Journal Politique National, l'* série, n
2. Id., note. Dans celte note il conte que Mirabeau est entré l'autre jour chez un cordonnier en lui disant : vous êtes souverain. Le cordonnier s'exalte, sort dans la rue, et devient « un des membres du souverain qui a pendu le boulanger nommé François ».
3. Qu'il le nomme ou non, c'est principalement Sieyès que vise Rivarol. Dans une note du n» 14 de la 2^ série, il dit : « J'entends parler quelquefois de la logique et de la métaphysique de M. l'abbé Sieyès et je l'ai entendu lui-même en parler et en convenir assez souvent. Pour savoir si l'abbé Sieyès ne s'est point trompé dans ses comptes, il n'y a qu'à méditer son Dire sur la sanction royale; c'est là qu'il donne son bilan en fait de raisonnement et de politique. On y voit éminemment que l'abbé Sieyès n'a jamais eu dans l'âme que deux sentiments dont il a fait tantôt des principes et tantôt des conséquences : l'un est Végalité absolue des hommes en société, et l'autre la pure démocratie en politique. La raideur avec laquelle il ramène tout à ces deux points a passé pour une forte logique, et son obstination pour une grande puissance de raisonnement. Son humeur, sa figure de puritain et la barbarie de son style ont achevé le prestige. On a répondu que c'était ainsi que devait être construit un réformateur, que c'était ainsi qu'il devait raisonner et s'exprimer. Mais qu'on sache que M. de Mirabeau, fléau du goût et de la raison, est pourtant, comme disait Boileau, un soleil à côté de l'abbé Sieyès. Prenons au hasard la phrase suivante de son Dire sur la sanction royale (p. 39) : Il est vrai que ceux qui cherchent dans le veto autre chose que l'intérêt public, autre chose que ses avantages; ceux qui, au lieu de consulter les vrais besoins d'un établissement dans sa nature même, cherchent toujours hors de leur sujet des copies à imiter, ne voudront pas reconnaître dans le vélo naturel que j'indique celui qu'ils ont dans leurs vues. — L'homme qui s'exprime ainsi pèche non seulement contre le français, mais encore contre la métaphysique des langues, et serait barbare en tout temps et en tout lieu. » Rivarol écrivait plus tard sur ses Carnets: «Le grand métaphysicien Sieyès... a pris à contre-sens tous les principes de la métaphysique, quand il a
ici ne vaut rien : les faits parlent et doivent nous avertir. « Malheur à qui remue le fond d'une nation! » Le peuple est toujours enfant, la populace « toujours cannibale, toujours anthropophage » : pour elle « il n'est point de siècle de lumière * ». A l'heure où « le peuple de Paris, roi, juge et bourreau » traîne au supplice Foulon et Berthier, où le peuple des campagnes incendie les châteaux, nos députés placent en tête de l'acte constitutionnel une Déclaration des Droits! « Préface criminelle d'un livre impossible ^! » Les passions sont déchaînées; ils les arment de principes!
Souvenez-vous, députés de France, leur crie-t-il tandis qu'ils discutent les termes de la Déclaration, que lorsqu'on soulève un peuple, on lui donne toujours plus d'énergie qu'il n'en faut pour arriver au but qu'on se propose.... Craignez que des hommes, auxquels vous n'avez parlé que de leurs droits, et jamais de leurs devoirs; que des hommes qui n'ont plus à redouter l'autorité royale, qui n'entendent rien aux opérations d'une Assemblée législative, et qui en ont conçu des espérances exagérées, ne veuillent passer de l'égalité civile que donposé son axiome insensé de la raison universelle, maîtresse du monde; il écarte toute la théorie des passions et les effets de Vignorance. »
Sur cette question de la souveraineté, on trouvera dans le Joiumal, çà et là, dans le Discours Préliminaire, et dans le texte imparfait, publié en 1831.de son discours de la Souveraineté du Peuple, les idées de Rivarol. Elles se résumeraient ainsi : la souveraineté n'est pas un droit naturel de l'individu, et n'est pas dans le peuple; elle est une fonction du corps politique, lequel est une combinaison à la fois artificielle et nécessaire de la force des uns, de la richesse ou de l'intelligence des autres en vue du bien commun; le peuple est force; mais à la force il faut un organe pour qu'elle devienne puissance, et l'organe, c'est le gouvernement. Il dit dans ce discours de la Souveraineté du Peuple : « Il est absurde de dire que le peuple est souverain parce qu'il ne peut avoir une volonté, puisque nommer des représentants, en supposant même que la nomination fût libre et éclairée, c'est donner sa procuration, ce n'est pas transmettre sa volonté. Or une procuration qu'on ne peut retirer est une interdiction réelle et une tutelle forcée. » Rapprochons de ces pages celles du Discours Préliminaire oîi il reproche aux philosophes de la Constituante de nous avoir donné « une analyse » au lieu d'une « maison », et nous sentirons l'analogie avec les idées de Joseph de Maistre, telles que les a si bien définies M. Faguet dans ses Politiques et Moralistes du XIX^ siècle. Mais à Rivarol ne s'appliquerait pas le nom de « métaphysicien de l'absolutisme >• que M. de Rémusat donne à Maistre et à Ronald (l'Angleterre au XVI 11^ siècle).