PRÉFACE
Tandis que nous sommes libres, il me prend envie de faire le dénombrement des g-rands hommes de chaque espèce, qui, d'une paisible monarchie, ont fait une si brillante république. Egalement habiles, ils ne sont pas tous ég'alement célèbres ; et c'est peut-être le seul hommage digne d eux que de rassembler leurs noms et de confondre leur gloire. La postérité est si inç^rate! Elle jouit tranquillement de ce qu'on a fait pour elle, et rougit souvent de ses bienfaiteurs ! Il faut donc la forcer à la reconnaissance, en lui présentant le tableau de nos illustres compatriotes, et en lui traçant leur caractère et leurs exploits. Je vais l'essayer avec toute la patience qu'exige ce travail; et si, par hasard, nos neveux se trouvaient un jour le peuple le plus heureux de la terre, ils sauront du moins à qui s'en prendre.
Ce qu'il y a de vraiment admirable dans notre glorieuse régénération, c'est que toutes les classes d'hommes y ont également contribué. Le pair de France sans crédit s'est joint au savetier sans pratique, pour sauver la patrie en danger; le guerrier mécontent a rassuré le timide badaud, en se
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mettant sous ses ordres ; et l'écrivain malheureux, de concert avec 1 écrivain public, a chanté nos victoires ; c'est sans |doute à cet heureux amalg-ame que nous devons notre incroyable liberté. C'est par un accord parfait entre le rebut de la cour et le rebut de la fortune, que nous sommes parvenus à cette misère g-énérale qui atteste seule noire ég-alité. Quoi jde plus injuste, en effet, que cette inégale distribution des biens, qui forçait le pauvre à travailler pour le riche, ce qui donnait à l'arei-ent une circulation mal entendue, et à la terre une fertilité dangereuse ! Grâces au ciel, tout est rétabli dans l'état sauvage où vivaient les premiers hommes ; le parti le plus fort s'est trouvé naturellement le plus juste, et comme tout le monde s'est mis à gouverner, les cris des mécontents ont été étouffés. Des gens mal intentionnés ont pu reprocher à la nation le sang qu'elle a répandu en s'em- , parant de l'autorité; ils ont cru que la faible voix de l'humanité pouvait interrompre une entreprise si importante: comme ils se sont trompés, les perfides ! L'élite des Français, les braves Parisiens, se sont pénétrés d'une cruauté vraiiment civique: ne voulant plus de chefs, ils n'ont souhaité que des victimes, et ils ont égorgé avec ignominie les indignes sujets qui obéissaient à leur maître.
Que ne doit-on pas aussi aux généreux gardes-françaises, qui ont si bien soutenu leur réputation ! Pour se joindre au I peuple irrité, ils n'ont pas môme attendu qu'on les fît marjeher contre lui; et dans l'ardeur d'abandonner leurs dra- ! peaux, ils ont deviné la tyrannie. Quel spectacle admirable I pour l'armée française que de voir quatre mille guerriers, défenseurs nés de la majesté du trône, abjurer un si vil métier, donner le signal d'une noble désertion, et préférer les aumônes de la populace à la solde d'un grand roi ! Il semble que la renommée ait attaché une gloire particulière à ces illustres fugitifs. Ce qui fit jadis leur honte les immortalise aujourd'hui; et si la guerre calme leur courage, l'anarchie en fait des héros. En effet, par combien de belles actions ne viennent-ils pas de se signaler ! Depuis le brave grenadier qui tira sur son officier jusqu'à celui qui conduisit M. de Launav à la Grève, tous ont déployé le même genre de valeur. C'est devant eux que les murs de la Bastille se sont écroulés; ils s'aperçurent les premiers qu'elle '^"('tait point défendue, et ils la conquirent avec cette fîère
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assurance qui ne connaît point d'obstacles ; leurs noms ne seront donc pas les plus faibles ornements de mon petit Dictionnaire, et si, par égard pour le lecteur, j'ai été obligé de faire un choix parmi tant de conquérants, ceux que je ne nommerai point ne m'en devront pas moins de reconnaissance, et leur conscience les consolera aisément de l'oubli.
Mais c'est dans ce parti populaire de l'Assemblée nationale que j'ai puisé mes plus brillants caractères; les habiles législateurs qui le composent se sont tous trouvés placés pour seconder la révolution. Les injustes disgrâces de la cour ont donné aux uns l'énergie de la vengeance ; la ruine malheureuse de leur fortune a donné aux autres le génie de l'agiotage : et comme leur fonction commandait sans cesse à leur opinion, ils sont restés jusqu'à ce jour invariables dans leurs principes. Voulant réformer la France, ils ont senti la nécessité de brouiller l'état. Le peuple était encore retenu par quelques préjugés monarchiques, et par un aveugle amour de son roi. Ces grands publicistes lui ont ouvert les yeux ; ils lui ont fait découvrir son tyran dans son maître ; ifs lui ont prouvé que les nobles n'étaient que des usurpateurs héréditaires, puisqu'ils osaient jouir des possessions de leurs pères; ils lui ont abandonné les biens des prêtres, pour lui ôter jusqu'aux freins spirituels de la religion ; enfin, par leurs subbmes décrets, ils ont dépouillé le faible et encouragé le fort.
C'est aussi dans cet auguste aréopage que nous avons vu éclore des génies qui, sans elle, seraient encore l'ennuyeux rebut de la société. Que de miracles n'opère point le patriotisme! Les plus lourds esprits de la littérature se sont bien montrés les plus profonds de l'assemblée ; les plus illustres ignorants de la jeunesse française n'ont paru ni embarrassés, ni déplacés dans la tribune parisienne: en un mot, les ennemis de la langue sont devenus tout à coup les défenseurs de la nation. On ne se méfie pas assez dans le monde de ces soudaines métamorphoses. On s'imagine aujourd'hui qu'un homme est un sot, parce qu'il est sans grâces, qu'il parle mal de tout, que ses idées mêmes l'embarrassent, et que la raison s'anéantit dans sa bouche. L'expérience détruit tous les jours cet horrible préjugé. Si ce même homme a bien le caractère de sa médiocrité, il obtient toujours une espèce de réputation ; comme il désarme l'en-
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vie, il est estimé sans re<2;Tels ; il abandonne l'art de plaire aux beaux esprits, et lamour de la "-loire à l'homme à talent, et devient ce qu'on appelle un nomme de mérite : voilà ce qui caractérise tous les grands homme de la révolution. Qu'on me cite, en effet, un écrivain, un philosophe, un académicien môme qui se soit disling-ué dans ces derniers temps de trouble et de prospérité ! M. Bailly est le seul ^Tand homme que les sciences aient fourni à la France alarmée ; encore ne doit-il son élévation qu'à la sublime simplicité de son caractère. On n'admire en lui que ce qu'on n'y avait jamais admiré, et ses ouvrag-es seront indépendants de son immortalité. Ce sont donc les plus simples mortels ({ui font aujourd'hui la g-loire du nom français ; la médiocrité fait encore ressortir l'éclat de leurs actions, et ce n'est qu'opposés à eux-mêmes, qu'ils peuvent étonner la postérité. Il faut donc peindre ces tiers républicains avec la peinture qu'ils méritent ; il faut empêcher leur modestie d'échapper à la célébrité, et il faut même leur sauver l'honneur de rentrer dans leur première obscurité.
Je ne me suis pas dissimulé que j'avais un modèle inimitable dans VAlmanachdes grands hommes de /jcS*^. L'auteur de ce registre immortel a si bien varié ses élog-es qu'il ne m"a pas laissé de formes nouvelles pour encenser mes personnag-es ; mais l'importance de mon sujet fera peutêtre oublier la supériorité de sontalent.il n'a exhumé qu'un millier de bons écrits ; moi, je ressuscite un millier de grandes actions, et, à obscurité ég-ale, le héros doit l'emporter sur l'écrivain. Je vais donc entrer en matière, sans m'effrayer de la rivalité, et si la révolution s'étend jusque sur le bon g"oût, j'aurai bien des chances pour être victorieux.
Mon projet était d'abord d'assig^ner le profit de cet ouvrag-e à tous les estropiés du patriotisme ; mais j'ai réfléchi que, toute leur g"loire venant de leur misère, ce serait les dég"rader que de les secourir, et j'ai bientôt eu honte de mon humanité. Une plus heureuse idée s'est présentée à moi. Les infirmités du corps ne demandent que nos soins ; mais celles de l'esprit exig-ent toute notre pitié.
Mille autres penseurs, tels que des journalistes, des moralistes, des publicistes, hasardent chaque jour leur existence, dans l'étalag-e de leurs productions. Les pauvres insensés! ils fondent leur subsistance sur nos ennemis, et
ils se trompent encore! On ne les achète point, et le travail
n'a fait qii irriter lenr faim. Ne serait-il pas égralement beau et profit;u4e, de les mettre à l'abri de la misère de la littérature, et d'acquérir leur inaction par quelques offrandes pécuniaires? C'est donc à eux que je destine le revenu de ce dictionnaire : dès l'instant qu'on l'aura mis en vente, qu'ils Tiennent en assurance recevoir le prix de leur silence; mais qu'ils s'eng-aerent à ne plus le rompre : car, à la première rechute, on les abandonnerait à leurs talents. On paiera cinquante francs par mois le repos d'un journaliste; cent francs celui des faiseurs de pamphlets ; et quand le
Î)roduit de l'ouvrasre sera épuisé, on proposera une quête a a nation, pour continuer une opération si salutaire.
PEXrr DICTIONNAIRE DES GRANDS HOMMES DE LA REVOLUTION
AIGUILLON (le duc d'). — Un des plus étonnants champions de la liberté française. Il lui a suffi de prendre le nom de son père pour faire oublier ses talents et ses crimes. Son éducation n'a g-uère commencé qu'à l'ouverture des états-g"énéraux; mais, au bout de six semaines, il répétait déjà ses motions avec toutes les gfrâces de l'adolescence : on fut même oblig-é d'étouffer son esprit naissant pour en faire un g-rand homme. On lui arrang-ea des principes à sa portée, et il se disting-ua comme tout le monde. Bientôt il devint la terreur de la famille royale, et l'admiration du faubourg- Saint- Antoine, dans la crise de la révolution; ses vovag^es deParis à Versailles ne furent qu'un enchaînement de g-randes actions; mais on prétend qu'il les couronna toutes à la journée du 6 octobre. Ce fut là, dit-on, qu'il travestit son courage, et devint intrépide sous l'humble vêtement d'une harangrère ; on assure qu'il combattit lonsrtemps à la tête de son nouveau sexe, et qu'il fit des prodïg-es de valeur au
Sied du trône abandonné. Tant d'exploits, sans doute, ne evedent pas rester inconnus : et l'on ajoute qu'un éclat de rire le fit reconnaître au milieu du carnagre. Mais s'il s'est trahi, ce n'est que pour être immortel.
BEAUHARNAis. — Un des plus illustres danseurs de l'ancienne monarchie, et qui n'aurait jamais fait un mauvais pas. sans son début aux états-g-énéraux . La majesté de l'en-
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ceinte l'a effrajé, et depuis ce moment il n'a plus fait que chanceler. Quelle honte pour la noblesse française î
BEACMXTz. — Député de la noblesse d'Artois, pour le peuple de Paris. Personne n'a mieux faitque lui les honneurs de sa province à TAssemblée nationale. Il a même sacrifié la justice de soo pajs^ et est magistrat î N'est-ce pas le comble dm déaÎDtéreaaeiiient ?
BREVET DE BEAUJOPR. — C'est à VWmaiis^ des grands hommes que l'Assemblée nationale doit cet oratmr. Sans cet honnête ouvrage, M. Brevet aurait peut-être édba^é à l'estime de l'Anjou, et ne le représenterait pas aiijovralkcî avec tant de di^ité. A force de donner daiis la tribune, il s'est attiré la place de secrétaire, et il la remplit avec toute la modestie cootfcnable. On l'a soupçonné de n'être parvenu à tant d'bomiear qu'en contrefaisant la médiocrité ; mais jamais sovpçoik ne fut plus injuste, ni déguisement plus inutile. M. Brevet est arrivé naturellement à tout, et il n'a eu besoin que de se faire connaître pour désaoraier l'envie.
BROUSSE DES FAUCHERES. — Cc sTand ffénie a eu deux arloires à mener de front, la g-loire dramatique et la gloire municipale, et il s'en est fort bien tiré, car il a sacrifié la première. Il a senti qu'il serait plus utile à son pays sous M. Baillv, que sous Molière ; et il s'est laissé faire lieutenant de maire. Peu de mortels sont capables d'un pareil -lent. peu d'écrivains font le sacrifice de leur plum.e . .^nt de résig-nation : aussi M. Brousse en est devenu plus ebcr qae jaonais à la nation.
rA»iTt» DssMOuiJss. — L'écrivain chéri de la nation parisienne. Chaque orateur a son champ de bataille et son auditoire. Les uns s'emparent de la tribune, les astres de la chaire, les autres du fauteuil académique ; c'est dans la rue que M. Desmoulins s'est établi avec son éloquence, et il a tous les passants pour admirateurs. Avec trois mots savants: natioB, lanleme, et anstiicxate, il a su se mettre à la portée de l'koBBêle ^arçoa bcwcber, de la modeste poissarde, et de tous ces nouveaux lecteurs qw'a enfantiRS la léfolvtioD. Il faut de telles r luBies pemr conduire le pevple et FaceiMtemer a a :ées. Voltaire et RovsaeaB, avecleurss«hfc-
mes éc: -: fait qu'éclairer et adoucir les
Janrais iiS n cLuiaientsu les déaroûter du jou§] Jamais, pour les civiliser, ils ne leur aurai
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forces, et jamais leur slvle tant vanté n'aurait osé ensan-
flanter la France. Voilà justement ce que nos écrivains pâlies ont su faire. Sans leurs harangues périodiques, les Français seraient encore tranquillement esclaves. Aujourd'hui même ils se cacheraient, et se fatig"ueraient de ne vivre que de victimes. Mais heureusement M. Desmoulins entretient leur énerg-ie avec ses feuilles ; il tient pour ainsi dire leur veng-eance en haleine, et il ne paraît pas un de ses numéros, qu'il n'y aitquelque part du sang- de répandu.
CHABOT.— Jeune héros qui a immolé à la patrie son nom, son état, sa fortune et mêm.e sa g-loire, s'il en existait une avant la g-arde nationale. Si toute la noblesse eût imité ce g-rand exemple, le militaire français était perdu à jamais, et l'aristocratie était sans ressources. Nous n'aurions plus àcraindre que quelques armées étrang"ères ; encore notre situation nous rassurerait-elle. En effet, est-il aujourd'hui une puissance qui, en contemplant bien la France, puisse être tentée de la conquérir ?
CHÉMER. — Véritable poète de révolution. Il a profité, on ne peut plus heureusement, du renversement des idées, et il a donné son Chai-les IX. Il fallait un parterre rempli des héros du faubourc" Saint- Antoine, pour que cette pièce fût dig-nement admirée, et c'est ce souverain public qui Ta couronnée. Racine, Corneilleet Voltaire, dans dételles circonstances, auraient fait tout au plus quelque chef-d'œuvre de st;)le, qui n'eût respiré que l'humanité. M. Chénier a bien mieux saisi le g'oût du moment; il a fait un drame national : il a mis un cardinal fanatique et un roi atroce sur la scène; il a employé exprès le patois le plus barbare, pour animer le peuple contre la tyrannie, et Iharmonie du tocsin lui a suffi pour charmer son auditoire. En secouant ainsi les règ-les despotiques du théâtre, il a laissé bien loin de lui tous ces prétendus g-rands hommes, et il s'en éloigrie encore tous les jours par de nouveaux drames.
CROIX (dej. — Un des muets de l'Assemblée nationale; mais la nation est sûre delui.Ilest dévoué à la bonne cause, il se lève pour la bonne cause, il reste assis pour la bonne cause, il tape du pied pour la bonne cause, et il ne se tait même que pour une bonne cause.
cusTiNE. — Jusqu'à présent on le croit neutre dans l'Assemblée, mais il a le cœur trop bien placé pour ne pas devenir
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bientôt un des meilleurs patriotes du côté gauche ; et sa passion pour une simple fille publique donne déjà les meilleures espérances.
DEMEUMKR. — Uu dc CCS hommcs doutla révoluliou a décidé le g-énie. Sous le règ-ne du despotisme, il traduisait modestement des gazettes, et ne prévoyait pas alors qu'un jour il aurait des idées, qu'il parlcraitcourammentdans une grande assemblée, et qu'il deviendrait l'objet d'une commune admiration. On a même été forcé de le faire quelquefois président, pour éteindre le feu continuel de son talent; tant de miracles ne pouvaient s'opérer que par une insurrection -l'nérale : mais quel est le pays qui n'achète pas un peu cher Ja possession d'un g-rand homme?
FAucHET(robbé). — Il est impossible deréunir plus de titres ilriotiqucs que M. l'abbé Fauchet. Il est, à la fois, rcpréiitant delà commune parisienne, prédicateur révolutionnaire et volontaire dans l'armée nationale. Il a su faire tôte à tant de charges, et partout il s'est illustré. Il a dit en chaire que les aristocrates avaient pendu Jésus-Christ, et les aristocrates n'ont pu le nier. Ne pouvant décemment sauver M. Foulon dans ce monde-ci, il l'a subtilement sauvé dans l'autre, et lui a glissé l'absolution à travers les glaives des bourreaux. Il a dit aussi, dans le Journal de Paris, qu il n'y avait plus de mauvais plaisants que parmi les aristocrates. On Ta cru un moment aristocrate, mais on n'en a pas moins senti cette g-rande vérité.
GARRAT le cadet. — Autre journalier de l'Assemblée, mais il est plus habile que tous les autres; il déguise la vérité dangereuse, il encense la force triomphante, il atténue les horreurs d'une catastrophe; enfin on peut le regarder comme l'optimiste de la révolution. Que de citoyens alarmés n'a-til pas tranquillisés, en assurant, dans sa feuille, qnavec deux ou trois idées on repousserait tous les ennemis de la France ? Il a d'ailleurs dans son style cette concision nécessaire pour chanter une insurrection, et le Journal de Paris sera toujours pour le peuple la meilleure histoire du temps. On a cru jeter du ridicule sur cet ouvrage, en faisant une liste de ses nouveaux abonnés, et en disant quil avait regagné en allées ce quil avait perdu en portes cochères. Mais on en a fait, sans le vouloir, l'éloge le plus
convenable. On a cru humilier l'écrivain, cl l'on n'a fait que flatter le patriote.
GÉRARD. — Grossier laboureur, mais un des meilleurs répondant du patriotisme de la Bretag-ne. A la vérité, il n'a jamais ouvert la bouche, mais la sublime simplicité de son costume a suffi à l'admiration de Paris et de N'ersailles, et il a paru inutile de faire expliquer un pavsan sur l'abolition des droits seigneuriaux.
GouY d'arcy.— Jeune homme infatigable et qui a fini par faire parler de lui de la manière la plus avantageuse. Ayant essayé inutilement de plusieurs bailliages pour parveniraux états généraux, il a faitsemblantd'arriver de Saint-Domingue et on l'a reconnu député de lautrc monde. Il a fait épouser aux nègres le patriotisme de Paris, et on l'a bientôt confondu avec les défenseurs de la patrie. On a voulu le rendre méprisable et le tourner au ridicule; mais il n'a eu besoin que de parler et de se m^ontrer pour rendre tout cela inutile.
GRÉGOIRE. - Encore un curé sacrificateur. Son plan pour la suppression de tous les frais de culte suprême était aussi sublime qu'évangélique. Il ne demandait à chaque paroisse de France que six cents francs par an pour l'existence de Dieu. Lui-même se faisait forf, pour vingt sols par jour, de tenir fort proprement un autel, d y célébrer deux ou trois messes par semaine, et même de prêcher et d'encourager le peuple dans les grandes occasions. Une religion à si bon marché devait sans doute séduire toute la république; mais les ennemis de ce bon curé ont fait échouer tous ses projets de réforme : ils l'ont même contraint jusqu'ici de recevoir ses dix-huit francs par jour, et en véritable Grégoire, il en gémit sans cesse au cabaret .
GROUVELLE. — Un de ces valets littéraires, qui savent quitter les genoux des grands, quand leurs grandeurs disparaissent. Il a même surpassé en ce genre tous ses honnêtes confrères. Non seulement il a abandonné le prince de Condé qui l'avait sustanlé, mais il a écrit contre Montesquieu, qui avait nourri son esprit Une telle impartialité lui a fait beaucoup d'honneur et lui a tenu lieu de connaissance et de talents auprès de ses lecteurs.
GuiLLOTiN. — Médecin patriote, qui a cru que son art pouvait tourner au projet de l'humanité. Il a vu la lancette en grand, il l'a dirigée sur tous les maux qu'entraîne la jus-
.re, et il a inventé sa machine immortelle. On l'a accusé d'a- . ord de confondre un peu les criminels d'avec ses malades, t d'être aussi tranchant à rHôpital qu'à la Grève; mais on /ii a bientôt pardonné des distractions inséparables du g-énie t on a couronné la guillotine. On attend un bon crime de '. .'se-nation pour en faire Fessai ; et en faveur de cette "rande -xécution, M. Guillotin a promis de renoncer à la médecine.
HUMBERT. — Enfant dedouzeans, qui a pris la Bastille tout :omme une «rande personne. Il a braqué son petit fusil sur l'énorme citadelle, et il a cassé une vitre du gouvernement ; ela ne paraît rien, mais ce sont des petites actions comme :elle-là qui ont décidé la victoire, et le petit Humbert, ce ; jur-là, en valait bien un autre.
LANJuiJNAis. — Patriote, avocat et Breton ; trois titres pour larler beaucoup, et même pourse faire écouter. M. Lanjuinais n'a jamais eu de ces mouvements d'éloquence qui émeuvent lauditùire, mais il a eu souvent de ces emportements qui lui plaisent; il aurait même poussé quelquefois la chaleur •usqu'à rinjure, si on eût pu distinguer ce qu'il pensait à iravers ce qu'il disait ; mais l'obscurité adoucit les traits les plus amers, et on fait tout entendre avec son secours.
LA MAXDDfiÈRE. — Uu desplusforts vainqueurs de la Bastille. Il pénètre dans le fort de la place avec dix mille jeunes g-enstoutau plus, et quatre invalides voulurent en vain arrêter leur impétuosité. Après quelques heures de combat, ces vaillants sexag-énaires furent vaincus ; et deux seulement furent pendus, selon les lois de l'insurrection . On a voulu jeter du ridicule et de l'atrocité sur ce fameux siège ; mais l'embarras des assiésreants excuse leur férocité : quand on ne trouve pas de défense, on attaque comme on peut.
LA ROCHEFOUCAULD (le duc de). — Ancieu économiste, et qui ne pouvait pas défendre la monarchie sans déroger à ses principes. Il n'a pas trop brillé dans le parti républicain ; mais a préféré la médiocrité à l'inconséquence, et cette estime de ce qu'il vaut lui a fait beaucoup) d'honneur.
LJA>couRT (le duc de). — Grand publiciste qui tenait à la cour par ses places et à la nationparses principes, et qui a su tout accorder et tout conserver. Il s'est laissé attendrir pour le roi, il s'est laissé insulter pour le peuple, et il a gagné tous les cœurs. Un succès aussi général est fort rare, et demande un homme d'une médiocrité invincible. Il faut
que son ambition ne puisse être contrariée par aucun talent, et qu'il laisse même à ses rivaux la douceur de ne pas rcstimer. C'est ainsi que le modeste duc de Liancourt est arrivé k tout ; il aspire tranquillement à tous les g'cnres de g-loire, sans que personne s'avise seulement de demander pourquoi il est question de lui.
LUY^-Es(leduc de). — Patriote inébranlable. Il s'est établi dans le parti populaire ; il a fait sig-ne qu'il s'y trouvait fort bien et on ne lui en a pas demandé davantag-e.On a eu soin seulement de mettre à ses côtés deux forts de l'assemblée, qui le soulèvent et le rassoient quand il faut opiner pour la patrie.
MIRABEAU (le comte de). — Ce grand homm.e a senti de bonne heure que la moindre vertu pouvait l'arrêter sur le chemin de la gloire, et jusqu'à ce jour, il ne s'en est permis aucune. Il n'a regardé l'honneur et la probité que comme deux tvrans qui pouvaient mettre un frein à son génie, et il s'est rendu sourd à leur voix ; il a renoncé à toute espèce de couraî?e,pour ne pas rendre sa destinée trop incertaine ; enfin, il a profité de son manque d'àme pour se faire des principes à l'épreuve des remords. Des milliers de Français se sont dévoués pour la patrie ; lui, s'est vendu pour la patrie, et cela est bien plus sûr : le génie est si flottant dans sa marche qu'une grande république ne peut compter sur lui qu'en le payant fort cher. D'ailleurs, quand il s'agit de la liberté, il ne faut rien épargner ; et la hdélité du comte de Mirabeau prouve la magnificence du parti qu'il défend. Il n'a parlé quelquefois en faveur de l'autorité royale que pour prouver que son jargon aurait trouvé partout à Se placer, et que son éloquence gagnait cent pour cent à être dirigée contre sa conscience. La nation lui a donc laissé le plaisir de combattre quelquefois contre elle, et la misère du roi l'a toujours rassurée ; le comte de Mirabeau n'en passe pas moins pour un des meilleurs ouvriers de la révolution, et il ne s'est pas commis un grand crime dont il ne se soit avisé le premier.
MiTOUFLET. — Lc plus grand président que le district de Saint-Ro.h ait jamais produit. C'estlui qui a fait une guerre si savante au club delà rue Royale; c'est lui qui a appris au peuple que deux cents citoyens, en jouant aux dames et aux échecs, conspiraient contre la liberté, et que ces deux jeux
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emblématiques étaient l'école de l'arislocratie : il a même |découvert que M. de Favras avait déjeuné deux fois dans icette maison infernale, et aussitôt elle a été détruite. Les jmembres de cet horrible sabbat ont été vaincus et dispersés îpar vingt mille passants, soutenus par la e^arde nationale (4 le faubourq- Saint-Antoine; et le procès de M. Mitouflet, devenu l'ornement de tous les coins de rues, éternisera à jamais le souvenir de cette grande victoire.
MONTESQUiou. — Citojcn facile, qui se prête volontiers à toute espèce de gouvernement, et qui, dans lestroubles d'un empire, trouve toujours une puissance à flatter, et une fortune à se promettre. Il perd cent mille écus dans une nuit, 't tâche de prendre sa revanche, en présentant un plan de inanceà l'Assemblée nationale. Un tel caractère serait méprisable, et peut-être dangereux dans une monarchie, mais on l'accommode de tout dans une république; et pour que la ihcrté soit sans bornes, il faut que tous les vices puissent .'exercer.
MOREL. — Un des plus illustres dénonciateurs de M. de ' vras. Par une confiance au-dessus de Ihumanité, il s'est
;ié pendant un an à l'espionnage, à Thvpocrisie, et atout c que la trahison a de plus infâme, pour sauver la France 'un massacre général que deux ou trois personnes allaient xécuter. On a cru aisément un hommequi sacrifiait à son lays tout ce qui lui restait de probité, et on a noblement écompensé une perfidie si patriotique. Pour être consélîcnt, il fallait immoler M. de Favras ; et faute de preuves u s'en est rapporté aux fureurs du peuple.
XARBONNE (le comte Louis de). — Cet ex-courtisan s'étant visé d'être citoyen, et voulant se distinguer à quelque tre que ce soit, ne s'est point découragé en trouvant à aris toutes les places prises, et il s'est fait patriote de proince ; il s'est d'abord débarrassé de quelques grâces de Ancienne cour, auprès de la fille du grand Necker, et il est arti bien corrigé pour la Franche-Comté ; muni d'un cerficat de levêque dWutun, il y est bientôt devenu comlandant de toutes les gardes nationales. Il s'y distingua iaque jour par de nouvelles vertus. Il exerce ses troupes ir ses harangues, il les encourage par sa prudence ; et si •ite province tourne en petit royaume, comme il y a lieu
de l'espérer, ce qui peut arriver de pis à M. de Narbonne, c'est de la g^ouverner.
NOËL (l'al^bé). — Un des plus recommandables journaliers de la révolution ; il n'a fait qu'un saut de l'université dans la chronique de Paris, et il a réparé trente ans d'obscurité. Il mourait de faim, ses discours à la bouche; il s'enrichit, les injures à la main. Quelle noble source d'abondance nous a fourni la liberté de la presse! Elle n'a rumé que les talents et le bon g-oût, c'est-à-dire, quelques individus qui faisaient rougir un million de pauvres écrivains. L'égalité d'esprit est donc une des plus grandes opérations de l'Assemblée nationale, et c'est au décret qui la constitue qu'ellemême a le mieux obéi : on ne voit plus dans son sein, ni penseur, ni orateur se distinguer insolemment ; aucun esprit ne s'élève; aucun homme éloquent ne fait rougir son voisin. Quel exemple touchant pour toutes les nations éclairées !
ORLÉANS (le duc d'). — Le prince le plus sage qui ait jamais paru dans une insurrection. Il a su gagner un pauvre peuple par sa bienfaisance imprévue, par son air d'insouciance; et le peuple s'est chargé, sans le savoir, de son ambition et de son courage. Philippe d'Orléans s'est laissé louer, adorer, estimer même, sans s'inquiéter d'un pareilaveuglement ; et il se serait laissé couronner, si le trône ne fût pas devenu le poste le plus périlleux delà monarchie. C'est donc par prudence qu'il devint tout à coup le dernier des citoyens. M. de la Fayette l'envoya en cette qualité en Angleterre, pour tranquilliser la France et accoutumer les Parisiens à son absence; et le prince s'est montré digne d'une mission aussi honorable ; pendant six mois, il sest constanlment laissé mépriser de toute l'Europe ; il a toujours mis sa gloire et son salut dans l'oubli de la nation française. Son espoir n'a pas été trompé. Il est revenu tranquillement à Paris pour l'auguste fête du i4 juillet. A peine le faubourg Saint-Antoine, la halle, et le Palais-Pioyal se sont-ils rappelé sa figure et ses bienfaits, et il a été obligé de se faire insulter pour se faire reconnaître.
PÉTioN DE VILLENEUVE. — Avocat de Chartres, qui, par faute de .clients, est venu plaider pour les Parisiens dans f l'Assemblée nationale. Ce n'est pas précisément de l'éloquence qu'il a déployée, mais une certaine turbulence qui
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la remplace et qui la vaut bien ; il a une discussion si étourdissante que, dans le plaidoyer touchant le droit de faire la paix ou la t^^uerre, on Ta opposé au terrible Mirabeau. Ces deux orateurs y mirent à la fois tant de chaleur et d'impartialité qu'ils se dirent un torrent d'injures. Cette franchise républicaine les couvrit de g^loire, et confondit le vainqueur et le vaincu.
popuLus. — Député fameux par ses amours avec M'^' Théroig-ne de Méricourt, la plus grande citoyenne du Palaisj Royal. Cette habile maîtresse le contient dans le boudoir et ne l'échaufïe que dans l'assemblée. Assise au premier rancr de la tribune publique, elle veille avec ardeur sur l'éloquence de son amant; d'un reçard, elle encourag-e son I esprit ; d'un soupir, elle lui annonce la victoire : en un mot, elle l'enchaîne pour lui faire chanter la liberté. Il est donc clair que M. Populus doit la parole et sa renommée à Mil» Théroig-ne, et que la France doit un grand homme de plus à l'amour.
SAi.NT-FARGEAU. — Jeunc Tobin delà plus haute espérance, lia foulé aux pieds son mortier de président, il a renoncé au noble surnom de Saint-Farg-eau ; enfin, il a fait tous ces petits sacrifices avec la grâce et la naïveté de son âg'e. L'Assemblée nationale, enchantée de son bon naturel, s'est amusée à jouer avec lui au fauteuil et à la sonnette, et l'aimable enfant s'est tiré à merveille de cette plaisanterie. Les g-aleries mêmes en auraient été la dupe et 1 auraient cru un vrai président, s'il ne s'était pas avisé de contrefaire M. Targ-et.
TARGET. — Cet habile lég-islateur a constamment prêté le flanc à tous les ridicules, afin de g"ouverner plus à son aise, et dedég-oûter ses semblables de l'autorité; en effet, à travers les huées de ses amis et de ses ennemis, il a vu s'accomplir tous ses vastes projets; sans lui, la constitution serait déjà faite, et peut-être déjà renversée. C'est lui qui la recule sans cesse en y travaillant, et qui, par la profusion de son style, la rend d'avance inexplicable. Tantôt il prêche la paix et la. concorde, suivies dacalme et delà tranquillité ;ia.nioi il annonce la guerre, suivie dune victoire ou dune défaite ; enfin, il parle tant que rien ne se fait, et que la liberté règ-ne toujours. Les amis de la révolution ne savent donc pas ce qu'ils demandent en soupirant sans cesse après
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la constitution ; ils ne voient pas que ce n'est que par ellc que le roi peut se relever, et avec lui l'ordre, la justice, les lois, tous ces fléaux d'un g-rand empire. Au lieu de bénir le g-rand Tarqet et son ig-alimatias, ils le traitent sans cesse de bavard et d'ig-norant : les ingrats !
TREiLHARD. — Hounête avocat, mais dont le patriotisme a été si brûlant qu'il a effacé ses talents au lieu de les faire ressortir. Sa façon de penser était trop pure, pour qu'elle ne perdît pas beaucoup à être exprimée, et il n'y a rien en lui que ses vertus n'aient fait paraître médiocre. Gela explique comment on n'a pu l'estimer et l'écouter à la fois, et cela prouve, en mênie temps, que son peu d'esprit est dans son cœur. On l'a fait une fois président, pour l'encourg-er au silence; il a rempli l'aug'uste fauteuil avec la plus heureuse tranquillité ; et à moins de s'y être endormi, on ne peut pas s'en être montré plus digne.