PASCAL
Monsieur,
Vousécrivez pour éclairer le monde; j'ai cru pouvoir vous écrire pour m'éclairer avec vous. Si l'opinion g-ouverne la terre, ceux qui dirigent l'opinion ne parlent et n'écrivent jamais impunément : ils sont responsables de leurs idées, comme les rois de leurs actions; et tout homme a droit de marquer sa surprise, lorsque M. Necker publie un livre de métaphysique qui doit déplaire ég-aiement aux prêtres et aux philosophes, et qui peut être condamné le même jour dans Genève, dans Rome et à Gonstantinople.
Il est probable qu'un tel livre, n'étant qu'une harang-ue en faveur du déisme, et une paraphrase de ce vers si connu, si Dieu n existait pas il faudrait r inventer, il est ^ dis-je,
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probable qu'il serait tombe de vos mains dans l'oubli, si vous ne l'aviez siçné; mais on n'a pu supposer que M. Necker eût fait un livre inutile, ni qu'il eût affecté sans raison d'éviter toute idée neuve; et la nation, qui eût craint de vous humilier par son indifférence, a marqué pour vous lire un empressement que la lég-èreté de son caractère rend plus flatteur et plus cher à l'austérité du vôtre...
Ce n'est pas sans une extrême défiance que j'entreprends ., cette discussion, et que je la soumets à vos lumières et au I • jugement du public. Si je n'étais rassuré par l'importance du sujet, je n'aurais jamais opposé mon obscurité à votre éclat, et la simplicité de mon stvle à la solennité du vôtre (i).
Vous annoncez d'abord que ce qui vous a porté à faire un volume sur Vulilité temporelle des religions^ c'est que vous avez reconnu que les philosophes, ne pouvant ni perfectionner la morale ni lui donner une base solide, il était temps de prêcher au peuple l'existence d'un Dieu et de sa providence.
Heureusement qu'en 'attaquant les philosophes vous n'avez pas nommé la philosophie. Paris, vous le savez, est la ville du monde où l'on a le mieux séparé ces deux mots : L ce n'est point la philosophie, c'est un parti qui fait les philosophes. Les langues sont pleines de ces délicatesses : c'est ainsi qu'on peut fort bien 'connaître l'homme, sans connaître les hommes. Il est donc très heureux que vous j \. n'avez point accusé la philosophie de ne pouvoir nous donner un cours de morale ; ce serait attaquer la raison dans son fort; ce serait insulter l'espèce humaine; et il serait triste j j; que, malgré tant de sujets de division, vous et M. de Galonné fussiez tous d'accord : lui pour nous annoncer le DÉFICIT des finances, et vous celui des idées. — Mais avant d'établir que la philosophie, qui est la raison sans préjugés, peut seule, avec le secours de la conscience, donner aux hommes une morale parfaite, souffrez, Monsieur, que je vous demande à qui vous en voulez, lorsqu'au dix-
(i) Il est peut-être utile d'avertir les jeunes gens qu'outre le style simple, le tempéré et le sublime, si connus et si bien classés dans les rhétoriques de collège, on est forcé aujourd'hui d'admettre /e style miniS' tériel, et ce qu'on appelle la prose poétique. R.
liiiltlème siècle vous proclamez un Dieu vengeur et rémuiKTateur.
Ce n'est point aux gouvernements que vous parlez ; car i! n'en est point sur la terre qui ne soit de connivence avec
un CJ
lerg-é, et qui ne veuille tenir sa puissance du ciel. Ce n'est point aux peuples que vous prêcnez ; car votre livre, qui peut-être est déjà à Pétersbourg, ne parviendra jamais dans votre antichambre (i) ; sans compter qu'un peuple, qui non seulement croit en Dieu, mais en Jésus-Christ, rejellcra toujours un ouvrage qui n'annonce qu'un Dieu pur et simple. Une nation sauvage, par exemple, passerait fort Lien de l'ignorance absolue, qu'on appelle état dp pure nature, à la connaissance d'un suprême architecte, et pourrait s'y arrêter quelque temps ; mais une nation avancée, qui a aéjà un culte, ne rétrogradera pas ; qui a le plus, ne veut pas le moins. Or le peuple sait fort bien que non seulement il n'est point de morale sans religion, mais encore que sans religion, il n'y a point d'honnête homme ; et non seulement sans religion, mais encore sans la religion chrétienne, et surtout sans la religion catholique : car tout cela se tient, et c'est là qu'on vous mènera toutes les fois que vous avancerez qu'il n'est point de morale sans religion. Il jst plus conséquent, en eflet, de croire tout ce que dit un prêtre que de lui nier un seul article.
Enfin, ce n'est point aux philosophes que vous vous idressez ; car ceux qui ne seraient pas de votre avis ne iherchent pas à faire secte, et savent d'avance tout ce que .eus avez à dire sur le déisme. A qui en voulez-vous donc, ù vous ne parlez ni aux princes, ni au peuple, ni aux gens nstruits ?
Peut-être direz-vous que votre livre était nécessaire dans m siècle et chez une nation où l'on a attaqué, tantôt avec lùrision tantôt avec violence, la religion chrétienne et même
(i) Je n'aurais même pas publié cette lettre, si je n'étais assuré de
cite vérité, que le peuple ne lit point, et surtout qu'il ne lit point les
luvrages philosophiques. Les lecteurs de toutes les classes sont riches,
lisifs ou penseurs : un livre de philosophie ne leur paraîtra jamais
lani^ereux. Voilà pourquoi, dans un pays où la presse n'est pas libre,
•n choisit toujours, pour veiller à la librairie, des mae:istrats qui ne
nt point : car on a observé que moins un homme a lu, plus il croit
livres dangereux, et plus il est tenté de mettre tout le monde à son
Lrime. R.
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l'existence d'un premier être. Il aurait donc fallu nous donner quelque arg-ument nouveau en faveur de la relig-ion, ou quelque nouvelle preuve de l'existence de Dieu. Mais vous vous contentez de recommander la morale évang-élique et les cérémonies de l'ég-lise ; et vous n'établissez l'existence de Dieu que sur le g-rand spectacle de la nature et sur l'évidence des causes finales. Gicéron, Sénèque et la foule des rhéteurs après eux n'ont jamais manqué une seule occasion d'étaler toute leur éloquence à ce sujet, et de cacher la pénurie des idées sous l'abondance des mots.
Mais Pascal vous eût rejeté bien loin avec vos preuves tirées du spectacle de la nature, lui pour qui Dieu était moins probable que Jésus-Christ, et qui concevait mieux qu'on pût être athée que déiste.
Il savait bien que la relig-ion n'a rien à craindre des premiers, et qu'au contraire elle ne saurait trop redouter les autres.
Supposons en effet qu'un homme, après vous avoir lu, vous tînt ce discours :
« L'éternité du monde ne m'a jamais répug-né comme à vous ; son immensité ne m'effraye point, et je dis à la nature : Si ta m'offres des espaces sans bornes, Je t'oppose des siècles et des générations sans fin. Placé entre ces deux infinis, je ne me crois point malheureux: j'admets pour éléments éternels l'espace, la durée, la matière et le mouvement. Les g-ermes semés partout me défendent de croire que la nature ait commencé, ni qu'elle s'épuise jamais. Je vois que le mouvement, en exerçant la matière, lui donne la vie, qui n'est elle-même qu'un mouvement spontané : je vois que l'exercice de la vie produit le sentiment, et l'exercice du sentiment la pensée, ainsi que l'exercice de la pensée enfante les hautes conceptions. Or, vie^ sentiment et pensée^ voilà la trinité qui me paraît régir le monde. Toutes les productions de la terre s'abreuvent plus ou moins de ce fleuve de la vie qui en fertilise la surface. L'organisation plus compliquée des animauxen retient plus que celle des plantes, et l'homme en est encore plus chargé qu'eux ; c'est le diamant qui absorbe plus de lumière que le simple cristal. Je vois donc qu'il n'y a de mortel sur la terre que les formes et tous ces assemblages d'idées que vous nommez esprits et âmes. Je vois que le
premier rayon de lumière qui entre clans l'œil d'un enfant et la première g-outte de lait qui tombe sur sa lanq-ue y forment un premier jugement, puisqu'il sent que l'un n'est pas l'autre. Autour de ce jug-ement se rassemblent d'autres idées; etcomme on n'oserait qualiHer du nom d'armée une poignée de soldats, on ne commence à donner le nom d' esprit ei d'âme qu'à un certain nombre d'idées. L'enfant indique lui-môme celle époque, lorsqu'aidé du sentiment de son existence et de la foule de ses souvenirs, il commence à se distinguer de tout ce qui l'environne et à dire moi. C'est une plante arrivée à l'état de fleur. Que cet enfant périsse, il n'y aura de détruit que la somme de ses idées : son corps ira subir d'autres formes. C'est ainsi qu'en brûlant un livre ou un tableau vous perdez réellement et sans retour lesprit et le dessein qui y sont attachés ; mais le matériel du livre et du tableau tombe en cendres et s'élève en vapeurs qui ne périssent jamais. Je suis donc plus sûr de l'immortalité des corps que de celle des esprits : d'ailleurs, Tesprit et le corps sont vraisemblablement une même chose; et celui qui connaîtrait à fond les secrets de l'anatomie rendrait compte de toutes les opérations de l'âme, puisqu'à chaque découverte qu'on fait la nature laisse tomber un de ses voiles. Si j'ai plus de peine à concevoir l'éternité antérieure du monde que son éternité postérieure, c'est que mon âme, ayant réellement commencé et craig-nant de finir, se figure aisément que l'univers a commencé, et qu'il pourra bien ne pas avoir de fin. Nous sommes en naissant jetés sur le fleuve de la vie; nous ne voyons et ne concevons bien que la pente qui nous entraîne, et notre imag-ination en suit le cours. Mais, si nous la forçons à remonter le fleuve, la fatigue nous g-agne d'abord, et notre pensée ne peut supporter le poids d'une double éternité. Ces vérités g-énérales me suffisent; et je ne conçois pas que vous en soyez assez mécontent pour être obligé de recourir à un Dieu qui, après avoir créé le monde, ne cesse de soutenir et de réparer son ouvrag-e. Et quand cela serait, quelle preuve en auriez-vous? Où sont les titres de votre mission? Du moins les Juifs, les Chrétiens et les Mahométans avouent que Dieu leur a parlé, et qu'il a tracé lui-même le culte et les cérémonies qui lui plaisent. Mais vous, toutes vos preuves se réduisent à un sentiment vag-ue
d'espérance et de crainte : vous me faites du Dieu que vous désirez un portrait de fantaisie, et vous croyez lui plaire : tandis que moi, voyant les mystères dont il s'est environné, comme d'autant de gardes qui me crient, n approchez pas! je me retire et je crois entrer mieux que vous dans ses véritables intentions. Observons aussi, entre nous, que lesort de Dieu a varié comme celui des hommes : quand les peuples étaient ig-norants et barbares, ils se contentaient de faire Dieu tout-puissant, et par ce seul mot ils tranchaient grossièrement toutes lesdifticultés. Mais, à mesure qu'ils ont été plus instruits, Dieu lui-même leur a paru plus intellig-ent : ils ont expliqué par les lois de la nature ce qu'ils regardaient auparavant comme une opération immédiate de son auteur, et Dieu a réellement gagné du côté de l'intelligence ce qu'il semblait perdre du côté de la puissance. C'est en ce sens que Dieu est toujours près de l'ignorant, tandis qu'il recule sans cesse devant le philosophe, qui de jour en jour le place plus loin et plus haut dans la nature, et ne l'appelle à lui qu'à toute extrémité. Si je venais donc à admettre ce Dieu à votre manière et à le distinguer du Grand-Tout, je n'en serais pas moins athée à vos yeux, puisque la Providence ne serait pour moi que le nom de baptême du hasard (i), et que Dieu lui-même ne me paraîtrait, comme à tous les esprits faibles et paresseux, qu'une manière commode d'expliquer le monde. Vous croyez vainement humilier l'homme en lui parlant des bornes de son esprit. Un oiseau qui voit semer du chanvre prévoit tout au plus qu'il viendra de cette graine une forêt de plantes; mais il ne prévoit pas qu'on tirera de cette plante de quoi faire des filets ; encore moins prévoit-il qu'on en fera du linge, et de ce linge du papier et des livres. Tel est l'homme : témoin des démarches de la nature, comme l'oiseau l'est des siennes, il en prévoit ce qu'il peut. Tout ce qu'elle lui offre étant une jouissance pour les sens et un tourment pour l'esprit, il se livre et doit se livrer avec ardeur à ce double besoin de jouir d'elle et de rétudier(2). Le désordre dumoral vous
[i) Cette expression heureuse et familière est d'une femme dont on ne peut piller que la conversation, puisqu'elle n'écrit jamais.. .(Madame de Créqui.) R.
(2, Cfsi sans doute la seule envie de faire du bruit ou de se moquer de l'inepte question d'une académie de province, qui fit avancer à Rous-
paraît inexplicable : mais considérez que tout est ordre, paix et symétrie dans le monde physique II est vrai qu'en passant des plantes aux animaux, et surtout à l'homme, on ':v3mmcnce à trouver le désordre et la c;"uerre, et que s'ilexis- 'lit quelque être mieux or^-anisé que l'homme, il aurait des Tassions encore plus terrijjles. Chacun tend à soi : voilà i'orig"ine du bien et du mal. Voudriez-vousque les hommes fussent sur la terre, immobiles et ranq-és commodes arbres il côté l'un de l'autre? La paix serait trop chère à ce prix, l'n tout il ne faut pas vouloir être plus savant que la nature; cl si dans la société vous étiez trop choqué de l'inég-alitédes ( onditions, convenez du moins que le bonheur est mieux t'istribué que les richesses. Quant à moi, je mène une vie conforme à l'ordre en suivant les lumières de ma raison, ('ommc Epicure, j'ai placé la vertu dans la volupté, afin de la rendre plus délicate et plus aimable, et de faire le bien pour le plaisir môme de le faire; tandis que vous nesong-ez (]u'à éviter un châtiment ou à obtenir un prix. Je suis seul'-ment fâché que le nom même de la vertu fasse la satire de l'homme, puisqu'il sig-nifie effort. »
11 me semble. Monsieur, que si un incrédule avait l'impolitesse de vous pousser ainsi, vous pourriez être embarrassé, quoi que vous fissiez pour surprendre son irréligion; mais le peuple se moquerait d'un homme qui n'allèg-ue pour ; '^gle de morale que l'utilité g-énérale des sociétés, pour moif que l'intérêt et le plaisir qu'on trouve à faire le bien. Ce système est si nu, il parle si peu à l'imagination, il suppose tant de réflexions et de connaissances, tant de noblesse et de rectitude dans l'âme, qu'il ne conviendra jamais à la multitude. Ce n'est point ainsi qu'on mène les nations en laisse : il y a dans le cœur humain une fibre religieuse qu'on
seau que les sciences étaient un mal. Cet excellent esprit sentait bien que l'homme est né pour se y,erfec(ionner, et qu'ici le droit est fondé sur le fait. Si nous pouvions marcher sur l'eau, aurions-nous inventé les barques? Si nous pouvions grimper les murailles, aurions- nous recours aux échelles? L'industrie suppL-e la puissance, et l'art aide la nature. Demander si c'est là un bien ou un mal, c'est demander en dernier résultat si le monde lui-même est un mal ou un bien, et s'il ne vaudrait pas mieux qu'il n'existât pas : c'est demander si la rhubarbe est un poison ou un aliment. La rhubarbe n'est ni l'un ni l'autre : c'est un remède. Les sciences et les arts sont aussi des remèdes contre l'ignorance, et des ressources contre les besoins. R.
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ne peut extirper; et voilà pourquoi d'un bout de la terre à l'autre on nous inocule si facilement d'une relig"ion. Or les prêtres ont à craindre que les déistes appuient leur morale sur la même base qu'eux. Ils prêchent comme eux un Dieu bon et juste : ils s'attachent les cœurs par les mêmes espérances, par les mêmes consolations: Ils se mettent à la portée de tous les esprits : Timag-ination ne peut résister à l'imposant tableau qu'ils font de la Providence et de l'ordre qu'elle entretient dans l'univers : ils persuadent facilement que Dieu fera pour un autre monde ce qu'il n'a pas fait pour celui-ci : ils ont enfin sur les prêtres l'avantaçe de la tolérance. Et voilà pourquoi la profession de foi du Vicaire Savoyard, laquelle est un très beau précis de votre Livre, a séduit les âmes honnêtes et douces ; tandis que le Livre du système delà nature, îni-'û aussi attrayant qu'il est ennuyeux, n'a dû entraîner personne. Un système qui ôte l'immortalité à l'homme pour la donner à l'univers, qui établit que le monde n'a ni commencement ni fin, et qui veut que tout plie sous la nécessité, ne fera jamais fortune. Les hommes sont intraitables là-dessus, et c'est une chose plaisante qu'en fait de généalogie ils tremblent toujours de rencontrer leur origine, et qu'en métaphysique ils s'épuisent pour en chercher une à l'univers. « Toutes choses, dit Pascal, sont sorties du néant et portées jusqu'à l'infini. » C'est-à-dire, à l'infinie grandeur, à l'infinie petitesse, et à l'infinie durée ; tellement que si l'homme aime à croire que le monde a commencé, il ne désire pas avec moins d'ardeur <jue son âme soit immortelle : il craint d'aborder le néant au sortir de la vie, et il s'en figure une autre au bout de celle-ci, comme dans ses jardins il fait peindre des ciels et des perspectives, afin de donner à la plus courte allée toute l'illusion de l'immensité.