‹ RivarolChapitre 117 sur 203 · Journal Politique National, 2" série, n · texte numérisé non relu

Journal Politique National, 2" série, n

2. /rf., 3* série, n" 3. Il est au moins curieux de voir que Rivarol, en même temps qu'il a prédit la venue de Bonaparte, a prédit la bataille entre le peuple et la bourgeoisie, c'est-à-dire entrevu la conséquence immédiate et la conséquence lointaine de la Révolution. Peut-être serat-on plus frappé encore du pressentiment qui s'exprime dans la phrase que voici, empruntée à un article des Actes des Apôtres (n" 166, octobre 1790) : « Problèmes à résoudre sur la conduite de l'auguste diète : Les motifs par lesquels on a cru devoir irriter le peuple contre la noblesse et le clergé ne militeront-ils pas un jour aussi légalement et aussi victorieusement contre le tiers, dans le siècle qui se prépare, où la grandeur de

« L'Assemblée nationale, en écrasant tous les corps intermédiaires et tous les privilèges, n'a fait qu'achever en France l'ouvrage des Rois. Dès que l'État pourra donner une armée au Prince, cette armée lui donnera l'État. Qu'on se repose tant qu'on voudra sur l'heureux naturel de Louis XVI; la nature des choses sera plus forte que la nature du roi, et si ce n'est celui-ci, ce sera son successeur *. » i

Celui qui prophétisait de si saisissante façon, n'avait pas assisté déjà, comme Mallet Dupan, à des émeutes en Suisse, ou, comme Gouverneur Morris, à une révolution en Amérique. Il n'avait pas derrière lui, comme Malouet ou Burke, une longue carrière d'administrateur ou d'homme d'État. Lire tour à tour Machiavel et Montesquieu, Bossuet et Rousseau, Hume, Delolme et les économistes, lire et causer, c'avait été, jusqu'au jour où il entreprend sa besogne de publiciste, tout son apprentissage ; peut-être n'y en avait-il pas de plus propre à faire de lui un utopiste et un théoricien systématique à la Sieyès. Grâce à la tournure naturelle de son esprit, grâce à cette foi dont j'ai parlé et qui le guide, il est précisément le contraire ^ D'instinct il s'est placé, pour juger les travaux

la naissance et la sainteté des fonctions jusqu'alors révérées ne seront plus l'excuse et comme la sauvegarde n9,turelle des places et des richesses? »

1. Journal Politique National, 3" série, n» 4. Burke disait, quelques semaines plus tard dans ses Réflexions sur la Révolution de France (2" édition de la traduction française, p. 400) : « On a détruit tous les obstacles indirects qui servaient à mitiger le despotisme; en sorte que si jamais la monarchie pouvait reprendre quelque ascendant en France, sous cette dynastie ou sous une autre, elle exercera probablement — à moins que dès son début les sages et vertueux conseils du prince ne la tempèrent volontairement — le pouvoir le plus complètement arbitraire dont il y ait jamais eu exemple sur la terre ». Il disait, p. 473 : « La personne qui commandera votre armée sera votre maître ».

2. 11 ne devait pas être bien loin de Lauraguais quand celui-ci, en 1788, s'ensevelissait « dans la poussière de nos bibliothèques, et surtout dans celle des bénédictins de Saint-Germain des Prés, pour consulter tout ce qui nous reste de monuments authentiques sur l'histoire de notre droit public et de nos assemblées nationales », ce qui lui valait dans sa société

de la Constituante, au même point de vue que Mallet Dupan, Malouet ou Burke, opposant des faits à des théories; il a rendu le même arrêt, et il Fa rendu avant eux *. Les analogies sont bien grandes entre les Réflexions que Burke publie en novembre 1790 et le Jouîvial Politique National dont la publication s'arrête juste à cette date. Nombreuses sont les phrases des Réflexions qui semblent traduites presque mot à mot du JoiirnaP, et il ne faut pas moins que la parole même du right honourahle Edmond Burke pour nous convaincre qu'il y a là simple et fortuite rencontre de deux penseurs de même famille. « J'ai vu trop tard pour en profiter, écrivait-il en 1791 à Claude François de Rivarol, les admirables annales de monsieur votre frère; on les mettra un jour à côté de celles de Tacite. Je conviens qu'il y a une grande ressemblance dans notre manière de penser, cet aveu dùt-il vous paraître

le surnom de Dom Lauraguais (voir la Correspondance de Grimm, novembre 1188).

1. Le Journal Politique National, bien plus souvent cité alors que le journal de Mallet Dupan, a fourni pendant toute la Révolution des armes à ceux qui la combattaient, et des couleurs à ceux qui en traçaient le tableau. Voir la Lettre de M. de Guillermy, député, à la municipalité de Castelnaudary, insérée dans les n"' 147, 148, 149, 150 des Actes des Apôtres\ les écrits de Montlosier et de Bergasse; les journaux royalistes entre 1789 et 1792, tels que les Actes des Apôtres, le Journal général de la Cour et de la Ville, la Correspondance politique', V Histoire de la Révolution de Bertrand de Molleville, 1801; Sénac de Meilhan, Des Principes et des causes de la Révolution française; Montjoie, Histoire de la conjuration d'Orléans; les Mémoires du comte de Puisaye, 1803, etc., etc. A plusieurs reprises, dans ses Mémoires, Malouet semble répondre à certaines aflirmations de Rivarol; mais en général leurs idées se rejoignent.

2. J'en ai cité deux à la page précédente. M. Taine admire ces prédictions {Origines de la France contemporaine, II, 158, 159, 279, note), quand il les trouve le 28 septembre 1789 dans un article de Mallet Dupan, en novembre 1790 dans le livre de Burke, ou en 1791 dans les écrits de Malouet et de Dumont; ont-elles moins de valeur le 4 août 1789 dans le Journal de Rivarol ? Mais il y aurait bien d'autres passages des Réflexions à rapprocher de son Journal, tous ceux qui ont trait au rôle du roi dans la Constitution, « roi dégradé,... une machine,... (p. 428), simple notaire, chef des huissiers » (p. 429), et toute la narration des journées d'octobre. Si Burke n'avait pas le Journal de Rivarol sous les yeux, il recevait des rapports, des lettres, des documents de Paris, et ses correspondants avaient lu le Journal Politique National avant de rédiger leurs lettres et leurs rapports; peut-être est-ce là une explication admissible

aussi présomptueux que sincère. Si j'avais vu ces annales avant que d'écrire sur le même sujet, j'eusse enrichi le mien de plusieurs citations de ce brillant ouvrage, plutôt que de m'avcnturer d'exprimer (sic) à ma manière les pensées qui nous sont communes ^ »

Cette communauté de pensées n'est pas, après tout, pour nous surprendre, puisque les mots dont je me suis servi pour définir la foi de Rivarol sont ceux qui définissent la forme de l'esprit de Burke. Tradition et progrès, telle est sa devise à lui aussi, quoique à vrai dire chez lui le culte de la tradition l'emporte un peu trop sur l'amour du progrès ^ Je ne lis pas sans quelque irritation, je l'avoue, son (( épaisse brochure )) ^, le long et verbeux plaidoyer qu'il a écrit, la cravate dénouée et la perruque de travers, contre la Constituante. Quand bien même elle aurait mérité une leçon, il me déplaît de la lui voir donner par un étranger : le lourd positivisme britannique n'a pas qualité pour faire la leçon à l'enthousiasme français qui, s'il en a besoin d'une, ne la doit recevoir que du bon sens français*. Mais je ne veux retenir que la signification géné-

1. Lettre de M. Burke sur les affaires de France et des Pays-Bas, adressée à M. le vicomte de Rivarol, traduite de l'anglais, à Paris, chez Denné, libraire... 1791. C'est là que Burke appelle « les Condorcet, les Raynal » « oiseaux blancs et noirs de la moderne littérature, pies philosophiques ». 11 félicite Claude-François de son duel avec le prince Louis de Ligne.

2. On pourra lire sur Burke les pages que lui a consacrées M. de Rémusat {V Angleterre au XVlir siècle), et, en anglais, le très sérieux ouvrage de M. Leslie Stephen, Histoire de la Pensée anglaise au XVIII^ siècle. Que si je voulais pousser plus loin le parallèle entre Burke et Rivarol, je dirais qu'ils se ressemblent encore dans leurs minutes d'aveuglement. Au fâcheux écrit de Rivarol sur la Capture de La Fayette correspond le fâcheux discours de Burke sur sa captivité. Mais je ne pousserais pas le parallèle jusqu'à confondre l'esprit de l'un avec celui de l'autre....

3. Le mot est d'André Chénier, dans ses Réflexions sur Vesprit départi; il en emploie d'autres, toujours à propos du livre de Burke : « gothique volume », « indigeste fatras », « grotesque mélange de bizarreries bouffonnes et de sottises pédantesques », « dégoûtant libelle », etc. Le poète a-t-il raison de tant reprocher à Burke son dédain pour les « examens philosophiques »?

4. Que s'il faut mettre les points sur les i, j'ouvre les Réflexions de Burke, et je transcris : « La considération que la richesse, en bonne politique et en raison, devrait mériter dans tous les pays... » (p. 293). « Le revenu d'un

raie de son livre : « Les meilleurs (d'entre vous), dit-il aux Constituants, étaient des hommes de théorie,... novices en législation et en politique.... La science de composer un État, de le renouveler, de le réformer, de même que toutes les autres sciences fondées sur l'expérience, ne s'apprend pas a priori.... Vous établissez des propositions métaphysiques qui font tirer des conséquences universelles, et ensuite vous vous efforcez de limiter la logique par le despotisme ^ »

On le voit, Burke ne dit rien que n'ait dit Rivarol, en dénonçant le principe d'erreur qui viciait l'œuvre de l'Assemblée nationale. Principe d'erreur? Soit; il est très vrai que la Constitution ne pouvait pas vivre, qu'il est imprudent d'enivrer le monde avec les mots de liberté et d'égalité, que la déception a été terrible, que le monde en a souffert longtemps, que peut-être il en souffre encore. Principe aussi des plus grandes choses que le monde moderne ait vues s'accomplir. S'il est prodigieux de voir des législateurs qui prétendent refaire l'humanité, je sais un plus grand prodige : c'est qu'ils y aient réussi, c'est qu'avec leur « métaphysique » ils aient en effet suscité une humanité nouvelle. Il était plus urgent à la fin du xvm° siècle de rendre à la France une âme que de lui donner des lois. Ah! pauvres rêveurs, fils de Jean-Jacques,

État est l'État lui-même » (403). Voilà l'Anglais. Sans nous fâcher, goûtons des affirmations comme celles-ci : « Dans quelques années, la France n'aura plus ses vingt-huit millions d'habitants » (219). En elTet, elle en eut quatre-vingts millions. « Si les Anglais avaient fait prisonniers le roi, la reine de France, leur entrée à Londres eût été triomphale » (177). On ne peut tout prévoir, et Burke n'avait pa^ prévu Hudson Lowe.

1. Réflexions sur la Révolution de France, p. 78, 84, 122, 478, etc. Le même travail de comparaison serait intéressant à faire sur le Journal de Rivarol et le grand ouvrage de M. Taine, où il est à peine nommé une ou deux fois en note, mais où ses idées et même ses métaphores reparaissent les unes après les autres. Mais je préviens les rivarolisants qui seraient tentés d'entreprendre le travail que si la gloire de leur maître y gagne, celle de Taine n'y saurait rien perdre. Son œuvre n'en reste pas moins le monument le plus considérable que l'esprit analytique ait élevé. Et plût au ciel que Rivarol écrivît avec la même méthode!

comme les hommes forts de votre temps et du nôtre vous jugent de haut et vous prennent en pitié! Vous ne saviez pas qu'il faut mépriser les peuples pour les rendre heureux*; vous ne saviez pas « équilibrer les pouvoirs », « balancer les contre-poids » : il. est dûment démontré que vous n'étiez pas des politiques. Vous croyiez les hommes meilleurs qu'ils ne sont, et c'est pourquoi en déchaînant quelques bêtes fauves vous avez aussi fait naître des héros! Vous étiez des poètes, et c'est pourquoi vous avez fécondé l'avenir!

Je me rappelle que Cerutti disait de Rivarol : « Il ne voit que le mal du bien^... »

Tandis que Rivarol soutient contre eux cette forte discussion de doctrines, les événements se précipitent. La route de Versailles à Paris a vu passer la grande armée de la misère qui ramenait triomphalement « le boulanger, la boulangère et le petit mitron ». Aux Tuileries, le roi est captif et passif; au Manège, les députés continuent à réciter leur évangile selon Rousseau; dans les rues de la capitale et dans les provinces, les pendaisons et les massacres vont leur train.

A mesure qu'il voit grandir le péril social, et, tantôt par la faute de la cour, tantôt par celle de l'Assemblée, s'évanouir tout espoir d'améliorations pacifiques, il sent croître aussi son impatience et son dépit. L'occasion était si belle!

1. Actes des Apôtres, n° 264 : « Vers pour être mis au bas du portrait du feu roi de Prusse, Frédéric II :

Poète conquérant, sage voluptueux, Après avoir instruit et ravagé la terre, Il se lassa des rois, des vers et de la guerre, Méprisa ses sujets, et les rendit heureux.

Par M. de Riv(arol).

Le quatrain se retrouve dans les Carnets.

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