CHAPITRE I
En 1716 ou 1717, un officier niilanais, un cadet de noblesse, sans instruction, sans autre fortune que son épée, après avoir longtemps guerroyé en Espagne sous les drapeaux de Philippe Y \ s'arrêtait à Nîmes.
Antoine-Roch était le second fils de Jean Rivaroli — officier dans les troupes du duc de Milan, c'est-à-dire du roi d'Espagne — et d'Anastasie Rinelly. Il était né le 16 août 1685 à Yinsaly, près de Novare. Quel dépit de carrière ou quelle nostalgie le ramenait des Pyrénées vers les Alpes? Pourquoi s'arrêta-t-il en route? On ne sait. Peut-être est-ce en approchant de l'Italie qu'il apprit la mort de ses parents et de son aîné. Peut-être apprit-il du même coup que leurs biens, si tant est qu'il leur restât quelques biens, avaient été la proie du vainqueur. Le
1. Les éditeurs de 1808, dans une préface qu'ils ont ensuite supprimée, s'accordent avec le frère de Rivarol (Pensées médites de Rivarol, préface), pour reconnaître qu'Antoine-Roch avait « fait en brave officier toute la guerre de Succession ». Quant à son origine, son extrait de baptême et son acte de mariage mettent fin aux incertitudes (voir \\4ppendice, $ 1). Son frère aîné, Antoine-François, est mort jeune au service (Lettre inédite du 28 décembre 1819, d'Auguste de Rivarol à l'abbé de Rivarol).
duché (le Milan avait souffert de la guerre de Succession ', et le traité d'Utrecht Tenlevait à l'Espagne qui le possédait depuis un siècle et demi, pour le rattacher à l'Empire. A la fin de la longue lutte qui affermissait Philippe V sur le trône d'Espagne, son soldat Antoine-Roch se trouvait sans patrimoine et sans patrie.
Il avait hien de par le monde des cousins ou arrièrecousins qui avaient eu meilleure chance. Mais ils étaient disséminés de droite et de gauche. L'humeur indépendante et aventureuse est la caractéristique de la famille : chacun s'y est tiré d'affaire à sa guise et selon son étoile. Il y avait des Rivaroli en Sicile et en Ligurie. tJn Rivaroli du Piémont, le marquis de Rivaroles, comme l'appelle Saint-Simon qui a dit sa belle humeur et sa bravoure, lieutenant général dans les armées de Louis XIV et mort en 1704% avait laissé des fils : l'un d'eux était demeuré en France et venait d' y être nommé mestre de camp; un autre s'en était retourné en Italie, auprès du duc de Savoie dont il a été le favori. Il est assez probable qu' Antoine-Roch, entré au service avant même d'avoir appris à écrire, n'était guère au courant de la parenté qui pouvait exister entre eux et lui, ou qu'il les avait perdus de vue. 11 avait passé la trentaine, et sans doute était las de vivre la vie hasardeuse des camps, las de se heurter à la morgue et à la muette solennité du caractère espagnol : il était moins dépaysé sur les bords du Gard, si près des Provençaux. L'enfant perdu, fatigué de courir les routes et de passer les nuits en grand'garde, se laissa prendre au charme d'un beau ciel et d'une douce vie sans gloire.
1. « Les Allemands ruinent ce pays », écrivait Montesquieu en 1728 {Voyages de Montesquieu, 1894).
2. D'après Cubières (Fontenelle, Colardeau et Doraf,... ouvrage suivi d'une Vie d'Antoine Rivarol. Paris, an XI-1803), il était le grand oncle du père de Rivarol; il serait donc l'oncle d'Antoine-Roch et le propre frère de Jean Rivaroli. II se peut. Claude-François de Rivarol lui a dédié un quatrain dans ses Œuvres littéraires. Sur le marquis et ses deux fils, et d'une façon générale sur la Casa Rivarola^ voir ï Appendice, $ 1.
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Trois ou quatre ans après son arrivée à Nîmes, le 22 mai 1720, il épousait la fille d'un maître tailleur, Jeanne Bonnet, originaire d'Alais, cousine germaine ^ du savant Deparcieux, dont le xvm® siècle a vanté les travaux. Crut-il se mésallier et déchoir? 11 s'estima plutôt fort heureux d'avoir un chez lui, une bonne ménagère à ses côtés et un beau-père qui, s'il avait une enseigne à sa porte, avait aussi pignon sur rue. Ainsi s'achève plus d'une existence bohème. Les Rivarol sont des pigeons voyageurs, apparentés à celui de La Fontaine, qui finissent par revenir ou essayer de revenir au colombier.
Cette façon de faire une fin était d'un homme de bon sens, tant soit peu déprimé par la vie, qui tient moins à la vaine gloriole d'un titre qu'à son bien-être et à ses aises. Du bon sens, il en eut assez pour oublier au fond d'un tiroir Fextrait de naissance qui prouvait sa noble origine, et franciser son nom en Rivarol tout court; il en eut assez pour bien élever ses cinq enfants et les préserver de l'ignorance à laquelle il avait été lui-même condamné. Je ne sais rien de Simon, hormis qu'il est mort intestat; les autres sont loin de ressembler à des rustres. Des deux filles, la cadette Jeanne-Pauline épousa un noble bagnolais, Charles-Joseph de Barruel, dont le frère était prêtre^; l'autre, Françoise, qui ne se maria point, se voua tout entière à l'éducation de ses neveux et nièces. Des deux fils qui nous sont connus, le cadet, Claude-François, après avoir reçu la prêtrise dans le diocèse de Chartres, y fut
i.No'xT Œuvres littéraires de Claude-François de Rivarol (édition de 1813), dédicace à son père; Pensées inédites de Rivarol, préface; Dampmartin, Notice sur Rivarol lue dans la séance publique de l'Académie du Gard le 4 6 janvier 1809. Deparcieux (1703-1768) est né dans le diocèse d'Uzès.
2. Joseph-Mathieu de Barruel vivait encore en 1818, et était curé de l'Hôpital général de Nîmes. Pour de plus amples détails sur les Barruel, y oïv Lettres sur quelques particularités secrètes de V histoire pendant Vinterrègne des Bourbons,... par M. le comte de Barruel-Beauvert. Paris, A. Egron, imprimeur... 1815. Le comte de Barruel-Beauvert, dont le nom reparaîtra plus d'une fois dans mon livre, était le fils de Jeanne-Pauline et le cousin germain de Rivarol.
curé prieur, puis curé de Villeneuve-lès-Avignon de 1795 à 1821, et enfin de Montfaucon, canton de Roquemaure; l'aîné, plus âgé de quinze ans, s'appelait Jean.
C'est le père de Rivarol.
Jean est né à Nîmes en 1727, et s'est de bonne heure fixé à Bagnols, petile ville voisine que traverse la Cèze. Point de vie plus sédentaire, moins romanesque. 11 n'a, semble-t-il, hérité que les goûts éveillés sur le tard chez Antoine -Roch, quand celui-ci pendait l'épée au croc; Jeanne Bonnet peut bien être aussi pour» quelque chose dans son humeur aimablement bourgeoise. Il n'a plus rien des hardis aventuriers qui s'étaient tour à tour envolés du petit fief de Rivarolo, jaloux d'imiter l'aigle de leur blason *. Il s'est accommodé, aussi bien qu'Antoine-Roch, d'une vie d'artisan ou de petit rentier. Soit qu'il eût fait ses études dans les collèges de la région, soit qu'il les eût, dit-on, complétées à Paris sous la direction de son oncle Deparcieux^, elles lui ont permis d'être le premier professeur de ses fils, et à la fin de sa vie de faire office de maître d'école auprès des petits garçons du voisinage ^. Il avait la vocation pédagogique. Moins ambitieux que les « sergents de b'ataille » dont il descendait, entre ses mains la férule avait remplacé le bâton de commandement : si c'est là de l'atavisme, c'en est une forme bénigne et bien discrète.
Il avait épousé, à vingt-cinq ans, le 26 septembre 1752, Catherine Avon \ roturière comme Jeanne Bonnet. Qu'il ait un instant fait le métier de « fabricant en soie » ou possédé une hôtellerie ^ avant de remplir à Bagnols des
\. Voir V Appendice, § 1.
2. Œuvres littéraires de Claude-François de Rivarol, dédicace déjà citée.
3. Voir Alègre, Notices biographiques du Ga?^d, t. II, p. 197.
4. Néele 19 octobrensi {yoirLescure, Rivat^ol et la Société française, p. 18).
5. M. de Lescure a un peu lourdement insisté sur ce petit fait. 11 est acquis qu'en 1752, sur son acte de mariage, Jean est qualifié de « fabriquant en soie ». La qualification d'aubergiste lui est donnée sur l'extrait de naissance de son huitième enfant, en 1762. Mais elle disparaît dès
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fonctions de percepteur et d'édile, il faut convenir qu'il était un commerçant ou un hôtelier d'espèce peu commune. Il était poète à ses heures. Nous avons conservé de lui, entre autres vers, un quatrain qu'il avait adressé à ses fils Antoine et Claude-François :
Mon espérance, enfin, n"a pas été trompée;
J'ai deux fils bien chers à mon cœur : L'un se sert de la plume et l'autre de l'épée,
Et tous les deux me font honneur K
et tous deux l'en ont gentiment remercié. « C'est à vous, répondait Claude-François, que je dois le peu que je sais ^ ». « Yous *avez donc, écrivait de son côté Antoine, dérouillé votre veine pour moi; je suis charmé que vous soyez toujours l'ami des Muses : qui n'aime point les vers a l'esprit sec et lourd.
Quand vous applaudissez à mes faibles écrits,
De votre cœur vous parlez le langage, Mais vous ne songez pas qu'en louant votre fils
Vous ne louez que votre ouvrage ^. »
Jean savait le latin, de façon à l'enseigner, et l'italien de façon non seulement à l'enseigner aussi, mais à traduire
l'année suivante; et dès lors, sur l'extrait de naissance de ses huit autres enfants, il est « receveur des droits réunis ». Il a conservé son emploi jusqu'aux premiers mois de '1791 (voir la lettre de La Porte à Louis XVI, du 19 avril 1791, que Je cite plus loin). Il avait été en outre, en 1773, « inspecteur des travaux du pont de Pigeaudon ». Le 2 messidor an II, il est chargé « de recevoir les déclarations des propriétaires pour les fourrages destinés à l'approvisionnement de l'armée des Pyrénées-Orientales -; le 1" thermidor de la même année, il est chargé « de l'assainissement, embellissement et amélioration des communes du canton » (voir Alègre, ouvrage cité, p. 197). La légende qui le représente en tablier de cuisine, versant à boire aux voyageurs et les rançonnant, hors d'état d'écrire même une lettre à son fils, est grossière et sotte. N'est-il pas plus piquant de constater que le père du plus brillant avocat de la royauté a été fonctionnaire de la République une et indivisible?
1. Préface des Pensées inédites. Je citerai plus loin un sonnet de lui.
2. Œuvres Utléraires de Claude-François de Rivarol, dédicace citée.
3. Lettre de Rivarol à son père, du 12 mai 1797. Je ne garantis pas qu'il y fasse allusion précisément à ce quatrain, que Dampmartin {Notice citée) date de 1784. Mais qu'il s'agisse de celui-là ou d'un autre, peu importe.
un long épisode de la Jérusalem délivrée dans la Bibliothèque des Romans. J'ai dit que sa sœur était mariée à un noble; je pourrais remarquer de plus que son fils aîné a été dès Fenfance le camarade très intime d'un fils du marquis de Gaste. Antoine-Roch et Jeanne Bonnet lui avaient laissé ainsi qu'à ses frères et sœurs un peu d'argent \ et il avait quelques terres ^ 11 s'en faut donc de beaucoup que sa situation fût aussi basse et humiliée que les mauvaises langues l'ont prétendu. Sa situation était modeste, et il s'en contentait Nonchalant et spirituel, il entendait prendre la vie comme elle vient. Il ne s'est pas plus inquiété qu'Antoine-Roch de réunir et d'exhiber ses papiers de famille. Il se trouvait bien à son foyer, entouré de ses seize enfants. Foyer paisible où s'est transmis, comme un vague et dernier souvenir du passé, le culte de la langue italienne, où vivent de braves gens très unis, où grouille toute une nichée de marmots, où Catherine endort le dernier-né, tandis que tante Françoise s'occupe des plus grands, que la fidèle Rose apprête le repas, un vrai repas de réfectoire, et que Jean, flâneur, peu âpre au gain, respire « le bon de l'air » sur le seuil de la porte, devisant avec l'un, citant à l'autre Horace ou Guarini. Seule, Jeanne- Pauline, depuis qu'elle est de Barruel, aime à rappeler
1. Parade notarié(BagnoIs, 12 vendémiaire an XI), «la citoyenne Françoise Rivarol » donne quittance à son frère Jean d'une somme de 7 000 francs à elle léguée par son père Antoine-Roch (testament du 2 août 1758); plus 400 francs à elle légués par sa mère Jeanne Bonnet (testament du 12 septembre 1760); plus 600 francs sur les 3 000 légués par son père à feu Simon Rivarol, leur frère, décédé intestat; plus 4U0 francs légués par Mme Bonnet à dame Jeanne (Jeanne-Pauline), veuve Barruel, leur sa'ur, et les 600 francs (sur les 3 000 légués à Simon) qui revenaient à celle-ci, « lesquelles deux dernières sommes ont été cédées à la dite Françoise Rivarol par feu Charles Joseph debarruel (sic) mari de la dite Jeanne Rivarol par acte reçu Tourgon notaire le 9 août 1768 ». — Jl ressort de ce grimoire que la bonne Françoise avait longtemps laissé son petit avoir entre les mains de son frère Jean qui avait de lourdes charges; et aussi que Jean avait dû hériter comme elle.
2, « Croyez-vous, lui écrit Rivarol (même lettre), qu'avec vingt-cinq louis vous pussiez ranimer un peu vos champs'* »
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qu'elle est issue des Rivaroli et élève son fils de manière qu'en grandissant il devienne comte et demeure un sot. C'est là, dans la maisonnette de Bagnols, rue des Peyrières \ oii la vie coulait doucement, égayée de soleil et bercée par le mistral ; c'est là, sous les yeux du vieux condottiere assagi, parmi les ronrons du rouet et les fredons de la muse paternelle, qu'un jour d'été naquit Rivarol. Il est né en plein mois de juin % et filleul des cigales : elles ont été les fées penchées sur son premier éveil à la vie. L'une d'elles, peut-être, chantait alors près de la croisée entr'ouverte, voleta jusqu'à son berceau, et de là sur ses lèvres. Elle y est restée, paresseuse et sonore; l'aigle de Rivarolo qui dressait la tête et battait de l'aile n'a jamais pu l'en déloger.
Quel homme a été plus visiblement que celui-là l'enfant gâté de la nature? Elle lui a donné mission de plaire. Avec quels soins, quelle tendresse elle a modelé son corps! En premier lieu, elle a voulu qu'il fut sain, que son sang fût très pur, ses organes parfaits. « J'ai toujours, écrivait-il en '179o, le me7îs sana in corpoî^e sano » ^, et quelques heures avant d'entrer en agonie, il répétait à Dampmartin : « Mes entrailles sont de bronze*! » S'il a vécu beaucoup moins vieux que la plupart des siens ^ au régime qu'il a suivi il n'en est pas moins étonnant qu'il soit parvenu jusqu'à la
2. Le 26 juin 1753 (voir Lescure, p. 34), neuf mois jour pour jour après le mariage de Jean et de Catherine.