Id
3. Voir les Lettres inédites de la marqiMe de Créqiii publiées en 1856 : lettre du 12 janvier 1787.
4. Je ne transcris pas les premiers qui ont été souvent cités. Seul, si je ne me trompe, Dampmartin a reproduit les autres, dans sa Notice et dans ses Mémoires. Ils avaient été présentés, un soir de bal masqué, par la princesse Dolgorowki déguisée en chauve-souris, et c'est la chauvesouris qui parle :
Ne vous alarmez pas de mon déguisement :
Quoique je porte deux figures,
Je n'ai pour vous qu'un sentiment.
Et voyez en effet quelles sont mes allures :
Si je cours, c'est à vos genoux; ' Si je vole, c'est près de vous.
Il n'est là ni pièges ni feintes.
Sous mon air de duplicité
la lettre que je vais citer, lettre de deuil digne d'une Anthologie et adressée le 11 octobre 1793 à la marquise de Goigny; on saura de quelle nature est la sympathie qui l'attirait vers la femme, on le verra tel qu'il était auprès d'elle :
Cette jeune Béthisy, dont votre main légère a touché en passant le douloureux souvenir, était en effet un être rare. Mariée avant de s'être développée, elle est morte avant d'être connue : elle est morte à vingt ans, en trente-six heures, avec un enfant dans le sein, trop persuadée que les maux de la France étaient sans remède; ainsi vous voyez que sa mort a été funeste. Convaincue qu'il fallait aimer peu de gens et connaître beaucoup de choses, elle avait de bonne heure concentré ses affections et agrandi ses idées. Son appétit de savoir s'alliait à un grand goût, et la variété de ses connaissances s'étendait avec ordre et dessein. Dans les sujets de métaphysique, exercice qu'elle aimait beaucoup, ses questions abrégeaient les difficultés; ses réponses redressaient souvent l'explication. Ayant d'abord été romanesque, comme toutes les grandes âmes, mais ayant tout aussitôt rencontré des gens qui l'avaient désenchantée, elle avait tiré de ce que les femmes appellent un revers des avantages certains. L'indépendance et la fierté de son caractère se fondaient dans une mélancolie douce et habituelle; mais elle trouvait dans son extrême jeunesse et dans sa belle imagination des armes contre cette mélancolie. Combien de gens ont inutilement cherché en amour ce qu'on trouvait dans sa tendre amitié! D'ailleurs, point de superstition, quoiqu'il lui eût été facile d'être une sainte Thérèse, point d'égarements, quoiqu'elle eût Fàme d'Héloïse. Environnée d'esprits et d'intérêts différents, tel se croyait en état de l'admirer qui ne savait que l'aimer, et tel autre l'aimait déjà beaucoup qui ne croyait que l'admirer. Voilà une faible esquisse de ce que le monde a perdu, et n'oubliez pas que cette perte se fit cruellement sentir au milieu de tant de grandes pertes ^
On n'a jamais porté d'atteintes A ma tendre fidélité, Et si j'aime l'obscurité.
C'est qu'ainsi que l'amour le respect a ses craintes.
1. Je transcris cette lettre d'après le manuscrit autographe. Claude- François dans l'édition des Pensées inédites et plus récemment M. de Lescure l'avaient déjà publiée. Leur transcription contient des inexactitudes, peu nombreuses et légères : mais il m'a paru qu'en un morceau tel que celui-là la moindre altération était bien regrettable. Rivarol savait que sa lettre était un bijou; il en faisait passer une copie à son ami Cappadoce {Lettre à Cappadoce Péreira du 10 novembre 1793).
Celui qui a tracé ce portrait d'une jeune morte et l'a si délicatement voilé de crêpe, a parcouru tous les endroits où l'on cause, cafés, salles de rédaction, ateliers d'artistes, laboratoires de savants : il est revenu, il devait revenir au salon oii la présence de la femme mêle un charme de plus à la causerie et en affine la qualité. Là est sa place; là il est tout à fait lui-même. Il serait désorienté dans la solitude ou au milieu de la cohue populaire : la plante rare s'épanouit en serre chaude, parmi d'autres fleurs d'extrême culture. Mais comme il méprise les mondains qui ne sont que des petits-mailres, les mondaines qui ne sont que des gravures de mode, les riches qui ne sont que des riches, les nobles qui n'ont d'autre prestige que leur titre * ! Un titre doit être une élégance dernière ajoutée à la distinction de la personne; et c'est pourquoi il aime le sien. Il a ridiculisé tous les Turcarels de son temps en la personne de Grimod de la Reynière ^ Leur « fortune impunie » lui semble « une terrible objection contre la Providence ^ ». — « Son excellence le baron de Gran... rencontra, dans une maison où il doit d'abord être surpris de se rencontrer lui-même (chez Mme de Coigny), M. de Rivarol. Ce dernier avait pour lui le hasard fortuné de
1. Le duc de Guiche, à un souper chez Mme de Polignac, étonné de la considération particulière qu'on témoignait à Rivarol, dit indiscrètement à un de ses voisins ; « Si cela dure, les salons vont devenir des académies... ». — « M. le duc, répond Rivarol, avant que cela arrive, il faudra que les salons soient composés de gens dignes de tenir leur place dans les académies » (Vie... de Rivarol, fiar Sulpice de la Platière, I, p. 32, 33). « Que m'importe que quelques oisons femelles me jugent nonchalamment en trichant au loto »? {Carnets.) « Que croyez-vous, — répondis-je à une duchesse qui disait qu'elle voulait qu'on fouettât la reine, mais qu'il ne fallait pas que la Révolution allât plus loin, — que croyez-vous qu'on fera des duchesses, si les reines sont fouettées? » {Id.)
2. Qu'on veuille bien avant de lire le Songe d'Athalie s'informer, dans la Correspondance de Grimm, de ce Grimod de la Reynière, de ses soupers, de ses prétentions au bel-esprit, de son cynisme : on n'en voudra pas à Rivarol de l'avoir exécuté. Grimod a toutefois trouvé de nos jours un avocat; voir Grimod de la Reynière et son gi^oupe, pa.r G, Desnoiresterres,, 1877; l'histoire de ses démêlés avec Rivarol y est racontée en détail.