Mot de Chênedollé, Chateaubriand et son groupe, II
2. Mot de Sainte-Beuve, Causeries du lundi, article sur Rivarol, publié dans le Constitutionnel diW 27 octobre 1851.
3. On a pu s'en apercevoir dans les passages que j'ai cités de son Journal Politique Natioîial ou du Discours Préliminaire. Mais je voudrais citer encore deux ou trois phrases du Journal à ce point de vue de l'harmonie ou, comme on disait autrefois, du nombre; celle-ci, tout d'abord, que ses contemporains, Bertrand de Molleville, H. de la Porte, ont tant admirée : « Ainsi fut abrogée la dîme, ce tribut patriarcal, le plus antique et le plus vénérable qui existât parmi les hommes; ainsi fut brisé le lien qui attachait les espérances de la terre aux bontés du ciel, l'intérêt du pontife à la prospérité du laboureur, et les cantiques et les prières de tous les âges aux fleurs et aux fruits de toutes les saisons » (2^ série, n° 2); puis celle-ci : « Les Mirabeau épuisèrent donc sur ce problème toutes les ressources du mauvais goût fortifié par la mauvaise foi, et, après bien des séances et des discussions, il fut enfin décrété que Louis XVI, régénéré par un baptême de sang, confiné au palais des Tuileries comme un sultan au vieux sérail, sans amis, sans vengeance, au milieu de ses assassins, porterait le titre de roi des Français : l'Europe indignée le nomma roi des Barbares » (3* série, n° 8).
4. Les concetti, les pointes sont fréquentes dans ses premiers écrits, dans le discours de V Universalité entre autres; il n'y a jamais renoncé complètement. 11 avait de qui tenir sous ce rapport, et puisqu'il se disait « l'ouvrage » de son père, peut-être semblera-t-il curieux de connaître un sonnet du bonhomme Jean. Le sonnet, au dire de Claude-François, avait paru dans un recueil de prose et de vers qui se publiait en Provence vers le milieu du siècle dernier; il en avait paru beaucoup d'autres du même goût au commencement du xvii" siècle, au temps où la littérature française
l'impression de l'artificiel. Que Rivarol raille ou dogmatise, que sa phrase soit longue ou courte, ici ou là nous le reconnaîtrons à la saveur et à la couleur de son style, à sa maîtrise dans le maniement de l'ironie et dans l'emploi de la métaphore.
L'ironie de Rivarol, c'est le léger souffle qui fait éclater la bulle de savon, la goutte d'eau froide sur les faux enthousiasmes; c'est l'imperceptible clignement d'yeux, le hochement de tête du sceptique qui assiste à la comédie humaine sans en êlre dupe; c'est, au plus beau moment, au moment où l'acteur fait les grands bras et joue le grand jeu, la petite toux sèche entendue près de nous qui semble nous dire : ne vous y prenez pas!... c'est juste ce qu'il faut pour nous mettre en garde contre les mensonges de la réclame et les engouements de la mode, contre les cabotins de la littérature et les charlatans de la politique; c'est l'art de ridiculiser et, si la passion s'en mêle, de tuer un ennemi sans avoir l'air d'y toucher. Mme de Tencin disait que si elle avait à empoisonner quelqu'un, elle choisirait le poison le plus doux \...
subissait encore l'influence de l'Italie; ceux de VAstrée difîèrent peu de celui que je cite :
Quand le Sauveur souffrait pour tout le genre humain,
La mort en l'abordant au fort de son supplice
Parut lout interdite, et retira la main,
N'osant pas sur son maître exercer son office.
Mais le Seigneur, baissant la tête sur son sein. Ordonne à l'implacable et sourde exécutrice De n'avoir nul égard au droit de souverain Et d'achever sans peur son fatal sacrifice.
La barbare obéit, et ce coup sans pareil Fit trembler la nature, et pâlir le soleil, Comme si de sa fin le monde eût été proche.
Tout frémit, tout s'émeut sur la terre et dans l'air, Excepté le pécheur qui prit un cœur de roche, Quand les rochers semblaient en avoir un de chair.
i. 11 serait plus facile de lui reprocher des paradoxes que des naïvetés;
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Il discutait, un matin, sur de hautes et graves questions sociales avec M. de B., son secrétaire, une espèce d'innocent sur la tête de qui il aiguisait et repassait son esprit avant de sortir. A la fin de la discussion, l'innocent lui dit : « Je suis bien aise, monsieur de Rivarol, que vous vous rapprochiez enfin de mes idées. — Et moi, je suis charmé de voir que vous vous rapprochez enfin de mon genre \ »
Rien, en effet, n'est plus dans son genre que le compliment qui à la réflexion fait faire la grimace. Railler en ayant l'air de louer, louer afin de railler mieux, la recette en est connue, vieille comme le monde et d'usage courant au salon. Le soir où une élégante se montrerait avec une robe manquée : « comme vous voilà belle! s'exclameraient ses amies; de grâce, dites qui vous habille ». A ce jeu-là, Rivarol est plus féminin qu'une femme, et il s'est fait une spécialité des caresses qui égratignent. Un sot se vanter devant lui de savoir quatre langues : « Je vous félicite; vous avez quatre mots contre une idée » 'K — « Florian passait avec un manuscrit qui sortait à moitié de sa poche; je lui dis : si on ne vous connaissait pas, on vous volerait^. » Et cela est charmant, parce qu'il peut y avoir, pour celui à qui il sadresse, une minute d'indécision. Je crois bien que Florian, qui n'était pas aussi candide que nous nous le figurons et qui, s'il est le père d'Estelle, est aussi l'auteur
encore ai-je aperçu dans l'œuvre de ce railleur quelques phrases qui m'inquiètent : « Cependant, il faut que je Vavoue, assis au même banquet, l'homme et les animaux, irrités par les besoins, égarés par leurs passions, se dévorent les uns les autres, convives et victimes à la fois » (Discours Préliminaire, p. 104); « Leur jugement (celui des animaux) ne porteque sur le côté sensible, et pour ainsi dire matériel, des objets qu'on leur présente. On peut d'abord s'en convaincre en offrant à un chien, trèsintelligent d'ailleurs, le choix d'un pain ou d'un écu. Il y a plus : le chien que son maître, par des châtiments et des caresses, aura dressé à porter de l'argent chez le boucher et à rapporter de la viande, ne fera jamais la commission pour lui-même, quelque argent qu'il trouve dans la rue » {id., p. 119). 11 n'est pas à son affaire lorsqu'il parle des bêtes; il en va: autrement dès qu'il parle des sols.