SUR LA RÉVOLUTION
— Nous sommes le premier de tous les Français qui écrivîmes contre la Révolution avant la prise de la Bastille ; Burke le reconnut lui-même dans son excellente lettre à mon frère qui a été publiée (i), et nous nous en faisons gloire. Nous l'osâmes, et ce ne fut pas sans danger et avec espoir de récompense, car nous la trouvions dans notre conscience et notre raison, à cette époque où chacun ne voyait dans la Révolution que le grand bienfait de la philosophie, la réunion de tous les vœux, le concert de tous les efforts et le fruit de toutes les lumières. L'Assemblée, forte de la faiblesse du roi et fière de l'insurrection de Paris, ivre de ses succès et de l'encens qui fumait pour elle dans les provinces et chez l'étranger, abusait de tout avec fracas, et, dans cet état d'éblouissement, ne prévoyait ni les conséquences de ses principes ni les successeurs qu'elle se préparait.
— Nous écrivîmes et nous parlâmes inutilement en faveur de la religion, de la morale, de la politique, et au nom de l'humanité et de l'expérience de tous les siècles. Notre voix se perdit dans la destruction universelle, nous nous tûmes.
— Notrejournal politique ne contient, en effet, que l'histoire des six premiers mois de la Révolution. Tous les grands coups étaient portés. La raison, d'abord inutile, était déjà criminelle. Le roi était prisonnier dans Paris, la noblesse et le clergé détruits et fugitifs. Les lois faisant place aux
(i) Voir Appendice, % 3,
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décrets et le numéraire aux assis;"nats, les jacobins étaient assemblés: quelle ressource restait-il aux cœurs honnêtes et aux bons esprits, quand tout était espoir et perspective pour les tous et pour les brigands ?II fallut donc quitter la France, à l'époque où les jacobins préféraient encore notre fuite à notre mort, et aller montrer nos misères à des peuples et à des rois qui n'en étaient pas fâchés.
— il arriva dans le g'ros de la nation ce qui arrivait en même temps dans l'armée. Les officiers, tout nobles qu'ils étaient, voulaient plus ou moins un changement. Leurs soldats n'étaient alors qu'automates, et quand ceux-ci devinrent démocrates, les ofHciers se firent aristocrates, comme s'ils n'avaient favorisé la Révolution que pour s'en faire écraser. Ainsi, en général, le clergé, la noblesse, les parlements, ainsi que tous les gens connus, voulaient une révolution quand le gros de la nation était tranquille; et quand celle-ci, cédant à leur impulsion, s'est révoltée, ils ont pris la fuite ou passé à l'échafaud. Je n'approuvais pas l'émigration, et je ne sortis de France qu'à la fin de 1791. Le roi le voulut ainsi : ma plume pouvait être utile à ses frères. Je m'attends à la méconnaissance des services rendus.
— Si les événements révolutionnaires se renouvelaient encore, les opprimés ne chercheraient pas des leçons de salut dans nos écrits, et les malfaiteurs chercheraient des modèles dans les manœuvres des jacobins. J'ai vu en 1789 des membres de l'Assemblée constituante chercher et lire avec empressement Clarendon, qu'ils n'avaient jamais lu, pour y voir comment se conduisit le Long-Parlement avec CharlesP^
— Au reste, je suis convaincu, car l'amour de soi et les passions vivent toujours, qu'il n'y a de leçons ni pour les peuples ni pour les rois, et que, si Louis XVI a des successeurs de sa race, ses fautes et ses malheurs ne seront pas même des avertissements pour eux .
— Au lieu des droits de Z'Aommg, il fallait faire lesprincipes du corps politique. C'était la tâche de l'Assemblée constituante, qui, comme on sait, ne constitua que nos malheurs;-mais elle craignit que les publicistes n'entrassent en discussion avec elle d'après ce titre; elle aima donc mieux armer toutes les passions, et surtout la vanité, en prenant
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pour texte les droits de Vhomme, sans songer que ce titre excluait toute espèce de constitution. Aussi la Révolution et le germe de toutes les révolutions se trouvent-ils dans la Déclaration des droits, et la constitution qui les suit n'a pu. prévaloir contre eux. Tous les pouvoirs, et le roi lui-même, ont péri pour avoir suivi la lettre de la constitution contre l'esprit de révolution. L'Assemblée, au lieu de dire : Hoc est Jus, a dit: Jus esto, et depuis elle fit autant d'outrages à sa constitution qu'à la royauté.
— Comme roi, Louis XVI mérita ses malheurs, parce qu'il ne sut pas faire son métier; comme homme, il ne les méritait pas. Ses vertus le rendirent étranger à son peuple.
— Dans les gouvernements représentatifs, on aura toujours dans les Chambres. comme le disait d'Urfé des Provençaux, des gens riches de peu de biens, glorieux de peu d'honneurs et savants de peu de science.
— Le grand métaphysicien Sievès a pris à contre-sens tous les principes de la métaphysique, quand il a posé son axiome insensé de la raison universelle, m.aîtresse du monde; il écarte toute la théorie des passions et les effets de l'ignorance.
— Grande distinction entre la propriété et la souveraineté: les rois avaient dans leurs édits des formules de propriétaires et de despotes plus absolus qu'ils ne l'étaient en effet. Tout cela est fondé sur le droit primitif de la conquête, sur ce qu'ils étendirent peu à peu sur le royaume le ton qu'ils avaient pris sur leur domaine, sur ce que, les hommes valant toujours plus, les mots se sont trouvés trop forts. Il fallait être plus maître encore et avoir des formes plus modestes. C'est là la sottise des révolutionnaires: ils auraient dû cacher au peuple leurs forces, en leur imposant des formes respectueuses envers le prince, et ces formes auraient à leur tour déguisé au roi sa faiblesse.
— Si vous eussiez consulté tous les Français avant les États généraux, vous auriez vu que chacun voulait un peu de la révolution actuelle. Il semble que la fortune n'ait fait que recueillir les voix pour la donner tout entière ; chacun' à part dit : Cest trop.
— Les philosophes disent que ce n'est point une guerre
d'homme à homme, une luUe des factions el des passions, mais un grand mouvement dans l'esprit humain. 11 faut les prendre au mot, et la Révolution n'est plus qu'une grande expérience de la philosophie qui perd son procès contre la politique. Révolution vient du mot revolvere, qui signifie mettre sens dessus dessous.
— Les Français ont mis la liberté avant la sûreté. Cependant l'homme quitte les bois, où la liberté l'emporte sur la sûreté, pour arriver dans les villes, où la sûreté l'emporte sur la liberté.
— Il y avait dans la nation, et il y avait toujours eu dans l'Assemblée de ses représentants, une majorité d'envieux et une minorité d'ambitieux : car c'est le grand nombre qui désespère d'avoir les places, et les prétentions fondées ne sont que pour le petit nombre; mais l'ambition veut obtenir son objet, et l'envie veut le détruire; et c'est cette envie de la majorité qui l'a emporté sur l'ambition de la minorité.
— Les passions sont les orateurs des grandes assemblées.
— La joie des rois en voyant les malheurs de l'auguste race des I3ourbons, et celle de leurs courtisans en voyant la misère des émigrés, a été ineffable. Frédéric disait: Nous autres rois du A'ord, nous ne sommes que des gentilshommes ; les rois de France sont de grands seigneurs. Il y en avait bien assez là pour que l'envie attirât la haine, et celle-ci des crimes peut-être.
— Les puissances, en 1789, étaient comme les colons qui jasaient à Paris sur la Révolution, sans la prévoir à Saint- Domingue.
— Au commencement de la Révolution, la minorité a dit à la majorité : Mets-loi dessous ; ensuite la majorité a dit à la minorité : Soyons égaux, et il se trouve que la vengeance est terrible.
— Voltaire a dit : Plus les hommes seront éclairés et plus ils seront libres. Ses successeurs ont dit au peuple que plus il serait libre, plus il serait éclairé; ce qui a tout perdu.
— La noblesse oublia ce principe : lïes eodem modo conservantur quo generantur. Les nobles ont d'abord
défendu leur esprit avec leur épée, et leur état avec des brochures.
— Il y a une sinç^'ullère parité entre la révolution d'Ang-leterre et celle de France : le Long--Parlement et la mort de Charles l^^ ; la Convention et la mort de Louis XVI ; et puis Cromwell etpuis Bonaparte. S'il y aune restauration, aurons-nous un autre Charles second mourant dans son lit, et un autre Jacques second quittant son royaume, et puis une dynastie étrangère ? C'est une idée tout comme une autre que cette prévision ; mais il faut recommander la prévoyance àceux qui gouvernent. Charles P'' etLouisXVI en manquèrent absolument, et malgré leurs vertus ils périrent sur l'échafaud. Les vertus d'un monarque ne doivent pas être celles d'un particulier : un roi hoiinête homme, et qui n'est que cela, est un pauvre homme de roi.
— Si Louis XVI était mort les armes à la main au 10 août, son sang eût bien autrement fécondé les lis. L'échafaud et le silence du peuple seront toujours flétrissants pour la nation, pour le trône, pour Timagination même.
— Bonaparte fît réellement, au i3 vendémiaire, ce que Louis XVI fut accusé faussement d'avoir fait au lo août. Il succéda à Robespierre et à Barras, et cela n'était pas difficile.
— Bonaparte règne pour avoir tiré sur le peuple et pour avoir réellement fait le crime dont Louis XVI fut faussement accusé. La France roulait, de précipices en précipices, vers un abîme ; elle s'est accrochée aux baïonnettes d'un soldat : une poignée de soldats suffisaient. D'ailleurs, Paris était bien changé, il n'y avait plus de public : ce n'était qu'un vaste repaire avec une police.
— Les Français, las de se gouverner, se massacrèrent ; las de se massacrer au-dedans, ils subirent le joug de Bonaparte, qui les fait massacrer au-dehors.
— Nos poètes ont voulu faire de Bonaparte un Auguste, |
Sersuadés qu'ils seraient aussitôt eux-mêmes des Virgiles et i es Horaces. Il a moins d'esprit et surtout moins d'esprit de suite qu'Auguste. Ses discours lui ont toujours fait tort: il devrait mettre parmi ses gardes un officier de silence... La fortune fait des hommes extraordinaires ; le génie seul
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ot la conduite politique et morale font les grands hommes, i^onaparte a laissé concevoir dos espérances; mais on ne [)Ciit exig-er qu'il ait une idée plus haute que sa place.
— Ce qui prouve que Bonaparte est supérieur à Lannes, \ev, Soult, Moreau, Bernadette, c'est qu'ils le servent au lieu de s'en défaire.
— Un pouvoir exorbitant donné tout h coup à un citoyen ms une république forme une monarchie ou plus qu'une
iiionarchie. Quand on succède au peuple, on est despote.
— Bonaparte place mal ses haines et ses amitiés : les régicides et les révolutionnaires le perdront, s'il s'en entoure. Il a plus de pouvoir que de dig-nité, plus d'apparence que le grandeur, plus d'audace que de génie, et il est plus aisé le le féliciter que de le louer.
— Si la révolution s'était faite sous Louis XIV, Colin ?iU fait g-uillotiner Boilcau, et Pradon n'eût pas manqué Piacine. En émigrant, j'échappai à quelques jacobins de mon Almanach des grands hommes.
— Les Français ont toujours eu du ^oùt pour les étran- :i'ers : preuve de leur jalousie ; témoin : les Ornano, les Lîroglio, Rose, Lowendhal, Saxe, Necker, Besenval, Bonaparte.
— Le despotisme de Titus, de Trajan et de Marc-Aurèle Hait aussi grand que celui de Tibère, de Néron et de Domi- Llen. D'un signe de tête, ils faisaient mouvoir le monde
Minu depuis l'Euphrate jusqu'au Danube : ils étaient desfcs, mais n'étaient point tyrans. Montesquieu s*est trompé L .et égard.
— On me demandait, en 1790, comment finirait la P.évolution. Je fis cette réponse bien simple : Ou le roi aura une armée, ou l'armée aura un roi. J'ajoutai : « Nous iurons quelque soldat heureux, car les révolutions finissent toujours par le sabre : Sylla, César, Cromwell.
— Les coalisés ont toujours été en retard d'une année, d'une armée et d'une idée.
— Il serait plaisant devoir un jour les philosophes et les apostats suivre Bonaparte à la messe en grinçant des dents, 2t les républicains se courber devant lui. Ils avaient pour-
tant juré de tuer le premier qui ravirait le pouvoir. Il serait plaisant qu'il créât un jour des cordons et qu'il en décorât les rois ; qu'il fît des princes et qu'il s'alliât avec quelque ancienne dvnastie... Malheur à lui s'il n'est pas toujours vainqueur (i j !
— Tout philosophe constituant est gros d'un Jacobin : c'est une vérité que l'Europe ne doit pas perdre de vue.
(i) Rivarol est mort le ii avril 1801.