Carnets
les vers. Mais je crois qu'il n'a jamais pu s'élever à la prose de Pascal, de Bossuet, de Rousseau. Je ne lui fais pas un mérite de son impuissance, quand je le vois faire souvent des efTorts, et des efforts malheureux pour s'élever. Exemple : A peine un roi est mort, que les corbeaux de la littérature fondent sur le cadavre de sa réputation; Pyrrhonisme de l Histoire. » — « Il s'en faut que dans une correspondance de vingt volumes il offre quelqu'une de ces charmantes formes de style dont Mme de Sévigné fourmille. » — « Quand il ne se soigne pas, il est lâche et même incorrect; il s'élève sans être sublime et s'abandonne sans être original; mais il a souvent de la grâce \ » En somme, il ne le trouve tout à fait supérieur que dans « la fugitive », dans la satire ou l'épitre^; et il a dit pourquoi le grand art lui restait inaccessible. C'est que Voltaire n'était point artiste sincère et désintéressé : « Gomme ceux qui ont imprimé sa correspondance étaient de maladroits amis, il en résulte qu'il intriguait furieusement, qu'il eut préféré d'être petit envoyé d'une petite cour à tout ce qu'il a été; il ne faisait ni vers ni prose qui ne tendît à le rendre nécessaire ou à le rendre redoutable ^. » Je recueille encore une note, prise peut-être en voyage, dans quelque salle d'auberge dont les murs étaient ornés de gravures à deux sous : « Plusieurs têtes de Voltaire dans un même cadre : tôt capita, tôt sensus * ».
L'acte d'accusation est complet, et ceux qui l'ont repris de nos jours n'y ont pas ajouté grand'chose. S'est-il montré trop sévère? Je me souviens d'une scène que Marmontel a retracée dans ses Mémoiî^es. L'emploi qu'il comptait occuper, en arrivant de sa province, chez le contrôleur général Orri, lui échappait; il était sans ressources. Que