Mémoires de Tilly
4. « [.es caractères sont rares chez les peuples polis et communicatifs. Les enfants et les sauvages, qui ont presque toujours une passion dominante que le contrepoids des idées ne balance pas, offrent des traits de caractère qui étonnent » (Discours préliminaire, p. 184). J'emprunterai toutes les citations du Discours préliminaire à l'édition in-4 de 1797.
sien! La complexité en est telle que Tanalyser est une affaire.
Il est gentilhomme. Mais sa noblesse n'est point faite de cet héritage d'honneur, de gloire, d'orgueil domestique, et aussi de préjugés de casie, que les générations successives se lèguent avec de vieux portraits, de vieilles armures, de vieux parchemins, et qui rétrécit peut-être, mais renforce assurément une âme. Il y a des instants où la frêle et gracieuse silhouette d'un prince de Ligne se redresse, héroïque; et combien de marquis ou de vicomtes qui semblaient n'être que des poupées de salon, se sont retrouvés fils des preux dans les prisons ou sur les échafauds de la Terreur! Les Rivaroli ont pu avoir des qualités brillantes; ils ont en tout cas é[)arpillé leur vie et ne forment pas « une maison ». Ils se ressemblent sans se continuer. Qu'ils aient légué à leur héritier leurs instincts batailleurs, leur dédain de l'argent, leur fierté * : je le veux, je le crois. Du moins ne lui léguaient-ils pas une tradition. Ici la race, détrempée par les aventures et la dérogeance, si elle est délicatesse encore, n'est plus force.
Il a dans les veines un peu de sang italien mêlé à du sang français. Sont-ce les passions enragées, les haines tenaces de Tltalie qu'il hérite? Non; c'en est la nonchalance. Le lazzarone qui déjà perce en quelques-uns de ses ancêtres, s'est épanoui à Taise chez son aïeul et chez son père. Assez souples pour se plier à tous les caprices de la destinée, les siens ont toujours dédaigné de lui faire face et de lui commander; le même goût du far-niente ^ qui les
1. Peut-être leur doit-il autre chose. Je m'amuse de rencontrer dans le portrait du cardinal Rivarola, nonce à Paris en 1610 {Histoire des Cardinaux, t. IV, p. 423), des mots qui s'appliqueraient si bien à lui : « In tractandis negoliis civilibus acer... in causis forensihus expertior quani publice haberetur »; ce qui peut se traduire : « C'est avec une ardeur passionnée qu'il s'occupait des affaires d'État; il était, en matière d'éloquence politique, supérieur à sa réputation ». Sur le cardinal Rivarola, voir V Appendice, % 1.
2. Le mot revient souvent dans ses lettres (voir celle du 8 janvier 1785 à l'abbé Roman). Voir aussi le portrait qu'il a tracé de lui-même dans son
a fait glisser à la condition la plus obscure, les y a retenus. Il a leur insouciance; il a leur souplesse et leur paresse. Paresseux! Il l'est par droit de naissance, avec délices et coquetterie.
Est-ce assez pour détendre en lui les ressorts de la volonté? Il naît dans un coin de la France où tout invite à se laisser vivre, à goûter tranquillement la douceur de vivre, l'âme en liesse et les yeux charmés; où l'on parle plus qu'on n'agit, où l'on conçoit plus qu'on n'exécute, aimable et décevant pays du « beaucoup de bruit pour rien )k II naît, il grandit parmi des villageois à qui c'est une peine de tresser un panier d'osier et de l'emplir d'olives. Quoique l'empreinte dont le Midi l'a marqué n'ait rien de caricatural, elle s'aperçoit en lui au premier coup d'oeil. Elle est dans sa gaîté, dans son exubérance, dans son humeur éminemment communicative, dans son amour de la vie. Elle est dans ses entraînements faciles, dans son « indiscrète sensibilité.» \ sensibilité vive et toute de surface ^ dans ses continuelles velléités d'efforts qui n'aboutissent pas. Il se plaignait d'avoir tout ensemble « le goût du repos et le besoin du mouvement » ^. N'est-ce pas en une courte phrase la définition du Méridional? Il en est un, et rien n'est plus visible. Il est de ce Midi où l'on vit si peu en soi-même et si volontiers hors du chez-soi. Voyez comme il aime à étonner les gens ; il y a de la gasconnade ou de la tarasconnade dans ses Prospectus^ dans
Épître au roi de Finisse. Dans ses Carnets : o Mon épitaphe : La paresse nous l'avait ravi avant la mort ».
1. Lettre citée par Sulpice de la Platière {Vie... de Rivarol, t. I, p. 59).
2. « Son cœur sensible et son âme élevée le portaient soit à obliger, soit à secourir les personnes qu'à l'instant même sa plume ou sa langue venaient d'immoler,... mais bientôt, entraîné par la vivacité de son esprit, il multipliait les blessures qu'il se reprochait, et rouvrait celles que ses soins avaient guéries » (Dampmartin, Notice citée).
3. Carnets : « On est éminemment malheureux quand on a des goûts opposés à ses besoins. Par exemple, moi, j'ai le goût du repos et le besoin du mouvement. » (La première partie de cette pensée se retrouve dans le Discours Préliminaire^ p. 173.)
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ses Préfaces, dans beaucoup de ses mots qui font ouvrir les yeux tout grands à Sulpice de la Platière ou à Chênedollé. Si ceux-ci parlaient la langue des héros de M. Daudet, on sent qu'ils s'écrieraient : « Oh! ce Rivarol, fas moins! » Car lorsqu'il se vante, par exemple, devant eux de « résoudre un problème de géométrie dans l'éclair du plaisir » *, ils ne semblent pas se douter qu'avec lui une mise au point est souvent nécessaire. Mais il est un Méridional sans fracas, sans vulgarité, et rien n'est plus rare. Il n'est pas un sanguin, comme Mirabeau dont Chateaubriand a dit : « Il tirait son énergie de ses vices ». Son sang pétille, fait briller ses yeux et flamber ses sens; il veut jouir, il veut paraître, se répandre, s'imposer : chaleurs qui passent, feux de paille qui s'éteignent vite. Ses goûts ne sont pas plus des appétits que ses désirs ne sont des volontés.
Voilà son être primitif. Je vois quelles en peuvent être les séductions; j'y cherche en vain un principe d'énergie morale.
Cette énergie, l'éducation va-t-elle l'éveiller en son âme? Il n'est pas trop sûr qu'une éducation, si habile et sage qu'elle soit, puisse à ce point changer le fond même de l'homme. La sienne, en tout cas, celle qui lui est venue du foyer, de l'école ou de la société, a été plus favorable à son esprit qu'à son cœur, et n'a fait que continuer en lui l'œuvre de la nature.
Son enfance n'a point rencontré auprès d'elle ces saints et ces saintes du foyer qui savent lentement, patiemment créer une âme. Il n'y aurait pas dans ses lettres à ses parents un accent de tendre respect qui étonne presque de sa part, s'ils n'avaient été dignes ni d'être chéris ni d'être respectés, et le fait est qu'au milieu de sa tribu, au milieu des neuf garçons et des sept filles auxquels il a donné la