaient enlevSe A •^tlienes et que Philippe avait reprise sur les pirates ; "~ demandait I'^tablissement de conventions commer- '^^ales destineea k sauvegarder les interfits dea sujets ^acedoniens et atheniens qui voyageaient pour aEEaires
I Dem., p.Ct-s.. HI
■ NobTiiin. p. f.7M..SI ,■[ sv.
122 RIVALIT6 d'esghine et de d^mosth^ne
d'un pays dans I'autre ; il oflFrait aux Atheniens de s'unir a eux contre les pirates ; revenant sur les negociations anterieures, il niait, sans doute par rapport k Amphipolis, qu'il eut consenti, et qu'il eut autorise ses deputes a consentir, au principe dont les Atheniens poursuivaient la reconnaissance, a savoir que chacun gardM ce qui lui appartenait ; ce qui eut ete annuler les stipulations de la paix de Philocrate ; il admettait, comme la premiere fois, ramendement par lequel la liberte des Hellenes, non compris dans le traite, etait garantie; il demandait que le diflferend relatif aux places que les Atheniens revendiquaient <^omme enlevees en temps de paix fut porte devant des arbitres ; il conseillait aux Atheniens le meme moyen pour terminer leurs diflferends avec les Gardiens, peuple de la Chersonese, s'offrant au besoin pour mettre les Gardiens a la raison s'ils se refusaient a Tarbitrage ; enfin il protestait de sa bonne volonte, et se disait pret a rendre de grands services aux Atheniens, s'ils voulaient bien ne plus preter Toreille aux discours des orateurs qui les excitaient a la defiance contre lui. Un grand nombre d' Atheniens faisaient Teloge de cette lettre et se montraient disposes a accepter, comme justes et raisonnables, les offres de Philippe : on pent croire que parmi ces Atheniens, Eschine montrait le plus de confiance et d'empressement.
Hegesippe prit la parole devant le peuple pour combattre les propositions de Philippe et se defendre lui et son parti contre les insinuations et les accusations ouvertes du roi deMacedoine. Nous avons conserve son discours connu sous le nom de JDiscours sur V Halonn^se et longtempsattribue a Demosthene.Gette harangue, inspiree par un patriotisme incontestable etparun juste sentiment des dangers que couraitAthenes,montre cependant combien
RIVALITfi D'ESGHINfe ET DE Dl^MOSTH^NE 123
la situation des partisans de la guerre, on tout au moins d'une sage mSflance, 6tait difficile et fausse a quelques egards. L'orateur reclame Amphipolis : or c'6tait la un point regie par la paix de Philocrate et sur lequel on ne pouvait esp^rer que Philippe se pr^terait i\ une concession ; ce n'eiit pas ^t6 amender le traite, c'eilt ete le suppiimer au profit d'Ath^nes. L'orateur demande I'Halonnese, non a titre de don gracieux, mais h titre de restitution, et revendique hautement le droit absolu d'Athenes sur une ile qu*elle n'avait point ced^e aux pirates et qui n'avaient point ^te conquise par Philippe sur les AthSniens. C'6tait juste, si Ton veut ; mais il semble qu'une contestation de ce genre peut toujours aboutir a une conciliation, quandles deux parties ont sincferement ledesir de s'entendre. Heg^sippe voit un pifege dans la proposition de conclure un traits de commerce ; en effet, Philippe ne voulait pas que le r^sultat des negociations sans doute entre pl6nipotentiaires fut soumis, selon les lois ath^nlennes, a la ratification du peuple, et demandait que les stipulations, une fois reconnues par lui, eussent force de loi *. C'^tait M une precaution prise par Philippe contre la mobillte ath^nienne ; c'^tait assurement une preuve'de defiance; Forateurs'en pr^vaut dans rintSrSt de sa cause ; il pretend que Philippe n'a d'autre but que de faire inserer dans ce traite de commerce des stipulations aux termes desquelles son droit surlesbiens d*Ath6niens domicilies a Potid6e et depouilles par Philippe, serait reconnu. Evidemment Torateur se defle des hommes qui devaient negocierce traite de commerce et qui sans doute appartenaient au parti de la paix. II
1 Tel est selon nous le sens du passage (§ 9) M, Weil ne nous paratt avoir comppis qu'a demi.
124 RIVALITK d'ESCHINE ET DE D^MOSTHKNE
proteste centre toute acceptation d'arbitrage, soit par rapport a THalonnese, soit par rapport aux villes enlevees sur les Atheniens en temps de paix, soit par rapport aux diff^rends des Atheniens avec les Gardiens ; et sur ce point on ne pent que lui donner pleinement raison ; un arbitrage n'aurait et6 qu'une duperie pour Athenes et de plus une imprudence, en montrant qu'elle renonc^ait a la force pour contenir ses sujets. Hegesippe semble avoir moins raison quand il repousse comme illusoire Famendement qui aurait garanti la liberte des Hellenes ; il montre bien que depuis le traite et m6me depuis Tambassade de Python Philippe n'a eu cure de cette liberty ; mais Philippe pouvait trop facilement repondre que ses propositions anterieures n'avaient pas ete acceptees et qull n'avait pas viole, du moins sur ce point, les clauses du traite de Philocrate . Comme on le voit, ce discours tres juste pour le fond, puisqu'il montrait dans Philippe le plus ruse et le plus irr6conciliable des ennemis, laissait cependant, dans une large mesure, le beau role au roi de Macedoine ; c'etait lui qui cherchait a calmer les esprits, qui travaillait au maintien de la paix, qui faisait les concessions au moins apparentes, qui se montrait genereux et soucieux de requite ; on ne lui opposait que de mis6rables chicanes, des arguties ; on ne voyait que des pieges dans tout ce qui venait de lui ; on refusait ce qu'il accordait, on lui demandait ce qu'il ne pouvait oflfrir ni accorder ; c'etait la la consequence inevitable du traite de Philocrate et de la situation creee par la lutte entre Athenes et Philippe ; cette situation n'etait ni la paix ni la guerre ; Athenes se sentait menacee; Philippe, sans cesse attaque par les orateurs atheniens a Athenes et dans les autres villes de la Grece, pouvait redouter un soulevement
RIVALITE d'eSCHINE ET DE DKMOSTHENE 125
general centre lui. Dans de pareilles conditions, une entente devenait de plus en plus difficile.
Les propositions de Philippe furent done repoussees. Quel fut dans cette circonstance le langage de Demosthene? SurTHalonnese, il parla comme Heg^sippe ; c'est memelui seul que les poetes comiques et qu'Eschine accuserent d'avoir trouve cette r^ponse au sujet de I'Halonnese, asavoir qu'il y avait restitution et non present. Demosth^ne etait fidele a sa politique qui consistait a reveiller chez les Atheniens le sentiment de leur dignite ; Philippe etait un ennemi ; il ne fallait pas lui laisser prendre les apparences d'un bienfaiteur. Par la meme raison, il dut soutenir la motion d'Hegesippetout entiere ; il fit peut-etre ressortir avec plus de force que cet orateur le danger pour Athenes d'avoir recours a un arbitrage quelconque ; tres engage dans la politique de defense et d'hostilite contre Philippe, il ne put sans doute, comme precedemment, prendre dans la question une position entre les partisans de la guerre et les partisans de la paix. Toutefois, ilfaut le dire, si le discours sur THalonnese, comme il y a toute apparence, n'est pointde lui, nous ne pouvons que nous livrer a des conjectures sur le role de Demosthene en cette affaire.
Les conquetes de Philippe en Thrace, le dissentiment entre les Atheniens et les Cardiens qui refusaient d'admettre sur leur territoire les colons envoyes d' Athenes ; le secours pret6 aux Cardiens par Philippe ; le coup de main execute avec vigueur par le general athenien Diopithes sur des villes de laPropontide qui appartenaient depuis cinq ans aux Macedoniens, le danger de Perinthe et de Byzance serieusementmenacees par Philippe, tousces evenements jeterent de nouveau Talarme dans Athenes et ranimerent ou entretinrent la lutte des partis. C'est
126 RIVALITE d'eSGHINE ET DE DEMOSTHENE •
dans ces circonstances que furent prononces, a quelques semaines d'intervalle, eri341,le discours de Demosthene sur la Chersonese et la troisie me Philippique. Dans la premiere de ces harangues, Demosthene s'attache surtout a refuter les adversaires de Diopithfes accuse, non sans raison de deshonorer la republique par ses extorsions et de rendre la guerre inevitable, mais qui, en definitive ne faisait guere qu^user contre Philippe des armes de Philippe. En meme temps, Demosthene signalait la tactique des orateurs du parti mac^donien ; ils voulaient, disait-il, en cas d'un echec a la guerre, en faire peser la responsabilite sur leurs adversaires et par des proces politiques amener les Atheniens a oublier et Philippe et leurs propres agissements, dignes des peines les plus graves * Ge reproche naturellement ne va pas sans celui de trahison ; Demosthene traite ses adversaires de vendus ; il pretend meme que ce n'est la un secret pour personne; qu'une pareille conduite, loin de soulever Tindignation, n'excite que le desir d'imiter les coupables, par amour du gain, ou provoque le rire en cas d'aveu ehonte 2. Ce langage n'est sans doute pas depourvu d'exageration. Quoi qu'il en soit, Demosthene ne nomme point Eschine . Faut-il croire qu'il a change d'opinion depuis le proces de I'ambassade et qu'il considere Eschine, non plus comme un traitre, mais simplement comme un de ces hommes d'Etat « qui cherchaienta maintenir la paix parce que leur influence et leur reputation auraient passe a d'autres en temps de guerre ^ ? » Gela est pen probable ; mais d'une part I'acquittement d'Eschine rend I'orateur plus reserve dans ses attaques ; d'une autre, Demosthene
* Disc, snr les affaires de la Chers., 57. Cf. Philipp., iv, 59. 2 PhiUpp., ni, 39.
* Philip,, ui, 2,
luVALiTE d'eschine et de demosthene 127
et sans doute d'une nianiere generale les orateurs atheniens semblent avoir distingue entre les harangues politiques proprement dites et les discours prononces a Foccasion d'un proces, fiit-ce centre des adversaires politiques; dans les premieres, les accusations sont plus generales ; les noms sont passes sous silence ; dans les secondes, au contraire, les personnalites sont aussi nombreuses que violentes *.
Demosthene en attaquant ses adversaires politiques a aussi a se defendre contre eux. lis luireprochaient en effet de ne pas oser proposer un decret, de manquer d'audace et de fermete dans Taction 2. II semble qu agir cut ete la meilleure des reponses ; mais au moment du discours sur les aif aires de la C/^ensonm^se, Demosthene ne se croyait sans doute pas assez silr des dispositions du peuple athenien ; il se borna done a repondre qu'en conseillant au peuple le parti le meilleur et le moins agreable, il montre plus de courage que ceux qui le flattent. La troisieme Philippique marque un progres dans lahardiesse; Demosthene, se sentant soutenu par Topinion, s'engage a proposer par voie de decret, la reunion des forces necessaires pour faire la guerre, et Fenvoi d'ambassades pour coaliser toute la Grece contre Philippe 3. Quel etait celui de ses adversaires qui Tavait accuse de faiblesse ? Demosthene dit : « le premier venu ». Ce n'etait done pas Eschine, mais c'etait sans doute un
* La sortie de Demosthene contre Arislodeme danssa4® Philippique est line des raisons qui font douter de Tauthenticite de cette harangne ; mais on remarqnera que Demosthene dans ce passage se propose simplement de faire justice par la raiUerie d'un de ses adversaires les moins considerables ; au debut meme, il n'a pas Tintention d'insulter Arislodeme ; il le dit (§ 70) ; entralne par Telan de sa pensee, il linit par traiter de voleurs Aristoddme et son pere.
2 Sur les affaires de la Chers., 68
^Philipp., ni, 70 et sv.
citoyen du parti d'Eubule comme Eschine ; il esperait sans doute prouver par cette provocation que la paix, si desavantageuse et si deshonorante qu'elle fut, etait pourtant une n^cessite ; qu'on ne serait pas suivi par les Atheniens en leur proposant un acte d'hostilite ouverte contre Philippe.
Si la quatrierae Philippique a jamais ete prononcee, en tout ou partie, ce fut aussi a cette date de 340. Dans cette harangue, D^mosthene semble setre propose deux fins, decider les Atheniens k envoyer une ambassade au roi de Perse dont le peuple avait repousse des offres anterieures, et achever de miner le credit d'Eubule et de son parti ; dans cette derniere intention, d'un cote il invite le peuple a ne pas se fler a la prosperite materielle d'Athenes qui, sans une politique ferme et vigilante, prepare a Philippe une proie plus belle, mais non plus aisee a defendre; de Tautre il semble avoir k coeur d'effacer les preventions que ses anciennes doctrines sur le tMorique pouvaient avoir excitees contre lui parml les pauvres, et se designe par la aux suffrages, si la politique d'Eubule est condamnee et si Athenes a besoin de remplacer cet hqmme d'Etat. Deses adversaires, Demosthene n'en prend qu'un Sipartie, un certain Aristodeme; maisilsignale tons les traitres a Texecration publique et ajoute que les Atheniens savent bien quels sont les orateurs payes par Philippe et les orateurs desinteresses. Or, sans nul doute, dans sa pensee, Eschine estau nombre des premiers.
Ces trois harangues, le discours sur les affaires de la Chersondse^ la 8« et la 4^ Philippique furent comme trois coups successifs, auxquels Tinfluence d'Eubule ne put resister ; Demosthene devint Thomme necessaire : a partir de ce moment il fut Tame d' Athenes.
KIVALITE d'ESCHINE ET DE DEMOSTHENE 129
Toutefois la guerre n'est pas encore declaree. Dans cette periode qui precede la reprise des hostilites apres sept ans de paix, Demosthene forme contre Philippe une vaste confederation. Byzance, Abydos, Rhodes, Chios, TEubee, les Megariens, les Acheens, les Corinthiens, les Acarnaniens, les Corcyreens y entrent tour a tour. La contribution en hommes et en argent est fixee. Des expeditions contre Oreos et Eretrie delivrent I'Eubee de la domination macedonienne ; Callias, un des allies d'Athenes, en guerre avec Philippe, attaque les villes macMoniennes du gollfe de Pagase, s'empare de navires marchands qui se rendaient en Macedoine, et pour ces faits est loue par Athenes. Une couronne d'honneur est decernee, sur la proposition de Demosthene, a un certain Aristodeme qui avait envahi la Thessalie et attaque Magnesie. Des troupes sont envoyees en Proconnese, en Chersonnese, a Tenedos, pour surveiller les mouvements de Philippe et pour les contrarier. Contraint a lever le siege de Perinthe, sur le point d'attaquer Byzance, Philippe, ne pouvant plus douter des resolutions belliqueuses des Ath6niens, envoie une lettre, veritable ultimatum, ou il resume tons ses griefs non contre Demosthene qu'il ne nomme pas, mais contre lepeupleath^nien. La stele du traite de Philocrate est alors renversee, sur la motion de Demosthene ; Chares, puis Phocion, sont envoyes ouvertement au secours de Byzance qui dut son salut a cette eijergique intervention.
Que faisait le parti macedonien, que faisait Eschine^ pendant que Demosthene remuait ainsi Athenes, aux applaudissements de la Grece, et la Grece aux applaudissements d' Athenes ? Eschine et son parti, on n'en saurait guere douter, se renfermerent dans un silence prudent, dans un de ces silences insidieux que D6mos-
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thene plus tard leur reprochera avec tant de force et de raison *. Nous avons d'ailleurs la preuve de la reserve gardce par Eschine durant cette peri ode. La delivrance de TEuboe causa uiie telle joie a Athenes que sur la motion d'un certain Aristonicoslepeuple decidaqu'une couronne serait decernee a Demosthene, en plein theatre. Eschine, dit Demosthene, etait present : il ne protesta point ; il n'accusa pas I'auteur de la motion 2. Eschine et le parti macedonien s'elfacerent alors, bien evidemment ; ils suivirent les evenements en adversaires, c'esta-dire dans Tintention d'epier les fautes de Demosthene et de ses partisans, et de faire retomber sur eux les consequences facheuses d'une politique qu'ils desapprouvaient, cette politique fut-elle la seule digne d' Athenes et moins dangereuse que la leur nieme . Attaquer Demosthene ouvertement a cette date eut ete une tentative inutile et sans doute funeste a ceux qui s'en seraient charges.
Gette situation exceptionnelle ne pouvait durer longtemps a Athenes. Des insinuations perfides, des accusations a la tribune et meme devant les tribunaux, ne iarderent pas a se produire. Nomme intendant de la marine, charge peut-etre creee pour lui, et a ce litre revetu d'une puissance extraordinaire, Demosthene entreprit cette reforme des finances dont il avait depuis longtemps proclame lanecessite.Les plus riches citoyens d'Athenes, au nonibre de 1200, etaient divises pour I'e-
1 Dt'm., pour Ctes., 306.
2 Dem., /?., Ctcs., 83 avappr^OcVTO*; dv tG OcdcTpcp toO cruccpdcvou xai ScUTspou xr|p'jy[jiaTo; :^5y] [jloi To;jTouYiYVO(X£vou.Ces dcrnicrs mots, qui einbarrasscnt beaucoup .les coiiimentatcurs, nous paraissent designer par anticipation la couronne decernee par Demostliene pour la conclusion de I'allianee avec Thebes et menlionnee aux §§ 222, 223 du discours pour Ctesiphon.
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quipement de la flotte, en vingt groupes ou symmories : les quinze plus riches de chaque symmorie, formant ains) un total de trois cents personnes, etaient reunis sur nn mSme r61e. Le president de chaque symmorie composait, avec des membres choisis dans ce rdle, notamment avec le second et le troisi&me de la liste, une commission chargee de la repartition de Timpot total entre les 1200 citoyens. Cette organisation eut pour resultat d'abord de faire retomber la charge des tri6rarchies sur ceux d'entre les riches qui Fetaient le moins, et aussi de retarder Tarmement de la flotte par suite du nombre croissant de tri6rarquespour unmemevaisseau, et des reclamations que presentaient necessairement quelques-uns d'entre eux. Nous ne connaissons pas les termes de la loi proposee par Demosthene ; mais elle avait pour objet de repartir, suivant la fortune, la charge de rimpot entre les trierarques, et remaniait les roles d'une maniere plus equitable. Demosthene fut accuse de proposer une loi contraire aux lois existantes ; les privilegies lui firent oifrir de grosses sommes d'argent, d'abord pour qu'il ne presentat pas la loi, puis pour qu'il laiss^t tomber son projet avant Touverture du proems ; ce qui montre d'une part le peu d'espoir que les privilegies fondaient sur le resultat du proces, de I'autre la confiance qu'ils avaient dans leurs offres, confiance inspiree par la venalite habituelle des hommes d'etat atheniens. D'emosthene, non sans encourir le reproche de venalite, se contenta de changer certaines dispositions de la loi^ sans doute pour la faire passer plus ais6ment; le proces eut lieu et I'accusateur ne recueillit pas le cinquiemedes voix. Eschinen'avait point intente d'actioh centre Demosthene, mais il ne laissa point d'intervenir, sinon ouvertement pendant la discussion, du moinsplus tard,
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apres la guerre. S'il faut Ten croire, il convainquit Demosthene d'avoir efface des roles les trierarques de soixante-cinq navires legers, faisant ainsi disparaitre une escadre athenienne plus forte que celle qui vainquit, k NaxoSjPoUis et les Lacedemoniens. II est probable que la loi de Demosthene, comme toute loi nouvelle et port^e en des circonstances critiques, etait imparfaite et amena des r^sultats en partie contraires a ceux qu'on en attendait ; il se pent tres bien faire que tout en gagnant pour la quantity et la promptitude des armements, Athenesperdit sur le nombre des vaisseaux equipes : c'6tait tout profit, si, sous I'ancien regime, les vaisseaux armes detoutes pieces et en etat de prendre la mer ne figuraient que sur les roles ; mais on comprend qu'une opposition jalouse et injuste ait cherche la un grief contre Demosthene et meme ait reussi a tromper Topinion sur ce point. Eschine, suivant le temoignage meme de Demosthene, parvinta faire modifier la loi de son adversaire, au grand detriment, dit Demosthene, del'interet general ^ II aurait recu pour ce motif deux talents des chefs des symmories ; cela pent etre, mais nous retrouvons ici une fois de plus cette accusation de venalite que les orateurs et les hommes d'etat avaient Thabitude de lancer les uns contre les autres et qui dans beaucoup de cas etait de part et d'autre tres certainement fondee.
L'alliance d'Athenes avecrEubee,conclue sur le conseil et par les soins de Demosthene, offrit egalement a Eschine Toccasion d'attaquer son adversaire politique. Demosthene, en veritable homme d'etat qui sait faire la difference des temps et sacrifier une partie des pretentions de la patrie a son salut, avait traite avec les Chal-
^ Pr., Ctes., Si2.
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cidiens comme avec un peuple ind^pendant et non point comme avec un peuple qui avait fait autrefois partie de la confederation des allies ; il ne leur avait pas demande d'envoyer comme par le passe un representant k Athenes ; il n'avait point stipule purement et simplement, entre Athenes et Chalcis, une alliance a la fois offensive et defensive ; il s'etait borne a faire inserer dans le traite que, dans le cas d'attaque, Chalcis viendrait au secours d'Athenes ; ils n'avait point exige de tribut, non seulement de Chalcis, mais ni d'Oreos ni d'Eretrie; lescinq talents que ces deux dernieres villes s'engageaient a payer k titre de subside, devaient etre remis entre les mains de Callias, et non des Atheniens. Cette politique n'etait pas brillante, comme on le voit, mais elle etait des plus sages; elle dissipait la defiance des allies k regard d'Athenes ; elle leur permettait de penser, qu'en travaillant k maintenir leur independance contre Philippe, elles ne risqueraient point de retomber sous le joug athenien ; elle tirait, en un mot, le meilleur parti des ressources presentes. Un tel resultat n'6tait point fait pour complaire a Eschine, non seulement a cause de sa haine centre DemosthSne, mais parce que c'etait un esprit plus chimerique que pratique. Attaqua-t-il Demosthfene de front et sur le moment m6me ? c'est peu probable et cela pour les raisons que nous avons dejk donnees. Mais une circonstance lui permit de d^noncer ce qu'il appelales prevarications de Demosth6ne dans les affaires de TEubee. La ville d'Oreos devait un talent k Demosthene ; ne pouvant s'acquitter elle fit accepter par le peuple un decret aux termes duquel elle s'engageait a payer a Demosthene,sur ses revenus publics, une drachme par mois et par mine jusqu'a Tacquittement du capital *. Pourquoi
»Esch.,c. aes.,104.
134 RiVALiTt d'eschine et de d6mosthI:ne
cette dette ? N'etait-ce pas Findice que Demosthene, pour prix de ses complaisances envers Gallias etTEub^e, avait regu un talent de Chalcis par Gallias, un talent d'Eretrie par Clitarque, un talent d'Oreos? C*est du moins ce que disaient les ennemis de Demosthene, et le plus acharne d*entre eux, Eschine. Cette accusation, Eschine la porta a la tribune, non pas au moment des negociations ni de la conclusion du traite, mais quelque temps apres, nous ne Savons pas a quelle date,lorsque la ville d'Oreos mise en demeure de s'acquitter prit le decreten question. II la renouvela dans le proces de la Couronne, et Demosthene n'y repondit pas, soit par mepris, soit qu'il y eut deja repondu plus tot et qu'il eut confiance dans la memoire de ses auditeurs. Nous ne savons pas au juste comment les choses se sont passees. On a conjecture avec assez de vraisemblance * que Demosthene avait prete un talent a la ville d'Oreos pour Taider dans ses preparatifs de guerre. Peut-etre ce talent vint-il completer la contribution de cinq talents que les Oritains devaient payer a Gallias, c'est-a-dire aTunion eubeenne. Quoi qii'il en soit, il semble bien d'une part que les Oritains avaient contracte une dette legitime envers Demosthene, d'autre part que Demosthene leur avait rendu un service signale en leur pretant cet argent, puisque les Oritains demandaient la remise de leur dette en s'engageant a elever une statue de bronze a Demosthene. Demosthene repoussa cette offre; dans Tignorance ou nous sommes de ses affaires, ne sachant s'il n'avait pas eraprunte cette somme pour la preter, considerant que la fortune devait etre, non un luxe, mais une condition d'influence pour un homme d'etat comme Demosthene, nous ne saurions lui repro-
* Schaefer, II,.460.
RIVALITE D'ESGHINE ET DE DEMOSTHftNE 135
cher de la durete etde ravarice a Tegarddes Oritains *. Une autre affaire, dontla date reste incertaine, 2 mais qui semble bien avoir coincide avecla preponderance de DemosthenedansrEtat,init aux prises plus ouvertement et plus gravement les deux rivaux habituels. Un certain Anaxinos d'Oreos (sans douteavant larupture delapaix) etait venu aAthenessous pretextedefairedes achats pour Olympias, femme de Philippe ; Demosthene le fit saisir eomme espion, soumettre a la torture, puis ordonna sa mort. Eschine, qui avait ete supris en conference avec eet Anaxinos dans la maison de Thrason, chercha sans doute a justifier Anaxinos et lui-meine; en tons cas, il reprocha a Demosthene, qui avait ete I'hote dAnaxinos, sa violence et son impiete. Demosthene au grand scandale d'Eschine, et selon Eschine, du peuple athenien, avait repondu « que sel pour sel il preferait celui de la ville a celui de la table hospitaliere » Non content de cette execution d' Anaxinos^ Demosthene aurait accuse Eschine de vouloir innover dans I'Etat, c'est-a-dire sans doute de conspirer pour enlever a Demosthene les pouvoirs extraordinaires qui lui avaient ete confies. Cette accusation d'ailleurs ne parait pas avoir donne lieu aun
* Demosthene nc saurait sans doute etre compare aTaUeyrand ; cependant si Eschine avait dit vrai et si Demosthene avait eii de la peine a recouvrer une somme promise en retour de services poUtiques, il y aurait la une analoj^ie assez piquante avec I'hisloire des six millions ofTerts a TaUeyrand par les Bourbons de Naples pour leur rcstauration, et qui eux aussi, ne furent pas payes sans diffieulte (voir Sainte-Beuve, i/e Talleyrand p. 134.)
2 Eschine (c. Ctes., 223) semble pbeer cette alFaire dans le meme temps que ses attaques eontre la loi des Symmories, ce qui nous donneraitune date posterieure alarepris" des hostilites. Demosthene au contraire (p. Ctes,, 137 et 139} semble dire que cette connivence d'Eschine avec un espion macedonien est anterieure a la declaration de guerre. Toutefois il pent se faire qu'au i:^ 139 il n'out en vue que le premier fait rapporte plus haut, a savoir le concours prete par Eschine a Python, et non raffaire d'Anaxinos.
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proces; elle f ut simplement portee a la tribune par Demosthene.Est-il vrai qu'Eschine, comme il le dit, etait sur le point dlntenter un proces criminel contre Demosthene, quand il fut lui meme iijiplique dans Taflfaire d'Anaxinos? II est a remarquer d'une part qu^Eschine ne dit pas expressement sur quoi an rait porte son accusation, deTautre que dans le passage, ou il parle de ce projet d'accusation contre Demosth6ne,ilrepond a Demosthene qui lui avait reproche d'avoir garde le silence sur ses actes; on pent en conclure, ce semble, avec quelque vraisemblance, qu'Eschine, s'il fut prevenu par Demosthene, n'etait pas du moins a la veille de deposer une plainte formelle contre son rival.
Mais de tons ces incidents nulne marque mieux la difference entre les deuxhommes que leur querelle au sujet des Locriens d'Amphissa. Nul aussi ne montre mieux comment un petit evenement en apparence pent avoir, surtout dans les moments de crise, les consequences les plus impr6vues et les plus redoutables pour un fitat. Athfenes envoyait aux deux reunions annuelles des Amphictyons un hieromnemon qui etait designe par le sort, et trois pylagores, nommes a Felection. Au printemps de 339, Eschine fut elu pylagore par une assemblee des moins nombreuses, par trois ou quatre Atheniens, dit Demosthene. Demosthene reproche a cette occasion aux Atheniens d'avoir manque de vigilance ; mais ce reproche, comme on I'a tr6s bien remarque ^ pent se retourner contre D6mosth6ne et son parti. En reality, Demosthene aux prises avec toutes les difficultes de la situation, ne crut pas devoir attacher une grande importance k Telection des pylagores qui dans la plupart des cas n'avaient a Del-
1 Weil, Dem., p. la Conr., 149.
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phes qu'un role de representation; peut-etre aussi ne se defia-t-il pas assez de Tambition d'Eschine qni parait avoir ete a I'affut de tons les honnenrs, moins encore pour faire triompher sa politique que pour se montrer et soutenir son personnage.
Les passions politiques qui dechiraient la Grece divisaient aussi la diete : les uns, les Thessaliens, qui donnaient a la diete son president, inclinaient vers Philippe; les Thebains, ennemis de Philippe, Tetaient surlout des Atheniens qui se trouvaient a peu pres dans les memes sentiments par rapport aux Thebains. Les Locriens d'Amphissa, attaches k Falliance thebaine, crurent avoir trouve une excellente occasion d'humilier Athenes ; ils voulaient imposeraux Atheniens une amende de cinquante talents pour avoir suspendu au nouveau temple,avant la consecration,des boucliers d'or avec cette inscription : « Les Atheniens vainqueurs des Mfedes et des Thebains allies aux MMes contre les Grecs. » Averti de ce dessein par « ceux qui voulaient du bien k Athenes » I'hieromnemon fit prevenir Eschine qui, en sa qualite de pylagore et a cause de son eloquence, etait tout designe pour defendre la patrie. Ses premieres paroles, dit-il, furent accueillies par des vociferations: unAmphissienalla m6me jusqu'a s'ecrier : « Hellenes, si vous etiez sages, le nom du peuple Athenien ne serait meme pas prononc6 en ces jours; mais vous ecarteriez du temple ses repr6sentants comme impurs. « En mSme temps, ilrappelait Talliance d'Ath6nes avec la Phocide. Eschine entra dans une violente colfere. D ne se borna pas k justifler Athenes ; il accusa les Amphissiens de profanation, et, de sa place, il montra la plaine cirrheenne occupee, cultivee et exploitee par les Amphissiens, contrairement aux oracles, au mepris des anathemes et des
188 R1VAL1T6 d'esghine et de demosthene
serments dos Amphictyons.Cediscours eiit un grand effet sur les hieromnemoiis, homines simples, dit Demosthene, et sans prevoyance de Tavenir. II fat decide qu'on visiterait la contree. Des lelendemain,tous les Delphiens, au-dessus de seize ans, s'armerent de faux et de pioches et sous les yeux des hieromnemons et des pylagores, convoques d'urgence, brulerent les habitations et detruisirent le port de Cyrrha. Les Amphissiens fondirent en masse sur cette armee improvisee et firent courir le plus grand danger aux Amphictyons. Le lendemain, nouvelle reunion; la diete, au grand complet, approuve ce qui a ete fait et decide qu'une reunion extraordinaire aura lieu avant la nouvelle session, que les hieromnemons s'y rendront avec une decision sur la peine qu'il convenait d'infliger aux Amphissiens pour leur impiete*.
Tel est le recit d'Eschine. Onpeutcroire qu'il est exact. Le deplorable resultat de ce conseil amphictyonique fut amene d'un cote par Id. haine entre Thebes et Athenes, de I'autre par la passion religieuse. La piete des Grecs s'exaltait singulierement dans ces sortes de reunions: Delphes etaitun foyer d'intolerance auquel se rechauffait le zele de tons les peuples. Le bon sens et le patriotisme de Demosthene eussent resiste a un pareil entrainement ; mais Eschin(\ avec sa legerete d'esprit, son ardent desir de jouer partout un nMe brillant, sa haine centre les Thebains et aussi sa devotion qui ne parait pas jouee, devait parler et agir commeil le fit. Demosthene qui veut que tout ait ete concerte dans la conduite d'Eschine, en vue decomplaireaPhilii)pe,nieque I'accusation d'Eschine centre Amphissa fut fondee, puis qu' Athenes ait ete accusee par les Amphissiens. Sur le premier point, ilnous est difficile d'avoir un avis ; la plaine cultivee faisait-elle
1 Eschine, Ctr. Ctes., 107-125
RIVALITE d'eSGHINE ET DE D^MOSTH^NE 139
partie de la propriete territoriale d'Amphissa ou du sol sacre ? nous ne savons,et peuimporte ; ce qui paraitsiir, c'est qu'Eschine Ta cru ou a feint de le croire dans la seule pensee de r^pondre aux provocations d'Amphissa. Lapreuve que donne Demosthene de sa soconde assertion parait assez faible: « Sans une citation prealable, dit-il, les Locriens ne pouvaient obtenir un jugenient contre nous. »* Gela est vrai, mais prouve seulement qu'Eschinese laissa emporter, par une vaine provocation, au dela de toute mesure; cela ne prouve pas que les Locriens n'aient pas eu la pensee d'accuser et n'aient pas accuse Athenes d'impiete. Que si on s'etonne de voir un si ancien grief repris ou plu tot decou vert tout a coup contre les Atheniens (car il ne s'agit pas d'un temple nouvellement Mti pas plus que d'une inscription recente), cette consideration ne saurait faire revoquer en doute le recit d'Eschine. Les Grecs avaient Thabitude de remonter tros haut dans leur histoire pour justifier leurs pretentions ou leurs passions du moment; il n'y avait jamais prescription pour eux, surtout en matiere de sacrilege.
Eschine de retour transmit le decret amphictyonique au senat, puis a I'assemblee du peuple. II rencontraalors I'opposition de Demosthene qui s'ecriait, dans son angoisse patriotique et presque en suppliant son adversaire, dirait-on : « C'est la guerre que tu portes dans T Attique, Eschine, la guerre des Amphictyons. » Ges mots sont precieux. lis prouvent que Demosthene, meme a ce moment, redoutait une complication nouvelle, mais no prevoyait pas ou n'osait prevoir encore que la faute d'Eschine amenerait Philippe jusque dans I'Attique : ce qu'il craignait, c'etait la guerre amphictyonique, c'etait
» Dem., pr. Ctes., 150
140 R1VALIT6 D'eSGHIXE ET DE D^MOSTH^NE
une invasion thebaine, tout au moins Tobligation pour Athenes de combattre hors de chez eux les Thebains et les Amphissiens, lorsqu'elle avait deja Philippe sur les bras. Eschine accusa-t-il alors, comme il le fit plus tard, Demosthene d'avoir avec les Amphissiens des .engagements secrets? Cela est peu probable ; il n'eut meme pas besoin de recourir k ce moyen. La seule pens^e d'etre complice d'un sacrilege 6pouvantait Athenes. Les uns done, comme apostes pour emp^cher Demosthene de parler, s'acquitterent de cette t^che en conscience ; les autres s'etonnaient de Topposition de Demosthene si contraire aux principes d' Athenes, et ne voulaient I'attribuer qu'a son animosite contre Eschine ; c'estDemosthteelui-meme qui nousTapprend*, Mais Taflfaire etait trop grave pour que Demosthene consider&t son echec comme d^finitif. II se rendit au senat, demanda le huis clos, afin sans doute que les passions religieuses de la multitude ne vinssent pas troubler une deliberation toute politique ; representa les consequences funestes des engagements pris par Eschine, et revint dans Tassembl^e avec un projet de decret aux termes duquel Thieromnemon et les pylagores d' Athenes se rendraient a Delphes aux dates flxees par les ancetres. La seance etait d^ji levee, Eschine lui-mSme etait parti ; Mais il restait sans doute assez de citoyens pour rendre un decret valable. Demosthene profita de la circonstance pour convertir son projet de decret en d6eret national, et annuler ainsi la triste victoire d'Eschine . Cette promptitude de resolution, cette tenacity, cette persistance dans Tespoir apres un premier 6chec, cette energie dans Temploi des derniers moyens et pour ainsi dire des dernieres
1 Dem., Pr. Ctesiph., § 143
RIVALITE D'ESCfflNE ET DE DEMOSTHENE 141
minutes prouvent mieux que tout autre fait le patriotisme ardent de Demosthene. Malheureusement la faute d'Eschine n'etait reparee qu'en partie ; la guerre religieuse ainsi fomentee ne pouvait manquer d'eclater. La diete amphictyonique se r^unit, comme il avait ete convenu, en session extraordinaire, quelques semaines apres s'etre s^paree. Les Thebains n'y etaient point representes, sans doute pour ne point etre contraints i marcher contre leurs allies les Amphissiens, et aussi, comme Athenes, par crainte d'avoir a rencontrer un ennemiplus redoutable que les Amphissiens. La guerre sacree fut r^solue et le commandement en fut defere a Gottyphos . Celui-ci envahit le pays des Locriens orientaux, leur imposa une amende, exigea le bannissement des coupables, des sacrileges, le rappel des exiles dont le seal crime etait leur piete, c'est-a-dire qui avaient fait cause commune avec les Amphictyons contre leur patrie.
Les Amphissiens cederent a la force ; mais connaissant les divisions de la Grece, esperant sans doute des temps meilleurs, ils n'executerent aucun des engagements qu'ils avaient pris. Aussi la diete amphictyonique dans sa session ordinaire d'automne (339) decidaqu'une nouvelle campagne serait entreprise, et choisit pour general le roi de Macedoine qui revenait alors d'une expedition malheureuse contre les Scythes. Quels etaient alors les pylagores d'Athenes ? Eleverent-ils des protestations contre un pareil choix ? C'est ce que nous ne savons ; seulement Eschine reproche a Demosthene d' avoir, en refusant de prendre la conduite de la guerre sacree, ouvert les voies a Philippe ; Demosthene reproche k Eschine d'avoir allume une guerre sans laquelle Philippe n'aurait jamais ose s'avancer jusque dans le voisinage
142 RIVALIT6 d'eSGHINE ET DE D^MOSTHfeNE
de TAttique. La difference des deux poll tiques est ici bien marquee. Eschine est un honime de passion qui veut ecraser Thebes, Tennemie d'Athenes, et vengerlesdieux; Demosthene ne voit d'autre ennemi que Philippe, et pour lui resistor, il evite toute guerre accessoire, il menage dans les Thebains defuturs allies. Comment ne pas donner pleinement raison a Demosthene f mais comment aussi meconnaltre que la faute d'Eschine pouvait provenir tout entiere de son aveuglement et de sa 16gerete? Eschine ne s'entendit pas avec Philippe ; mais le resultat de saconduite fut aussi funeste que s'il s*etait entendu avec lui . Philippe ne suscita ni les coleres d'Eschine contre les Amphissiens ni la guerre sacree ; il ne demanda memo pas, selon toute probabilite, le commandement de Tarmee amphictyonique ; mais il sut mettre a profit la faute des Grecs et celle d'Eschine .
A la nouvelle de cette election, Athenes fut vivement inquiete. Que fallait-il faire ? Quelques-uns craignaient, en secourant les Amphissiens, d'attirer sur Athenes lereproche d'impiete et la vengeance du ciel; ils conseillaient, dans leur embarras, de consulter Toracle de Delphes ; c'est alors que Demosthene prononga le mot fameux : « La Pythie philippise » au grand scandale des devots, mais sans nul doute, comme la suite le prouva, avec I'approbation de la majorite des citoyens. II proposa de mettre au service des Locriens dix mille mercenaires qui avaient ete soudoyes pour le compte d'Athenes. Eschine, s'il faut Ten croire, se serait eleve contre ce projet, pretendant que c'etaitla divisor les forces atheniennesetque ce n'etait pas le moment de degarnir et d'affaiblir TAttique. Demosthene dut repondre en faisant valoir lanecessite pressante de garder les passes de la Locride, et en rappelant peut-etre, comme il I'a fait en plusieurs cir-
RIVAUTE D'ESGHrXE ET DE DEMOSTHENE 143
Constances *, que pendant la guerre de Thessalie en 352, les atheniens sous la conduite de Nausidos avaient reussi en se presentant aux Thermopyles, a empecher Philippe de penetrer en Phocide. L'expedition fut done decretee malgre Eschine. Chares le general athenien et Proxenos le general thebain se trouverent unis sur les lieux, sans qu'il y eut alliance entre les deux villes, pour fermer le passage au roi de Macedoine ; et sans doute Philippe aurait ete arrete dans sa mart-he, si les deux generaux ne s'etaient retires, abuses par une lettre que Tennemi avait eu soin de faire intercepter par eux et qui representait Philippe comme remontant vers la Thiace. La necessite pour Philippe d' avoir recours a une pareille ruse de guerre montre combien Demosthene avait raison contre Eschine.
A partir de ce moment jusqu'a la bataille de Cheronee, la voix d'Eschine ne dut guere se faire entendre a la tribune ; mais il ne cessa d'epier son adversaire, se reservant de lui reprocher ses insucces, et ce qu'il appelait sesfautes. Elatee est prise par Philippe ; I'alarme se repand a Athenes ; le heraut demande qui veut partir : Eschine estmuet. Demosthene veut qu'on traite avec les Thebains, sans leur rien demander: Eschine voit dans cet ahandon des droits d'Athenes un crime qu'il denoncera. Dans le traite, Demosthene livre la Beotie aux Thebains ; c'est une trahison indigne d'Athenes, et non un sacrifice fait au salut de la patrie. Demosthene, appuye sur les Thebains, parle enmaitre; il part en ambassade sans etre regulierement nomme ; il contredit les generaux ; voyant les Thebains, chanceler dans leurs desseins et sur le point de traitor avec Philippe, il jure de saisir aux che-
1 Dem., phil, 1, 17; Amb,, 84 et319.
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veux quiconque parlera de la paix ; il a appele les beotarques des traltres et les a forces de hater les preparatifs d'une bataille : ce ne sont pas la des actes de patriotisme et des victoires de Teloquence ; ce sont des abus de pouvoir qu'Eschine s'eflorcera de faire expier plus tard a son rival. Apres deux engagements heureux, Athenes, se croyant hors de danger, laisse eclater sa reconnaissance pour Demosthene ; on lui decerne une couronne d'or, puis une seconde : Eschine se garde d'accuser les auteurs de ces motions; il laisse ce soin a Diondas quid'ailleurs n'obtient pasle cinquiemedes suffrages. La bataille de Cheron^e a lieu, Athenes et Demosthene sont vaincus : Eschine recueillera une calomnie, a laquelle Demosthene ne daignera repondre, et qui grossira, chemin faisant, meme a travers la posterite ; Demosthene moins brave en action qu'en parole, a fui du champ de bataille ou il servait comme hoplite. Quel contraste piquant ! L'orateur est plus Ikche que le dernier des Atheniens auxquels il reproche leur lachete. De retour a Athenes, Demosthene deploie la plus grande activite pour mettre la ville en etat de defense ; charge de recueillir chez les allies les sommes et les ressources necessaires, ne comptant que sur I'autorite de sa parole, il se jettedans une galere et quitte la ville momentanement : Demosthene a deserte son poste d'homme d'etat comme de soldat *. Demosthene a pretendu que si Philippe n'a pas marche immediatement contre Athenes apres Cheronee, c'est que les victimes ne lui avaient pas donne des signes favorables : voila une parole en apparence bien innocente, mais dont Eschine se souviendra pour Fopposer a la pretendue impiete de De-
1 Esch., ctr., Ctes., 159.
RIVAUT6 d'eschinb et de demosthene 145
mosthene, Fallie des Phocidiens et des Amphissiens, le calomniateur delaPyfchie*. Cspendant les habiles menagernents de Philippe, les intrigues du parti de la paix, I'intervention empress6e de Forateur Demade fait prisonnier iCheron^eetdevenu Fagentde Philippe, changent peu a peu les sentiments du peuple ; tout projet de resistance est vite abandonn6 ; Athenes se resout k perdre rhegemonie de la mer ; on rend a Philippe les plus grands honneurs; on lui eleve une statue. Demosthene de retour demeure stupefait et impuissant ; il comprend tout ce que sa situation a de dangereux ; il est la cependant et ne songe pas a deserter comme beaucoup d'autres ; mais Eschine epie ses moindres gestes, observe ses traits ; c'est un homme qui tremble, un homme comme demimort 2. Demosthene pour empecher Athenes d'etre tout a fait le jouet de Philippe, pour lutter jusqu'au bout et dans la mesure de ses forces, demande a etre eu^^nophulax, c'est-a-dire sans doute a faire partie de la commission chargee de regler les conditions de la paix dans les derniers details ; il le demande sur le ton de la soumission aux choses accomplies, pour ne point eveiller la defiance: Eschine note avec plaisircette espece d'humilite nouvelle chez Demosthene et lui en fait un reproche comme d'une bassesse.
Tout en sell vrant a Demade, la cite cependant n'estpas injuste envers Demosthene ; Eschine le sent mieux que personne et n'a garde de se joindre aux tres nombreux accusateurs de Demosthene, qui n'obtiennent pas le cinquieme des suffrages 3. Toutefois il protestera quand il sera question de confier a Demosthene le soin de faire
iEsch.,c. C7es., 131.
2Esch., c. Cies.,159.
3 Dem., pr. Ctes., 249 sv.
RIVALIT6 d'KSGHINE ET DE DfiMOSTHKNE. 10
solennellement I'eloge des morts tombes a Cheronee * ; il appuya ceux qui proposaient D6made ou Heg^mon ; il representa sans doute que choisir Demosthene, c'etait mal reconnaltre la gen6rosit6 du vainqueur, que c'etait une espece de provocation nouvelle i regard de Philippe ; alla-t-il, comme il devait le faire plus tard, jusqu'a dire qu'il 6tait honteux de laisser Demosthene fouler de ses pieds de fuyard la tombe des braves * ? C'est probable : car Demosthene reproche a son rival de Tavoir, en cette occasion, insulte avec impudence et calomnie outrageusement. Quoi qu'il en soit, le peuple, sentant que Teloge des citoyens morts k Gh6ronee revenait a celui dont ils avaient soutenu la politique, peut-etre aussi a cause meme des efforts d'Eschine et pour garder dans ladefaite un air d'independance, persista a vouloir nommer Demosthene.
De son c6te Demosthene a les yeux sur Eschine et sur ses autres adversaires. Eschine, apres Cheronee, part en ambassade aupres de Philippe ; le peuple Fa choisi vraisemblablementparce quelesconseillers de lapaixseront mieux accueillis que les partisans de la guerre par le prince, dont toutes les pretentions se bornaient, disait-il, a demander Texecution des traites.Lui faire un reproche d'avoir accepte cette ambassade, ce serait bl^mer les Atheniens eux-memes : Demosthene n'en a garde ; mais Eschine ne dissimule pas sa confiance dans le resultat de sa demarche ; il sait, il rappelle que Philippe lui a fait bon accueil ; il est I'hote, presque Tami de Philippe. Ce sera la plus tard, aux yeux de Demosthene, un aveu manifesto de trahison : Eschine n'a-t-il pas renie ses
1 Dem., pr. Ctes. 285.
a Esch., c. Ctes., 152.
RIVALITE d'BSCHIXE ET DE DEMOSTHEXE 147
relations avec Philippe ? maintenaDt il en fait parade ! Demosthene ne distingue pas entre la connivence, centre laquelle proteste Eschine. et les rapports courtois d'ambassadeur a monarque, les seals qa 'Eschine pouvait sans doute decemment afficher • C'est une conduite double, une hypocrisie. une preuve irrecusable de venalite*l
* Dem., pr. Ctes,, 282: TarjTTjV TJ;v YpcCx^, Philippe, entend avec raison M. Weill Dem
ces relations avec Demosthene ne reproche pasaEschine son ambassade eomme M.Weil semble lecroire plus loin, mais son espoir on sa pretention d'etre agreable a Philippe.
DE ch6rox6e au proces de la couroxxe (338-330'. les decx adver-
SAIRES PEXD.VNT LES DERNIERES AXXfeS DE PHILIPPE ET LES PREMIERES ANNIES DU REGNE d'aLEXANDRE.
^onveanx efforts dii parti de la guerre. — Restauration desmurs d'Athenes. — Demosthenc intendant du tresor. — Le decret de Ctesiphon, d'oii sortirale proces de la Couronne. — Meurlre de Philippe. — Ambassade athenienne a Alexandre . — Les cinq cents talents envoyes par le roi de Perse. — Destruction de Thebes: nouvelle ambassade athenienne. — L'expedition d'Alexandre en Asie. — Revolte de Sparte. — Deinosthene ct Alexandre.
Gependant peu a peu, a mesure que le Sentiment du danger, avec le danger, lui mSme s'eloignait, le parti de la guerre reprenait a Athenes son influence. Deinosthene qui, dans le principe, soit pour tromper son etoile et dejouer le sort comme dit Plutarque *, soit plutot pour ne point donner aux mesures utiles. une signification prematurement belliqueuse, n'inscrivait pas son nom, mais celui de ses amis, d'un certain Nausicles par exemple^ sur ses propres d^crets *, Demosthene osa proposer et fit accepter par le peuple un decret sur la restauration des murs d'Athenes. Eschine nous a conserve la date de cette motion ; elle est du 29 Thargelion de la 3« anneede la 110«Olympiade (25 mai337); les tribusfurent convoquees les 2 et 3 Scirophorion ("28 et 29 juin), et un autre decret, discute sans doute dans ces deux dernieres assemblees, ordonna d'61ire dans chaque tribu des inspecteurs et des payeurs pour les travaux des
* Pint., Vie de Dem,^ 21, d^otwvtCdjxevoc tov C8tov $a{(jLOva xal t9)v « Esch., c. C<es.,159.
152 KivALiTic d'eschine et de dkmosthene
fortifications *. Ges resolutions hardies de Demosthene venaient done neuf mois apres Cheronee (le 7 Metageitnion, 01. 110,2 = 2 aout 338). Eschine n'osapas attaquer le decret;il le loue m§med*avoir donne a la ville des agents responsables. Mais loin de croire et de laisser croire que Demosthene a contribue pour 109 mines de ses propres biens aux frais des constructions, il rappellera que son rivalaeudix talents asa disposition pour lapartie desouvrages qu'il avait a surveiller, et il insinuera que le present de Demosthene etait une restitution, une restitution insuffisante*.
Pen de temps apres Demosthene est prepose aux depenses du TMorihon, et montre dans cette charge la meme gen^rosite envers Athenes. II semble qu'il ait voulu ainsi ressaisir fortement les esprits qui revenaient a lui et reconstituer pleinement sa popularite. Ses partisans, pour I'y aider, firent alors proposer par Ct6siphon le fameux d^cret d'oi devait sortir le proems de la Couronne. Ct6siphon,en consideration des services rendus par Demosthene et notamment par sa politique qui s'etait toujours inspireede Finteret general, demandait qu'une couronne lui fut decernee dans Torchestre de Dionysos, en presence de tons les Grecs.
Ce decret qui venait 19 ou 20 mois apres la paix de Demade etait un veritable acte de provocation k I'adresse du parti de la paix. Le laisser passer sans protestation, c'etait rendre et reconnaitre k D6mosth6ne ce pouvoir presque sans bornes dont il avait joui avant Ch6ron6e ; c'6tait exposer Athenes k une nouvelle guerre, qui pou-
« Esch., c. Ctea,, 27.
2 Esch., c. Ctes., 19 et 23. Schaefer a bien vu I'insinuation du § 23: il semble n*avoir pas remarque ceUe du § 19. Dans tous les cas il a tort de dire qu'Eschine ne met pas en doute les dons de Demosthene.
RIVALITE d'eSCHINE ET DE D^MOSTHENE 153
vait avoirdes consequences plus funestes que la derniere ; c'etait risquer de perdre tout le fruit des n^gociations conduites par Demade et des sacrifices faits par Athenes au inaintien de la paix. Eschine deposa done une plainte contre Ctesiphon ; il lui reprochait Tillegalite d une motion qui, contrairement aux usages et k la legislation, decernaitune couronne a un citoyen non sorti de charge et par consequent soumis encore pour ses comptes a la verification, et qui demandait la proclamation au th6a.tre; inais c'etait la, pour ainsi dire, le cote juridique, le petit cote du proces ; Eschine se proposait d'attaquer surtout toute la politique deDemosthene, de la convaincre d'etre la cause de tons les mauxquiavaientfrappela patriedepuis la paix de Philocrate. C'etait sans doute aussi, dans sjl penseeetdans celle de son parti, une maniere de r^server Tavenir, dansle cas ou la politique de Demosthene aurait attire sur Athenes de nouveaux malheurs ; le roi de Macedoine saurait que le parti de la paixexistait toujours k Athenes, qu'il avait proteste en temps et lieu contre les agissementsdu parti contraire ; on pourrait compter sur sa clemence encore une fois ; on n'aurait pas iredouter pour Athenes le sort de Thebes. Eschine garda le silence lorsque Demosthene sortit de charge et rendit ses comptes; c'eut ete, semble-t-il, le moment de Tattaquer, et Demosthene lui reproche de n'avoir pas profite de Toccasion ; mais Eschine et le parti de la paix n'auraient point atteint leur but ; Tintegrite et la loyaute de Demosthene importaient peu au fond et d'ailleurs sans aucun doute n'eussent pas donn6 a Taccusation une prise suffisante ; mais ce qui importait, c'etait pour le parti de la paix de s'aflfirmer avce une force nouvelle ; c'etait d'en finir avec une politique qui remettait constamment en question les traites et Texistence meme d' Athenes.
154 RIVALIT6 d'eSGHINE ET DE DlfeMOSTHfeNE
Gic6ron a dit qu'Eschine intenta le proces pour se venger d'un ennemi; cela est vraidans une certaine mesure ; mais c'etait moins encore Toeuvre d'une vengeance personnelle qu'une tentative de revanche faite par un parti tout entier. D'ailleurs k ce moment, malgr6 Finfluence de D6mosthfene, malgre les charges qui lui avaient ete eonfiees, il s'en fallait bien que le peuple athenien fut decide k courir les aventures d'une nouvelle guerre ; pendant les fetes d'iEges,destineesa celebrer le mariage de Gleopatre, la fiUe de Philippe , avec Alexandre d'Epire (commencement d'aoiit 836), une ambassade athenienne presenta au nom de la ville une couronne d'or k Philippe et lut un d6cret par loquel le peuple d'Athenes s'engageait a livrer a Philippe tout fugitif qui aurait attente a la vie de ce prince *.
Le meurtre de Philippe, survenu pendant ces memes fetes d'iEges, rendit a Demosthene Tespoir d'arracher Athenes au joug du traits et de ses engagements. On sait par quels moyens singuliers il chercha k tirer parti de cette mort. Eschine raconte que D6mosthene, informe de la nouvelle par des espions de Gharideme, pretendit la tenir de Zeus et d' Athena dans un entretien nocturne, a la faveur d'un reve ; qu'il celebra une ceremonie sacree en Fhonneur de Pausanias le meurtrier et compromit le senat en lui faisant voter un sacrifice d'actionsde graces; qu'il se couronna de fleurs et se vetit de blanc pour tuer les victimes, cela sept jours apres la mort de sa fiUe et avant d'avoir accompli tons les rites funebres ; qu'il traita Alexandre de Margites, et osa dire que le nouveau roi ne sortirait pas de la Mac^doine, trop content de se promener tranquillement a Pella et de manager ses
i Diodore, 16, 92.
RIVAUTfe D'ESCHINE ET DE DEMOSTHfeXE 155
jours *. Cette conduite deDemosthene est sans doute peu d^cente, et meme peu loyale.si Ton songeaux obligations contractees par Ahenes et tout recemment renouvelees ; mais elle est comme le resultat presque inevitable de ces liittes k outrance entre partis. Philippe mort, Demosthene regarda le traite comme sans valeur ; du mSme coup il pensa k recouvrer I'independance d'Athenes et a ressaisir son pouvoir ; sa politique va enfin triompher ; de 1^ sa joie, de Ik Toubli de ses chagrins prives, de Ik cet enthousiasme n6cessaire pour exciter Tenthousiasme chez les autres. En meme temps, Eschine Ta bien vu, il veut compromettre Athenes, la lier en quelque sorte par ses premiers actes, la soulever[et I'arracher k sa resignation comme par surprise, demander a Timagination ce que la froide raison lui refuseraitpeut-fetre.Les dieux sont avec lui ; comme au temps d'Homfere, ils permettent la violation des trait6s. On doit se rejouir ; ce sera une raison pour agir. De plus Athenes doit Fexemple k la Grfece : si elle s'agite, la Gr^ce la suivra.
D^mosthfene n'avait certainement pas mal raisonn6; il connaissait I'esprit de ses concitoyens. Athenes necacha pas ses esperances et chercha k les inspirer aux autres peuples de la Grece. Demosthene fit decider uue ambassade vers Attale, Toncle de CleopMre la nouvelle 6pouse de Philippe, k ce titre Tennemi d'Olympias et d' Alexandre; il remit m^me aux ambassadeurs une lettre de sa main. Ces vell6it6s d'ind^pendance furent vite comprim^es par T^nergie d'Alexandre : apres avoir travers6 la Thessalie, reuni les Amphictyons, regu d'eux le titre de general de toutes les forces grecques contre les Perses, ilparutdevant Thebes. Lail regut une ambassade des
* Esch., c, Ctes., 77, 160, 219.
156 RIVALITE d'ESGHINE ET DE DEMOSTHENE
Atheniens chargee d'excuser la republique de son retard k reconnaiti'e riiegemonie de la Macedoine *. Un tel message 6tait peu d'accord avec le decret de Demosthene et les premieres manifestations d'Athenes k la mort de Philippe ; mais il 6tait conforme au decret lu a ^Eges et au texte des traites. Demosthene avait eu le tort ou de compter sur le patriotisme de ses concitoyens ou de leur demander une demonstration qu'ils n'^taient pas en etat de soutenir. On comprend d'ailleurs tres bien qu'il n'ait pas voulu, comme Tassure Dinarque^, faire partie d'une ambassade qui devait renouveler aupres d'Alexandre I'assurance de la soumission d'Athenes ; on comprend moinsqu'il ait, comme leveut Eschine3,accepte d'abord ce mandat pour abandonner ensuite ses collegues au milieu de Citheron. Si Eschine a dit vrai, il faut croire que le peuple en choisissant Demosthene voulait pour ainsi dire le compromettre et donner k Alexandre un nouveau gage de ses intentions pacifiques, et que Demosthene de son cote, apres avoir feint, par necessite peut-6tre, de complaire a la multitude, se retira au dernier moment pour rester libre de tout engagement vis-avis du peuple et d' Alexandre ^.
Avant de passer en Asie, Alexandre, pour n'avoir a craindre aucun soulevement derriere lui, marcha contre les Triballes, puis contre les Illyriens. Pendant son absence, le bruit de sa mort serepandit; Demosthene accueillit la nouvelle avec empressement; on dit mSme qu'ilproduisit ila tribune un homme qui disait avoir et6
iDiod., 17, 4.
3 Esch., c. CtSs., 161.
* n est peu probable qu' Alexandre (comme le veut Schaefer, III, 89 2" edit. %) ait refuse un sauf-conduit a Demosthene.
RIVAUTE D ESGHIXE ET DE DEMOSTHEXE 157
blesse dans la bataille meme ou Alexandre avait trouve la mort, par consequent un quasi temoin oculaire; c'est a peine, ainsi parle Dinarque, si dans la chaleur de son affirmation, il ne montra pas le cadavre m6me d'Alexandre. Thebes, opprimee par la garnison macedonienne, crut le moment venu de se r6volter, et Ath6nes, sur le conseil de Demosthene r6solut de secourir les Th6bains *. Alexandre ne donna pas le temps k ses ennemis de reunir leurs forces: il parut soudain devant Thebes; les habitants, malgre des prodiges d'h^roisme, ne purent resister; la ville, prise d'assant, fut mise a feu et k sang, sauf la citadelle.
Le parti de la paix, on n'en peut guere douter, n'approuva pas la politique de Demosthene. Eschine parle de la juste colere d'Alexandre contre Thebes ^; il est vrai qu'en ce passage il fait plutot allusion a la premiere expedition d'Alexandre qu'a la seconde ; mais combien le courroux du prince devrait lui sembler plus legitime, lors de la seconde campagne ! S'il n'approuve pas Alexandre, c'est par compassion pour les Thebains, compassion vraie ou jouee. Mais ce qu'Eschine trouvera surtout a reprocher k Demosthene, c'est d' avoir, par avarice, fait echouer ses propres plans. Le grand Roi, se sentant menace par Alexandre, avait envoye a Athenes une somme de trois cents talents qui, ne pouvant Stre regue par la Ville ( c'eut ete une violation manifeste du traite), fut remise a Demosthene pour les besoins de la cause qu'il
* Nous ne parlons pas ici de la harangue sur les Traites avec Alexandre \ elle n'est plus attribuee a Demosthene et la date en est incertaine (335 ?) Toutefois elle appartient certainement a cette periode, et montre bien que le parti de la guerre n'avait pas abdique.
2 C. Ctes., 161.
158 RIVALIT^ d'esghine et de demosthkne
representait^ Esc^hine pretend d'un c6t6 que la garnison macedonienne de Thebes etait prMe a rendre la Cadinee aux habitants pour une somme de cinq talents ; d'un autre que lei Arcadiens, en route pour secourir les Thebains et dejil arrives a Tlsthme, demandaient neuf talents pour alter plus loin ; Demosthene aurait repousse de tels marches. Sur le premier point nous n'avons que le temoignaged'Eschine ; sur le second, Taccusation d'Eschine est repetee par Dinarque qui ajoute mfeme que la somme de neuf talents fiit versee par d'autres au chef des Arcadiens pour qu'il rebroussat chemin . On ne pent controler aujourd'hui de pareilles assertions: il est probable toutefois que Demosthene, s'il a refuse ces deux sommes, les reservaient pour des mesures plus importantes et surtoutd'unsucces plus certain, par exemple pour des achats d'armes et les fortifications d'Athenes.
En meme temps, Eschine accuse Demosthene d' avoir detourne pour son usage particulier soixante-dix talents sur les trois cents verses par Darius. Comment le sait-il ? II ne le salt point. La Ville, n'ayant pas recu cette somme, ne pouvait guere en exiger un compte regulier. II est probable que les adversaires de Demosthene evaluaient les depenses faites par lui sans retrouver les trois cents talents; mais il est facile, dans de semblables calculs, d'oublier certaines depenses ou de les evaluer trop bas. Cette accusation meme, en montrant que sur 300 talents, 230 etaient consideres comme dument employes, prouve que Demosthene avait fait de nombreux et serieux preparatifs. De son cote Demosthene reproche a Eschine de n'avoir point, comme Aristonicos, comme beaucoup de citoyens, comme lui-meme, fait a sa patrie un seul don volontaire. « Si tu n'asrien donn6,ce n'est pas par pauvrete mais parce que tu ne voulais rien faire de contraire a
RIVALITE d'eSGHINE ET DE DEMOSTHENE 159
ceux dont tu sers en tout les interets * » Cela revient a dire qu'Eschine n'a pas contribue de sa fortune au succes d'une politique qu'il desapprouvait. On pent lui reprocher cette politique, non cette abstention.
La destruction de Thebes fut un veritable coup de foudre qui emut profondement Athenes, La route 6tait ouverte devant le vainqueur ; Athenes, malgr6 toute Tactivite de Demosthene, n'^tait pas prete a la resistance et ne pouvait, pas plus que Thebes, compter sur des allies. Un nouveau changement s'opera dans Tesprit mobile des Atheniens ; sur la proposition de Demade, uneambassade partit pour feliciter Alexandre de ses victoires sur les Thraces et les lUyriens, et, ce qui etait plus grave, de sa victoire sur Thebes. Alexandre, dit-on, tourna le dos aux ambassadeurs 2, sans doute par surprise et par degout; puis se ravisant, sentant que la majorite athenienne ob^issait a des impulsions contraires, qu'il avait interSta encourager ses partisans et a terrifierses adversaires, il consentit a pardonner, a la condition que les Thebains fugitifs ne seraient pas recus a Athenes, et que dix chefs du parti de la guerre, parmi lesquels Demosthene et Lycurgue, lui seraient livres. Alexandre, selon toute probability, comptait porter le proces de ces chefs devant le congres des Hellenes 3, ou encore devant les Amphictyonsqui representaient la Grece entiere *. Athenes etait consternee. Abandonner les Thebains, livrer ses conseillers, c'etaitune lachete manifeste et odieuse. Le parti de la paix, semble avoir evite de se prononcer. Phocion interpelle voulait que les hommes d'Ktat designes par Alexandre se devouassentausalut public ;Demosthenese
1 D^m., pr, Ctes., 314.
•2 Plut.,P/ioc., 17.
3 Esch., c. Ctes., 161.
* Dem., pr. Ctes., 322.
160 RIVALITK d'eSCHIXE ET DE DEMOSTH^NE
defendit:lelivrer,c'etaitfairecommeleb8rgerqui,traitant aveclesloups, leurabandonnerait leschienSjOu comme un marchand de grains qui, sur un echantillon, vend tout une recolte. Demade proposa un moyen terme: on demanderait au roi la grace de D^mosthene et des autres chefs de parti; on s'engagerait seulement i leurfaire leur proces a Athenes et a les condamner, s'ils etaienttrouves coupables. En meme temps on prierait Alexandre de renoncer a ses exigences au sujet des Thebains. Eschine, qui etait du meme parti que D6made, appuya-t-il ces propositions? On ne sait, mais il devait reprocher plus tard a Demosthene sa pretendue ingratitude envers ses citoyens qui Tavaient soustrait a une comparution devant le congres des Hellenes et a une condamnation inevitable. Alexandre se montra clement. Le proces des dix hommes d'Etat reclames par le roi de Macedoine fut confle a I'Areopage • qui laissa tomber Taflfaire; Dinarque lui en fera plus tard un reproche * ; Eschine n'a point juge a propos de faire allusion a cette marque de reconnaissance et de respect que le Conseil le plus venere de la republique, lou6 par Eschine lui-m§me, avait donnee a son rival.
Outre les reproches de malversation, les trois cents talents envoyes par Darius donnerent lieu aun grief de venalite contre Demosthene. RecevoirTargentdesPerses avait etetoujoursregarde paries Atbeniens commeun crime en soi; les circonstances etaient changees, puisque Tennemi le plus redoutable de la Grece n'etait plus le roi de Perse mais bien le roi de Macedoine; toutefois aux yeux d'un grand nombre de Grecs la reunion de tons les Hellenes sous un prince macedonien etait uh bienfait plutot qu'un
1 Dinarque, 1, 10.
RiVALiTE d'es4::hixe ET IiE demostbexe 161
malheor elle assuiait la pcaixa bi Grece: en oatre elle ouvrait la perspective d'une Tengeance eclatante contre les barbares de TAsie. La querelle entre la Macedolne et le reste de la Greee etait pour ainsi dire, une qnerelle domestiqne; cela etait si vrai que dans la plupart des villes il n*y avail plus que deux partis, le parti macedonien etleparliaoti-macedonien: a cette division repondait et se subordonnait la division en democrates ou aristocrates; encore a Athenes ces demieres distinctions ekient-elles a peine connues. Introduire Tor des Perses a Athenes, c'etait done chereher Tappui de Fetranger au profit d'un parti contre un autre. * dans la cite meme; c'etait aux yeux du parti, qui n'avait pas cette ressource, une trahisoh, un crime contre le patriotisme. A Athenes sans doute, I'opinion deja fortement empreinte descepticisme et d'indifference ne poussa pas aussi loin ces scrupules ; maisa I'occasion elle se montrait plus susceptible qu'ailleurs, et c'est cette susceptibilite qu'Eschine et les autres orateurs de son parti chercherent plus d'une fois a reveiller.Une telle venalite, si le motpeut ici s'employerjn'a rien de commun, il est vrai, avec celle que Demosthene reproche a Eschine, puisque les liberalites de la Perse etaient manifestes, puisque Demosthene, s'il n'en rendait pas compte, lesdepensait dans des travaux publics et au service des interets atheniens tels qu'il les comprenait; mais Eschine, qui reproche aussi a Demosthene des marches honteux, confonda plaisir ces deux sortes de venalites comme pour mieux les accrediter Tune par Tautre, et faire participer la seule averee a la haliie que Tautre aurait surtout meritee. En outre, quel instrument
* Esch., c. Ctes.^ 259 6 (JiSTaTcSv [3ap6(icptov ofAoXoyOv TOtc *EXXyj(7tv
iVTlTTpdCTTStV,
RIVALIT^ d'eSGHINE ET DE UEMOSTHENE. 11
162 RIVALITIE d'eSGHINE ET DE DEMOSTHENE
de puissance que ces trois cents talents entre les mains de Demosthene, dans un pays comme la Grece, ou tout s'achetait mfeme les consciences ! C'est cette puissance dont Eschine est surtout jaloux; cet or des PersesToffusque autant et au mSme titre que ces lettres et ces ambassades adressees par les plus grands personnages de rEurope et de FAsie, non plus au Senat et au peuple, mais a un simple particulier '.
Pendant I'expedition d'Asie, Demosthene parait avoir laisse le champ libre a ses ennemis. II se contente de les observer, il ne combat pas le projet d'elever une statue a Demade ; il a les yeux sur Eschine qui proprietaire de riches domaines en Beotie, mene une vie somptueuse, elevedeschevaux, luxe sans doute etonnantchezunhomme parti de si has. En trois circonstances cependant il sort de son silence. La premiere fois, Alexandre demandant des vaisseaux pour completer sa flotte, Demosthene representeau peuple que ces vaisseaux pourraientetre un jour tournes contrelesAth6niensetfait ainsi echecaux propositions macedoniennes.En celail semble avoir suivi la politique recommandee par Hyperide comme la seule digneet la seule prudente dans les circonstances. (dlnefaut pas que, sous le nom d'Olympias ou d' Alexandre, un citoyen cherche a nuire a la cit6; maisquandceux-ciadressent au peuple athenienune demande injusteet excessive, il fautse lever, resister au nom de la ville, faire valoir les droits d'Athfenes devantlesenvoyes royaux, aller devant le conseil des Hellenes pour y defendre sapatrie^ ». Laseconde fois, Alexandre, engage dans laCilicie,esta la veille de se mesurer avec toutes les forces de Tempire
1 Eseh., c. Gte8..2^.
2 ttyperide, pr. Ettx., 3i
RIVALIT^ d'eSGHINE ET DB DISMOSTHfeNE 163
perse; Demosthi^ue a regu des lettresqui representent la situation d' Alexandre comme desesperee; il lea porte avec lui sur la place publique S les tenant du bout des doigts pour les mieux montrer; 11 declare qu' Alexandre Va etre ecras^ par la cavalerie de Darius ; il montre le visage consterne d'Eschine ; il Tappelle une victime aux comes dorees, comme si Eschine etait sur le point de perdreson influence etses richesses avec la vie* Ges details si precis n'ont guerepu etre inventespar Eschine, evidemment Demosthene a mal contenu sa joie; il retombait preniaturement dans Tillusion a laquelle il s'etait laisse prendre a la mort de Philippe ; Alexandre vaincu, c'etait a ses yeux le joug de la Mac6doine brise a tout jamais ; traites et demonstrations d'amitie, comme renvoi de boucliers k Alexandre apres le Granique^ et Fenvoi d'une ambassade par^Athenes a Alexandre apres son retourd' figypte, tout cela ne comptait pas, ne liait pas Athenes. Neanmoins Demosthene ne fit en ©es circonstances aucune motion ; Eschine le lui reprochera comme une inconsequence, comme la preuve de la ti6deur de son pretendu patriotisme ; mais il est evident que Demosthene, s'il eCit eu quelque chance de soulever le peuple apres une defaite d' Alexandre, n'aurait pu rien obtenir sur le bruit seul decette defaite. La mauvaise foi d'Eschine se montre ici avec eclat, comme d'ailleurs en beaucoup d'autres endroits.
Larevolte de Sparte, prepar^e par Agis des 333 etqui eclata en 330, oifrit t^i Demosthene une nouvelle occasion de rentrer en scene. Athenes s'agita; la resolution de soutenir les allies avec la flotte fut prise un moment par le peuple, puis abandonnee, sur hi remarque de Demade
1 Esch., c. Ctes., 164.
164 BIVALITE d'eSCHINE ET DE D^MOSTHENE
« qu'il en couterait auxcitoyens une demi-mine par tete, attendu qu'il s'etait arrange pour donner cette somme a €hacun a la fete des Choes. » Quel fut le role de Demosthene dans cette discussion? II n'apparait pas clairement. Eschine tout en lui reprochant, comme Dinarque, de n'avoir rien fait, luiprSte des paroles singulieres: « II y a des gens qui 6mondent la ville comme une vigne ; les nerfs des affaires ont 6te coup6s ; nous sommes mis en panier, et k travers les mailles, on nous perce comme avec des aiguilles ^ . » Ce sont la, sous une forme obscure, des. allusions, on n'en pent guere douter, a la mauvaise administration des finances par un D6made et autres; Demosthene se defend, dirait-on de conseiller aucune mesure, parce que les moyens d'execution ont ete enlev6s a la ville. En reponse a cette sortie, des orateurs accuserent sans doute Demosthene d'avoir cherche sous main k agiter la Grece, pour se renfermer, le moment venu, et renfermer Athenes dans I'inaction. A ce grief ilrepondait par les mots que cite Eschine: « J'avoue
que j'ai souleve les Thessaliens et les Perrhebes » et
persistait, pour les memes raisons, dans la resolution de ne point compromettre Athenes, ou de r^serverses forces pour une occasion plus propice. Sparte sans doute lui inspirait une mediocre confiance ; elle s'etaittenue a Tecart dans les deux dernieres tentatives de soulevement ; il fallait attendre qu'elle fit ses preuves de patriotisme et de devouement a Tinteret general pour combattre a ses c6tes. Eschine, en rappelant ainsi, sans Texposer avec exactitude ni completement, le role de Demosthene dans cette affaire, cherche a rendre son rival odieux tout a la fois par ce qu'il a fait et ce qu'il n'apas fait. II nie d'ail-
1 Esch., c. Ctis.f 166
RIVALITE d'eSCHINE ET DE DKMOSTHKXE IBT)
l^^Urs que Demosthene ait souleve les Thessaliens et les ^errh^bes; ce pretendu aveu n'est qu'iiiie forfanterie; I^emosthene n'a aucune influence : il ne pourrait meme pas agiter un bourg ; il recule devant toute espece de danger. On dirait qu'Eschine veut rallier a la fois centre Demosthene les voixdes partisans de lapaix et des partisans de la guerre.
G'est aussi pour ce motif sans doute qu'Eschine accuse Demosthene d'avoircherche a se concilier les bonnes gnices d' Alexandre. II n'est pas, il est vrai, des plus affirttiatifs sur ce point. II invoque le temoignage des para- ^iens * et des deputes qui furent envoyes pres d' Alexandre, ^^ qui place le fait au moment de Tambassade athenienne ^*~i Asie. Un certain plateen du nom d'Aristion aurait ete ^Harge par Demosthene de remettre des lettres adulatri- ^^s a Alexandre, aupres duquel il avait acces ^. Ce recit ^^t vraisemblable, dit Eschine, et la preuve en est que ^-^^mosthene a laisse passer trois occasions importantes ^^.ns rien tenter centre Alexandre. Ce recit est peu ^^^aisemblable, doit-on dire au contraire, attendu que ^ inaction de Demosthene lui etait imposee par les cir- ^^c>nstances et par I'influence meme du parti macedonien. ^ti'un autre cote Eschine, qui cite plusieurs paroles mal- ^eillantes de Demosthene a regard d' Alexandre, se borne ^ dire d'une fagon generale que ces lettres renfermaient de basses flatteries , mais il ne rappelle ni un mot de ces lettres ni un autre, qui puisse faire soupQonner Demosthene d'avoirjoue un double role. La calomnie est ici bien manifesto , elle atteste le soin d'Eschine a recueillir contre son rival meme les rumeurs les plus vagues et les griefs les plus contradictoires.
* L'equipage du navire Paralos qui portait les deputes. 2 Eschine, r. L'tes., 162.