II. LA DECLARATION DES DROITS DE L HOMME
On fait, disait le sfrand roi de Prusse, un métier de dupe
uand on gouverne les Etats dans les temps de trouble et
e malheur. En effet, le crédit de l'homme le plus vénéré
peut baisser dans les temps de crise, soit que la toi manque*
aux miracles, ou que les miracles manquent à la foi, et c'est
ce que M. Necker éprouva, ainsi que nous allons voir.
Ce ministre avait trouvé l'Assemblée nationale dans une situation brillante, mais délicate. Tous les pouvoirs étaient entre ses mains, toutes les cours souveraines à ses pieds ; les félicitations, les encouragements et les adhésions arrivaient de toutes parts ; mais elle avait à ses portes cette capitale dont elle s'était servie pour renverser le trône; et la puissance ombrag-euse et farouche d'un peuple qui use de sa force plutôt que de ses droits, exig-eait des mains habiles pour être dirigée. M. de la Fayette, commandant général des milices, écrivait aux bourgeois de Paris : Exécuter vos décrets; vivre et mourir , s'il le faut, pour vous obéir
voilà les seules /onctions, les seuls droite de celui que vous avez daigné nommer votre commandant. Tout fléchissait, avec plus ou moins de bassesse, devant ce peu[)l(' de rois ; et comme ils avaient manifesté des désirs très démocratiques, il était bien à craindre qu'ils n'entraînassent vers un état trop populaire une Assemblée nationale, députée pour reconnaître que la France est un état monarchique dont le chef a la plénitude du pouvoir exécutif, et une g-rande partie du lég-islatif.
L'Assemblée ne put, en effet, résister à l'impulsion donnée par la capitale et augmentée dans son propre sein par une majorité turbulente. Enivrée par les succès, traitant la prudence de fail)lesse, et la* violence d'énerg-ie, elle voulut encore ajouter au fol enthousiasme des peuples, en se plaçant au-delà des usag-es et des droits les plus antiques, et en prenant les choses de si haut qu'elle eut l'air d'assister à la création du monde.
Pour remplir, sans obstacle, une si glorieuse destinée, les états-généraux s'appelèrent tantôt les représentants de la France, et tantôt la France même ; tantôt Y Assemblée nationale, Qi tantôt la nation ;com])\^x\i leurs mandats pour quelque chose ou pour rien, selon le besoin et l'occurrence. Et d'abord, au lieu d'une constitution et d'une législation dont la France avait un si uriî;ent besoin, ils annoncèrent Ijhautement qu'ils allaient faire une déclaration des droits I rie i homme ; c'est-à-dire, qu'avant de nous donner un livre j nécessaire, ils voulurent faire une préface dangereuse. Ils {|5e considérèrent dans leur maison de bois, comme dans une \ autre arche de Noé, d'où il leur sembla que la terre était au ( premier occupant, et qu'ils pouvaient la partagera un nouveau genre humain. Ils déclarèrent donc, à la face de l'unirers, que tous les hommes naissaient et demeuraient ^libres; qu'w/i homme ne saurait être plus quun autre V homme, et cent autres découvertes de cette nature, qu'ils se r Félicitaient d'avoir révélées les premiers au monde; se mofcjuant bien philosophiquement de TAn^-leterre, qui n'avait ^ )as su débuter comme eux lorsqu'elle se donna une constiij ution en 1688.
1/ Mais la joie de nos députés fut courte. On se demanda f bientôt, en Europe, quelle était donc cette nouvelle méthode l jle conduire les peuples avec des théories et des abstractions
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métaphysiques ; de compter pour rien la pratique et l'expérience, de confondre l'homme absolument sauvag-e avec l'homme social, et l'indépendance naturelle avec la liberté civile. Dire que tous les hommes naissent et demeurent libres, c'est dire en effet qu'//s naissent et demeurent nus. Mais les hommes naissent nus et vivent habillés, comme ils naissent indépendants et vivent sous des lois. Les habits gênent un peu les mouvements du corps ; mais ils le protègent contre les accidents du dehors; les lois gênent les passions, mais elles défendent l'honneur, la vie et les fortunes. Ainsi, pour s'entendre, il fallait distinguer entre la liberté et l'indépendance : la liberté consiste à n'obéir qu'aux lois ; mais dans cette définition le mot obéir s'y trouve, tandis que l'indépendance consiste à vivre dans les forêts, sans obéir aux lois, et sans reconnaître aucune sorte de frein.
On trouva donc étrange et dangereux que l'Assemblée nationale eût rédigé le code des sauvages et recueilli des maximes en faveur de l'égoïsme et de toutes les passions ennemies de la société. Les nègres, dans les colonies, et les domestiques dans nos maisons, peuvent, /a déclaration des droits à la main, nous chasser de nos héritages. Comment une assemblée de lég-islateurs a-t-elle feint d'ignorer que le droit de nature ne peut exister un instant à côté de la propriété? Du jour où un homme a pris possession d'un champ par le travail, il n'a plus été en état de pure nature; son existence, comme celle de ses voisins, a été industrieuse et dépendante. Mais F Assemblée n'a pas voulu se souvenir que le corps politique est un- être artificiel qui ne doit rien à la nature ; que les hommes naissent inési^aux, et que la loi est l'art de niveler les inégalités naturelles.
Maintenant, pour ne rien omettre, il est nécessaire de remonter à l'époque où T Assemblée nationale, honteuse •■ leçons qu'elle avait reçues, et du temps qu'elle a^-ait pei à faire un assortiment des droits de l'homme sauvage et des droits de l'homme social, se porta avec ardeur vers la * constitution qu'attendait d'elle une monarchie qui, loin de commencer, a déjà duré quatorze siècles et dans laquelle
POMTIOL'Ë
on ne trouverait pas, quoi qu'on en dise, un seul homme en état de pure nature...
Ce ne fut que le 6 juillet qu'on proposa de s'occuper de la constitution. Mais avant même que la noblesse et le clere;é .se fussent, pour ainsi dire,eni>;-loutis et fondus dans le tiersétat, l'Assemblée avait décrété : (( Qu'elle abolissait tous « les impôts existants, comme ilh'^-aux dans le droit et dans K( la forme, etc., mais qu'en attendant, pour ne pas boule- (( verser le royaume, on continuerait de les payer, etc. » Presque tous îes décrets de l'Assemblée nationale ont été ■aits sur ce modèle, c'est-à-dire que, dans le premier membre du décret, l'Assemblée abolit, et que, dans le second, *lle maintient pour un temps. Mais le peuple n'a bien enendù, n'a exécuté que la première partie du décret, et s'est noqué de l'autre. Voilà la clef de tous les désordres dont lous^-émissons.
Les écrivains du tiers-état, et, en général, tous les philo- ;ophes, ayant poussé à bout et forcé les conséquences du u-incipe que La souveraineté est dans le peuple, il a bien allu que la révolution écrite dans les livres fut jouée et eprésentécdans la capitale et dansles provinces. Pouvait-on n efl'et arrêter une Assemblée qui exerçait la souveraineté u peuple, et qui avait ^a^-né l'armée ? N'était- ce pas en lême temps une véritable jouissance pourdes députés. dont i plupart avaient passé leur temps à saluer le bailli de leurs illag-es, ou à courtiser l'intendant de leurs provinces; n'édt-ce pas, dis-je, une douce jouissance pour eux que de )uler aux pieds un des premiers trônes du monde? Des v'ocats pouvaient-ils résister au plaisir d'humilier les cours mveraines? Ceux qui n'avaient rien n'étaient-ils pas charés de distribuer les trésors de l'ég^lise aux vampires de Etat ?
On ne saurait trop insister sur tout le mal que peut faire 1 bon principe quand on en abuse.
La souveraineté est dans le peuple: maiselley est d'une anière implicite, c'est-à-dire, à condition que le peuple ne ■xercera jamais que pour nommer ses représentants; et si îst une monarchie, que le roi sera toujours le premier agistrat. Ainsi, quoiqu'il soit vrai au fond que tout vient
la terre, il ne faut pas moins qu'on la soumette par le avail et la culture, comme on soumet le peuple par l'auto-
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rite et par les lois. La souveraineté est dans le peuple comme un fruit est dans nos champs, d'une manière abstraite. Il faut que le fruit pas.se par l'arbre qui le produit, et que l'autorité publique passe par le sceptre q.ui l'exerce. D'ailleurs, un peuple ne pourrait gouverner toujours par luimême que dans une très petite ville : il faudrait même que des orateurs turbulents et des tribuns emportés vinssent l'arracher tous les jours à ses ateliers pour le faire rég-ner dans les places publiques; il faudrait donc qu'on le passionnât pour le tenir toujours en haleine. Or, des que le Souverain est pa.ssionné, il ne commet que des injustices, des violences et des crimes (i).
Cette maxime de la souveraineté du peuple avait pourtant si bien exalté les têtes que l'Assemblée, au lieu de suivre prudemmicnt le projet du comité de constitution, et de bâtir un édifice durable et rég-ulier, s'abandonna tout entière au flux et reflux des motions, ainsi qu'à la foup;-ue de ses orateurs, qui entassèrent à l'envi décrets sur tlécrets, ruines sur ruines, pour satisfaire le peuple qui fourmillait dans les travées de la salle, menaçait au Palais-Pioval, et fermentait dans les provinces.
Si, au lieu d'exciter le peuple, on eût cherché à l'adoucir, i on lui aurait dit qu'une nation n'a point de droits contraires' à son bonheur ; qu'un enfant qui se blesse exerce .sa force Qi\ non ses droits : car tout peuple est enfant et tout g-ouvcrne- 1 ment est père. Mais l'Assemblée avait un autre plan. Dul principe de la souveraineté du peuple découlait nécessaire- i ment le dogme de l'éo-alité absolue parmi les hommes, et ce dogme de l'égalité des personnes ne conduirait pas moins nécessairement au partage égal des terres. Il est assez évi-i dent aujourd'hui que l'Assemblée nationale a pris, poiiri réussir, un des grands moyens de l'évangile: c'est de prêcher la haine des riches; c'est de les traiter tous de niauuais riches. De là au partage des biens, il n'v a qu'un pas. C'est une dernière ressource que nos philosophes ne voient, dans l'obscur avenir, qu'avec une secrète horreur. Mais ils s'y seraient déjà résolus, si la longue défaillance du pouvoir exécutif ne leur eût donné le temps de tâtonner dans leur
(i) En général, le peuple est un souverain qui ne demande qu'à manger, et sa majesté est tranquille quand elle digère. R.
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marche, et avant de s'arrêter à cet affreux moyen, d'essaver de tous les autres. Peut-être aussi que la condescendance du prince a empêché l'Assemblée de (l<''|)Ioyer toute son énerî*-ie, et de faire explosion ; le corps qui fi'aj)pe, ne trouvant pas de
f)oint d'appui dans celui qui cède, fait moins de ravaQ;-es; et e g"Ouvernemeut, en reculant sans cesse, a fait la résistance des corps mous. Heureusement encore tjue cet expédient d'armer le pauvre contre le riche est aussi absurde qu'exécrable. Il y a sans doute quinze ou seize millions d'hommes qui n'ont rien en France que leurs bras ; et quatre ou cinq millions, qui ont toutes les propriétés. Mais le besoin et la nécessité ont jeté plus de liens entre le pauvre et le riche que la philosophie n'en saurait romj)re. C'est la nécessité «qui fait sentir à la multitude des pauvres, qu'ils ne peuvent exister sans le petit nombre des riches : c'est cette providente nécessité qui défend au lierre d'étouffer, avec ses mille bras, le chêne qui le soutient et l'empêche de ramper sur la terre. Oui, la nécessité est plus humaine que la philosophie: car c'est la nature qui fait la nécessité, et c'est nous qui faisons notre philosopnie.
Le riche est f;iit pour beaucoup dépenser ; Le pauvre est fait pour beaucoup amasser : Et le travail, g;agé par la mollesse, S'ouvre, à pas lents, la route à la richesse.
Ces rapports sont éternels. C'est de l'inéî^'alité des condi"" lions que résultent les ombres et les jours qui composent le tableau de la vie. Les novateurs espèrent en vain d'anéantir cette harmonie. Uér/nlité absolue parmi les hommes est Veucharistie des philosophes (i). Du moins l'é^-lise édifiait sans cesse; mais les maximes actuelles ne tendent qu'à détruire. Elles ont déjà ruiné les riches, sans enrichir les pauvres : et au lieu de l'éei-alité des biens, nous n'avons encore que l'éiï-alité des misères et des maux.
J'entends bien ce que c'est que la philosophie d'un particulier; ce que c'est qu'un homme dégaîJ'é des mœurs du peuple, et même des passions; un philantrope, un cosmopolite, pour qui toutes les nations ne forment qu'une seule et même
(i) Les Œuvres coniplù/es disent : « ... le mystère... « Exemple des corrections timorées que des éditeurs pieux ont fuit subir à la pensée, toujours uette et hardie, de Rivaroi.
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famille : mais qu'est-ce que la philosophie d'un peuple ? qu'est-ce que cette philanthropie, cette liberté générale du commerce, cette charité qui consiste à renoncer à tous L s avantages que les autres n'auraient pas? Que serai t-i' qu'un peuple sans passions, qui ouvrirait tous ses ports, détruirait ses douanes, partagerait sans cesse ses trésors et ses terres à tous les hommes qui se présenteraient sans furtune et sans talent? Un homme n'est philosophe que par( o qu'il n'est pas peuple; donc un peuple philosophe ne ser pas peuple, ce qui est absurde. La vraie philosophie ci peuples, c'est la politique; et tandis que la philosophie prêche aux individus la retraite, le mépris des richesses et des honneurs, la politique crie aux nations de s'enrichir aux dépens de leurs voisins, de couvrir les mers de leurs vaisseaux, et d'obtenir par leur industrie et leur activité la préférence dans tous les marchés de l'univers : car deux nations sont entre elles, en état de pure nature, comme deux sauvasres qui se disputent la môme proie.
D'ailleurs, il ne faut pas s'y tromper ; le patriotisme est l'hypocrisie de notre siècle ; c'est l'ambition et la fureur de dominer qui se déguisent sous des noms populaires. Les places étaient prises dans l'ordre social ; il a donc fallu tout renverser pour se faire jour. Ce n'est point en effet le peuple, ce ne sont pas les pauvres, au nom desquels on a fait tant de mal, qui ont gagné à la révolution ; vous le voyez : la misère est plus grande, les pauvres plus nombreux (i) ; et la compassion est éteinte; il n'y a plus de pitié, plus de commisération en France. On donnait beaucoup lorsqu'on croyait devoir des dédommagements ; la charité comblait sans cesse Fintervalle entre lespetitset les grands; la vanité et l'orgueil tournaient au profit de l'humanité : ce n'était pas une épée, c'était la prière qui armait la pauvreté; et la richesse, qui a disparu devant la menace, ne rebutait pas la misère suppliante. Maintenant que peuvent donner des riches opprimés à des pauvres révoltés? On a renversé les fontaines publiques sous prétexte qu'elles accaparaient les eaux, et les eaux se sont perdues.
(i) Il y a dans le monde, et il y aura toujours des pauvres de profession, des mendiants ; mais on ne devrait connaître que les pauvres ouvriers et les pauvres infirmes; on ne devrait avoir que des ateliers et des hôpitaux II.
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Nos philosophes répondent que les pauvres, qui dorénavant prendront tout, ne demanderont phis rien. Mais où trouveront-ils de quoi prendre, à moins d'un massacre g'énéral de tous les propriétaires? Et alors, en poussant un tel système, il faudra donc que, de génération en génération, les pauvres massacrent toujours les riches, tant qu'il y aura de la variété dans les possessions ; tant qu'un homme cultivera son champ mieux qu'un autre; tant que l'industrie l'emportera sur la paresse ; enfin, jusqu'à ce que la terre inculte et dépeuplée n'oflVe plus aux regards satisfaits de la philosophie que la vaste égalité des déserts, et l'aflreuse monotonie des tombeaux.
m. LES JOURNKES D OCTOBRE
/. — Le J octobre.
On a beaucoup parlé des disettes de Paris pendant 1789; la vérité est que, sous le règne de Louis XVI, c'est-à-dire jusqu'à la mort du dernier prévôt des marchands, Paris a été amplement approvisionné ; on pourrait même reprocher à l'ancien gouvernement ses prédilections et ses profusions pour la capitale, qui a toujours mangé le pain meilleur marché que les provinces, et toujours aux dépens du trésor royal. Les cris des Parisiens n'ont jamais été méprisés. Le gouvernement n'était aguerri que contre la misère des campagnes : car les bouches les plus affamées ne sont pas les plus redoutables. Enfin, depuis que Paris, métamorphosé en république, s'est gouverné lui-même, il n'est point d'injustices,il n'est point de violences (et je peux dire d'injustices et de violences heureuses), que le patriotisme de ses officiers n'ait tentées pour approvisionner la ville.
A cette époque, l'émigration de ceux que la populace appelle aristocrates avait été si considérable que la consommation de Paris tomba tout à coup à onze ou douze cents sacs par jour. Aussi a-t-il été démontré et reconnu depuis, que la halle avait constamment regorgé de farines. Cette abondance pouvait être fatale à la faction d'Orléans ; mais l'or, qui fait ordinairement sortir le blé, servit à le faire disparaître. Quoique l'approvisionnement de Paris ne
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fût que d'environ douze cents sacs, les boulano-ers s'en firent distribuer dix-huit cents et jusqu'à deux mille cinq cents par jour (i). Avec cet excédent, leurs maisons ne laissaient pas d'être assiéf^ées du matin au soir par le petit peuple qui criait famine. En même temps il n'était pas rare Je rencontrer des gens du peuple, devenus tout k coup oisifs, qui disaient : Qu'avons-noiis besoin de travailler ? Notre père d Orléans nous nourrit. Ainsi l'or de ce prince produisait à son gré deux phénomènes Lien différents, la disette et l'abondance; et ce double moyen n'était rien an prix des violences exercées à la halle par quelques furieux qui éven- Iraient les sacs et dispersaient les farines dans les rues. Enfin, comme si ces manœuvres étaient encore trop lentes, on accusale blé d'un vice qu'il n'avait pas : on répandit qu'il était d'une mauvaise qualité, comme pour le punir de son abondance, qui contrariait les desseins delà cabale et triomphait partout des g-aspillages du peuple. Ce bruit accrédite fut cause d'une expédition faite à la halle sur deux mille sacs qu'on jeta dans la Seine. Des témoins irréprochables ont g-oûté cette farine, et ont affirmé qu'elle était de la meilleure qualité...
C'est ainsi que la faction d'Orléans semait, à force d'or, la disette au milieu de labondance^ et préparait une insurrection dans les faubourg-s, dans les halles et dans les districts. La nouvelle du repas des g-ardes du corps vint donner un but à ces mouvements intestins. ((Quelle orgie indécente, « s'écriait-on! la cocarde nationale foulée aux pieds! TAs- « semblée maudite et menacée ! allons punir tant de blas- (( phèmes ; vengeons la nation et enlevons le roi aux enne- (( mis de la patrie. » Ces murmures et ces cris n'auraient pourtant produit que d'autres cris et d'autres murmures, si la faction d'Orléans n'eût ramassé trois ou quatre cents; poissardes, et quelques forts de la halle habillés comme elii et mêlés a des espèces de sauvages portant de longues barbes, des bonnets pointus, des piques, des bâtons ferrés et d'autres armes bizarres : hommes étranges qu'on voyait pour la première fois à Paris, et qui parurent et disparurent avec cette dernière tempête.
La troupe des assassins, nommes, femmes et sauvages,
(i) Voyez les registres de la halle, du samedi 3 octobre. R.
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s'empara le 5 ortobre, à sept heures du matin, de l'hôtel-deville, et I«^ pilla. Le bruit de cette expédition amentale* peu-
1)le ; des flots d'ouvriers arrivèrent des fanbourGi's; on battit a g-cnéralc; les districts fournirent quelques bataillons; la place de Grève fut bientôt investie, et on reprit Thôtel-dcville, mais sans faire aucun mal aux brig-ands, sans les chasser; au contraire, les vainqueurs se mêlaient aux vaincus, et d'heure en heure la place de Grève se remplissait de gardes nationales, qui fondaient de tous les districts, de tous les quartiers et de toutes les rues. Vers midi parut le commandant lui-môme. Le peuple lui cria d'une voix féroce, qu'il fallait aller à Versailles chercher le roi et la famille rovale; et comme ce commandant hésitait, on le menaça du fatal réverbère. Pâle, éperdu, sans énerg'ie, et sans dessein bien déterminé, il flottait sur son cheval au milieu de cette foule immense, qui prenait son irrésolution pour un refus, et le pressait de toutes parts. M. de la Fayette voulait bien sans doute que le roi fût amené dans Paris, mais il craig-nait une expédition entreprise par tant de bêtes furieuses. Il expiait la faiblesse qu'il eut de ne pas s'exposer à la mort, dès le commencement, pour sauver la vie à MM. Foulon et Berthier : car, ou il aurait succombé héroïquement, ou il eût à jamais enchaîné la férocité du
Eeuple. Mais pour avoir molli, il donna le secret de sa failesse, et le peuple n'a cessé depuis d'en abuser. EnHn,vers les deux heures^ la g-arde nationale fut absolument maîtresse de la place de Grève ; il y eut alors près de dix-huit mille hommes armés. Le marquis de la Fayette monta à l'hôtcl-de-ville, et de-manda un ordre de la commune pour aller à Versailles, avec toute la milice nationale. Sans doute qu'un autre à sa place eût fait délibérer la commune sur les moyens de dissiper le peuple , ce qui était facile, puisque son armée était maîtresse de la Grève ; et si cette armée n'eût pas obéi, n'était-ce pas une belle action de renoncer au commandement de cette milice indisciplinée? Mais soit faiblesse, soit ambition, M. de la Fayette sollicita l'ordre pour Versailles. Vingt membres, au lieu de trois cents, composaient en ce moment la commune de Paris : ils donnèrent à M. de la Fayette la délibération suivante : « Vu « ou entendu la volonté du peuple, il est enjoint au com- « mandant général de se rendre à Versailles. » Muni de la
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cédille de ces ving-t bourcreois, il partit, vers les quatre heures, à la tête de dix-huit ou ving-t mille hommes, et marcha contre son roi.
Il Y avait déjà cinq ou six heures que les poissardes et les brig-ands expulsés de l'hôtel-de-ville avaient pris la route de Versailles, recrutant des ouvriers et surtout les femmes qu'ils rencontraient en chemin, sans distinction d ag^e et de rang-. En côtoyant la Seine et la terrasse des Tuileries, ces poissardes rencontrèrent un g-arde à cheval et lui crièrent : Tu vas à Versailles ; dis ci la reine que nous y serons bientôt pour lui couper le cou. Quelques personnes, qui du haut de la terrasse entendirent ce propos, décampèrent d'ellroi; chacun fermait ses portes; les rues se dépeuplaient devant le torrent qui se gTossissait en route de tout ce qui se présentait, et qui fondit sur Versailles vers trois heures et demie.
A cette heure, le roi, qui dès le matin avait donné sa réponse sur les articles de la constitution et sur la déclaration des droits de l'homme, chassait paisiblement à Meudon : et cependant le marquis de la Fayette s'ébranlait avec son armée patriotique pour l'enlever ; les poissardes et les assassins étaient déjà aux g-rilles de son château; l'Assemblée nationale lui cherchait des torts, et lui préparait des afîVonts ; Paris attendait l'événement avec cette curiosité barbare qui est son sentiment habituel.
Telle était la situation de ce malheureux prince : dans le même jour, et à la même heure, l'armée patriotique en voulait à sa liberté ; les poissardes et les brig-ands à sa femme, et l'Assemblée nationale à sa couronne.
La séance de l'Assemblée nationale tenait encore : elle avait commencé le matin par la lecture de la réponse du roi. Ce prince accédait à tous les articles constitutionnels qu'on lui avait présentés, mais à condition que le pouvoir exécutif aurait un plein et entier effet entre ses mains. C'est comme s'il eût dit : A condition d être le parfait et seul serviteur de C Assemblée nationale. On ne sait qu'admirer le plus, ou des ministres qui dictèrent cette réponse au roi, ou de l'Assemblée qui en fut mécontente. On se plaig-nit vivement de ce que le roi semblait mettre des clauses et des restrictions à son obéissance; on observa qu'il donnait son accession et non son acceptation. Les uns voulaient qu'on
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forçât lo monarque à venir dans TAssemblée pour jurer l'observation des articles : d'autres, plus conséquents, soutenaient que TAssemblce n'avait pas besoin du monarque pour constituer la France. Enfin, un des plus factieux, nommé Pétion, parla, pour la première fois, du trop fameux repas des g-ardes du corps. Il dénonça des menaces, des outrages, des cris séditieux, des blasphèmes, des imprécations vomies dans ce festin contre les augustes commis de la nation; et la cocarde nationale foulée aux pieds.
Un memjjre, d'une probité embarrassante, somma le sieur Pétion d'écrire sa dénonciation : sur quoi M. de Mirabeau -se leva, et dit : Quon déclare seul le roi inviolable, et je dénoncerai aussi ; paroles qui consternèrent la majeure
Sartie de l'Assemblée. M. de ^Mirabeau, qui sentait l'approche e l'armée parisienne, ne demandait qu'à être poussé; la ffalerie était nombreuse et violente; et, si la reine eût été dénoncée, les brigands à leur arrivée, trouvant cette princesse accusée par un membre de l'Assemblée législative, auraient cru légitime l'assassinat qui n'était encore que payé. Heureusement M. Meunier, qui présidait l'Assemblée, répondit qu'il ne souffrirait pas qu'on interrompît l'ordre du jour, ni qu'on se permît rien d'étranger à la réponse du roi : prudente mesure qui, pour cette matinée, du moins, réduisit M. de Mirabeau à la seule intention du crime.
Cependant quelques députés avertirent M. Mounier qu'une armée de vingt ou trente mille hommes arrivait de Paris. Cette nouvelle s'élant aussitôt répandue dans l'Assemblée, on décida que le président se rendrait chez le roi avec une députation pour oDlenir de sa majesté une acceptation pure et simple des 29 articles de la constitution. Il était trois heures et demie ; et on allait clore la séance, lorsque la troupe des brigands et des poissardes arriva.
Le roi, qui avait été averti, quitta brusquement la chasse, et vint à Versailles, où il précéda d'un quart d'heure l'arrivée des assassins. Le prince de Luxembourg, capitaine des gardes du corps, demanda à sa majesté si elle avait quelques ordres à donner; le roi répondit en riant : Eh quoi f pour des femmes ! vous vous moquez. Cependant la phalange des poissardes, des brigands et des ouvriers parut tout à coup dans l'avenue de Paris : ils traînaient avec eux cinq pièces de canon. Il fallut bien alors faire vite avancer quel-
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qiies draa^ons pour aller à la rencontre de cette bande, et l'arrêter dans l'avenue ; à quoi les officiers tâchèrent de parvenir ; mais les soldats les laissèrent passer.
Après avoir surmonté ce lég-er obstacle, les poissardes se présentèrent à l'Assemblée nationale, et voulurent forcer les ecardes. Il fut résolu, à la majorité des voix, de leur permettre rentrée de la salle, et il en entra un grand nombre qui se placèrent sur les bancs, pêle-mêle avec les députés. Deux hommes étaient à leur tète : Tun d'eux prit la parole et dit : « Qu'ils étaient venus à Versailles pour avoir du pain et de (( Targ'ent, et en même temps pour faire punir les g-ardesdu (( corps; qu'ils avaient, en bons patriotes, arraché toutes les « cocardes noires et blanches qui s'étaient présentées à leurs (( yeux dans Paris et sur la route. » Et en même temps cet homme en tira une de sa poche, en disant qu'il voulait avoir le plaisir de la déchirer en présence de l'Assemblée; ce qu'il fit. Son compagnon ajouta : « Nous forcerons bien tout le u monde à prendre la cocarde patriotique. » Ces expressions ayant excité quelques murmures, il reprit : « Eh quoi ! ne « sommes-nous pas tous frères? » Le président lui répondit avec ménagement : « Que l'Assemblée ne pouvait nier cette « fraternité ; mais quelle murmurait de ce qu'il avait parlé « de forcer quelqu'un à prendre la cocarde nationale. » En quoi, il me semble que ce briofand, avec son grossier et féroce instinct, raisonnait plus conséquemment que M. Mounier, président de l'Assemblée. Le roi ayant été forcé luimême d'arborer la cocarde patriotique, et la souveraineté active étant reconnue dans le peuple par l'Assemblée nationale, il est certain qu'il n'est personne que ce peuple ii. puisse et ne doive forcer à porter cette cocarde. Ici F Assemblée nationale apprenait, par l'état d'anéantissement où ell: se trouvait en présence de quelques poissardes, combien ellravait été imprudente et malintentionnée tout ensemble, quand elle avait excité la populace, et consacré ses révoltes. Où pouvait-elle, en ce moment, tourner les yeux pour demander assistance, dans la dissolution de toutes les forces publiques? Fallait-il qu'elle invoquât l'autorité royale, qui était elle-même alors un objet de pitié? ^*Le dialogue du brigand et du président de l'Assemblée fut interrompu par les cris des poissardes qui, se dressant sur les bancs, demandèrent toutes à la fois du pain pour
sa via
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( l!(\s et pour Paris. Le président répondit : « Quo l'Assem- Ijlée ne concevait pas qu'après tant de décrets il y eût si peu de g-rains; qu'on allait encore en faire d'autres, et que i<'s citoyennes n'avaient qu'à s'en aller en paix. «Cette |)onse ne les satisfit pas; et sans doute que le président en (lit fait une autre, s'il avait su que Paris n'avait jamais man- (jiiédc farines et que les poissardes étaient arrivées à Verilles, suivies de plusieurs chariots remplis de pain, de ndes et d'eau-de-vie. Elles dirent donc au président : delà ne suffi f point ; mais sans s'expliquer davantage; et liicntcjL après, se mêlant aux délibérations des honorables iiirnibres, elles criaient à Vun, parle donc, député ; ci à. l'autre, tais-toi^ député ; \o canon, ([u'i grondait dansl'avesoutenait leurs apostrophes, et tout pâlissait devant xcepté le seul comte de Mirabeau, qui leur demanda II' quel droit elles venaient imposer des lois à l'Assemblée nationale. Et, chose étonnante! ces poissardes, si terribles à ( 'ux qui tremblaient devant elles, souriaient à celui qui les i:()urmandait ainsi. Telle est, et telle a toujours été, dans Ile révolution, la profonde sagesse de M. de Mirabeau : il :! Vst point de parti où il n'ait eu des intelligences, et qui Il "ait compté sur lui. Nous l'avons vu parler pour le veto absolu, dans un temps où ce seul mot conduisait à la mort» et le Palais-Royal n'en était pas moins sûr de son âme; ici nous le voyons impunément affronter les poissardes, qui ne peuvent le regarder sans rire : dans peu, nous le verrons chercher à propos, et devant témoins, une querelle au duc • l'Orléans. C'est ainsi que, trafiquant sans cesse de sa pernne, faisant et rompant ses marchés, tous les jours, il a, [.ir l'universalité de ses intrigues et la texture de ses perfidies, si bien embarrassé sa renommée que la foule de nos rivains ne sait plus à quel parti doit enfin rester la honise propriété du nom de Mirabeau.
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Le lecteur se figure sans doute que les représentants de la nation étaient humiliés ou indignés du rôle qu'ils jouaient au milieu de cette vile canaille; on pourra croire que ces augustes législateurs gémissaient de l état où se trouvait le roi, car on entendait déjà les coups de fusils, et on ne pou-
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vait douter du massacre des g-ardes du corps : mais il n'en est rien. Tous les députés dont on pouvait disting-ucr les visasres étaient d'une joie remarquable ; ils se mêlaient avec ravissement aux poissardes, et leur dictaient des phrases. Le colonel du régiment de Flandres, le marquis de Lusignan, qui, le jour du fameux dîner, était en habit uniforme, se trouvait en habit de cérémonie le jour du combat, et ne quitta pas la salle : son régiment refusait en ce moment de repousser les brigands et de défendre le roi. On remarqua surtout la conduite de M. de Mirabeau : sûr du rés;-iment de Flandres, des dragons, de la milice de Versailles et de l'armée, qu'on attendait d'heure en heure, ce député osa sortir de la salle et se montrer dans l'avenue de Paris. Il joignait à l'habit noir et à la longue chevelure, costume du tiers-état, un grand sabre nud qu'il portait sous le bras. On le vit en cet équipage s'essayer peu à peu dans l'avenue, marcher à pas comptés vers la place d'armes, et, plus aidé de sa figure que de son sabre, étonner les premiers brigands qui renvisagèrent. On ne sait jusqu'où cet honorable membre aurait poussé sa marche, s'il n'eût pris l'air glacé des brigands pour un air de résistance ou de menace. Le malheur de 5L de Mirabeau a toujours été de trop partager l'efiroi qu'il cause, et de perdre ainsi tous ses avantages. 11 rentra donc avec précipitation dans la salle ; mais, un moment après, la rétlexion l'emporta sur l'instinct, et il sortit encore pour voir, comme il le dit lui-môme, où en était le vaisseau de la chose fjubliqiie. Mais le bruit des premiers coups de fusils le fit renoncer à cette entreprise, et ce bon patriote rentra dans la salle pour n'en plus sortir.
Vers dix heures, un aide-de-camp de M. delà Fayette vint annoncer son arrivée prochaine, à la tête de l'armée nationale de Paris. Le trouble des ministres redoubla. On savait que le marquis de la Fayette était parti, par ordre de la populace, et pour faire tout ce que voudrait la populace. La cour était loin de partager l'heureuse confiance d'un général qui marche avec l'intention de faire tout ce que lui ordonnera son armée. On ne savait à quoi se résoudre : la stupeur présidait aux délibérations, et la peur donnait des conseils
POLITIQUE iSg
à la pour. Après tant de faux calculs et de pas en arrière, après tant d'amnisties, ou, pour mieux dire, tant d'encourap;-emenls donnés aux révoltés de toutg-enre; après l'abandon de sa prérogative, et le sacrifice de ses ei-oûts et de ses plaisirs, le roi avait enfin à trembler pour la vie de tout ce qui lui était cher, et il n'avait que sa terreur à opposer au danger.
Onsait qu'au milieu detoutes sesmagnificences LouisXIV avait laissé un pont de bois à Sèvres, afin, dit-on, que, dans les moments de crise, cette communication, entre le séjour des rois et une capitale dangereuse, pût être coupée en un clin-d'œil. Mais c'est en vain que ce pont choquait, depuis un siècle, la vue et l'imagination des Français et des étrangers qui venaient admirer les bronzes et les marbres de Vcrsadles ; on oublia, quand le moment fut venu, ou peutêtre même on craignit d'user d'une précaution imposée par la crainte au luxe et au despotisme : c'est en efiet un des caractères de la peur de s'opposer à ses propres mesures. Le pont de bois sur lequel ont passé les brigands nationaux, de toute race, de toute forme et de tout sexe, ne fut point coupé. Je ne fais cette observation minutieuse que pour prouver quelle était en ce mioment à Versailles la défection de toutes les idéesgrandes et petites. Qu'on nous dise, après cela, que les cours sont des foyers de dissimulation, de politique et de machiavélisme! La cour de France a déployé, de nos jours, une profondeur d'ineptie, d'imprévoyance et de nullité d'autant plus remarquables qu'il n'y a que des hommes au-dessous du médiocre qui aient figuré dans la révolution. Je ne crains point de le dire : dans cette révolution si vantée, prince du sauj^, militaire, député, philosophe, peuple, tout a été mauvais, jusqu'aux assassins. Telle est la différence, entre la corruption et la barbarie. L'une est plus féconde en vices, et l'autre en crimes. La corruption énerve tellement les hommes qu'elle est souvent réduite à employer la barbarie pour l'exécution de ses desseins. M. de la Fayette et tous les héros parisiens ont beaucoup moins servi le peuple qu'ils ne lui ont échappé. Les députés les plus insignes, tels que les Chapelier et les Mirabeau, étaient entrés aux états généraux, extrêmement affaiblis par le mépris public, et devaient craindre que le roi ne s'honorât de leur châtiment. Les philosophes du Palais-Pioyal étaient,
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à la vérité, des malfaiteurs; mais les assassins ga^-és se se trouvés des raisonneurs qui ont distingué entre la reine < i le roi (0. Enfin, le duc d'Orléans s'est ju^-é lui-môme indig-ne de tous les crimes qu'il pavait, et s'est enfui, renowçant au prix à cause de la dépense, et mettant conjuration à bas, selon, sa propre expression. Nous verrons pourtant qu'il n'a déserté qu'au moment où il fallait que l'Assemhl' • nationale et Paris optassent entre Louis XVI et lui. Il cédait aux événements, et une erreur de l'avarice le consolait des faux pas de l'ambition.
Le roi, n'ayant plus une épée à opposer à l'armée de M. de la Fayette, voulut du moins se couvrir de l'inviolabilité des représentants de la nation, et fit savoir au président combien il désirait de le voir au château avec le plus grand nombre de députés qu'il pourrait amener. La salle, pleine, à cette heure-lk, de poissardes, de crocheteurs, de forts de la halle et de quelques députés, offrait, comme le dit M. de Mirabeau, un majestueux assemblage; mais il n'y avait plus d'Assemblée. Le président fit prier les officiers municipaux de Versailles, de rappeler, au son du tambour et de rue en rue, les représentants de la nation. Pendant qu'ils arrivaient successivement, la populace, qui siég-eait dans la salle, se •plaignit de n'avoir rien mangé de tout le jour. M. Mounier ne savait comment nourrir, sans pain ou sans miracle, cette multitude affamée, au milieu d'une nuit déjà fort avancée; il ignorait que le duc d'Orléans était pour les brigands une véritable providence : des vins, des viandes et des liqueurs entrèrent subitement par toutes les portes de la salle; et les députés de la nation assistèrent au banquet du peuple-roi.
On fut enfin averti de l'arrivée du marquis de la Fayette, entre onze heures et minuit. Il fit arrêter sa milice à la hauteur de la salle deTAssemblée nationale, et s'y présenta seul. Il dit d'abord au président : « Qu'il fallait se rassurer; que a la vue de son armée ne devait troubler personne ; qu'elle (( avait juré de ne faire et de ne souffrir aucune violence. » Le président lui demanda ce que venait donc faire cette
(i) Dans une taverne de Sèvres, quatre assassins habillés en femmes, s'étant arrêtés pour boire, ie jour de l'exp'^dition, l'un deux disait aux autres : Ma foi .' je ne peux me résoudre à le tuer, lui ; cela n'est pas juste; mais pour elle, volontiers ; son voisin lui répondit : Sauve qui peut, il faudra voir, quand nous y serons. R.
POLITIQUE iGl
îîiinée. Le pcénéral répondit : « Qu'il n'en savait rien; mais iiril fallait calmer le mécontentement du peuple, en priant !'' roi d'éloig-ner le réi^iment de Flandres, et de dire quel- (jues mots an faveur de la cocarde patrioticjue. » l'n terminent cet étrane;-e dialo2fue.lemar(iuis alla rejoindre son armée, la posta sur la place d'armes, à Tentrée des ivcnues, dans les rues, partout enfin où elle voulut se plai , et monla chez le roi, auquel il dit, en entrant : Sire^ ^ u préféré de venir à vos pieds avec vingt nulle honinies armés, plutôt que de j)érir en place de Grève ;'\\ .ij'Uita que d'ailleurs Paris était assez tranquille. Après ( Hc harangue, qui rend si incroyables celles des Thucidide des Xénophon, M. de la Fayette eut avec le roi un entreii secret et assez Ion"-, dans lequel il donna à ce prince t de motifs de sécurité que, le président de TAssemblée tionale s'étant présenté avec un cortège de députés, le roi lit : (( J'avais désiré d'être environné des représentants (( de la nation, dans les circonstances où je me trouve, et je ' v(His avais fait dire que je voulais recevoir devant vous le marquis de la Fayette, afin de profiler de vos conseils; mais il est venu avant vous, et je n'ai plus rien à vous lire, sinon que je n'ai pas eu l'intention de partir, et que i ' ne m'éloig-nerai jamais de TAssemblée nationale. » Ces rniers mots sig-nifiaient ou que le roi avait en effet déliai lé de partir, ou qu'il savait que le peuple de Versailles lui en imputait l'envie. Mais l'ascendant du g"énéral sur le nu)narque fut tel que sa majesté, d'abord si empressée de consulter l'Assemblée nationale, et peut-être m.Sme de s'éloiuiier de Versailles, n'y song-ea plus après cet entretien, et se reposa de tout sur un «énéral qui n'était sur de rien.
Le président et les députés retournèrent à minuit dans la
'le, et poursuivirent leur séance au milieu de la populace
les environnait. Comme ils n'attendaient en effet que
! . vénement, ils ouvrirent, pour g^agner du temps, une dis-
■:-sion sur les lois criminelles. Le peuple les interrompait
liaque instant, et leur criait: Du pain, du pain, pas
:if de lonqs c//scowr5. Mais le pain neman(piait pas ; car,
au moment où l'armée parut, elle fut accueillieavec des cris
de joie par les brigands et par la milice de Versailles : elle
siinit aussitôt aux drag-ons et à ce rég-iment de Flandres,
objet de tant d'alarmes et prétexte de l'invasion. Gomme
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cette affreuse nuit était froide et pluvieuse, les troupes alliées se rcfug-ièrent dans les cabarets, dans les écuries, dans les cafés, sous les portes et dans les cours des maisons. D'immenses provisions de viande et de pain leur furent distribuées; on leur prodig-ua les plus violentes liqueurs. M. de la Favette, témoin de cette abondance et de cette joie, bien loin d'en redouter les suites et les progrès, en conçut le meilleur aug-ure. Il se hâta de placer quelques sentinelles, et de garnir quelques postes avec ses gardes- nationaux Parisiens. Satisfait de tant de précautions, il monta chez le roi, et lui communiqua la contagion de sa sécurité. Il répondit des intentions de sa milice et du bon ordre pour le reste de la nuit. Ses propos assoupirent toutes les craintes. Le roi, persuadé, .se coucha. Il était environ deux heures. M. de la Fayette, en sortant de chez le roi, dit à la foule qui était dans la salle de i'œil-de-bœuf : (c Je lui ai fait faire quelce ques sacrifices, afin de le sauver. » Il parla en même temps des précautions qu'il avait prises, et s'exprima avec tant de calme et de bonheur qu'il parvint à donner aussi à tous ceux qui l'écoutaient le désir d'aller se coucher. Ces succès en amenèrent d'autres. Le marquis de la Fayette conçut l'idée de faire coucher toute l'Assemblée nationale : il y vole aussitôt. C'était, comme on l'a dit alors, le général Morphée. Il arrive, il parle au président de l'Assemblée, lui expose avec candeur ses motifs de sécurité et lui inspire la plus forte envie d'aller dormir. Ce président tenait la séance depuis dix-huit heures, et son extrême lassitude lui rendait les conseils du général plus irrésistibles. « Si vous avez (( quelques-craintes, lui dit pourtant M. Mounier, parlez et (( je retiendrai les députés jusqu'au jour. » M. de la Fayette répondit : « Qu'il était si certain des pacifiques disposi- « tions de son armée, et qu'il comptait avec tant de foi sur « la tranquillité publique, pour cette nuit, qu'il allait se couce cher lui-même. )) Le président, pressé du poids de la parole et de l'exemple, leva la séance et se retira. Il ne resta que MM. Barnave, Mirabeau, Pélion et quelques autres démagogues zélés, qui ne voulurent pas quitter la foule dont la salle et toutes ses dépendances regorg-eaient. Seuls ils résistèrent aux calmants de M. de la Fayette, et refusèrent, comme un autre Ulysse, de s'endormir sur le bord d'un écueil. Ils ont veillé, toute la nuit, sur le vaisseau de la
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rJLOse publique : mais, comme ils n'ont point cmpôclié ks ( limes du matin, et qu'au contraire ils les ont vus, et, pour ainsi dire, consacrés de leurs rec^ards, l'histoire doit en ..' tuser leur présence, autant du moins qu'elle en accuse l'ahsence des autres.
Kn entrant chez lui, M. Mounier apprit qu'une ving-taine (If luig-ands étaient venus demander sa tôte, et avaient promis de revenir. On sait qu'il avait été désig-né au peuple ( umme aristocrate^ ^owv ^iwow soutenu \o. veto roi/at ei la nécessité d'une seconde chambre léî^islative. Malgré (!• nouveau sujet d'alarmes, M. Mounier avoue, dans V'wposé de sa conduite, qu'il dormit profondément, jus- (j'ii au grand jour, sur la parole de M. delà Favette,qui était alK' se jeter aussi dans son lit, après avoir endormi les victimes au milieu des bourreaux. Quand ce g-énéral se serait ( oncerté avec les brig-ands, aurait-il pu mieux faire? Tant ii est vrai que, dans les places importantes, le défaut d'espi it a tous les effets de la perversité du cœur (i) !
Au sein de tant de perfidies de tout g-enre, sur ce théâtre on la peur et la lâcheté conduisaient la faiblesse à sa perte, il s'est pourtant rencontré un grand caractère, et c'est une IVnime, c'est la reine qui l'a montré. Elle a fîg-uré, par sa contenance noble et ferme, parmi tant d'hommes éperdus cL consternés; et par une présence d'esprit extraordinaire, (]iia'nd tout n'était qu'erreur et vertig-e autour d'elle. On la \\[, pendant cette soirée du 5 octobre, recevoir un monde considérable dans son grand cabinet, parler avec force et dig-nité à tout ce qui l'approchait, et communiquer son assurance à ceux qui ne pouvaient lui cacher leurs alarmes. " .îe sais, disait-elle, qu'on vient de Paris pour demander ' ma tête: mais j'ai appris de ma mère à ne pas craindre ^' la mort, et je l'attendrai avec fermeté. »
//. — Le 6 octobre.
Depuis trois heures du matin jusqu'à cinq et demie, rien ne transpire, et tout paraît enseveli dans la tranquille hor-
(i) Ferdinand, grand-duc de Toscane, disait qu'il aimait mieux un ninistre corrompu, mais ferme, qu'un ministre probe, mais faible. R.
reur de la nuit. C'était pourtant un spectacle bien dig^ne d'être observé que cette profonde sécurité de la famille royale, dormant sans défense au milieu d'une horde d'assassins renforcés de ving-t mille soldats; et cela, sur la parole d'un général qui avoue lui-môme qu'il n'a conduit ou suivi son armée que de peur d'être pendu en f)Iacedc Grève! C'est pour la première fois peut-être qu'une si g-rande peur a inspiré une si grande confiance !
Il y eut néanmoins, dans cette nuit, quelques personnes qui ne partagèrent point cette sécurité, et qu'un esprit de prévoyance empêcha de dormir. Une, surtout, pressée d'une secrète inquiétude, sortit de sa maison et monta au château. Ce témoin, dig-ne de foi, vit que les postes étaient occupés par les anciens Gardes Françaises et par la milice de Versailles, mais qu'il n'y avait pas une sentinelle d'extraordinaire. Seulement il trouva, près de la cour de marbre, un petit bossu, à cheval, qui se dit placé là par M. de la Fayette, et qui, sur les craintes que lui marquait notre tém.oin, au sujet des brigands, ajouta qu'il répondait de tout; que les g-ens à piques et à bonnets pointus le connaissaient bien: (( Mais insista le témoin, puisque votre g-énéral est couché, « et que le château est sans défense, comment ferait-on si « on avait besoin de la g^arde nationale ? » Le bossu répondit : « Il ne peut y avoir du danger qu'au matin. » Ce propos était effrayant ; mais à qui le rendre ? Le témoin parcourut la place d'armes et l'avenue de Paris, jusqu'à l'entrée de l'Assemblée nationale. Il vit, de proche en proche, de grands feux allumés, et autour de ces feux, des g-roupes de brigands et de poissardes, qui mang-eaient et buvaient. La salle de l'Assembléeétait absolument pleine d'hommeset de femmes. Quelques députés s'évertuaient dans la foule. La milice parisienne était dispersée dans tous les quartiers de la ville; les écuries, les cabarets, les cafés regorgeaient. Telle fut la situation de Versailles, depuis trois heures du matin jusqu'à la naissance du jour.
Sur les six heures, les différents groupes de brig-ands, de poissardes et d'ouvriers se réunirent, et après quelques mouvements, leur foule se porta rapidement vers l'hùtel des g-ardes du corps, en criant : Tue les gardes du corps, point de quartier. L'hôtel fut forcé en un moment. Les g-ardes, qui étaient en petit nombre, cherchèrent à s'échap-
t»oi.iTiQUÈ ié5
por : on les poursuivit tic tous côtés avec une rag-e inexprimable ; on en tua quelques-uns; d'autres furent horriblement maltraités ets'enruirenl vers le château, où ils tombèj ont entre les mains de la milice de Versailles et de celle <!(> Paris ; quinze furent pris et conduitsvers la grille, où on - retint, en attendant qu'on eût avisé au g-enre de leur ipplice. Presqu'enmêmetempsarriva le^rosdcs brig^ands, hommes et femmes, quiavaient déjà pillé etdévasté l'hôtel ; 'U se jel«'rent dans toutes les cours du château, en présence
' la milice de Paris, et sans que les sentinelles posées par
.1. de la Fayette lissent la moindre résistance; pénétrèrent
.iiissitôt, les uns par 1<) c;-rand escalier, et les autres par le
'lé de la chapelle, dans l'intérieur des salles, et forcèrent
lie des cent-suisses ; mais auparavant ils é^i^org-èrent deux
l'des du corpsquiélaient en sentinelle, l'un près de la grille
l'autre sous la voûte. Leurs corps tout palpitants furent traînés sous les fenêtres du roi, ou une espèce de monstre, iumé d'une hache, portant une longue barbe, et un bonnet (i'une hauteur extraordinaire, leur coupa la tète. Ce sont ces deux mômes tètes, étalées d'abord dans Versailles, qui ont été portées sur des piques, devant le carrosse du roi, et promeliées, le même jour et le lendemain, dans les rues de Paris.
Les assassins ayant donc pénétré dans la salle des centsuisses, et tué un troisième ^arde du corps, sur le haut de icscalier de marbre, demandent à çrrands cris la tête de la 'ine; les horribles menaces et les hurlements de ces bêtes
roces retentissaient dans le château ; les erardes du corps lorment une espèce de barricade dans leur salle, et se replient du côté de l'œil-de-bœuf : mais leur faible barricade est bientôt emportée, et on les poursuit de salle en -.die. Le qarde, qui était en sentinelle à la porte de la
ine (i), se défend héroïquement, et, avant de succomber,
imne l'alarme par ses cris et par des coups redoublés à la
{•orle de l'appartement. La reine, réveillée par ses femmes,
s.iute hors du lit et s'enfuit en chemise, par un étroit et
i) C est e chevalier de Miomandre Sainte-Marie : il reçut plusieurs coups de piques et de sabre dans le corps et sur la tête : il fut trépané et n'est pas mort de ses blessures. Un de ses camarades, appelé M. du Picpaire, vint à son secours, et pour défendre en même temps la porte d'' la reine : il fut aussi cruellement blessé que lui. (Note des Œuvres v)iplctes.)
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long- balcon, qui borde les fenêtres des appartements inté- rieurs : elle arriva à une petite porte qui donne dans l'œil de-bœuf; et après avoir attendu, pendant cinq minutes, qu'on ouvrît cette porte, elle se sauve dans la chambre du roi. A peine avait-elle quitté son appartement qu'une bande d'assassins, dont deux étaient habillés en femmes, entrent et pénètrent jusqu'à son lit, dont ils soulèvent les rideaux avec leurs piques. Furieux de ne pas la trouver, ils se rejettent dans la g-alerie, pour forcerlœil-de-bœuf ;ctsans doute qu'ils auraient mis la France en deuil, s'ils n'avaient rencontré les g-renadiers des anciens Gardes-Françaises, qui remplissaient déjà cette antichambre^ défendaient l'appartement du roi, et arboraient Tétendard des cardes du corps, afin de les dérobera la furie des bourreaux, soit en les faisant prisonniers, soit en les laissant passer dans la cham.bre de Louis XIV, et dans celle du conseil, où ces infortunés étaient résolus de défendre les jours du roi, jusqu'à la dernière goutte de leur sang. Enfin, ces g-renadiers, après avoir dégag-é les e;-ardes du corps, repoussent peu à peu la foule acharnée des brigands et des assassins, les forcent à descendre dans les cours, et s'emparent de tous les postes, afin de g-arantir le château d'une nouvelle invasion. Mais je dois dire la cause de cet heureux événement, qui, en sauvant la famille rovale, éparg-na une tache éternelle au nom français, renversa l'édifice de la conspiration, et fit perdre aux factieux tout le fruit de leurs crimes.
Le marquis de la Fayette, arraché de son lit, au premier bruit de ce qui se passait, s'était brusquement jeté sur un cheval, et avait couru au château. Désespéré de son sommeil, de sa crédulité, de ses promesses et de toutes les sottises qui composaient sa vie depuis vingt-quatre heures, il se présente d'un air passionné aux grenadiers des Gardes Françaises, incorporés dans la milice parisienne, leur parle des dano^ers du roi, et s'offre lui-même en victime. Les grenadiers émus volent au château sur les traces sanglantes du peuple et délivrent les g-ardes du corps, ainsi qu'on a vu; mais toujours en respectant les bandits et les assassins. Presqu'au même instant M. de la Fayette aperçoit les quinze gardes sur le supplice desquels la populace délibérait : il y court, il harangue le peuple et gagne du temps- Une seconde troupe de grenadiers passait : « Grenadiers?
. l(nirciia-t-il,souffrirez-vousdoncqucdc braves g*ens soient ainsi lâchement assassinés ? Je les mets sous votre sauvegarde. Jurez-moi, foi de g-renadiers, que vous ne souflVircz pas qu'on les assassine. » Les g-renadiers le jurent, l mettent les g-ardes du corps au milieu d'eux. Mais plus ')iii la populace, chassée du château, furieuse et merveil- ( iisement secondée par la milice de Versailles, avait arrêté piclqucs autres g-ardes et s'apprêtait à les cgorg-er. Ce fut r désir de rendre leur exécution plus éclatante, en les masai rant sous les fenêtres du roi, qui les sauva. Un officier l(i la milice nationale de Paris en arracha huit d'entre les nains de cette troupe forcenée. Parmi les autres se trouaient quelques brig-adiers à cheveux blancs, dont ils étaient ntourés : « Notre vie est entre vos mains, disaient-ils; vous pouvez nous ég-org-er ; mais vous ne Tabrég^erez que de quelques instants, et nous ne mourrons pas déshonorés.» Cette courte harang-ue produisit une sorte de révoluion dans les esprits. Un officier de la garde nationale, ouché du noble discours et de l'air vénérable de ces miliiies, saule au cou du plus âg^é et s'écrie : « Nous n'ég-or- ■erons pas de braves i^ens comme vous. » Son exemple -l suivi par quelques officiers de la milice parisienne. Au nême instant, le roi, instruit que ses gardes étaient si miérablement égorgés, ouvre lui-même ses fenêtres, se prédite sur son balcon, et demande leur grâce au peuple. Les aides du corps réfugiés près de sa personne, voulant saucr leurs camarades, jettent du haut du balcon leurs banloiilières à ce même peuple, mettent bas les armes, et rient : vive la nation ! La démarche du roi, et l'action de s gardes flattent et amollissent l'orgueil de ces tigres : I s cris redoublés de vive le roi ! partent de toutes les ours et de toute l'étendue de la place d'armes. En un moii'nt les victimes qu'on allait massacrer sont fêtées, embras- ('es et portéescn tumulte sous les fenêtres du roi : on invite eux qui étaient auprès de sa majesté à descendre ; ils des- (■iident en effet et partagent avec leurs compagnons les aresses bru vantes et les tendres fureurs de cette populace ont nous décrirons bientôt le barbare triomphe et les nielles joies. Mais voyons auparavant ce qui se passait ans la chambre du roi.
La reine s'y était à peine réfugiée que Monsieur,
Madame et Madame Elisabeth vinrent y chercher un asile :• un moment après, arrivèrent les ministres et beaucoup de députés de la noblesse, tous dans le plus grand désordre. On entendait les voix des brig-ands mêlées au cliquetis des armes, et ce bruit croissait de plus en plus. Bientôt les anciens g-renadiers des Gardes Françaises occupèrent l'œilde-bœuf, pour en défendre l'entrée aux assassins ; mais on n'en fut e;-uère plus rassuré. Quelle foi pouvait-on ajouter à des soldats intidèles etcorrompus? Une belle action étonne plus qu'elle ne rassure, quand l'intention est suspecte. Aussi, tout n'était que pleurs et confusion autour de la reine et du roi. Les femmes de la reine criaient et sanglotaient ; le g-arde-des-sceaux se désespérait ; MM. de la Luzerne et Montmorin se vojciient tels qu'ils étaient, sans courage et sans idées : le roi paraissait abattu ; mais la reine, avec une fermeté noble et touchante, consolait et encourageait tout le monde. Dans un coin du cabinet du roi était M. Necker, plono;-é dans la plus profonde consternation, et c'est de toutes les figures du tableau celle qui doit frapper le plus. a Etait-ce donc là votre place, grand homme, ministre irré- (( prochable, ange tutélaire de la France? Sortez, idole du <( peuple; montrez-vous à ces rebelles, à ces briî^ands, à ces (( monstres ; exposez-leur cette tête qu'ils ont eux-mêmes « chargée de tant de couronnes ; essayez sur eux le pouvoir « de votre popularité et le prestige de votre réputation ; le (( roi et l'Etat n'ont que faire de vos larmes. » Jamais, en eftct, M. Necker ne se disculpera de sa conduite en ce jour. S'il se fût présenté, on ne sait jusqu'à quel point il eût influé sur la multitude ; mais du moins on ne dirait pas aujourd'hui que M. Necker ne se montre que pour avoir des statues et des couronnes.
Le peuple, ayant fait grâce aux gardes du corps, ne perdait point de vue le principal objet de son entreprise, et denaandait à g-rands cris que le roi vînt fixer son séjour à Paris, M. de la Fayette envoyait avis sur avis : le roi, fatigué, sollicité, pressé de toutes parts, se rendit enfin, et donna sa parole qu'il partirait à midi. Cette promesse vola bientôt de bouche en bouche, et les acclamations du peuple, les coups de canon et le feu roulant de la mousqueterie y répondirent. Sa majesté parut elle-même au balcon pour conhrmer sa parole.
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A relte sccondo apparition, la joie des Parisiens ne ron- II lit plus de bornes, et se manifesta sous les formes les plus hideuses. On s'empara des g-ardes du corps, auxquels on venait d'accorder la vie; on leur arracha leur uniform»^, et > ;i leur fit endosser celui de la ^arde nationale. Ils furent serves comme prisonniers, comme otag-es, comme orne- 'nts du triomphe des vainqueurs. Les deux milices de la j)itale et de Versailles ne cessèrent, pendant quelques il lires, de se donner des preuves mutuelles du bonheur le plus insultant pour le roi et pour la famille royale. L'espèce (le monstre à bonnet pointu et à loni^-ue barbe, dont nous ;ivons déjà fait la peinture, se promenait avec ostentation sur la place, montrant son visag^e et ses bras, couverts du san^ des g-ardes du corps, et se plait^nant qu'on l'eût fait venir à Versailles pour ne couper que deux tètes. Mais rien n'ég-ala le délire mhumain des poissardes : trois d'entre (lies s'assirent sur le cadavre d un g-arde du corps, dont elles mangèrent le cheval dépecé et apprêté par leurs compng-nes : les Parisiens dansaient autour de cet étrang-e fesliii. A leurs transports, à leurs mouvements, à leurs cris inarticulés et barbares, LouisXVI,qui les voyait de sa fenêtre, pouvait se croire le roi des cannibales et de tous les aniliropophag-es du nouveau monde. Bientôt après, le peuple et 1 s milices, pour ajouter à leur ivresse par un nouveau suc- . '\s, demandèrent à voir la reine. Cette princesse, qui n'ait encore vécu que pour les g^azettes ou la chronique, et li vit maintenant pour l'histoire, parut au balcon avec Al. le Dauphin et Madame Royale à ses côtés. Ving-t mille voix lui crièrent : point d enfants! Elle les fit rentrer et SI' montra seule. Alors son air de g-randeur dans cet abaissement, et cette preuve de courage dans une obéissance si périlleuse l'emportèrent, à force de surprise, sur la barbaîi'' du peuple : elle fut applaudie universellement. Son nie redressa tout à coup l'instinct de la multitude ég-arée, s'il fallut à ses ennemis des crimes, des conjurations et d" long-ues pratiques pour la faire assassiner, il ne lui faillit à elle qu'un moment pour se faire admirer. C'est ainsi que la reine tua l'opinion publique, en exposant sa vie; tandis que le roi ne conservait la sienne qu'aux dépens de son trône et de sa liberté.
L'austérité de ces annales ne permet pas qu'on dissimule
ce qui avait armé l'opinion publique contre la reine : Paris attend de nous que nous éclairions sa haine, et les provinces, leur incertitude. Je sais qu'on ne craint pas d'être trop sévère envers les princes; qu'il n'y a de la honte qu'à louer et que les mensong-es de la satire sont presque honorables pour un historien : mais on a dit tant de mal de la reine qu'il nous serait possible de profiter de la lassitude g-cncrale pour en dire du bien, si un tel artifice n'était pas indigne de l'histoire.
11 faut d'abord convenir que la tendresse exclusive du roi pour la reine a excité contre elle une haine que les peuples n'ont ordinairement que pour les maîtresses. On sait qu'il est de bonnes mœurs, en France, que les reines soient consolées des infidélités de leurs époux par la malveillance publique contre les favorites. Jeune et sans expérience, la reine n'a point vu le danj^er de ses avantages; elle a régné sur le roi comme une maîtresse, et l'a trop fait sentir aux peuples. De là ces bruits de prodigalités et de dons excessifs à sa famille, regardés comme la cause du déficit, bruits si absurdes, lorsqu'on pense à l'origine et à Ténormité de cette dette : mais si la haine n'ose imaginer certaines calomnies, elle les emprunte et les rend à la sotti.se (i).
L'affaiblis.sement de l'étiquette est une autre source d'objections contre la reine. Par là, dit-on, elle a diminué la considération et le respect des peuples. Il est certain que cette princesse, toujours plus près de son sexe que de son rang, s'est trop livrée aux charmes de la vie privée. Les rois sont des acteurs condamnés à ne pas quitter le théâtre. Il ne faut pas qu'une reine qui doit vivre et mourir .sur un trône réel veuille goûter de cet empire fictif et pas.sager que les grâces et la beauté donnent aux femmes ordinaires, et qui en fait des reines d'un moment.
On reproche encore à la reine son goût pour les étoffes anglaises, si funeste à nos manufactures ; et ce reproche n'est point injuste. Quand le ciel accorde à une nation industrieu.se et galante une reine qui a les charmes de la taille et de la
(1) La dette, qu'en n'est pas encore parvenu à bien déterminer, était ji de quatre milliards en 1776, selon l'abbe Baudeau. Qu'on explique une • telle dette avec les profusions, je ne dis pas de la reine de France, mais de toutes les reines de l'Europe. En 1776, la reine ne régnait que depuis deux ans. R.
lioantt',ce présent devient une richesse nationale. La France se montra jalouse de la reine, et la reine n'y tut pas assez sensible (i).
On dit enfin, en matière de résultat, que laconr/nite de la reine a été aussi fatale au roi que celle du roi ci la nionarr//fV. Sans combattre une phrase qui plaît autantà la j)aresse (le l'esprit qu'à la malignité du cœur, nous dirons qu il n'est point de Français qui ne dût souhaiter au roi le caractère (le la reine, et à l'Assemblée nationale les bonnes intentions du roi. En un mot, la conduite de la reine, depuis qu'elle est abandonnée à elle-même, force l'histoire à rejeter ses fautes sur ceux qu'elle ap[)elait ses amis.
Cependant les factieux, désespérés d'avoir manqué leur coup, et les démag-ogues, ravis de la dernière victoire du j)Ouple, se donnaient de g-rands mouvements sur la place d'armes. Ils faisaient circuler des listes de proscription dans ios mains du peuple, et les plus honnêtes g-ensde l'Assemblée nationale n'y étaient point oubliés. On assure que M. le duc d'Orléans parut dans le salon d'Hercule, au plus fort du tumulte, je veux dire entre six et sept heures du matin : mais, s'il est vrai qu'il soit venu, son apparition fut courte (2). 11 sentit sans doute qu'il fallait profiter du crime, et non pas s'en charger. Ce qu'il y a de certain, c'est que ce prince, afin d'apprendre à chaque instant où eu était l'entreprise, n'a pas quitté, pendant la nuit, la g-rande route de Passv à Versailles. Je ne crois pas que le marquis de la Fayette lui eût |)(M\suadé d'aller dormir; et cependant M. le duc d'Orléans ^t de tous les hommes le moins propre aux fatigues et aux ' igoisses d'une conjuration : j'en appelle àtous ceux qui le connaissent. Epicurien, contempteur de l'opinion, plus fait aux calculs toujours sûrs de l'avarice qu'aux projets vagues de l'ambition, il s'est passé peu de jours, depuis la révolution, où ce prince n'ait regretté ses plaisirs et son or. 0\i demandera peut-être quel était le plan de sa faction,
^^'i) Comment les Parisiens, qui s'irritent contre le g'oùt de la reine pour les marchandises anglaises, supportenl-ils de sang- froid que l'As- S'inblée nationale n'ait pas encore voulu prêter l'oreille aux réclamalious Cw tout notre commerce contre le traité avec l'Angleterre ? R.
(m) Le comité des reche)-ches s'est trop occupé à effacer tous les vesti^ies de cette conspiration, pour qu'où puisse jamais parvenir à une clarté parfaite sur certains détails. R,
niVAROL
et il est difficile de le dire avec quelque précision. On ne doute pas que les brig-ands et les poissardes n'aient eu le projet d'assassiner la reine; mais y avait-il parmi tant d'assassins une main «^aq-née pour tuer le roi? Pourrait-on dire en effet ce qui fût arrivé, si les briûrands eussent poursuivi et atteint la reine dans les bras du roi? Et si la famille royale eût été massacrée, aurait-on pu arrêter le duc d'Orléans, secondé par une faction puissante à Paris et dans l'Assemblée nationale? Ce prince eût été porté au delà même de ses espérances; car on n'eût pas hésité à déclarer M. le comte d'Artois et les autres princes fu2ritifs, ennemis de l'état. 11 paraît que la faction d'Orléans n'eut pas de plan bien déterminé : elle voulut profiter de la crile des peuples et de la baisse du trône, et donner un but quelconque à tant d'ag-itations. Le parti d'Orléans, selon Texpression orientale d'un poêle hébreu, sema des vents et recueillit des tempêtes.
Dès huit heures du matin, et avant qu'il eût donné sa parole de suivre les rebelles à Paris, le roi avait témoig-né à quelques députés de la noblesse combien il désirait que tous les membres de l'Assemblée nationale se rendissent auprès de lui, pour l'assister de leurs conseils dans la crise effra vante où il se trouvait. Ces députés vinrent avertir ou plutôt réveiller le président qui dormait encore, et, chemin faisant, ils prièrent quelques députés qu'ils rencontrèrent de se rendre au château. Ils entrèrent même dans la salle, où ils trouvèrent un assez çrand nombre de députés, tant de ceux qui n'en avaient pas désemparé de la nuit que de ceux qui s'y étaient rendus le matin; ils leur notifièrent le désir du roi", au nom du président. M. de Mirabeau répondit: « Que le président ne pouvait les faire aller chez le roi, «sans délibérer.» Les g-aleries, pleines delà plusvile canaille, se joii^nirent à lui, et déclarèrent qu'il ne fallait pas sortir de la salle.
Vers dix heures le président y arriva, et fît part des intentions du roi. Le sieur de Mirabeau se leva et dit : « Qu'il « était contre la disrnité de l'Assemblée d'aller chez sa « majesté; que les délibérations seraient suspectes, et qu'il « .suffisait d'y envoyer une députation de trente-six mem- « bres. » Il V a beaucoup d'hypocrisie et de sottise dans cette réponse. Il n'était point contraire à la dignité de l'As
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•nblée de se rendre auprès du chef de la nation; et d'ail- :rs, c'était bien de di;?;-nité qu'il s'a2;-issait en ce mo- . . nt! Le roi allait être enlevé, conrluit de force à Paris, et [l 'iit-étre massacré ; il demandait aide et conseil et on fei- :; liait de craindre l'influence de pon autorité, si on délibérait avec lui, quand lui-même n'était pas sûr de sa vie. Au r;'ste,le roi, implorant l'assistance de 1 Assemblée, lui offrait mie occasion de prouver qu'elle n'était pas complice des ! rii^ands; et quelques-uns de ses membres, moins habiles imk; malintentionnés, lui faisaient perdre, par un refus, cette unique occasion. M. ?.Iounier protesta inutilement contre ce 1 -lus; il dit en vain que c'était un devoir sacré que d'accourir à la voix du monarque, lorsqu'il était en danger, et que l'Assemblée nationale se préparait une honte et des reg-rets ' '«'rnels. On ne lui répondit qu'en dressant la liste des !r-nte-six députés qui devaient tenir lieu au roi de toute l'Assemblée.
Ce fut alors qu'on apprit que sa majesté, réduite aux (li'rnières extrémités, s'était eng-ag-ée à la suite des brig-ands <■! des héros parisiens. Sans examiner à quelles aflYeuses ( onjonctures on devait cette résolution du roi, ce même Àlirabeau, qui avait opiné qu'il ne lui fallait qu6 trente-six (! 'pûtes dans le péril, proposa de lui en donner cent pour t''inoins de sa captivité; et comme il s'était refusé à la pre- TTîière députation qui pouvait craindre quelque dang-er en ourant le roi, il s'offrit pour la seconde, qui ne devait l'avilir sa majesté, en g-rossissant le cortèsre de ses vainqueurs. Il demanda, en môme temps, qu'on fît une adresse .M!x provinces, pour leur apprendre que le vaisseau de la c/iose publique allait s'élancer plus rapidement que jamais (1). Le roi ne partit qu'à une heure après midi. Tout
fi) << Je sais, me disait un jour ?>I. de Mirabeau, que vous et tous les
is de l'art ne faites pas grand cas de mon style: mais soyez sur que
uis de moitié avec vous pour me moquer de ceux qui m'admirent.
ne me sers de ma réputation et de la sottise de mes lecteurs que pour
.1 fortune.» Nous rapportons ce propos, pour le petit nombre de ceux
i.en lisant M. de Mirabeau, sont étonnés qu'il ?<o\i fameux, et pour
IX qui, en sona:eant à sa célébrité, sont surpris qu'il écrive si mal. 11
î en effet des cens dont le Êroùt chancelle devant foutes les g^randes
Mutations, et qui trouveraient le testament de Cartouche bien écrit.
:e cette classe de lecteur» apprenne qu'il serait encore plus aisé de
uouver M. de Mirabeau honnête homme, que bon écrivain. R.
était prôt, depuis assez long"-tomps, pour la marche triomphale dont il était le sujet; et déjà le peuple murmurait hautement du retard qu'on apportait à cette exécution.
On vit d'abord défiler le g-ros des troupes parisiennes : chaque soldat emportait un pain au bout de sa bayonnette. Ensuite parurent les poissardes, ivres de fureur, de joie et de vin, tenant des branches d'arbres ornées de rubans, assises à califourchon sur les canons, montées sur les chevaux et coiffées des chapeaux des j^rardes du corps ; les unes étaient en cuirasse devant et derrière, et les autres armées de sabres et de fusils. La multitude des brig-ands et des ouvriers parisiens les environnait, et c'est du milieu de cette troupe que deux hommes, avec leurs bras nus et ensanglantés, élevaient, au bout de leurs longues piques, les têtes de deux gardes du corps. Les chariots de blé et de farine, enlevés à Versailles, et recouverts de feuillages et de rameaux verts, formaient un convoi suivi des grenadiers qui s'étaient emparés des gardes du corps dont le roi avait racheté la vie. Ces captifs, conduits un à un, étaient désarmés, nu-téte et à pied. Les drag"ons.les soldats de Flandres et les cent-suisses étaient là ; ils précédaient, entouraient et suivaientle carrosse du roi. Ce prince y paraissait avec toute la famille royale et la gouvernante des enfants: on se figure aisément dans quel état, quoique la reine, de peur qu'on ne se montrât à la capitale avec moins'de décence que de douleur, eût recommandé aux princesses et à toute sa suite de réparer le désordre du matin. Il serait difficile de peindre la confuse et lente ordonnance de cette marche qui dura depuis une heure etdemie jusqu'à sept. Elle comm^ença par une décharge générale detoute lamousqueterie de la garde de Versailles et des milices parisiennes. On s'arrêtait, de distance en distance, pour faire de nouvelles salves ; et alors les poissardes descendaient de leurs canons et de leurs chevaux, pour former des rondes autour de ces deux têtes coupées, et devant la carrosse du roi; elles vomissaient des acclamations, embrassaient les soldats, et hurlaient des chansons dont le refrain était : Voici le boiilarifjer, la boulangère et le petit mitron. L'horreur d'unjour sombre froid et pluvieux ; cette infâme milice barbotant dans la boue ; ces harpies, ces monstres à visasse humain, et ces deux têtes portées dans les airs; au milieu de ses gardes cap-
llfs, un monarque traîné lentement avec toute sa famille: tout cela formait un spectacle si effroyable, un si lamentable mélang-e de honte et de douleur que ceux qui en ont <■ té les témoins n'ont encore pu rasseoir leur imagination ; . t de là viennent tant de récits divers et mutilés de cette nuit et de celte journée qui préparent encore plus de i rmords aux Français que de détails à l'histoire.
V'oilà comment le roi de France fut arraché du séjour de > pères, par les meurtriers de ses serviteurs, et traduit ; ar une armée rebelle, à l'hùtel-de-ville de sa capitale. \urait-on cru, lorsque cet infortuné monarque passa devant !.i salle de rAsscmblée nationale, qu'il lui reslAt encore un • Moclacle qui piit ajouter à ses amertumes et à Thorrear de sa situation ? Mirabeau était là, abusant de son vlsag-e, et !V)rt de la horde des députés qui devaient se joindre à la troupe victorieuse. Plus loin, sur la route dePassy, était le duc d'Orléans, contemplant d'un air agité l'arrivée du roi,
se réservant pour dernier ontrag^e...
Louis XVI voulut affaiblir l'intérêt de ses malheurs : il livit à l'Assemblée nationale pour lui apprendre son arri- 13 dans la bonne ville de Paris, le séjour qu'il comptait y laire désormais, et la joie qu'il ressentait du décret sur leur iuséparabilité mutuelle. Enfin, sa majesté fit si bien entendre qu'elle avait suivi librement ses assassins à Paris; elle ;mi donna de telles assurances à l'Assemblée, qu'on pourrait lire que ce prince, à force de félicitations, diminuait le triomphe et la félicité de ses vainqueurs.