GÉNÉRALITÉS
— La puissance est la force org-anisée, l'union de l'ore-ane avec la force. L'univers est plein de forces qui ne cherchent qu'un org-ane pour devenir puissances. Les vents, les eaux sont des forces ; appliqués à un moulin ou à une pompe, qui sont leurs organes, ils deviennent puissances.
— Cette distinction de la force et de la puissance donne la solution du problème de la souveraineté dans le corps politique. Le peuple est la force, le gouvernement est organe, et leur réunion constitue la puissance politique. Sitôt que les forces se séparent de leur organe, la puissance n'est plus. Quand l'organe est détruit, et que les forces restent, il n'y a plus que convulsion, délire ou fureur; et, si c'est le peuple qui s'est séparé de son organe, c'est-à-dire de son gouvernement, il y a révolution .
— La souveraineté est la puissance conservatrice. Pour qu'il y ait souveraineté, il faut qu'il y ait puissance. Or, la puissance, qui est l'union de l'organe avec la force, ne peut résider que dans le gouvernement. Le peuple n'a que des forces, comme on Ta dit, et ces forces, bien loin de conserver, lorsqu'elles sont séparées de leur organe, ne tendent qu'à détruire; mais le but de la souveraineté est de conserver; donc la souveraineté ne réside pas dans le peuple, donc elle réside dans le gouvernement.
— On ne jette pas brusquement un empire au moule.
— La loi est la réunion des lumières et de la force, le
f)eiiple donne les forces, et le pfouvernement donne les umières.
— Les droits sont des propriétés appuyées sur la puissance. Si la puissance tombe, les droits tombent aussi.
— Il faut au peuple des vérités usuelles, et non des abstractions.
— Les coups d'autorité des rois sont comme les coups de la foudre, qui ne durent qu'un moment; mais les révolutions des peuples sont comme ces tremblements de terre dont les secousses se communiquent à des distances incommensurables.
— Dans une armée, la discipline pèse comme bouclier, et non comme joug".
— Le peuple donne sa faveur, jamais sa confiance.
— Les peuples les plus civilisés sont aussi voisins de la barbarie que le fer le plus poli Test de la rouille. Les peuples, comme les métaux, n'ont de brillant que les surfaces.
— La philosophie, étant le fruit d'une longue méditation et le résultat de la vie entière, ne peut et ne doit jamais être présentée au peuple, qui est toujours au début de la vie.
— Il faut plutôt, pour opérer une révolution, une certaine masse de bêtise d'une part qu'une certaine dose de lumière de l'autre.
— Il faut attaquer l'opinion avec ses armes : on ne tire pas des coups de fusil aux idées.
— La volonté est une esclave robuste qui est tantôt au service des passions et tantôt au service de la raison ; c'est un éréthisme de toutes nos facultés trop souvent produit par les passions, car on ne peut que les concevoir absentes de la volonté, et nous ne voyons que trop souvent la raison abandonnée par elle. L'envie, la cruauté, l'ambition, veulent; la raison prie ou commande. Les femmes abondent en volontés. Un faible éréthisme s'appelle velléité. Quand on est passé de l'âge des passions et des sensations à celui des idées, on a peu de volontés, et c'est pourtant alors qu'on a la tête politique.
— Dans le corps politique, le gouvernement est le moyen
et la félicité publique le but. Mais, en démocratie, le moven et le but étant clans les mêmes mains, le peuple ne s'occiipe que du premier : c'est l'état de la France; il lui faut un maître.
— Le corps politique est une idée multiple, une idée complexe ; il faut bien s'accoutumer à ces sortes d'idées, puisqu'au fond l'homme n'en a pas d'autres. L'homme ne pouvant exister sans la terre, le corps politique ne peut exister sans la terre et l'homme. Un cavalier ne peut se concevoir sans le cheval, et l'équitation ne peut se concevoir sans l'un et l'autre. La forme de la bride est forcée par les proportions de l'homme et du cheval, comme la forme du g-ouvernement est forcée par les proportions du territoire et de la population.
— S'il est vrai que les conjurations soientquelquefois tracées par des gens d'esprit, elles sont toujours exécutées par des betes féroces.
— Quand l'armée dépend du peuple, il se trouve à la fin que le g-ouvernement dépend de l'armée.
— Quand un gouvernement a été assez mauvais pour exciter l'insurrection, assez faible pour ne pas l'arrêter, l'insurrection est alors de droit comme la maladie, car la maladie est aussi la dernière ressource de la nature ; mais on n'a jamais dit que la maladie fût un devoir de l'homme.
— Il j a dans le corps politique une g-radation de rivalité et d'émulation qui en fait l'harmonie, depuis le manœuvre jusqu'au g-rand propriétaire, et du simple soldat au maréchal de France. Dans la double hiérarchie des rangs et des fortunes, chacun n'ambitionne que l'homme qu'il a devant soi et qui ne le sépare que d'un degré des dignités ou de la richesse. Cette ambition est très raisonnable; mais les philosophes ont brusquement rapproché les deux extrêmes en opposant le soldat au g-énéral et le manœuvre au propriétaire ; ce contre-coup a tout renversé.
— Le corps politique a un côté mainmortable ; tout j est viag"er, usufruitier, et voilà pourquoi on disait : Le roi est toujours mineur, et le domaine inaliénable.
— Les philosophes fondent souvent l'ég^alité sur des rap-
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ports anatomiques; ils concluent de ce que les nerfs, les muscles et la config-uration extérieure sont les mômes, que deux citoyens doivent être égaux; mais égal ne signifie pas semblable ; le croire est une erreur funeste.
— Un peuple veut beaucoup, et, par conséquent, beaucoup de choses contraires à la prospérité du corps politique; car tout peuple est enfant. Si, comme les Juifs, il quitte sa terre pour suivre un chef dans le désert, il faut des prestig-es pour le séduire et des miracles pour le sauver. S'il nomme un général ou un roi, il n'y a de politique dans ce grand acte que ce qui est nécessaire et forcé, je veux dire la nomination d'un chef; mais le choix de tel ou tel, s'il est purement volontaire, est ordinairement mauvais.
— Une sûreté entière, une propriété toujours sacrée de ses biens et de sa personne, voilà la vraie liberté sociale.
— La liberté hors de la société n'emporte pas l'idée de sûreté, et celle-ci ne peut se comprendre sans liberté et sans société.
— On demande toujours si les rois sont faits pour les peuples, ou les peuples pour les rois. La réponse est toute simple : Les peuples sont faits pour le corps politique : car, dans l'Etat, si le peuple est la portion la plus considérable, le gouvernement est la pièce principale ; l'un et l'autre sont faits pour le tout. L'aiguille dans une pendule n'est pas faite pour les roues, ni les roues pour l'aiguille : le tout est fait pour la pendule.
— A prince dévot, confesseur homme d'Etat.
— Les Etats despotiques périssent faute de despotisme, comme les gens fins faute de finesse.
— Il y a grande distinction à faire entre la majorité arithmétique et la majorité politique d'un Etat.
— La nature nous condamne à tuer un poulet ou à mourir de faim, c'est là le fondement de nos droits ; et voici la
fénéalogie des ressorts politiques : les besoins fondent les roits et les droits fondent les pouvoirs ; mais en France on a donné au peuple des pouvoirs dont il n'avait pas le droit, et des droits dont il n'avait pas le besoin.
— A mesure que les superstitions diminuent chez un peu-
POLITIOUE
pie, le g-ouverncment doit aug-mentcr de précautions et resserrer l'autorité et la discipline.
— En Angleterre, res[)rit public est plus sain; en France, l'esprit particulier vaut mieux : de sorte qu'en Ang^leterre vous trouverez plutôt un meilleur peuple, et, eu France, un meilleur homme.
— Politesse dans Vinfériear^ siçne de son état; dans le supérieur, si^ne de son éducation : aussi, malp^ré la liévolution, celui-ci continue pour n'avoir pas l'air d'avoir perdu son éducation, tandis que l'homme du peuple cesse d'être poli pour prouver qu'il a changé d'état. Il brave, il insulte, parce qu'il obéissait autrefois, parce qu'il flattait : c'est à ce signe qu'il reconnaît l'égalité.
— Le prince absolu peut être un Néron, mais il est quelquefois Titus ou Marc-Aurèle ; le peuple est souvent Néron, et jamais Marc-Aurèle.
— Dans les temps calmes les réputations dépendent des hautes classes; mais dans les révolutions elles dépendent des l)asses, et c'est le temps des fausses réputations.
— On sait que de dessus notre terre les m.ouvements des autres planètes paraissent irréguliers et confus, et qu'il faut se supposer dans le soleil pour bien juger l'ordonnance de tout le système : ainsi un simple particulier juge bien plus mal du corps politique où il vit que celui qui est placé dans le gouvernement.
— Les lois de la nature sont admirables, mais elles écra- -entbeaucoup d'insectes dans leurs rouages, comme les gouvernements beaucoup d'hommes.
— Le plus grand malheur qui puisse arriver aux particuliers comme aux peuples, c'est de trop se souvenir de ce qu'ils ont été et de ce qu'ils ne peuvent plus être. Rome moderne se donna des tribuns et des consuls. Le temps est
omme un fleuve, il ne remonte pas vers sa source.
— Un grand peuple remué ne peut faire que des exécutions.
— Il y a des temps où le gouvernement perd la confiance
du peuple, mais je n'en connais pas où le gouvernement puisse se fier au peuple.
— Un gouvernement serait parfait s'il pouvait mettre autant de raison dans la force que de force dans la raison.
— C'est une bonté sotte et cruelle que de consulter les enfants sur l'état qu'ils ont à prendre : il faut choisir pour eux, et ne pas les jeter dans des indécisions qui leur font perdre toute confiance en nous, sans leur en faire trouver davantage en eux-mêmes. Il en est de même des peuples et de leur gouvernement.