Chateaubriand et son t/i'oupe, II
vie et longtemps le pain quotidien, le pauvre Jean peut inspirer quelque sympathie. Mais enfin, il y avait un peu d'incohérence dans les vertus comme dans l'histoire de la famille. La devise en était trop : à la grâce de Dieu! pour que la pratique du devoir n'y fût pas elle-même soumise aux illogismes et aux bonnes fortunes du premier mouvement. Jean nous apparaît tel que son fils le revoyait de loin et après une séparation de vingt années, sous les traits d'un souriant bonhomme, d'humeur indulgente, qui fait le bien comme il fait les vers, au petit bonheur de l'inspiration, et qui a, comme dit le peuple, le cœur sur la main. Le peuple sait ce qu'il dit, et que les cœurs ainsi logeables au creux de la main ne sont pas les très grands cœurs. Je me souviens qu'en pleine Révolution, alors que ses fils risquaient leur vie à défendre la cause de la royauté, il intercédait auprès d'un révolutionnaire influent de Bagnols en faveur des Barruel jetés en prison, et signait sa lettre : « Je suis bien civiquement et en bon républicain ennemi de tout fédéralisme, royalisme, etc. » \ Je me souviens qu'il est resté en afTectueuse correspondance avec sa fille Françoise, baronne de Beauvert, devenue la maîtresse de Dumouriez ^ Je ne me scandalise ni de ceci ni de cela; j'en conclus même qu'il était bon. Mais j'aurais un peu de peine à le prendre pour un Antoine Arnauld, un Etienne Pascal, ou un Léopold Mozart ".
Sa femme Catherine en vingt années a été seize fois mère ^ : si occupée à couver des poussins, avait-elle le loisir de. former des hommes? Exigerons-nous qu'aux
1. Lettre du 29 septembre 1793 (voir Alègre, Notices biographiques du Gard, t. II, p. 211).
2. Voir la Lettre de Rivarol à sa tante, du 18 août 1"J97. Sur Mme de Beauvert, V. V Appendice, S 2.
3. Voir les exquises Lettres de Mozart, traduites par M. de Curzon.
4. Il va sans dire qu'elle n'a même pu allaiter son aîné, Antoine. Quatorze mois après lui, naissait Françoise. La nourrice de Rivarol s'appelait Justet. Je ne rappelle un si insignifiant détail que parce que nous retrouverons le nom de son frère de lait dans V Appendice, g 1.
l'homme. 17
vertus de la poule elle joignît celles des grandes éducatriées? i^près avoir donné le jour à son aîné, le temps lui a manqué pour l'envelopper de sa tendresse, -épier en lui les premières révélations de la personnalité, combattre telle tendance, fortifier ou susciter telle autre, pétrir de son amour et animer de son souffle l'être qu'elle avait enfanté. La bonne Catherine ne ressemble pas plus à la mère des Gracques qu'à celle de Lamartine ou de Hugo, et de son côté l'aînée des sœurs de Rivarol ne serait pas appelée dans les salons de l'émigration « la Beauvert », si elle eût commencé par être une Eugénie de Guérin ou une Lucile de Chateaubriand. Certains passages des lettres de Rivarol me font croire que tante Françoise a rempli près de lui, autant qu'elle l'a pu, l'office d'une seconde mère ^ : je dis autant qu'elle l'a pu et je ne suis pas certain qu'une âme de vieille fille, si dévouée soit-elle, puisse égaler en dévouement et en prescience le cœur maternel. Les bonnes gens de Bagnols ont élevé de leur mieux ce fils dont ils étaient fiers; ils ne s'en sont pas tenus à lui apprendre l'italien, le latin, le culte des lettres et le respect des grands génies d'autrefois; ils ont, malgré l'exiguïté de leurs ressources, subvenu, au moins durant quelques années, aux frais de sa vie d'écolier ^; ils lui ont donné des exemples d'ordre, de probité, de bonté, de-ci de-là un sage conseil, un précepte vertueux; comment lui
2. Dans ses Lettres sw quelques particularités secrètes de Vhistoire^ etc., le comte de Barruel-Beauvert prétend que le collège des Joséphites, à Bagnols, avait été fondé par Armand de Bourbon, prince de Conti (il dit plus loin : « par mes ancêtres »?) et que l'instruction s'y donnait gratuitement. Je ne sais s'il faut croire ici Barruel qui parle si souvent à la légère. Le séjour de Rivarol chez les Joscpliiles, les Sulpiciens et à Sainte-Garde, est attesté par Dampmartin, son quasi-compatriote {Notice citée). A supposer que les leçons qu'il a reçues chez les Joséphites fussent gratuites ou que l'évêque de Cavaillon ait un temps payé pour lui, il n'est pas sorti de Sainte-Garde avant vingt-deux ou vingt-trois ans, et il n'a pas vécu jusque-là sans rien coûter à sa famille. « Son père, dit Cubières, avait fait de grands sacrifices pour son éducation » [Vie d'Antoine Rivarol).
iS RIVAROL.
eussent-ils donné ce qu'ils n'avaient pas, je veux dire le caractère?
Puis, les années de collège et de séminaire, la vie déprimante et veule de l'internat, chez les Joséphites de Bagnols, chez les Sulpicicns de Bourg-Sainl-Andéoî, enfin à Sainte-Garde d'Avignon *. Les ecclésiastiques qui l'instruisent vont-ils lui imposer la forte discipline dont il a besoin, lui faire une armure de principes et de croyances? Ils le destinent à la prêtrise, ou, si l'idée vient de lui % ils ne l'en détournent pas, et me voici un peu inquiet. Rivarol prêtre, ô mon Dieu ! Il n'y a que le wm** siècle pour avoir de ces idées-là! Est-il possible qu'ils aient commis de bonne foi pareille méprise et lui aient trouvé le germe des vertus sacerdotales? La proie était belle. J'ai peur qu'ils n'aient profité de son indolence au lieu d'y remédier. Ce n'est ni par piété, ni par ambition, c'est par faiblesse qu'il s'est laissé tonsurer. Ah! monsieur l'abbé, couper ces beaux cheveux bruns, quel dommage!... Mais sa faiblesse qui l'avait mis à la merci de ses directeurs a bientôt déjoué leur calcul. Il ne saurait se contraindre, il n'a pas la froide et patiente feinte d'un Julien Sorel. Déjà il avait soutenu sa thèse publique avec éclat devant Tévêque et les notables; déjà il avait « le froc, et les cheveux arrondis » ^; les siens pouvaient rêver pour lui la fortune d'un Bernis. Un beau matin il se débarrasse de sa
1. Au dire de Barruel, les Joséphites étaient jansénistes; est-ce d'eux que Rivarol a appris à tant aimer Pascal? (Voir r£'/)27re de Ximénès citée par Sulpice de la Platière.) — Dampmartin dit qu'il n'est entré chez les Sulpiciens qu'à dix-huit ans.
2. L'idée serait venue de lui, d'après Dampmartin, si toutefois je comprends bien le galimatias que voici : « Quelques rigueurs de la fortune avaient arraché des parents de Rivarol un aveu qui autorisa son dessein d'embrasser l'état ecclésiastique; mais tandis que des calculs sages et des espérances flatteuses l'entraînaient vers un douloureux sacrifice, la nature le repoussait » {Notice citée). J'ai dit qu'un frère de son père élait prêtre; prêtre aussi le beau-frère de sa tante de Barruel.
3. J'emprunte ces détails aux Bagno/aises; cela signifie, comme on le verra, que je n'en garantis pas l'exactitude.
l'homme. 19
soutane el si complètement qu'on ne se douterait guère à le voir qu'il Tait jadis endossée *, et se retrouve à Bagnolsà peu près tel qu'il en était parti. Ses maîtres ont fait de lui un humaniste ^ enrichi son cerveau, assoupli sa parole en l'exerçant aux controverses théologiques, et, sans le vouloir, émancipé sa raison en la heurtant au dogme : ils n'ont pas plus affermi sa volonté que fécondé son cœur.
Il reste là quelque temps, plusieurs mois, une ou deux années peut-être, partagé entre sa « bonne paresse » ^ et ses songes de conquête. Il s'ennuie; son ami de Gaste le presse de partir pour Paris '^; son camarade Cubières, qui y est déjà, lui a fait promettre de l'y rejoindre ^. Il sent que la patrie de ses goûts est là-bas; il sent que le destin des Rivaroli l'emporte, comme eux, en avant, au loin, vers l'inconnu. Léger est son bagage; courte, la suprême exhortation de ses parents. Jean lui relit la page du Pro Archia où Gicéron a remercié les lettres de si dignement orner et embellir une vie humaine; il lui recommande de ne les point négliger; il s'en remet à elles, et fait bien, du soin de le garder de toute vilenie ^ Gatherine lui tend le bras qui ne porte pas de nourrisson '. Ils lui jettent Vadieuvatf des familles de pêcheurs au garçon que l'Océan leur prend et ne leur rendra peut-être pas. Et celui-là, en effet,
1. Peut-être avait-il encore le petit collet à son arrivée à Paris; en ce cas, il s'en est vile défait.
2. A Sainte-Garde, comme à Saint-Charles (où était Cubières), on enseignait la philosophie et la théologie; les études y étaient très fortes, et ces deux séminaires étaient admis à présenter leurs élèves devant l'Université d'Avignon qui conférait les diplômes scolaires. (Voir Alègre, Notices biographiques du Gard, t. II, p. 198.)
3. Voir sa. Lettre citée par Sulpice de la P\al\ère {Vie... de Rivarol, t.I, p.59).