Voir le Prospectus du Nouveau Dictionnaire, p. xvni
même un mélange de linguistique, de politique et de méta-^ physique. Pour l'écrire, il a tâché de se reconnaître au milieu de tant de pensées et de pensées si diverses; il a marqué celles-ci d'une petite croix ou d'un petit rond, èelles-là d'un trait à l'encre rouge; il a fait mine de les classer. Je relève successivement les indications suivantes, écrites de sa main au-dessus de telle ou telle note : Proportions. Goût. Association, Faiblesse. Puissance de Vhahitude. Vertu. Passions. Surprise. Société. Base de certitude. Style. Jugement. Temps. Talent. Art et Science. Morale. Richesse. Justice. Religio7i. Gouve7mement. Langue. Propînété. Fable. Envie. Gloire. Dieu. Femmes, etc. Le classement ne sert qu'à mieux montrer à quel point son travail préparatoire ressemble au jeu des propos interrompus, et le résultat est que la 7'able qu'il a rédigée et placée au début de son Discours comprend deux cents et quelques divisions. Il avait pourtant noté sur ses Carnets que les divisions trop nombreuses dans un discours, les mouvements brusques de la pensée « fatiguent comme ceux du corps * » —
Oui, la lecture de ses ouvrages est en bien des cas assez fatigante. Il ne daigne pas coordonner les aperçus de détail qui s'offrent en foule à son esprit. Il laisse ce travail au lecteur- et le travail n'est pas impossible ni inutile; encore lui serions-nous reconnaissants de nous l'épargner et de nous mener un peu plus directement aux conclusions dont ses digressions, ses reprises, ses incohérences diminuent la portée. Un de ses amis disait : « Plus on a d'esprit, plus
1. Il dit de même dans le Discours Préliyninaire, p. 84 : « C'est surtout à l'étude des belles proportions que le goût s'épure et se forme.... Je me contenterai de dire que si l'art du sculpteur consiste à écarter de la statue le marbre qui n'en est pas, de même le goût ordonne au talent de simplifier un sujet »....
•2. « Le lecteur, disait-il dans le discours de l'Universalité en parlant de certains ouvrages mal composés, y trouve toujours la peine que l'écrivain ne s'est point donnée. » On pourrait critiquer tous les défauts de Rivarol avec des sentences de Rivarol.
on lui en trouve »\ et cela donne envie de lui en trouver beaucoup; mais cela signifie aussi qu'il faut le lire de très près pour n'être pas injuste avec lui et s'apercevoir qu'il parle sérieusement lorsqu'il parle de ses « principes »; cela signifie qu'il faut parfois que nous refassions ses livres pour apprécier ses idées autant qu'elles le méritent. Faute de quoi il risquerait de nous produire l'eflet qu'il produisait au pauvre La Porte : « Les idées dans sa tête se culbutent les unes sur les autres,... il faut pour le suivre l'attention la plus fixée ». Dans le jugement, d'ailleurs si partial, que Rœderer a porté sur le Discours Pï^éliminaire, il y a un mot assez juste : ce discours, observe-t-il, « est plein de traits brillants et ne renferme pas une page qui ne soit obscure » ^ Le mot serait plus juste encore s'il eût dit : chaque page est claire, et l'ensemble de l'œuvre nc\ l'est pas.... Mais qu'ai-je à faire des formules de Rœderer quand j'ai près de moi le grand trouveur de formules, Rivarol : « Ses idées sont dans sa tête comme des carreaux de vitre en caisse : claires chacune à part et obscures ensemble ))^ La formule s'appliquait bien à celui pour qui elle était faite, au très intelligent et très brouillon Lauraguais : elle ne s'appliquerait pas non plus si mal à celui qui Fa trouvée.
Comme personne n'a jamais eu le dernier mot avec lui, si je lui reproche de composer mal, il me répond avec un léger haussement d'épaule : la belle découverte! je le sais bien. — Il ajoute qu'il en est fâché, qu'il a toujours admiré sans réserve la simple et puissante structure des chefsd'œuvre d'autrefois et raillé sans merci les mosaïstes de l'école descriptive; puis viennent, avec cette facilité de parole qui n'est qu'à lui, les explications et les circonstances atténuantes :
\. .Mol de Lauraguais cilc dans la préface des Pensées inédites.