‹ Rivalité d'Eschine et DémosthèneChapitre 4 sur 7 · LE PROGES DE LA COURONNE · texte numérisé non relu

LE PROGES DE LA COURONNE

MCTOIRE DEFINITIVE DE D^MOSTHfeNE.

Leppoces de la Couronne. — Lc delai. — Discours d'Eschine: le point de droit ; examen par Eschine de la vie politique de Demosthene ; inconsistance de raccusation ; le portrait de Demosthene par Eschine. — Reponse de Demosthene ; le point de droit ; nnite du discours ; comparaison entre Eschine et Demosthene par Demosthene ; les personnalites. — Resultat du proces.

G'est peu de temps apres la defaite d'Agis qu'eiit lieu le proces celebre pou7^ la Couronne. On se rappelle que la plainte d'Eschine contre Ctesiphon avait ete deposee six ans auparavant en 336. Cette plainte avait eu pour etfet d'empecher le decret de Ctesiphon, approuve par le Senat, d'etre soumis a Tapprobation du peuple et de recevoir ainsi une sanction definitive. Les decisions du Senat non seulement avaient besoin de cette sanction, mais encore, au bout d'une annee, etaient frappees de peremption* si elles ne Tavaient pas obtenue. Le d6cret de Ctesiphon n'avait done plus force executoire des 335; mais d'un c6te Ctesiphon etait toujours responsable pour avoir propose et fait passer un decret accuse d'etre contraire aux lois ; dun autre, ce decret pouvait toujours etre renouvele, s'il n'etait pas convaincu d'illegalite. La peremption 6tait, parait-il bien, distincte de I'annulation 2; la premiere etait I'oeuvre du temps; la seconde,

* Cf. contre Aristocrate, 92 et suiv.

2 C'est ce qui semblc resulter du § 94 du discours contre Aristrocrate. Demosthene dit du decret dont il conteste la legalite et qui est dfxupov par suite de la peremption : o6y\ kolK&i; i)(ti (Ji9j XD(7ai 10 c|/i^(pt(7(JLa 0(JlTv. II est a remarquer qu'Eschine se sert du meme terme lorsqu'il demande aux juges de se prononcer contre le decret de Ctesiphon : Xuets, (S'AO., toc; Trapav6(JL0UC YVWfJia^ (c. Ctes., 8).

170 RIVALIT6 d'esghine et de demosth^ne

ne pouvait etre obtenue que par un jugement. Telle est, cesemble, la port^e qu'avait en 330 le proces centre Ctesiphon ; nous ne savons si le d6cret de Ctesiphon avait ete renouvele par le senat de Tannee 330, mais il pouvait Y&tre ; cela sufflt & expUquer pourquoi les deux orateurs admettent que DSmosthfene, s'il est acqultt^, recevra la couronne qui lui avait et6 votee par le senat de 336.

Le dSlai, quelque long qu'il fCit, ne pouvait done d6rober Ctesiphon a la necessite de comparaltre devant le tribunal ; mais d'un autre cote on s'est demand^ pourquoi il s'6tait 6coul6 un si long temps entre la plainte et le proces. Ni le dlscours 'd'Eschine ni la rfeponse de D6mosthfene ne satisfait notre curiosity sur ce point. Nous sommes r6duits k des conjectures: la plus vraisemblable, c'estqu'Eschine, ayant obtenu une premifere victoire sur son rival en faisant ajourner Tex^cution du decret de Ctesiphon, n'^tait sans doute pas press6 de la compromettre en portant la question devant le peuple. Le parti mac6donien, pendant ces six ann6es, n'avait pas cess6 dese fortifier; mais sa puissance et surtout sa consideration n'^taient pas telles qu'il put compter sur le succ^s. II avait cru se devoir & lui-m6me de poursuivre Ctesiphon; c'etait protester centre la politique de D6mosthfene ; c'6tait affirmer la sienne; mais au bout de cette voie, il devait sentir qu'il pouvait rencontrer un 6chec. Athfenes, tout en subissant le joug d'Alexandre, 6tait bien aise de faire acte d'ind^pendance, surtout quand elle ne courait aucun danger. Ce qui montre bien que tel etait le sentiment general en Grece, c'est le concours d'HellSnes que ce procfes attira k Athfenes * ; la r^puta-

1 Gf. Eschlne, e. 67^s.,50 etaussil, 7, 53, 87, 207, 257; c'est D^mosthene qui est appuye par lesauditeurs, nonEschine, de Topinion

RIVALIT6 d'eschine et de d6mosthene 171

tion des deux orateurs, si grande qu'elle fut, n'eiit certainement pas suffl ft exciter un tel int6r6t; la lutte entre lea deux rivaux n'6talt pas seulement un spectacle curieux ; elle devait felre, par le denouement, une manifestation importante; vaincu, D6mosthene I'eut ete avec toute la Grece; sa victoire donnait a la Grece Fillusion de s'appartenir et Tespoir d'une revanche plus ou moins proohaine. On sentait que le maltre etait 1ft, qu'il avait les yeux fixes sur tous les actes d'Athenes; on savait queles coups portes par Eschine centre Ctesiphon iraient plus loin, jusqu'a Domosthene, et que les coups portes par Demosthfene centre Eschine iraient plus loin, jusqu'a Alexandre. La force etait m^ltresse en Asie et en Grfece; le droit et les instincts de liberte allaient lutter une fois de plus, peut-6tre pour la derniere fois, a la tribune d'Athenes centre urie oppression acceptee et subie, mais toujours d^testee.

Quelques remarques generales semblent necessaires ici pour bien comprendre le sens et la portee du discours d'Eschine, On a dit qu'Eschine aurait du se borner a la discussion dupointde droit,etonarepondu quecette question etait de mediocre interet pour Eschine, qu'il s'agissait avant tout pour lui d'obtenir sur la politique de Demosthene une condamnation sans appel. En realite les deux questions sont etroitement liees ensemble et Eschine ne les separe pas ; c'est un procte pour cause d'il- %aUte qu'il a intente a Ctesiphon; il ne perd pas de vue cetobjet un seul instant. S'ilattaque si vivement la politique de Demosthene, c'estparceque Ctesiphon en a fait I'eloge dans son decret, et qu'il eat interdit par les lois d'introduire dans un decret de fausses assertions. G'est

mSme de ce dernier. Eschine fat oblige de Uvrer une bataiUe perdue d'avanee.

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d'apres cette conception que le plan de son discours est etabli; il analyse et critique en detail, au point de vue de la legalite, le d6cret de Ctesiphon; il aborde, conduit par son sujet lui-meme, les actes politiques de Tadministration de Demosthene ; apres avoir dans cette partie de son discours, ecarte mais non oublie la question de legalite, il la reprend pour ne plus guere la quitter; il montre le salut de Tetat et de la democratic attache au respect des usages et des lois; il combat Tusage trop frequent des recompenses et des couronnes d'or, .comma contraire aux moeurs antiques; il litle decret de Ctesiphon pour le comparer aux anciens decrets honorifiques et en montrer la difference, difference prejudiciable aux interets de I'Etat ; il reproche vivement aux Atheniens leurs habitudes judiciaires: « Les choses se passent maintenant de la maniere la plus ridicule. Le greffier lit le decret illegal; lesjuges ont I'esprit ailleurs, comme s'ils entendaient un refrain ou quelque recit indifferent. Dej'a mSme, gr^ce aux artifices de Demosthene, vous avez laisse un abus hontenx p^netrer dans les tribunaux ; les droits de la ville ont passe a d'autres ; c'est Taccusateur en effet qui se justifie, c'est Taccuse qui accuse; il arrive ainsi que les tribunaux oublient les questions dont ils sont juges et sont forces de voter sur les questions qui ne les concernent pas. Si Taccuse aborde Taffaire, c'est pour dire, non pas qu'il est reste dans la legalite, mais qu'un tel qui a porte d6ja, avant lui, des decrets semblables, a ete acquitte. C'est m^me la, je le sais, ce qui donne confiance a Ctesiphon *. » Pour le meme motif, Eschine voudrait interdire a I'accuse le secours de defenseurs; il suffirait selon lui de lire le texte des lois, puis le texte des decrets incrimines ; les juges se feraient

1 Esch., c. Ctes., 192-3.

RIVALITE d'eSGHINE ET DE DEMOSTHENE 178

sans peine une opinion. Enfin en terminant Eschineevo-

que le souvenir de Solon, le sage, Teminent legislateur

de la democratie athenienne qui supplie les juges de ne

point attacher plus d'importance aux phrases de Demos-

thene qu'a leurs serments et aux lois, et celui d'Aristide

qui s'indigne de Tavilissement de la justice *. Ce n'est

pas qu'Eschine ait une grande confiance dans le respect

des Atheniens pour la legalite; le passage cite plus haut

le prouve assez; mais il a encore plus de confiance dans

ce motif que dans ses accusations contre la politique de

Demosthene; en efFet, il se plaint aussi de TindiflFerence

athenienne a regard des crimes d'etat *; il cite le recent

proces de Leochares accuse par Lycurgue de s'fetre enfui

d'Athenes a la premiere nouvelle du desastre de Chero^-

nee ; il le cite comme un exemple de severite, attendu

que si les voix ne s'6taient pas partagees, le coupable au-

rait subi la mort ou I'exil ; mais en realite ce partage des

voix rinquiete : il sent bien que Demosthene, qui n'est

pas un Leochares, beneficiera plus largement encore de

la sympathie des juges; il fait un effort desespere pour

le mettre au dessousde Leochares; apres avoir dit que

Demosthene ne courait risque ni de la fortune ni de la

vie, ni dans le titre de citoyen 3, il veut qu'on punisse

Demosthene, comme un pirate qui monte sur de grands

mots ecume la mer de la politique. C'est la 6videmment

demander plus qu'il ne saurait obtenir pour obtenir ce

qui, a toute rigueur, aurait pu lui etre accorde par un

caprice populaire, la condamnation de Gtesiphon.

Les questions de droit, surtout en fait de legislations

* Esch., c. Ctes.f 257.

2 Esch., c. Ctes,, 234, 251.

3 Esch., c. Ctes., 209.

174 RIVALITE d'ESGHINE ET DB DEMOSTH^NE

etrangeres sont toujours d'une appreciation delicate. <}u'est-ce, quand les textes des lois invoqu^es ou les textes des decrets incrimines ne nous sont parvenus que par fragments et grace aux citations des orateurs qui ont plalde le pour et le contra ? Toutefols, dans la clrconstance pr^sente, 11 semble que la verite se fait jour au milieu des contradictions. Quand Eschlne reproche k Cteslphon d'avolr voulu falre couronner un comptable avant la reddltlon de ses comptes, 11 parait interpreter la loi avec exactitude ; d*un cote en effet 11 cite la lol, et montre pour quelles raisons elle a 6t6 etablie; d'un autre Demothene ne lui oppose que des distinctions specieuses; 11 dlra par exemple qu'll ne saurait Stre comptable pour les dons qu'il a falts a TEtat, comme si le decret de Cteslphon avalt pu separer nettement le maglstrat et le donateur, comme s'll n'y avait pas toujours a craindre, dans le cas ou des decrets comme celui de Ctesiphon seraient admls, qu'un m^me cltoyen fut tout k la fols couronne pour ses blenfaits envers la ville et poursulvl pour malversations I Ge qu'il est vrai de dire, mais cela meme prouve rillegallt^ et Tabus, c'est que ces lols avalent deja et6 violees, c'est qu'Eschine par haine et par calcul politique les faisait servir contre Cteslphon et contre son rival .

D*autre part Eschlne affirme que la proclamation de la couronne est Interdite au theatre; 11 ne fonde pas, 11 est vrai, cette opinion sur un texte formel, mais sur le raisonnement qui, comme on salt, aux yeux des jurisconsultes, conduit a des consequences ayant force de lois. II y a, dit-il deux lois contradictoires,rune permettantla proclamation au theatre, I'autre la defendant; mais la contradiction, qui ne saurait exister entre deux lois, n'est aussi qu'apparente dans le cas present ; Tune

en effet designe le Conseil et le peuple assemble poor la proclamation des couronnes du ConseU et du peuple, Tautre permet la proclamation au theatre si le peuple I'ordonne ; mais comme celle-ci f erme expressement le thedtre aux couronnes decernees par les tribus ou piir les bourgs, ou par tout autre, ou donnees en signe d'affranchissement, il ne reste pour le theAtre que la proclamation des couronnes etrangeres, c'est-Ji-dire donnSes parunEtatalaRepubliqued'Athenes*. Enreponse iicette argumentation Demosthene ne replique pas qu'il pent y avoir a Athenes des lois contradictoires, ne discute pas la loi qui interdit la proclamation des couronnes donnees par le peuple ailleurs que dans I'assemblee du peuple, et se borne,8ans refuter les distinctions d'Escbine, a se prevaloir d*un passage de la loi Dionysiaque ou le cas d'une proclamation au tliMtre est pr^vu *» 11 est vrai que Demosthene le prend de tres haut ; qu'il traite Eschine de miserable sycophante ; qu'il lui conseille de boire de Tellebore ; qu'il I'accuse de tronquer les lois ; mais. comme on Ta fait remarquer^^ cet air de triomphe, en Tabsence de preuves manifestos, rend la cause suspecte. Demosthene ne suit pas Eschine sur le terrain 06 celuici s'est plac6 ; c'est avouer qu'il le tient pour pen propice. II aime bien mieux, tout en paraissant r6pondre a Eschine, laisser les juges a leur propre sens ; il sait bien qu'en pareil cas des arguties juridiques devant un tribunal populaire, fussent-elles mille fois fondees, n'ont d'importance que si on les traite serieusement ; il feint meme quelque part * de n'avoir pas compris les raison-

* Esch., c. CU6.^ 41 et sv.

2 Dem., pr. Ctes., 120-121.

3 M. Weil.

* Dem.j pr CUs., ill.

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iiemen-ts d'Eschine et suppose hardiment que personne ne les acompris ;d'ailleursdes proclamations semblables ont eu lieu au theatre ; Eschine proteste trop tard et mal apropos; si une exception doit etre faite, si la loi doit etre violee, toute la ville dira que c'est en faveur de Demosthene. Ainsi, defiance pour la legalite du decret, confiance dans Topinion du tribunal et dans sa propre consideration, voila les sentiments qui se font jour danscette partie du discourspour Ctesiphon.

Eschine divise la vie politique de Demosthene en quatre periodes et declare les attaquer toutes quatre . La premiere s'etend depuis Touverture de la guerre avec Philippe au sujet d'Amphipolis jusqu'a la paix de Philocrate. G*est une vaste periode, puisque Amphipolis a succombe en 357 et que la paix de Philocrate est de 346. Eschine se garde bien de faire Thistoire d'Athenes pendant ces onze annees ; il evite de se prononcer sur I'attitude deDemosthene dans la discussion de la loi de Leptine, dans les affaires des M6galopalitains et des Rhodiens, dans la guerre d'Olynthe. II ne prend de cette periode qu'un seul evenement, celui qui la clot, la paix, et s'efforce de prouver que Demosthene par sa precipitation a conclure une paix de venue necessaire a empeche les Hellenes d'y participer et par suite a ote a Athenes toute esperance d'etre aidee dans une lutte future contre Philippe, et de recouvrer sa preeminence. Nous ne reviendrons pas sur I'histoire de ce traite, mais nous rappellerons que sur le fond meme, c'est-a-dire sur Topportunite de la paix et sur la necessite de contracter avec Philippe une alliance immediate comprenantles allies d' Athenes, non les autres Hellenes, Eschine et Demosthene durent etre a pen pres d'accord. Seulement comme ce malheureux traite de 346 fut la cause de presque tous

RIVALITE D'eSCHINE ET DE DEMOSTHENE ln

les embarras qui suivirent, et en dernier lieu, de la reprise des iiostilites, comme Fauteur de ce traite, Philocrate, avait ete convaincu de connivence avec PiiiUppe et condamne, aucun homme d'Etat ne voulait y avoir travaille ; la part de Demostiiene, en raison de son influence, fut sans doute plus grande dans cette affaire que celle d'Eschine; de la pour Eschine repoussant toute responsabiliteune situation meilleure en apparence que pour Demosthene, mais en realiteTun et Tautre etaient alors dans les m^mes sentiments. Cette partie, dans les deux discours, est certainement la plus confuse : mais la confusion nait d'une mauvaise foi a peu pres egale chez les deux orateurs. 11 est bien evident d*ailleurs que retablir Athenes dans tons ses droits, dans son ancienne hegemonic, ne pouvait etre qu'une chimere, et que s'il s'agissait seulement, dans la pensee d'Eschine, de faire entrer la plupart des Hellenes dans une Ugue contre Philippe, cette oeuvre futaccompliedahs la suite par Demosthene sans que le traite de 346 paraisse avoir ete un grief des Grecs contre Athenes.

La seconde periode, qui s'etend de 346 a 340 n'est ni la paix ni la guerre. A la faveur du traite qui lui assure la neutralite d' Athenes, par violation meme plus ou moins ouverte du traite, Philippe continue ses conquetes: Demosthene a compris que Philippe ne saurait *etre arrete par des representations etdesmenagements; dans la deuxieme et la troisieme Philippiqiie^ dans la quatrieme si elle est authentique, il s'efforce d'ouvrir les yeux des Atheniens;il leur indique lesmesures les plus propres a arreter les empietements de la Macedoine ; il cherche a coaliser contre elle FEubee, Thebes et le Peloponnese ; il soutientDiopithes en Thrace, il delivre Perinthe et s'ap-

RIVALIT6 d'eSGHINE ET DE DEMOSTHENE. 12

178 RiVALiT^ d'esghine et de demosthene

prfete ji secourir Byzance. Ce sont la des actes d'hostilite qui necessairement doivent amener une guerre ouverte .

Eschine ne raconte pas plus cette periode que la precedente. II se borne a faire allusion au proces de Philocrate et a celui de Tambassade. Demosthene selon lui a perdu un de ses complices pour echapper a Faccusation qui le menagait lui-meme, et a cherche a perdre un de ses collegues, Eschine, pour se faire a lui-meme une reputation d'incorruptibilit^. Dans ses rapports avec Philippe il s'est conduit en veritable brouillon, chicanant sur les mots et se refusant aux ouvertures les plus acceptables. II a rendu la guerre inevitable. Enfin les pretendues alliances qu'il a donnees a Athenes ont ete plus nuisibles qu'utiles : Demosthene a sacrifie les droits d'Athenes, reserve tons les avantages aux allies et touche le prix de cette trahison. Eschine, comme on le voit, se place tour a tour au point de vue des partisans de la paix, et au point de vue de Demosthene lui-meme. Or le pretendu respect des premiers pour les traites etait une veritable duperie : Eschine, en adoptant cette opinion ou trahissait, ou manquait de clairvoyance : cela ne peut faire Tobjet d'aucun doute. Toutefois on ne peut nier que dans certains cas la conduite d' Athenes n'ait He singuliere, contradictoire, imprudente, de nature a justifier au moins en apparence les plaintes de Philippe. Quant a la politique de Demosthene vis-a-vis des allies, ellefut ce qu'elle pouvait etre a cette epoque ; il ne pouvait s'agir de relever Tempire d' Athenes : une simple coalition d'interets centre Philippe, avec Athenes a la tetepourFexeniple et Fimpulsion, mais non pour imposer sa souverainete, telle etait Foeuvre possible et que Demosthene a ten tee.

La troisieme periode, quoique se terminant par une

RIVALITE d'ESCHINE ET DE DEMOSTHENE 179

defaite, est certainement la plus glorieuse pour Demosthene. II met la ville en etat de defense; il reforme les trierarchies ; il consacre aux depenses de la guerre Targent du theorique ; il negocie et mene a bonne fin I'alliance avec Thebes^ alliance qui devait perdre Thebes mais qui seuiepouvait sauver* Athenes. Si Philippe ne s'etait pas empare d'Elatee, clef de la Beotie, la lutte avec la Macedoine aurait pu se prolonger assez longtemps et peut-etre avoir un denouement tout autre* Or si Philippe a pris P^latee, c'est qu'il fut appele par les Amphictyons centre les Amphissiens, et si cette guerre amphictyonique eclata, c'est par la faute, par la seule faute d'Eschine. Or que fait P]schine dans son discours ? Des mesures prises par Demosthene^ il ne cite pas les unes, il calomnie les autres ; il montre toujours les interets de la Republique, tels qu'il les entend, c'est-a-dire de pretendus droits a rhegemonie et a des tributs en argent ou en hommes,sacrifies par Demosthene, comme si Demosthene ne faisait pas ce sacrifice a un interet superieur, le salut meme de TEtat ! Contre toute verite et centre toute vraisemblance il represente Talliance de Thebes comme I'oeuvre des circonstances et non de Demosthene. Enfin il se fait un merite de ce qui constitue certainement contre lui le premier grief, Tappel k la guerre contre les Amphissiens. Ici on hesite vraiment sL qualifier la conduite d'Eschine ; est-ce trahison? est-ce fanatisme ? est-ce naivete orgueilleuse, desir inconsidere de jouer un role et legerete d'esprit. ? La yenalite ne nous paraissant pas prouvee, nous penchons pour ces derniers mobiles.

La derniere periode comprend a pen pros huit ans. Eschine montre Demosthene tantot inactif, tantot soufflant la guerre, tantot hesitant; et dans toutes ces circonstancos, il le trouve digne de blame. Nous avouons que cette

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partie du role politique de Demosthenenousparaitmoins belle que la premiere; la paix a ete signee; Fhegemonie de la Macedoine a ete reconnue par les Hellenes et par Athenes; Athenes, quels que soient les embarras de la Macedoine, parait hors d'etat de soulever la Grece, et encore plus de resister seule aux forces de Philippe ou d' Alexandre. La partie est decidement perdue; la reprendre, c'est attirer sur la patrie de nouveaux, d'inevitables malheurs. C'est sans doute Thonneur de Demosthene d'avoir espere jusqu'au bout contre toute esperance; mais il semble que le devoir d'un homme d'Etat, surtout apres une tentative malheureuse comme celle de Cheronee, est de se plier a la necessite, si dure qu'elle soit. Nous admettons qu' Athenes n'ait pas succombe sans combat ; mais s'exposer ii une destruction totale, comme Thebes et apres Texemple de Thebes — et Athenes ne f ut guere sauvee que parson lUustrerenom — c'etait manquer a la Grece et k Tavenir. Un tel acte de ftesespoir ne semble legitime que quand il ne doit pas tourner au suicide. Mais d'autre part comment comprendreEschine qui raille I'impuissance de Demosthene ? Cette impuissance etait celle de la patrie. Eschine pouvait, sinon avoir le beau role, — il etait pris depuis longtemps par Demosthene — , du moins faire parler la raison, en choisissant parmi ces griefs un seul, a savoirles efforts de son rival pour romprela paix; ilamieuxaime les garder tons les trois, sans souci de la contradiction.

Les necessites d'une lutte a entrance, le desir et I'espoir de rendre Demosthene odieux a tons les partis expliquent dans une certaine mesure cette inconsistance de I'accusation : mais il semble bien aussi, trahison et venalite a part, qu'Eschine ne suivait pas en politique un principe dirigeant. Par temperament, par une suite na-

R1VALIT;5 D'eSCHINE ET DE DfiMOSTHENE 181

turelle de ses amities, par iiaine pour Demosthene, il est avec Eubule et avec Phocion ; mais il n'a point une vue bien nette du but ou il tend, etil n'y tend pas avec continuite et fermete. Dans la plupart des cas il se decide sous I'empire de la passion, comme dans Taffaire des Amphissiens ; s'il tient pour Philippe, s'il se laisse abuser par lui, c'est qu'il deteste les Thebains et qu'il regarde Philippe, qui n'a garde de le detromper, comme un ennemi de Thebes, presque comme un ami d'Athenes. L'hegemonie d'Athenes lui parait un bien precieux digne d'etre reconquis, mais plutot sur les Grecs et avec Faide de Philippe que sur Philippe avec I'aide des Grecs. Rien ne lui parait plus honteux et plus triste que le spectacle de Lacedemoniens se trainant en otages a la suite d' Alexandre * ; et il ne songe pas a comparer k cette situation la decheance de sa patrie et les ambassades envoyees par Athenes, d'abord k Philippe, puis en Asie aupres d'Alexandre. G'est pour ces raisons, sans nul doute, qu'Eschine, comme le lui reproche Demosthene, prenait rarement la parole dans les affaires publiques, ne proposait point de decrets et ne sortait de son silence que pour accuser ; ce n'est pas un homme d'Etat ; c'est un soldat brillant et aventureux d'un parti qui comptait deshommes d'Etat. Sa politique, mobile et irascible, n'est pas a vrai dire une politique; c'est un ensemble d'opinions mal liees ou contraditoires, qui s'accommodent au temps present et aux exigences d'une cause. G'est sans doute ce qui explique I'erreur du scoliaste disant qu'Eschine avait neglige, par pauvrete d'intelligence etd^faut d'habilete^jde

1 Esch., c. Ctes., 132.

2 cf. scoliaste, xaToc 'AptoroxpocTOu;, 621, 1, ^ta irsvtav (Tuv^oew*; xal SeivottjToc fv^Etav oOx, eOirdpyjo-E Oetvat to cup.(p^pov.

182 RIVALITE d'eSCHINE ET DE D^MOSTHENE

faire valoir les raisons tirees de Tinteret de TEtat. L'interet de TEtat, Eschine en paiie souvent; il ne reproche

meme guere qu'une chose a Demosthene, c'est d'avoir mal servi les interSts d'Athenes et comme conseiller et comme administrateur. Mais cet interet de I'Etat, il ne semble pas le mettre toujours dans la meme politique. L'intelligence d'un grand orateur comme Eschine ne saurait etre mise en doute ; mais ce qui est vrai, c'est que cette intelligence a des vues etroites ; tros cultivee, tres rompne aux arguties do la chicane, elle se laisse aveugler par la passion ou de miserables calculs. L'habiletea denaturer les faits est presque effrayante, mais cette habilete meme exclut une habilete plus grande et d'un effet plus sur, celle qui consisterait a remonter aux priucipes et a se degager des personnalites. Amirable plaidoyer d'avocat, d'un avocat qui emploie indistinctement toutes ses ressources centre son adversaire, le discours d'Eschine n'est pas un chef-d'oeuvre de I'eloquence politique ; il n'en fait que mieux ressortir le merite du dis- CQurs de Demosthene.

Dans le proces contre Timarque et sans doute dans beaucoup d'autres occasions, Eschine avait ebauche un portrait satirique de Demosthene ; il reprend cette ebauche et y ajoute de nouveaux traits dans le proces de la couronne. Demosthene a tons les defauts et tons les vices ; c'est un homme de plaisir ; il a des moeurs infimes; il vend ses services ; c'est un flatteur ehonte ; il ne respecte pas les liens de I'hospitalite ; avocat, il est un modele de perfidie ; il fait bon marche de sa dignite et de son honneur ; c'est un comedien et un charlatan ; les vertus de famille lui manquent comme les autres ; il a le coeur dur, insensible ; il est lache ; il n'a de courage que pour I'invective ; c'est unThersite. II est

RIVALTT6 d'eSGHINE ET DE DEMOSTH^NE 183

envieux ; son but principal a et6 de miner les riches. It feint d'etre un zele democrate ; mais au fond c'est un partisan de Faristocratie ; il ne cesse pas de renouveler autant qu'il est en son pouvoir les querelles entre les partis dans la ville. Enfin c'est un impie, un sacrilege qui attire sur Athenes le courroux des dieux. Tous ces traits sontepars, il est vrai, et sont accompagnes d'une apparence de preuve ; mais reunis ils forment un portrait odieux ou la prevention la plus aveugle ne pourrait reconnaitre Demosthene. C'est bien ce que Demosthene a compris, et il se prevaut adroitement des exagerations d'Eschine : les Atheniens le connaissent ; s'il est tel que le depeint Eschine, il n'a pu commettre les crimes qu'Eschine lui reproche ; s'il n'est pas tel, Eschine ment sur tout le reste comme sur ce point. Rien ne parait plus sense et plus habile. La meme inconsistance regno d'ailt leurs dans ce portrait que dans toute Taccusation : com-^ ment croire que le meme homme est a la fois I'adversaire implacable et le flatteur empresse de Philippe et d' Alexandre? Comment croire a la v6nalite d'un homme qui combat sans treve les personnages les mieux places pour acheter les consciences et fait sans negligence ni relache la guerre aux riches ? Comment croire a la mollesse d'un homme qui a choisi le poste le plus laborieux et le plug perilleux ? Les contradictions sont sans doute dans la nature humaine; mais portees a un tel point elles deviennent invraisemblables; elles temoignent plus contre I'iniidelite du peintre que de Tinconstance du modele. Est-il besoin de faire remarquer en outre que quelques-uns des traits releves par Eschine sont contraires a son objet? Insensible a un malheur de famille, soit, Demosthene I'a ete ; mais c'estparce qu'il plagaitl'interet de I'Etat avant ses propres affections ; il a joue une espece de comedie a

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la mort de Philippe, soit encore ; mais c'etait toujours pour reveiller la conscience endormie d'Athenes. II est une autre chose que ne nie pas Eschine : c'estT^loquence de Demosthene; on voit bien qu'il Tadmire et surtout qu'il la redoute ; cependant la encore la jalousie pour un rival se fait jour ; il y a eu des orateurs aussi puissants que Demosthene et d'un talent plus agreable. A Teloquence Demosthene ne reunit pas un esprit droit; or le bon sens tout seul vaut mieux que Teloquence sans le bon sens. Cette accusation a le tort de se retournertrop aisement centre Eschine ; son eloquence qui n'est pas depourvue d'eclat et de charme manque de solidite et de consistance. Eschine est une voix sonore, ce n'est pas une kme de patriote ni un esprit clairvoyant.

Demosthfene dans sa reponse n'a garde de discuter a fond et immediatement la question de legalite : c'est la un premier m6rite, un merite oratoire, il est vrai, mais par cela meme a sa place. Eschine lui tendait un piege ; il n'y tombe pas. Eschine lui offrait I'occasion inappreciable d'exposer et de resumer les actes de sa vie politique ; il la saisit avec empressement. Quant au decret de Ct6siphon, il le justifiera ou cherchera ale justifier en droit, apres avoir parle de ses services, et avant d'en continuer le recit ; suivant le precepte, auquel son discours a pent etre donne naissance, il place ses plus faibles troupes au milieu de son armee. Et d'ailleurs, meme a ce point de vue de la legalite, la refutation sera suffisante aux yeux d'un tribunal populaire qui naturellement aura plusd'egard aux precedents qu'au texte d'une loi souvent transgressee.

Un autre merite de Demosthene, c'est d'avoir fait porter sa refutation, non sur toute sa vie ni meme sur tons les points attaques par Eschine, mais seulement sur ses actes

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^^s plus importants et les plus docisifs. Son attitude dans ^^ paix de 346, origine de tons les embarras dWthenes, ^^n role dans la guerre de Phocide, role annule par les ftux rapports d'Eschine, ses cris d'alarme achaque nou- ^^1 erapietement de Philippe, ses negociations avec les ^^Henes, et principalement Talliance avec Thel)es, voila ^^^ ^aits qu'il rappelle et quMl met en pleine lumiere ; il J^isse de cote ses rapports avec TEubee, il neglige la quat^'^errie p^riode accusee comme les autres par Eschine ; . ^ parle qu'en passant de ses reformes, de ses reparatioti^ de murs et de fosses ; se sont la de petits services, cortii^g il le dit, bien inferieurs aux services eminents 9^ il a rendus a la patrie. Gnice a ce parti, le discours se ^^^i:npose comme en grandes masses d'un effet impos^^^t ; il frappe limagination des auditeurs plus queue le ^^^it une refutation eirconstanciee . p]n outre I'orateur ^ ^^a.iment Fair de puiser largement dans une vie riche ^V' Souvenirs, riche en services ; on sent qu'il pourrait "^^ en sa faveur plus qu'il ne dit ; on lui pardonne r6- ^ Se, non seulement a cause de sa situation d'accus6, ^^is a cause de sa discretion ; on lui vient comme en aide "l^ar rimagination,en voyant que Finsuffisance du temps le ^Orce a se borner. La cFitique moderne, qui etudie a tete ^eposee I'histoire de cette epoque et le plaidoyer de Demosthene, a pu s'etonner de trouver le grand orateur muet sur tous ses actes politiques avant 346, muet sur le decret par lequel il fit affecter pendant la deuxieme guerre contre Philippe les ressources publiques au service de I'armee et de la marine ; et elle a essaye d'expliquer ce silence en disant que Demosthene n'ose se faire un merite, par devant le peuple, d'une victoire remportee sur le peuple lui-m^me, ni rappeler a ses juges les combatslivr6s contre eux pour la conquete de ce resultat. En realite De-

mosthene n'a pas de ces scrupules ; il est assez habile d'ailleurs, et il le moiitre dans ce discours meme, pour representer sa victoire sur le peuple comme une victoire du peuple sur lui-ra6me ; mais Domosthene ne dit pas tout paroe qu'il plie comme sous le faix de ses services ; parce qu'il salt bien que la moitie de sa vie rappellera Tautre et qu'il sera jug6 non sur quelques reformes ni sur quelques discours, mais sur les resultats les plus brillants et les plus inesperes de sa politique tHrangere.

Ge qui a fait en partie Tinfluence de Demosthene a savoir Tunite et la fermete de sa conduite, fait aussi la force de son discours; et m^me, a vrai dire, il y a encore plus d'unit^ dans le discours que dans la vie de Demosthene, parce que I'orateur dissimule ou passe sous silence les cas assez rares ou, sous la pression des circonstances, il a du changer la nature de ses conseils. Demosthene, dans le plaidoyer pour Gtesiphon, nous apparait comme Tadversaire constant de Philippe et d'Alexandre ; sur ce point, ses decrets sont conformes a ses discours ; ses reformes n'ont qu'un seul et m6me but, proteger la patrie ; ses ambassades, il ne s'en est charge que pour aller chercher partout des ennemis a la Macedoine ; il a parl6 le meme langage a tous les peuples de la Grece, II ne dit pas que c'est aussi pour combattre Philippe qu'il a accepte Tor de la Perse ; il laisse aux Atheniens le soin de se feliciter eux-memes d'avoir trouve un citoyen assez courap[eux pour faire, au nom de I'Etat, ce qu'eux-m^mes n'auraient ose faire. Serviteur fidele, il s'est expose au desaveu pour rendre des services plus signales. La encore, remission tourne t\ son honneur et contribue a Timpression generale du discours.

D'un autre cote, avec unehabilete, qui n'est d'ailleurs

RiVAUT^ d'eschine et de d^mosthene 187

ici que Tart de se conformer ala verite historique,Demosthene represente sa politique non pas comme celle (fun homme, mais comme celle d'Athenes elle-meme. Demosthene n'a pas plus cherche le triomphe de plans personnels qu'il n'a poursuivi son propre interet: il s'est inspire des traditions d'Athenes, qui n*a jamais permis a une puissance de s'agrandir en Grece au point d'absorber les autres etats, qui oublie souvent ses propres griefs pourdefendrel'interet general, qui a renonce a ses droits les plus legitimes pour etre moins suspecte a ses allies. Athenes en condamnant Demostb^ne se condamnerait elle-meme, elle et ses ancetres; elle repudierait une politique qu'elle a approuvee ou plutot que Demosthene s'est appropriee, qu'il tient d'elle, qu'il n'a fait que suivre et continuer. L'honneur d' Athenes est done etroitement lie a Thonneur de Demosthene ; il a represente la cite; il en a ete Tame et la voix, et cela est si vrai que, dans la circonstance la plus critique, lorsque le heraut demandait « qui vent parler? » tons les orateurs habituels garderent le silence et Demosthene prit le role de conseiller abandonne et comme reserve alui seul. Cette scene memorable n'est pas seulement belle, dans le discours de Demosthene, parce qu'elle met sous les yeux I'emoi de tout un peuple, mais parce qu'elle caracterise admirablement le role preponderant, le role unique, que Demosthene remplissait alors dans les deliberations et les resolutions de la ville : parce qu'elle montre que la republique, c'etait alors Demosthene.

La ne se borne pas encore Thabilete de I'orateur. II salt ecarter ou rejeter loin de lui tout cequi pourrait paraitre odieux ou compromettant, meme a tort. II n'est point I'auteurde lapaixde 346; c'estPhilocrate, c'est Eschine; et son argumentation est si vraisemblable qu'on a

188 RIVALITIE d'eSGHIXE ET DE DEMOSTHEXE

peine a dem^ler quelle fut sa veritable part dans les deliberations de cette annee. Ge n'est pas lui, non plus qui a repris les hostilites ; il est vrai que si Philippe agissait en ennemi, k la faveur d'un traite, Demosthene ne se comportait point en allie, puisqu'il cherchait des allies contre Philippe ; il est vrai encore qu'a la lettre enumerant les griefs de Philippe, il repondit par un decret concluant a renverser la stele du traite. Mais celui qui a rompu la paix^ c'est Philippe en captivant les vaisseaux Atheniens. Ce n'est pas lui non plus qui est cause de la defaite de Cheronee ; et en ceci du moins il a pleinement raison. II avait mis Athenes en etat de defense; il avait leve des troupes; il s'etait menage le concours des Thebains; ce sont les circonstances qui ontete les plus fortes. II a remporte les victoires que la parole pouvait remporter; il n'a ete vaincu que dans les choses qui ne dependaient pas de lui; il n'a pas ete vaincu. La resistance d'ailleurs valait mieux k tons les points de vue, que la soumission ; elle sauvait Thonneur d' Athenes ; de plus elle imposait le respect au vainqueur qui a traite Athenes avec plus de menage nents que les peuples trop empresses a se souniettre.

La comparaison entre Eschine et Demosthene permet encore mieux de comprendre les services de Demosthene. Eschine n'a rien fait ; il ne pent citer aucun decret emis dans les situations critiques ; il n'a point donne une seule alliance a sa patrie ; il n'a point attaque en temps utile les avis de Demosthene ; c'est aprfes coup qu'il les declare funestes ; non seulement il n'a point cherche a leur snbstituerdesconseilsmeilleurs, mais aujourd'hui encore il est incapable de rien dire qui eut ete plus utile a la republique. Cette mise en demeure, qui ne s'adresse pas seulement a Eschine mais en quelque sorte a tons les

RIVALITE d'eSCHINE ET DE DEMOSTHEXE 189

Atheniens, est hardie ; inais elle montre bien toute la confiance que Demosthene avait en lui-meme et en ses concitoyens; elle forcait les juges a rentrer dans leur conscience et a juger la politique de Demosthene non d'apres les resultats, mais en elle-meme.

Aux personnalites d'Eschine Demosthene repond par des personnalites : ce sont les moeurs de la tribune a Athenes. II y a sans doute dans les invectives de Demosthene une part tres forte d'exageration ; on peut meme remarquer que depuis le proces de I'ambassade Demos-, thene invente de nouveaux details a la charge du pere ou de la mere d'Eschine *. Mais tons les traits tendent au meme but, qui est de presenter Eschine commeunhomme jaloux par temperament, par origine, par education, par suite meme de ses insucces, par metier, par haine de toute superiorite et de toute grandeur. G'estune ame basse qui ne saurait comprendre les sentiments nobles, qui les nie et les deprecie. Tout son talent n'est que verbiage ; ce n'est pas la verite qu'il cherche ; c'est I'illusion qu'il veut creer. Enfm c'est un homme venal, un mercenaire aux gages de Philippe et d' Alexandre. Sur ce point, nous I'avons dit, Demosthene n'apporte aucune preuve positive ; c'est une consequence qu'il tire des actes d'Eschine tons contraires aux interets de la patrie et favorables k la politique macedonienne. Dem'osthene sans doute ne fait en tout ceci qu'user de represailles ; la venalite etait si frequente a Athenes que les orateurs ne craignent pas de se tromper en la reprochant aleursadversaires. Toutefois et sans vouloir decider une question insoluble, il peut se faire qu'Eschine ait ete egare surtout par son naif orgueil et sa legerete d'esprit, traits que ne signale pas

1 Cf. Weil, pr Ctes., 129, note.

190 RIVALITE d'eSCHINE ET DE DEMOSTHENE

Demostheiie, luais qui nous paraissent se degager des discours, des aveux menies et des actes d'Eschine. A ce portrait d'Eschiue, tel qu'il le congoit, Demosthene oppose le sieu, fait par lui-meine: sa naissance, son education, ses habitudes de vie, tout le preparait a servir la Republique; ce po5steil I'a pris par choix et pretend I'avoir fidelement garde ; il en appelle avec une superbe confiance au temoignage de ses compatriotes. Ce contraste violent entre les deux existences devait plaire a la multitude, sinon aux delicats, et tons croyaient sans doute y reconnaitre, coinme la posterite, Tindignation excusable d'une grande ame contre un adversaire imprudent et haineux d'un devouement suspect et d'un jugement mediocre.

Le resultat du proces ne pouvait guere etre douteux. Couronner Demosthene, c'etait en quelque sorte pour Athenes prendre la revanche de la destinee et reserver I'avenir. Accueillir la plainte d'Eschine et condamner Ctesiphon, il n'y avait la ni honneur ni profit. Demosthene parait sentir des le debut qu'il ne court pas un danger serieux, et sa confiance s'accroit, a mesure quMl avance dans son apologie; il voit bien, il sent bien a la maniere dont on I'ecoute. qu'il est en communion d'idees avec ses auditeurs; de la sans doute son interpellation aux Atheniens, quand 41 leur demande si ti leur avis Eschine n'est pas un honime vendu ; de la cette menace et cet espoir qu'Eschine va etre prive en un jour du droit d'accuser, des privileges de sycophante * ; de la cette reflexion qu'Eschine en demandant aux Atheniens de peser avec soin ses pretendues preuves, leur demande d'abandonner Fopinion qu'ils ont apportee au tribunal sur cha-

1 PrCtes., §20G.

RIVALITE D'eSCHINE ET DE DEMOSTHENE 191

cun d'eux * ; de la enfin cette audace croissante de Tatfaque, a mesure qu'il sent les juges plus convaincus et plus indignes, progres deja signale par Giceron 2.

Eschine n'obtint pas le cinquieme des suffrages : par suite, il fut condamne a une amende de 1000 drachmes, et de plus sans doute frappe de cette atimle restreinte qui otait le droit d'introduire d esormais une plainte de la meme nature ^.II eut pu rester a Athenes : pourquoi crut-il devoir passer en Asie? Pensait-il a se refugier aupres d' Alexandre ? esperait-il, comme on I'a dit, qu' Alexandre le rameneraitunjour a Athenes ? Avait-il compris, non seulement au jugement porte sur sa plainte, mais a I'indignation du tribunal etdu public, a la reprobation generale, que son role etait termine comme orateur, comme homme d'Etat et comme ambassadeur?Groyait-ilquelafaveurpublique lui reviendrait plus aisement s'il cedait a Torage, s'il disparaissait? Nous ne savons. Si Ton reflechit a la vie d'Eschine,si I'onse rappellesavaniteetsalegerete,sironsonge qu'il etait depourvu d'initiative, qu'il sortait de son silence seulement pour critiquer les decrets d'autrui, qu'il n'attaqua jamais de front Demosthene avant le proces de la Couronne, qu'il fut sans doute oblige par les circonstances, par ses amities, parsa situation, d'intenterou tout au moins de poursuivre ce dernier proces, on pent croire qu'il avait Tame pen courageuse et qu'un echec eclatant etait capable d'avoir raison de toute sa forfanterie. Siffle au theatre, il sifflait les autres sur la scene politique ; mais siffle a son tour sur cette meme scene, il se jugea condamne sans retour et perdu.

1 PrCtes.,221.

2 Cic, Orat, 1, 26.

3 Dem.,pr. Ctes., 266. Cf. Schoemanu. Meier, Der attische Process edit. Lipsias,pp. 952 et 953.

192 RfVALCTE D ESCHINE ET DE DJ&MOSTHENE

Si Ton en croit certain recit*, il aurait vecu d'abord a Ephese ; apres la mort d' Alexandre, il serait passe a Rhodes. Suivant tel temoignage *, il y aurait enseigne T^loquence etfonde Tecole de Rhodes, si celebre dans I'antiquite ; suivant tel autre, plus conforme a la cause que nous attribuons a son depart d'Athenes, il n'aurait plus voulu rien etre, ni orateur, ni maitre d'eloquence, ni juge 3. H n'est guere possible cependant qu'un certain nombre de jeunes gens ne soient pas accourus a Rhodes, attires par la reputation d'un tel homme et I'espoir de se former a I'eloquence dans son commerce. On raconte qu'il lut un jour, dans une seance solennelle*,sondiscours contre Ctesiphon ; et comme tons s'etonnaient qull eut ete vaincu avec un tel di scours, il aurait dit : « Votre etonnement auraitcesse si vous aviez entendulareponse deDemosthene,^ ou bien encore : « Vous ne vousetonnez que parce que vous n'avez pas entendu le monstre lui-m6me » ^. L'anecdote ne paralt pas suffisamment prouvee : mais elle n'est pas tout a fait invraisemblable et meriterait d'etre vraie ; elle montrerait qu'Eschine lui-meme fut gagne par le sentiment d'admiration qu'eprouvaient les Grecs pour le discours de Demosthene, qu'il resta sous cette impression, et ferait comprendre comment il se punit par Texil de son inferiorite. Sous sa seconde forme meme, Tanecdote repondrait mieux a cette interpretation ; en effet ce mot de monstre n'est pas un eloge, comme les traducteurs semblent Tavoir cru quelquefois ; il designe dans la bouche d'Eschine une puissance extraordinaire, mais sauvage

* Vie des X orat. — Vie anonyme d'Eschine, p. 11 (Relske).

2 Vie des X orat,

3 Vie anonyme (11).

* d7ri8c{xvu(JL£voc, vie des X orat.

3 ibid,

6 Philostrate, Vic des Sophistes, I, 18, 4; cf. IIspl AtO)(tvGi> (page 5 de Tedit Schultz).

RIVALTTK n'ESnmXK ET DE DEMOSTHKN'E lOo

»'t f uneste ; c'est bien Topinion qu'Eschiue avait de Demosthene, opinion dont il n'etait pas revenu dans son exil, tout en professant pour son eloquence line admiration plus vive que jamais. L'histoire parle encore d'un sejour d'Eschine a Samos, ou il serait mort dans un age avance. Eschine ne rentra pas a Athenes, mais Demos thene qui y etait reste eut a lutter contre de nouveaux Eschines. Aucune decesluttesn'eutd'ailleursni Timportance, ni la duree ni Teclat de la rivalite entre Eschine et Demosthene.

RIVAUT6 d'eSCHINK ET DE D^MOSTIIKNE 1I»

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