Chateaubriand et son groupe, H
Savoyard, et où sous le voile d'un jeune homme qu'il met en scène avec le Vicaire il raconte sa propre histoire. C'est avec quelques Lettres Provinciales et le chapitre sur VHomme^ de Pascal, ce que nous avons de mieux écrit dans notre langue. C'est fait à point *. »
Je n'ai pas nommé tous ceux qu'il admire. Il avait un Montaigne dans sa berline d'émigrant -. Malgré toutes les réserves qu'il fait sur la langue de la Pléiade, il sait que « Ronsard était poète ^ ». Il a voyagé dans les littératures étrangères, goûte vivement l'Arioste, le Tasse, Pétrarque, et aussi Milton, et plus encore Machiavel \ he Robinsoti lui semble « un livre admirable » qui « peint l'homme sorti de la société et aux prises avec la nature et la nécessité S). Il n'est point de ceux que Shakespeare « rend complètement heureux et qui demandent toujours qu'on les enferme avec ce grand homme » ; il avoue que « le fond de ses pièces est un délire perpétuel » ; mais il a soin d'ajouter : « C'est quelquefois le délire du génie ».
Veut-on avoir une idée juste de Shakespeare? Qu'on prenne le Cinna de Corneille, qu'on mêle parmi les grands personnages de cette tragédie quelques cordonniers disant des quolibets, quelques poissardes chantant des couplets, quelques paysans parlant le patois de leur province et faisant des contes de sorciers; qu'on ôte l'unité de lieu, de temps et d'action; mais qu'on laisse subsister les scènes sublimes et on aura la plus belle tragédie de Shakespeare.... On peut dire que Shakespeare, s'il était moins monstrueux, ne charmerait
1. Chateaubriand et son groupe, II, « Il détestait son personnel, dit Sulpice dans son français spécial, mais il adorait sa plume » {Vie... de Rivarol, I, p. 11). En 1797, Tilly lui ayant emprunté la Nouvelle Héloise, ou pour mieux dire les tomes qui lui en restaient : « Quand on écrit pour les femmes, répondait-il, on risque fort d'aller dépareillé à la postérité w {Lettre k Tilly), Ceci rappelle un mot de ses Carnets : « Règle pratique : ne jamais prêter de livres aux femmes, à moins qu'elles ne soient enfermées ».
2. Il le cite en homme qui le sait par cœur dans les notes du chant XXX de son Dante.