‹ RivarolChapitre 50 sur 203 · Lettre à Cappado:e Péraira du l^' avril · texte numérisé non relu

Lettre à Cappado:e Péraira du l^' avril

teuse estime '; en vain il est invité au banquet de gala du lord-maire où il a l'agrément d'échanger quelques sarcasmes avec Cazalès par-dessus la tête . effarée de Malouet ^ : il a cette fois la première sensation, le premier frisson de l'exil. Que devenir dans ces brouillards % parmi des Anglais flegmatiques qui boivent au lieu de causer, et des Anglaises qui « ont deux bras gauches * » ? Elle est finie, bien finie, la fête spirituelle et galante de l'ancien régime. Les émigrés de marque qui sont nombreux à Londres ne la ressusciteront pas : la discorde est entre eux et leurs embarras pécuniaires commencent....

Il fuit ; il fuit avec Manette, ses Carnets et son Montaigne. Il reprend la mer, fait deux fois naufrage, et aborde enfin à Hambourg oii il se fixe du printemps de 1795 à l'automne de 1800. De pires déceptions l'y attendent. Qu'il fait sombre, qu'il fait froid dans cette Venise du Nord toute sillonnée de canaux! Où est le grand azur de la Provence? Où, le bleu léger du ciel de Paris? De longs hivers; la neige; des traîneaux qui glissent sans bruit; le vent d'est qui pleure ^; des poêles qui répandent une chaleur pesante sans éclat et sans gaîté; une population de lourdauds qui ne savent qu'empiler les thalers, ne se plaisent qu'à leur comptoir ou dans les tabagies : au salon, lorsqu'ils font des grâces, ils ont l'air d'éléphants qui offrent une rose à une dame dans un cirque en faisant la roue avec leurs oreilles ^

Page 1