Effets du gouvernement, etc., préface
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poules et leur laisse le graia; c'est bien là ce qu'elle veut dire; mais voilà ma pitié partie. En vain le divorce a dénoué les derniers liens entre eux, le 12 brumaire an IIP; elle ne s'est jamais si hautement proclamée femme de Rivarol que le jour où elle apprend sa mort et compte sur son héritage. Alors la mégère apparaît, terrible, son voile de deuil en désordre, les griffes en arrêt, traitant Claude- François de « faquin », Sulpice « d'homme repoussant », de « voleur », réclamant avec des cris aigus « le denier de la veuve ». « Mon douaire! Il me faut mon douaire!... » Elle va me faire peur : « Je dois être remise dans l'état où l'on m'a prise ^... » Je songe au sourire de Rivarol s'il eût pu l'entendre, et voilà ma terreur dissipée.
Rivarol n'avait-il pas bien le droit de murmurer ensuite : « Le ciel vous préserve de l'amour d'une Anglaise M » Je ne lui peux faire un crime de s'être écarté d'elle, quoiqu'elle se crût (( née, créée, venue au monde pour être sa Muse ou sa Thétis ^ », et d'avoir à la fin comme oublié
1. On a dit et répété qu'ils n'avaient pas divorcé; et on s'autorisait soit de la Vie d'Antoine Rivarol que Cubières a écrite à la requête de Mme de Rivarol, soit d'une phrase de Mme de Rivarol, phrase qu'il eût fallu lire un peu plus attentivement : « Quant à la farce du divorce, écrit-elle {Notice sur la vie, etc.), ce divorce n'a jamais été pour moi qu'une dérision. Je ne crois pas au divorce; il n'est pas dans mes principes, comme je l'ai imprimé en l'an V et l'an VI. » N'est-ce pas la preuve que le divorce, qu'elle y crût ou non, avait été prononcé? Au surplus, sur un calepin de Claude-François, à côté du nom de ses geôliers du Temple, je lis : « Municipalité de Paris, au Palais de Justice, du 12 brumaire an III de la République, registre 29, n" 335 : acte de divorce de Louise Mather, fille de Jean Mather et de Marthe Whitfil, épouse d'Antoine Rivarol, domiciliée alors barrière et section de Montreuil. »
2. Pour ces citations, voiries écrits de Mme de Rivarol entre 1801 et 1808, en particulier la Notice sur la vie et la mort de M. de Rivarol. Ce sont les manuscrits de Rivarol qu'elle eût voulus, mais il les léguait à son frère Claude-Fran(;ois.
3. C'est une réflexion de ses Carnets. Cela peut être une impression rapportée de Londres; mais je crois plutôt que c'en est une qui lui vient de son mariage.
^. Effets du gouvernement sur l'agriculture : Réponse de la Nymphe Égérie à la Lettre de Lucius Apuléius . Cette réponse est extraordinairement cocasse ; espérait-elle alors regagner le cœur de Rivarol? Cela a tout l'air d'une tentative de réconciliation. Mais elle s'y prend bien mal et on voit que, s'il revenait, elle lui sauterait aux yeux.
son existence *. Mais si une autre femme l'eût moins vite et moins justement dégoûté de la solitude à deux, aucune n'eût pu la lui rendre longtemps tolérable. Je retrouve dans ses Carnets un mot que certains éditeurs ont attribué à Chamfort, qui n'est peut-être ni de l'un ni de l'autre, qu'ils ont pu l'un et l'autre recueillir parce qu'ils le trouvaient joli, mais qui conviendrait à Rivarol mieux qu'à Chamfort : « Eh! quoi, vous bâillez, dit le mari? Vous ennuyez-vous avec moi? — Ce n'est pas cela, dit la femme; mais comme vous et moi ne faisons qu'un, je m'ennuie quand je suis seule. » Le témoignage de Mme de Rivarol, si suspect qu'il soit, n'est pas de tout point négligeable ^ A travers les grimaces de son style, j'entrevois que, s'il a essayé de l'aimer et y a échoué , l'obstacle n'était pas moins en lui qu'en elle. Lorsqu'elle le montre si faible, si prompt à s'échapper, à suivre le compagnon de plaisir qui l'appelle, et si honteux de se savoir si faible, si irrité contre lui-même % elle le montre bien tel qu'il était.
A la fin de 1780, un fils est né à Rivarol; il a eu le bon sens de ne pas l'abandonner à sa femme; il a voulu se charger de lui et l'élever. Le pouvait-il? Certains indices me donnent à penser qu'il l'a envoyé à Bagnols, au moment peut-être où sa sœur Élisabeth-Paule y retournait *. Jusqu'en 1791 personne de ceux qui approchent de
1. Dampmartin, qui a vécu près de lui à Berlin, dit ne lui avoir entendu faire nulle mention d'elle « tant en bonne santé que durant sa maladie ». Lettre à Claude-François du 16 octobre 1802.
2. Lire, par exemple, ce passage de sa Lettre sur M. de Rivai^ol en tête de l'édition des Œuvres complètes : « Comme il ne trouvait rien digne dé lui, il croyait que c'était perdre son temps que de se montrer de ses beaux côtés, de son côté aimant; il avait mis son esprit à la place de son cœur».
3. « Que de fois il m'a dit : mon amie, sauvez-moi de ..; ne me laissez pas aller avec ces gens-là,... je suis perdu, si vous me laissez aller avec eux » {Notice sur la vie et la mort de M. de Rivarol, préface).
4. « Il a un furieux désir de vous revoir », écrit Rivarol à son père en 1797. Les détails qu'il lui donne là sur l'instruction de Raphaël, feraient supposer qu'elle est en partie l'œuvr.e du vieux Jean et l'intéresse par suite d'une façon toute particulière. Mais de telles conjectures sont bien hasardeuses. Le certain est que la loi du divorce confiait au père les fils âgés
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lui ne semble avoir aperçu le petit Raphaël; cette annéelà, ils sont ensemble à Manicamp. Lorsqu'il émigré, il confie le garçonnet à Claude-François, qui a lui-même un fils, plus jeune de cinq ou six ans. Claude-François et sa femme sont jetés en prison en 1793; Raphaël, « morne, nu, dans les rues de Paris », reçoit le pain des sections, apprend à faire Texercice et vagabonde, un grand fusil entre les bras. Rivarol souffre de penser que le « petit malheureux » manque à la fois « de pain et d'instruction ». Il essaie à diverses reprises de lui envoyer de l'argent, chose délicate à pareille époque; l'argent se perd en route. Enfin, en 1796, il lui fait passer la somme nécessaire à son voyage; Raphaël se mot en route sous la conduite de Claude-François et le voilà dans la maison de son père K La maison de son père, en 1795, c'est aussi la maison de Manette. Sur le pavé de Paris, Raphaël n'eût pas appris à penser finement et à tourner d'agréables vers ^ : autant peut-être eût valu l'y laisser que lui donner asile dans un faux ménage. Que dis-je? Rivarol ne saurait avoir un ménage, môme faux. Sa liaison avec Manette, quoiqu'elle dure huit à neuf ans ^ n'en forme pas un, et c'est
de plus de sept ans et ne laissait à la mère que les filles. A dater de l'an 111, Mme de Rivarol n'a plus de droits sur Raphaël. Sur Élisabelh- Paule, voir V Appendice, § 2.
1. Voir la Lettre que je viens de mentionner. Rivarol a des mots sur les enfants qui détonneraient beaucoup dans T/lr^ d'être grand-père : « L'enfant qui telte n'est qu'un simple organe, tels que les vaisseaux lactés qui pompent le chyle.... » « C'est le scandale de la Providence que le bonheur des enfants; car si ce monde était une bonne chose, ce sont ceux qui n'y comprennent rien (lui seraient le plus à plaindre. » {Carnets.)
2. On trouvera dans YAppendice, % o, des vers de Raphaël, datés de 1800. Il était depuis peu à Copenhague, officier de dragons au service du Danemark. 11 y apprit, l'année suivante, la mort de son père. Sur la recommandation de la princesse Dolgorowki, il obtint un grade dans l'armée russe. 11 y est mort en 1812; tué par une balle française? on ne sait.
3. Sur Manette, on peut consulter H. de la Porte, qui l'a assez mal traitée, et Mme de Rivarol, qui l'a tout naturellement traitée plus mal encore. C'était une grisette. Elle a inspiré à Sulpice la seule jolie page de sa Vie... de Rivarol : « La veille de son départ (pour Bruxelles), il disait à Manette : ma chère, si vous voulez être souveraine, restez à Paris; si au
tant mieux. La maisonnette de Ilamm ne ressemble guère à celle où Desgrieux rêvait de vivre avec Manon, à celle oià Chamfort a vécu près de sa chère maîtresse, portes closes et rideaux tirés, à Tabri des vivants sinon à l'abri de la mort; elle ne ressemble pas davantage à Tatelier où une autre Manette, celle des Concourt, éteint peu à peu et dégrade à tout jamais Coriolis.
Rivarol et Manette habitent sous le môme toit; mais aux heures mêmes, aux heures rares, où ils sont en tèteà-tête, où elle est à ses côtés quelque broderie entre les doigts, elle sait bien qu'il ne lui appartient pas. Entre eux il n'y a point union de pensée. <( Manette trouve trèsmauvais que je ne la comprenne pas dans la nomenclature des femmes beaux-esprits; elle m'assure qu'elle ferait tout comme un autre ce qu'on appelle un roman; mais je suis sourd à ses insinuations : Manette auteur me plairait mille fois moins que lorsque je m'enorgueillissais de sa naïve ignorance *. » Faut-il rappeler les jolis vers auxquels il fait ici allusion? Vous, lui dit-il.
Pour qui tout livre est lettre close, Et qui de tous les miens ne lirez pas deux mots.... Vous qui m'offrez souvent l'aide de vos ciseaux Dans les difficultés que l'étude m'oppose, Ou quelques bouts de fil pour coudre mes propos : Ah! conservez-moi bien tous les jolis zéros
Dont votre tête se compose.
Si jamais quelqu'un vous instruit,
Tout mon bonheur sera détruit
contraire vous voulez être toujours Manette, il faut me suivre. Manette y consentit, courut le monde, vit des princes par la grâce de Dieu soupirer pour ses charmes, fut sage, quoique jolie, écouta les vers et la prose de Rivarol, fit les honneurs de plus d'un grand souper, fut aimée partout, partagea les chances de sa bonne et de sa mauvaise fortune. Enfin, Manette fut pour lui une providence de soins délicats. » Elle ne l'a quitté que lorsqu'il s'en est allé de Hambourg à Berlin. « Je suis toujours bien fâché, lui écrit-il le 21 février 1801, que vous ne soyez pas venue à Berlin. Cette course manque à vos caravanes et à votre petite géographie. » 1. Vie... de Rivarol^ par Sulpice de la Platière, 1. 1, p. 110.
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Sans que vous y gagniez grand'chose.
Ayez toujours pour moi du goût comme un bon fruit, Et de l'esprit comme une rose K
Entre eux il n'y a point union de cœur, pas même jalousie. Le menace-t-elle à Bruxelles, dans un moment de colère, de se vendre au premier offrant : « Madame, répond-il sans se troubler, Tavarice des Belges s'oppose aux mauvaises mœurs ^ ». Pas plus que son cœur ou sa pensée, elle n'a envahi ses sens ^ ; elle n'a pas vraiment prise sur lui et ne peut l'avilir. Pourquoi, la garde-t-il? Parce que raffiné, lettré, intellectuel à l'excès, il lui plaît d'avoir dans son voisinage un être dont la vie est purement physique, dont le naturel s'épanouit sans contramte : parce qu'il est TArt et qu'elle est l'Instinct. Quand elle le trompe, il s'amuse des ruses et des manèges de sa perversité native; quand il la trompe, il ne croit tromper personne. La « chère petite » ne met nulle obligation dans sa vie. Elle n'est rien qu'une divertissante et très vivante petite bête, quelque chose comme la chatte qu'il est bien aise, s'il rentre, de trouver blottie au coin de la cheminée et de voir se dresser, ronronnante, à son approche. « Les chats ne nous caressent pas, ils se caressent à nous \ » Il en pense juste autant de Manette, juste assez pour n'être ni sa dupe ni sa proie.
4. Vie... de Rivarol, etc., p 61. L'Esprit de Rivarol contient une réponse de Rivarol lui-même à ses vers; elle se termine :
Celui qui pour aimer ne cherche qu'une rose, N'est sûrement qu'un papillon.