Discours Préliminaire, p
nent les lois à l'égalité absolue des propriétés, de la haine des rangs à celle des pouvoirs, et que, de leurs mains rougies du sang des nobles, ils ne veuillent aussi massacrer leurs magistrats. Il faut aux peuples des vérités usuelles, et non des abstractions; et, lorsqu'ils sortent d'un long esclavage, on doit leur présenter la liberté avec précaution et peu à peu, comme on ménage la nourriture à ces équipages affamés qu'on rencontre souvent en pleine mer dans les voyages de long cours.... 1 Pourquoi révéler au monde des vérités purement spéculatives? Ceux qui n'en abuseront pas sont ceux qui les connaissent comme vous, et ceux qui n'ont pas su les tirer de leur propre sein ne les compren-^^ dront jamais et en abuseront toujours. Loin de dire aux peuples que la nature a fait tous les hommes égaux, dites-leur au contraire qu'elle les a faits très-inégaux; que l'un naît fort et l'autre faible; que l'un est sain et l'autre infirme, et que le chef-d'œuvre d'une société bien ordonnée est de rendre égaux par les lois ceux que la nature a faits si inégaux par les moyens. Mais ne leur laissez pas croire pour cela que les conditions soient égales; vous savez, vous voyez même quels malheurs résultent de cette fausse idée lorsqu'une fois le peuple s'en est préoccupé. Au premier bruit que l'on a semé de l'abolition des droits féodaux, les paysans n'ont voulu ni attendre ni entendre que l'Assemblée nationale distinguât entre les droits réels et les droits personnels; ils ont marché par troupes vers les abbayes, vers les châteaux, vers tous les lieux où reposent les archives de la noblesse et les titres des anciennes possessions; le feu, le sang, la i ruine et la mort ont marqué partout les traces de ces tigres démuselés, et vous êtes déjà forcés d'implorer contre ces furieux le secours ' de ces mêmes troupes réglées dont vous avez trop loué la désobéissance pour que vous puissiez espérer jamais de vous en faire obéir *.
Il est revenu vingt fois sur cette idée; il l'a reprise et |^ magnifiquement développée à la fin de son Discours Prélimmaire. Mais il n'avait pas attendu les sombres jours de la Révolution pour les prévoir et les déplorer. Il ne cessait j depuis le mois de juillet 1789 d'avertir du danger les idéo- j logues qui se considéraient « dans leur maison de bois, / comme dans une autre arche de Noé » et se croyaient]
1. Journal Politique National, l'^ série, n" 10 (2 août 1789). Voir dans les Mémoires de Mallet Dupan, édités par M. Sayous, t. I, p. 161, des phrases de Mallet qui correspondent à celles de Rivarol, mais écrites après les siennes, sur la multitude « toujours sans lumières suffisantes, sans persévérance », etc. Mais que les phrases de Mallet Dupan sont grises et froides auprès des siennes! Le Petit Dictionnaire des Grands Hommes de la Révolution a cette ironique épigraphe : « Tous les hommes sont bons (Sedaine, le Déserteur^ ou abbé Sieyès : Droits de l'homme). »
chargés de partager la terre u à un nouveau genre humain » \ Ils recommençaient la société d'après une conception toute rationnelle de l'être humain; ils traitaient une monarchie vieille de tant de siècles comme une réunion d'hommes « en élat de pure nature » et qui n'auraient point de passé, comme un total formé d'unités identiques ^ Ils ne tenaient compte ni des usages, ni des droits, ni des mœurs ^ Assez de métaphysique vague, leur disait-il, assez de sensibilité : « Est-ce qu'en politique il faut parler de sensibilité *? » Loin d'assurer l'ordre social, si gravement compromis, la Constitution nouvelle en prépare la dissolution. Il écrit le 4 août d789 : « La licence, ce fantôme effrayant de la liberté, vous poursuivra dans cette même salle, sous ces mêmes voûtes, où, comme Samson, vous avez rassemblé le peuple, et vous vous ensevelirez comme lui sous les débris du temple pour en avoir ébranlé les plus fortes colonnes : la sûreté personnelle et la propriété. Déjà même où en seriez-vous, s'il se trouvait dans les provinces un Tartuffe politique et courageux?... Un Cromwell vous accablerait des mêmes arguments dont vous avez accablé la royauté, et vous ne seriez pas le premier exemple d'une Assemblée législative qui aurait travaillé pour un usurpateur ^ » En janvier 1790, il renou-
1. Journal Politique National, 1'^ série, n" 19. La salle où siégeait l'Assemblée à Versailles, avait été construite hâtivement et en grande partie en planches.