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I. DU SENTIMENT COMME PRINCIPE DE TOUT DANS

l'homme et DANS LES ANIMAUX

Traiter de la parole, c'est parler de l'homme : ainsi, quoique la nature de l'homme ne soit pas le but de nos recherches, je ne peux me dispenser de jeter ici quelque jour sur ce qu'on entend par sentiment^ afin d'arriver aux sensations, aux idées, aux besoins et aux passions qui ne sont que les modifications du sentiment. Cet élément de la vie et de la pensée, une fois connu et bien déterminé, pourra donner à nos développements la force et la suite qui résultent de la clarté et de la fixité.

Le sentiment ne se définit point : il serait toujours plus clair que sa définition ; mais il sert à définir tous les phénomènes de l'àme et du corps.

Point de contact ou lien de l'esprit et de la matière; source '? plaisir et de douleur; base d'évidence, de certitude et de

ute conviction ; effet ou cause; principe ou résultat, le

iitiment, quelle que soit sa nature, estle premier en ordre, l le plus g-rand de tous les dons que Dieu ait fait à ses créatures : sans lui, l'animal ne serait que machine, la vie ne serait que mouvement.

Considéré comme faculté générale, le sentiment s'appelle 'nsibilité : il a pour org"anes tous les sens, et pour sièg"e

(i) Ce Discours, presque tout de philosophie, a reij-udaas les Œuvres compl'eles le litre, qui lui convient mieux, de : L'Homme intellectuel et moral. Nous en avons déjà extrait un morceau, le Génie et le Talent, et divers menus fras:ments; mais sa place, comme œuvre séparée, est dans celte section philosophique.

l'homme tout entier. Mais comme il comprend à la fois les besoins et les sensations, les passions et les idées, il j aurait eu de la confusion, si on n'avait assig-né à la sensibilité divers départements. On a donc reconnu et nommé d'abord les org-anes et les sièg-es particiUiers des besoins et des sensations. D'un côté, la faim, la soif, le désir mutuel des deux sexes; de l'autre, la vue, l'ouïe, l'odorat, le g"oût et le toucher, ont eu leurs instruments et^leurs places : la douleur et le plaisir physiques ont rég-né partout.

Mais quel lieu, quels org-anes assig-ner à l'amour moral, à la soif de l'or, à la joie, au chag-rin, enfin à tout ce qu'il y a d'intellectuel dans les passions et dans les idées? Chacun sentait, en effet, que les passions avaient un côté idéal que n'ont pas les besoins, et qu'il y avait dans les idées un côté purement intellectuel que n'ont pas les sensations. Il fut donc nécessaire de partag-er l'âme en deux sièg-es principaux : les ^ens du monde lui assignèrent V esprit et le cœur; les philosophes, V entendement et la volonté : l'esprit ou l'entendement, chez qui les sensations se changent en idées ; le cœur ou la volonté, chez qui les besoins deviennent passions.

]Mais, si les besoins et les sensations changent de nom en perdant leur côté matériel, le sentiment ou la sensibilité en général n'en change pas. On dit, un cœur, un ouvrage, un mot, une pensée, un geste, un regard, pleins de sentiment ou de sensibilité. On s'exprime de même sur les différentes parties du corps affectées par le plaisir ou la douleur : on dit, la sensibilité de la peau, âe Voeil, de V estomac; on a des sentiments de goutte, comme des sentiments d'amour ou de haine ; on perd tout sentiment, tant au physique qu'au moral. Et comme ce mot est commun à l'âme et au corps, il prend toutes les épithètes propres à l'une et à l'autre. Le sentiment est noble et vif, bas et faible, obscur, sourd, exquis, grossier, délicat, tendre, violent, etc. Ainsi l'homme étant éeralenient sensible au dehors et au dedans, le sentiment reste, au sein des fonctions, des facultés, des puissances, des modifications, et enfin de tous les mouvements du corps et de l'âme, principe universel et particulier, matériel et intellectuel à la fois.

C'est de là que vient l'universalité du verbe sentir, qui s'applique à tout, tant au moral qu'au physique. Je sens

l'HILOSOlMIlE •j.[\-J

que f ai raison, que Je souffre, que je meurs : Je sens que ces corps sont durs; que ces fableau.T, ces bouquets, CCS ragoûts, ces accords sont bons. Ainsi le verbe sentir remplit à lui seul les fonctions des verbes voir, toucher, jlairer, ouïr, goûter ; mais cela n'est pas réciproque; car si le mot sentir est commun à tous les sens, il est tellement j).irticulier au sentiment que ce n'est que par emprunt ([uc l'odorat et le toucher paraissent s'en être empares exclusivement. 11 n'y a que l'œil, l'oreille et le palais qui f^ent I iiacun un verbe pour exprimer leurs fonctions. Sentir par 1' s yeux, c'est voir : sentir par l'oreille, c'est ouïr ouentendre : sentir par la bouche, c'est goûter. Mais comme on l ut Jlairer et toucher sans sentir, il est clair que l'odorat et le tact manquent de verbe. Ils ont donc emprunté le •ihc sentir. Les Italiens dïsoni sentir par l'oreille : ^ai

iti un bruit, j'ai senti dire. Quand on dit, Je sens quel- >iiif odeur, ou Je sens un corps dur, c'est qu'on a déjà Jlairé l'une et touché Vautre. Et pour en venir aux exemples cités, je ne ne dirai pas plus : Je Jlaire ou Je louche que Je suis malade et que J^ai raison, que je ne dirai : /entends ou Je goûte que Je suis malade et que J'ai raivo/z, parce que la douleur et la raison appartienent au sentiment en g-énéral, et non à tel sens en particulier. Donc le verbe sentir n'appartient que par emprunt à l'odorat et au

;cher. Il n'y a de privilég-ié que le verbe voir^ qui s'em-

'i.e si souvent pour sentir, et réciproquement ; puisqu'on lit. /e vois ou je sens que ce bâtiment penche; Je vois '1 Je sens que J'ai raison, -Je vois ou Je sens que Je péris.

la vient de ce que l'œil a été l'emblème de l'entendement, iui semble voir les objets quand il les sent; d'où sont déri- ^''s les mots clarté et évidence, qui se disent d'une pro-

sition aussi claire à l'esprit qu'un objet extérieur et bien

l'airé l'est aux yeux.

Observez que les mots sentiment, sentir, sens, sensible ■t insensible, sensibilité et insensibilité, s'appliquant Dur à tour au physique et au moral, ne sont jamais au îg'uré, tant qu'il s'açfit des êtres vivants, quelque matériel )u quelque immatériel que soit l'objet dont on parle. Ainsi 'esens une belle rose, oi Je sens une bonne raison, sont ;galement au propre.

On demandera peut-être si le sentiment, comme prédé-

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■cesseur des sens, leur a donné son nom ; ou si c'est à eux que le sentiment doit le sien. Je réponds à cela que le règ-ne <îu sentiment pur est très courtdansl'enfantqui vient de naître, et que Ihomme n'ayant formé la parole qu'après avoir ■exercé tous ses sens, ils ont dû naturellement lui fournir des mots et des expressions pour tout nommer, pour exprimer le sentiment lui-même; comme ils en ont fourni pour la raison appelée sens commun, et pour la conscience nommée sens intérieur on sens intime; comme ils ont fait le verbe sentir et toute sa famille. Mais il n'en est pas moins moins vrai que le sentiment a précédé toute sensation, quelles que soient l'époque et l'origine du nom qu'il a reçu.

Si je dis que le sentiment est antérieur à toute sensation, et par conséquent à toute idée, c'est qu'en effet il date de l'org-anisation.

Dès qu'on admet qu'un animal naît sensible et affamé, tout autre phénomène comparé à celui-là n'a plus droit de surprendre. Nous sommes tous, hommes et animaux, composés de besoins et d'idées ; mais les besoins ont précédé. Tout animal souffre intérieurement avant de toucher ou d'être touché, par conséquent avant d'avoir une sensation, et enfin une idée. L'enfant peut avoir faim, avant d'avoir goûté d'une nourriture quelconque; et le jeune homme, élevé loin des femmes, n'en serait pas moins tourmenté d'amour à l'époque indiquée par la nature. Ce double sentiment de la faim et de l'amour serait puissant et vague à la fois; il serait, en un mot, besoin sans objet ou sans idée. On a donné à cet état le nom d'inquiétude.

S'il est vrai que l'animal qui vient de naître puisse souffrir autant de la privation de certaines choses, que jouir de i leur possession, il reste démontré que le sentiment doit également exister avec et sans objet; avant, pendant et après les premières sensations. Mais le sentiment qui a lieu dans la privation est, pour la première fois, un sentiment sans idée ; ce n'est qu'un état de malaise indéterminé. En un mot, les organes sont souffrants, mais ils sont sans empreinte : il y a sentiment et non pas sensation. L'estomac a faim en général, sans avoir faim de telle ou telle chose en particulier; aussi dit-on le sentiment et non la sensation de la faim.

Mais dès qu'une fois les sens ont livré passag-e à un objet îM'Iconqiie ; dès que l'iin pression s'est faite sur, le senti-

:it,il y a sensation déterminée, empreinte dans l'organe, un mot idée.

' >n voit de là que le mot sentiment appartenant à deux

ts aussi opposés que la réalité des sensations et que leur rivation absolue, ce mot a dû nécessairement rester un peu ;iùue, puisque, d'un côté, Tabsence, la privation et les esoins; de l'autre, la présence, la jouissance et les idées

réveillent ég-alcment : mais s'il est vrai que toute sensa- 1 nous vienne du sentiment excité par les objets, il est iiix que le sentiment ait les objets et leur action pour ori- !ne : ce sont ses occasions et non ses causes. On connaît 0110 les objets, les org-anes et les etî'ets du sentiment ; on : nore à jamais son époque, sa source et sa nature : elles ■ perdent dans l'intime union de l'àme et du corps, c'est-àire, dans la nature intime de l'homme (i).

Kn effet, sans l'âme, le corps n'aurait pas de sentiment;

^ans le corps l'àme n'aurait pas dcsensafions. Mais l'àme vantla majeure part dans ce commerce, on lui a fait préîiL de tous les g-enres de sensibilité intellectuelle Ainsi, Il dit qu un homme a de l'âme, qu il est lame d'une ssemblée, qu un ouvrage est plein dWme ; les artistes ix-mêmes ont emprunté cette expression pour peindre »ut ce qui vivifie leurs productions, ou même tout ce qui 1 aug-mente le ton et la vigueur, et comme il paraît que est dans le cœur, ou autour du cœur, que règ-nent, comme ir un sièg-e matériel, le sentiment et ses émotions, la seni)ilité et ses étreintes, les passions et leurs orag:es ; de là • nt venues tant d'expressions, tant de i^estes et de reg'ards, à le cœur joue le premier rôle ; tandis que la tête, comme t'iîre matériel de l'entendement, a pour apanage l'esprit et

(i) On sent bien que les mots, esprit et matière, corps et âme n'ont c créés qu'en opposition l'un de l'autre. Si l'on n'eût admis que la ■Dominalion de realités, ou d'êtres de choses, on aurait vu la nature lie qu'elle est, pleine de choses étendues, divisibles, vivantes, sensibles, c. Alors les mots opposés de matière el d'esprit tomberaieot, et ce rait un ^rand pas en métaphysique. Locke, en attaquant cette propotion des cartésiens, que l'àme pense toujours, dit fort scnRément : ime aurait donc des idées que l'homme if/norerail? D'où Von voit le le mot homme aurait mieux accommodé Locke en tout et partout. Il y a en effet, dans l'homme, d'autre personne que l'homme même. R.

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les idées, la pensée et le raisonnement , la méditation et leméthodes, c'est-à-dire, l'imag-ination et ses formes, 1 mémoire et ses sig-nes, le jug'ement et ses balances.

Puisque le sentiment nous a conduits si directement ; l'union de Tâme et du corps, je dois m'arreter un moment sur les divisions connues de ces deux moitiés de l'homme.

L"àme, connue par ses effets et non par sa nature, est dans nous, comme dans tous les animaux, ce qui anime le corps. Elle emporte tellement l'idée de vie et de sentiment que ces deux mots sont souvent synonymes avec elle. Comme vie, elle entretient l'org-anisation ; comme sentiment, elle est, ainsi qu'on l'a déjà vu, sièg-e des besoins et des passions, des sensations et des idées. C'est à elle qu'aboutis sent les impressions : c'est d'elle que partent les volontés. C'est l'âme qui conçoit, aime, déteste, craint, espère, désire, se souvient, imagine, compare, choisit, raisonne et juge Ses fonctions sont si différentes qu'on en a fait autant d facultés, et, pour ainsi dire, autant d'êtres distincts. Mai> pour ne pas tomber dans cette erreur, il faut se bien dire que Tâme, après avoir sen ti l'impression des objets, les retient comme mémoire, les retrouve ou les compose comme imag-ination, les compare et prononce comme jug"ement : que ces trois g-randes facultés sont toujours l'àme, et ont pour nom commun la pensée, qui ri'estqu'une long-ue application du sentiment sur les idées : attribut d'ailleurs si considérable que la pensée est souvent prise dans le discours pour Pâme elle-même. Mais s'il n'y a que l'âme qui pense, l'âme ne sent pas seule ; le corps partag-e avec elle le sentiment : ce mot ne lui appartient donc pas exclusivement, comme la pensée. En un mot, ce n'e.st point l'âme, ce n'est point le corps, c'est l'homme qui sent.

iMaintenant.pournepas s'ég-arer dans ces décompositions, il faut se résumer et revenir sur ses pas.

Nous avons dit que si Thomme s'analyse lui-même, il se partag-e d'abord en corps et en âme ; que s'il analyse son corps, il y distingue les sens, les org-anes , les be.soins et le sentiment : que, s'il analyse son âme, il y trouve l'entendement et la volonté, ou bien l'esprit et le cœur,et toujours le sentiment; que s'il poursuit ses analyses, il trouve dans le cœur les désirs et les passions de toute espèce ; dans l'esprit, l'imag-ination, la mémoire et le 1

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jugement, c'est-à-dire, tous les ^s^enrcs de pensée ; mais toujours et partout le ^sentiment. Enfin, si l'homme, après s'être ainsi décomposé lui-môme, veut se recomposer; si après avoir dit mon corps et mon âme, mon esprit et mon cœar^ il veut se nommer tout entier, il dit moi; et c'est eneifct dans ce înoi, qui réunit le corps et lame, que réside le sentiment. Les besoins et les sensations, les passions et les idées ne sont que ses modifications : il est tout entier dans chacune des divisions de l'homme, tout entier dans le moi qui en est l'unité : car si l'âme et le corps avaient chacun un sentiment différent, comme l'assure Buffon, il y aurait deux personnes dans le moi, ce qui n'est pas (i). Condillac dit très-bien : « Malg-ré toutes les modifications

qui se succèdent perpétuellement dans moi, je sens pource tant que ce moi est un fonds certain qui ne chang-e pas. »

Mais comment, après avoir si bien exprimé cette vérité, Condillac a-t-il pu errer, en accusant, d'ailleurs avec raison, les cartésiens d'illusion, Locke d'obscurité, et Aristote de n'avoir pas assez développé son principe? Voici, en peu de mots, l'état de la question.

Aristote a dit qu'il n'y avait rien dans l'entendement qui n'eût passé par les sens : les cartésiens, au contraire, ont soutenu que tout préexistait dansràme,et que les sensations ne pouvaient que réveiller les idées. Locke a paru et a dit,

Bue tout venait des sens et de la réflexion : Condillac a émontré, contre lui, que la réflexion n'était pas pour les 'idées une source différente de la sensation; mais il veut, de jplus, que le sentiment n'ait commencé qu'avec la première Sensation, et il ajoute: « Si l'homme n'avait aucun intérêt « à s'occuper de ses sensations, elles passeraient comme des « ombres, et ne laisseraient pas de traces. Il serait, après * plusieurs années, comme au premier instant, sans avoir « acquis de connaissances, et sans avoir d'autres facultés <( que le sentiment. )) Comment cet excellent esprit, qui pavait bien qu'une faculté qui ne serait qu'ébranlée par les 'objets, ne serait pas différente d'une corde de violon, qui •rend des sons dont elle ig-nore l'harmonie, comment, dis-je,

i) L'homme a deux principes intérieurs, l'un animal et l'autre spirituel, à ce que dit Buffon, dans son Discours sur les Animaux. Mais lia conscience dit que si l'homme est composé de deux substances, il n'a qu'un principe pour les deux, et c'est le sentiment. R.

n'a-t-il pas vu que cette faculté sans intérêt ne pourrai s'appeler sentiment, et ne saurait s'associer à rien? Il y plus; si le sentiment n'eût commencé qu'après la premier sensation, qu'après qu'on aurait, par exemple, senti un odeur quelconque, chaque sens eût à son tour commencé u; sentiment particulier, et nous aurions eu autant de senti menls différents que de sens, et par conséquent cinq per sonnes dans un corps : il n'y aurait donc pas eu de moi Mais cela n'est pas vrai; nous avons des sensations diffé rentes, mais nous n'avons pour toutes qu'un sentiment Cette faculté première a tout précédé dans nous, et n'y . été précédée par rien, pas même par l'existence. Delà vieD que nous avons le sentiment des idées, sans avoir l'idée di sentiment; parce qu'en bonne métaphysiquela pensée arriv de définitions en définitions jusqu'à une chose qui ne s définit pas ; comme en physique on s'élève d'effets en effet à une cause qui n'est pas effet; et comme, en saine logi que, on remonte de conséquence en conséquence, jusqu un principe qui n'est pas lui-même conséquence.

Si Aristote revenait au monde, il pourrait dire à GoD dillac : Pourquoi m'accusez-vous de n'avoir pas senti tout la fécondité démon principe ? Je ne Tai pas développé, j'e conviens : mais vous qui n'avez pas ce reproche à vous faire vous qui vous êtes développé en plusieurs volum.es, vou n'êtes pourtant pas remonté assez haut, et je vous accus d'être à la fois insuffisant et prolixe.

Il résulte de tout ceci deux vérités importantes : l'uu que Condillac, que je viens de citer, a eu tort d'avance] dans son Traité des Sensations, que l'homme apprend sentir ; car si cela était vrai, l'homme apprendrait le plaisi et la douleur ; et chacun sent dans sa propre conscienc | combien un tel principe est faux. Ce jg-rand métaphysicie ne l'aurait point établi, si, au lieu de commencer par L sensations, il eût débuté par le sentiment.

L'autre vérité est que si les sensations, et par conséqu e les idées viennent du dehors, les besoins viennent du de dans : d'où il suit que les besoins sont innés comme le ser timent, et que les idées ne le sont pas comme lui : distine tion qui peut seule concilier ceux qui disputent encore su les idées innées : il ne faut souvent que diviser une questio pour rapprocher les hommes.

ir. DFS ANIMAUX

Me voici enfin parvenu à la li^'-nc de démarcation qu'a

céela nature entre nous et lesaiiiniaux ; pétris des mêmes

inents, sensibles comme nous au plaisir et à la douleur,

iiime nous sujets à la mort, et tour à tour nos ennemis et

s victimes, nos esclaves, nos compag-nons et nos amis.

Oue riionime, debout sur la terre, s'enorg-ueillisse de ce

j>i)rt majestueux qui annonce son em.pire, et de cette raison

|ui lui en confirme la durée; mais qu'il ne méprise point

h s animaux, en allectant de la pitié sur les bornes de leur

instinct, ou sur les formes dont la nature les a revêtus :

■ iv ce n'est ni sur la beauté, ni sur le ^énie, qu'elle a me-

Niirc le bonheur.

\'oyez le sentiment jeté dans les airs au fond des mers et

• la terre, toujours content de son enveloppe et de ses

' irmes; couvert d'écorce, de plume, de poil ou d'écaillé ;

.ju"il vole ou qu'il nag-e; qu'il marche, qu'il rampe, ou qu'il

reste immobile; toujours heureux d'être et de sentir, et

toujours répug-nant à sa destruction. Semblables à des vases

liiéi^aux parleur forme et leur capacité, mais ég"aux parla

plénitude, tous les êtres animés sontég-alement satisfaits de

leur ])arlag'e; et c'est du concert de tant de satisfactions et

le félicités particulières que se forme et s'élève vers le père

universel l'hymne de la nature.

(^e père des hommes et des animaux a fait de tous ses

; fants d'industrieux esclaves qui trouvent leur bonheur à

. mplir les commissions qu'il leur a données; et tel est en

llet le bonheur attaché à ces fonctions que, pour les mieux

orcer, les animaux ne craignent ni soins, ni peines, ni

illes, ni courses, ni dang-ers; et que, de plus, l'homme a

epté le travail qui le met en état de les exécuter. De sorte

1 il ne travaille que pour mieux obéir; qu'il périt d'ennui

u de douleur, lorsqu'il ne peut remplir ces commissions ;

]u'il est à l'aise et se croit libre en les remplissant, et que

malheur et l'esclavage commencent pour lui, ainsi que

lur les animaux, quand les commissions leur viennent

Tailleurs que de la nature, souveraine et mère à la fois, qui

illie sans cesse la nécessité à la liberté ;, les chaînes aux

lésirs et l'empire à l'amour !

Cependant, il faut que je l'avoue, assis au même banquet,

l'homme et les animaux, irrités parleurs passions, se dévorent les uns les autres, convives et victimes à la fois.

Par celte anthropophagie universelle s'accomplit la grande loi des compensations, qui, balançant l'exubérance des reproductions par la fréquence des destructions, et la vie par la mort, retient dans ses justes limites la population de l'univers.

Dieu, ayant donné à ses créatures une énorme impulsion de fécondité, a dû la restreindre dans ses effets, puisqu'il ne voulait pas la borner dans ses causes, et absorber les eaux dans leurs cours, plutôt que de les tarir dans leur source. D'ailleurs, puisqu'il ne fallait pas moins qu'une pâture animée pour entretenir la vie, la main qui crée et nourrit a dû prodiguer les animaux pour multiplier les aliments. Sur larbre qui bourgeonne elle a fait éclore l'insecte qui doit dévorer la fleur et loiseau qui doit dévorer l'insecte. C'est ainsi qu'elle oppose la multiplication des uns et la fertilité des autres, et qu'elle fonde l'économie sur l'ordre et 1 ordre sur l'abondance.

Après avoir gradué la douleur sur l'échelle de la sensibilité, et conduit la vie et le sentiment par des passages insensibles, depuis la plante jusqu'à Tanimal le plus parfait, la nature, en arrivant à l'homme, a tout à coup rompu la gradation, et laissé une lacune immense entre nous et les animaux, de peur que Thomme, ayant la sensibihté par excellence, ne répugnât trop à dévorer des créatures qui sentiraient et penseraient avec lui et comme lui. « Nous sommes (( trop heureux, s'écrie un ancien, que Dieu nous aitinterdit (( tout commerce d'esprit et de cœur avec les animaux, en « leur refusant la parole: quel barbare voudrait plonger ses (<: mains dans le sang d'un agneau qui lui dirait : que vous « ai-je Jait (i)? »

On objectera que, sans compter l'Amérique, qui était toute anthropophage à lépoque de sa découverte, il est encore des pays où les hommes se massacrent et se mangent. Je répondrai que ce ne sont point les besoins naturels, mais les passions qui poussent l'homme à cet énorme outrage envers l'humanité ; et ces exemples s'expliquent, ainsi que les atrocités des guerres et des révolutions, par le principe que

(i) Porphyre ; ce philosophe plalonicien vivait au troisième siècle. R.

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nous avons déjà établi, que la providence a mieux aimé exposer l'homme aux orales des passions que d'aflaihlir dans leur source ces forces vivifiantes, sans qui ses créalules n'auraient été que des automates," sansqui tout ne serait (jue faiblesse ou lan^-ueur dans la nature animée. C'est ainsi qu'elle aime mieux livrer les cités, les forêts et les mers aux ( "ups de la foudre et k la fureur des tempêtes, que de iiminuer le ressort élastique de l'air et la puissante activité (lu feu. Enfin ce n'est pas le compas et l'équerre qui ont présidé seuls à l'or^-anisation des êtres qui devaient sentir, aimer, jouir et souffrir ; et comme il n'y aurait pas de victoire s'il n'existait pas d'ennemis, point de clémence sans injure ; de môme le monde sans passions eût été sans vices et sans vertus.

II y a plus : si, par la loi qui dispense et compense tout, les passions ne se bridaient pas réciproquement, il y aurait déjà eu destruction d'espèces, ou intervention de Dieu pour arrêter la dépopulation du g^lobe. Mais l'ouvrag-e n'a ]ias péri, l'ouvrier n'est pas intervenu; ses plans étaient donc fondés sur la plus haute sag-esse.

Pour entrevoir, quoique d'un peu loin, cette providence qui, selon l'expression de Sénèque, n'a commandé qu'une lois pour gouverner toujours, il ne faut que comparer un moment ses x)uvraçes et les nôtres. Si, par exemple, la première montre sortie des mains de Ihomme eût produitd'auties montres, il n'aurait fallu qu'un horloger sur la terre: mais nous ne donnons que le mouvement à nos machines; la nature donne aux siennes le mouvement, la vie et le sentir.ient.Lcs noires n'ont qu'un ///o/ extérieur, les siennes ont à la fois un moi extérieur et un moi intérieur : d'où il résulte que nous connaissons bien nos ouvrages , mais que les siens se connaissent eux-mêmes; que les nôtres servent et périssent, et que les siens servent et se perpétuent. Aussi, tout ce que nous apercevons évidemment du grand but de la nature, c'est qu'elle veut se perpétuer; et que tout tend en effet à continuer l'univers.

C'est peu dire sans doute sur un si grand mystère et pour notre curieuse avidité. Mais le maître de la nature nous laissera plutôt deviner ses lois que ses raisons, et l'a quoiboii de l'univers sera toujours pour nous le problème des problèmes. Je passe donc à ce qu'il nous est permis de

connaître sur la différence de l'homme et des animaux.

Quand on arrive à cette Ijarrière, le commun des hommes n'y est point embarrassé: la privation de la parole et la distance de l'instinct à la raison suffisent aux uns pour expliquer la difficulté, et n'en donnent pas même le soupçon aux autres.

Voyons donc ce que renferment d'idées la privation de la parole et la différence de l'instinct à la raison: la solution de la difficulté sortira de son développement.

Le sentiment ayant paru à la pluralité des philosophes être de môme nature dans tout ce qui respire, et son plus ou moins de perfection leur ayant semblé dépendre entièrement du siège qu'il occupe et des organes qu'il anime, ce n'est plus alors ce que font les animaux, mais ce qu'ils ne font pas; ce ne sont plus les leçons qu'ils retiennent, mais celles qu'ils ne peuvent retenir, qui devraient nous surprendre. Car ce n'est pas le défaut d'organes, ce n'est pas la faute des sens qui borne leurs idées : il faut donc en venir au sentiment.

Or, il est certain que, chez les animaux, le sentiment est frappé d'objets, et que ses mouvements, quoique très vifs, sont peu nombreux: tandis que, dans l'homme, tous les objets, tant matériels qu'artificiels, frappent à l'envi sur le sentiment, et que ses mouvements sont prodigieusement variés. Il faut donc convenir ou que, par son essence, notre sentiment est de beaucoup plus puissant que celui des animaux, ou que nous en avons reçu une plus grande dose en partage. Ce n'est en effet que par la qualité ou par l'excédent qu'on peut expliquer les limites qui séparent la brute de l'homme, et la supériorité des gens de génie sur les esprits vulgaires : éclatante supériorité, limites inviolables que ne peut nier la philosophie et que ne franchira jamais l'éducation.

Lorsqu'Helvetius annonça aux hommes qu'ils naissaient tous égaux par l'aptitude au génie, et qu'ils ne différaient que par l'éducation, il avança une proposition flatteuse pour tous les amours-propres; les cerveaux bornés pouvaient rejeter, non seulement leur défaut d'instruction, mais encore leur peu d'esprit naturel, sur la conduite de leurs parents et de leurs maîtres. Cependant, telle fut la force de la vérité, tel fut le cri de l'expérience contre ce principe,

que les conspirations de la médiocrité et tous les etî'orts de l'auteur n'ont pu tirer celte hypothèse de lalig-ne des paradoxes. Le système d'Helvetius sur la puissance de l'éducation est vrai pour les nations et faux pour les individus : il est inutile d'insister plus lon^-temps sur l'évidence.

Quant aux animaux, il est démontré que ce n'est ni la faute de leurs sens qui sont souvent très exquis, ni le défaut d'org-ancs qui les empêche de parler; car, sans compter ceux qni articulent comme nous, tous pourraient varier leurs cris et leurs g^estes et associer beaucoup d'idées à ces variétés; et c'est ce qu'ils ne font pas. Les perroquets parlent sans attacher d'idées aux mots; ils articulent comme nous, sans converser avec nous ; ils ont le côté matériel et non le côté intellectuel de la parole, une simple imitation et non l'application des signes à la pensée. Les cris et les g-estes multipliés du sing-e suffiraient seuls pour former une langfue assez étendue : ils ne sont pourtant chez lui que des sig-nes surabondants de quelques besoins peu nombreux, et surtout du besoin de mouvement. Les regards et les cris expressifs du chien ne sont aussi que des sig-nes de quelque affection du moment, et non un commerce suivi d'idées; ce sont de très courts monolog"ues. Enfin les animaux les plus intelligents ne parlent que par interjections, le plus vif et le plus borné de tous les sig^nes, tant chez eux que chez nous.

Les animaux ont pourtant le sentiment; ils ne manquent ni d'imagination, ni de jug-ement, ni de mémoire, ni même de l'association des idées; et Condillac a très bien prouvé que la différence de la raison à l'instinct n'est que du plus au moins. Il résulte de ces observations que, tous les cas étant imprévus pour l'homme et l'animal naissant, le sentiment dans l'un et l'autre n'est d'abord qu'une lumière vacillante, une raison qui tâtonne; mais dès qu'il s'est fait des mouvements et des affections d'habitude, le sentiment devient cette raison fixe, appelée instinct chez les animaux, et bon sens chez les hommes. Le mot instinct serait donc convenable aux uns comme aux autres, si l'animal passait, avec autant de bonheur que l'homme, à l'examen et à la solution des cas imprévus. Mais cela n'est pas; et l'instinct est tellement resté propre aux animaux qu'un homme du peuple se croit insulté quand on lui parle de son instinct.

Au reste, cet instinct des animaux n'est pas plus inné que

nos idées, puisqu'il est, comme notre esprit, l'élève des sensations et de l'expérience. C'est donc une véritable superstition que cette croyance, que les animaux naissent doués de la faculté de fuir les plantes vénéneuses; de choisir les bienfaisantes; de discerner les purg-atifs d'avec les vulnéraires; de nai^er et de voler sans apprentissag*e. Tout cela n'est pas plus fondé que le don de prédire l'avenir ; et c'est faute d'observation que le g-enre humain est tombé dans de si étransTCs opinions. Les animaux s'empoisonnent quelquefois, et s'empoisonneraient encore plus souvent, si les plantes danci-ereuses étaient plus communes, ou si elles n'étaient en général désag-réables au g-oût. Les perroquets mançent avidement le persil, qui leur est mortel. Quant aux talents divers que nous admirons dans les animaux, il faut se souvenir que leur éducation est si prompte, et leur sentiment si vif que, pour peu qu'on les perde de vue, ils ont déjà fait des expériences dont le résultat nous étonne. Observons encore que leurs talents résultent immédiatement de leurs besoins et de leurs organes : il leur suffit de mouvoir les jambes, les ailes et les nag-eoires, pour marcher, voler ou nag-er, comme il suffit à l'enfant d'ouvrir et de fermer la main pour saisir les objets. Mais dès qu'il s'ag'it de leur apprendre quelque exercice étranger à leur nature, les animaux exis^-ent encore plus de soin et de peines que les enfants qu'on dresse aux arts et métiers.

Nous avons dit plus haut que, pour acquérir quelque vraie notion du sentiment, il fallait s'adresser aux besoins et aux passions : mais si cette méthode est indispensable avec l'homme, elle lest encore plus avec les animaux ; car l'homme, au moyen de la parole et de la clarté de ses idées, peut jeter quelque jour sur la nature du sentiment; tandis que les animaux n'ont d'éclat et d'énerg-ie que dans leurs besoins, et que leurs idées sont à la fois beaucoup moins nombreuses, moins enchaînées et moins brillantes que les nôtres. Car, l'animal ne pense que pour vivre, et l'homme subordonne sa vie à sa pensée.

La plante a la vie, la nutrition, la fécondité et peu de sentiment; la brute a la vie, la nutrition, la fécondité et beaucoup de sentiment ; l'homme a la vie, la nutrition, la fécondité, le sentiment et la pensée, de sorte qu'on admire davantag-e la vie dans la plante, le sentiment dans l'animal

et la pensée dans Thomme. La plante ayant fixé ses racines dans la terre et déployant ses branches dans Tair, reçoit de ce double maq-asin une subsistance toujours assurée ; la nature metne est sa pourvoyeuse. L'animal étant charj^é de chercher sa pâture, le sentiment est pour lui précurseur et sentinelle ; mais l'homme, appelé à de plus hautes destinées, a la pensée pour directrice du sentiment. La nature veille donc sur la plante, par elle-même ; sur l'animal, par le sentiment; et sur l'homme, par la pensée. Ces trois grandes familles ont en commun le besoin, la nutrition et la fécondité : les deg-rés divers du sentiment et la pensée font leurs différences. Aussi dans tout ce qui est impossible à l'industrie de chaque espèce, la nature est-elle intervenue. L'animal qui jouit de sa manumission, court se désaltérer dans les eaux qui ne viendraient point à lui ; tandis que les fleuves et les mers s'élèvent en vapeurs, et, transformés en nuag-es, vont abreuver la plante immobile et altérée qui les attend.

Mais la nature, ayant pourvu l'homme d'une industrie et d'une liberté indéfinies, ne lui devait que des matériaux. Voilée, mais d'un voile entr'ouvert, elle lui cache et lui indique tour à tour les g'ag-es de ses promesses. Ce fut donc à nous à présa2;-er la fécondité de la terre dans l'emploi de ses métaux ; à deviner des maisons et des villes dans ses carrières ; à demander des habits aux troupeaux, des navires aux forêts, et à l'aimant la clef des mers : ce fut à nous à disputer le sable aux vents qui le dispersent et à le fixer en cristal, qui devait un jour porter nos regards dans la structure d'un ciron et nous ouvrir de nouveaux cieux.

Voilà l'homme en effet : la simplicité de son origine se perd dans la majesté de son histoire ; la nudité de ses éléments, dans la m*agnifîcence de ses ouvrages ; ses besoins primitifs et ses passions premières ne sont rien auprès des besoins et des passions dont il s'est fait depuis une si éclatante nécessité. L'arbre ne diffère pas autant de la graine et l'animal du fœtus, que l'homme social de l'homme primitif : c'est une seconde naissance, un autre accroissement qui nous attend ; l'animal et la plante ne naissent et ne croissent qu'une fois.

Spectateur et scrutateur de la nature, l'homme sonde les mers, gravit les monts, classe non seulement toutes les fa-

milles, mais les métaux et les pierres, interrog-e les volcans, se passionne pour une suite de minéraux comme pour une collection d'insectes, s'enfonce dans la nuit de l'antiquité comme dans les entrailles du globe, met à contribution la terre, l'air et l'eau, non seulement pour v trouver sa nourriture et ses vêtements, mais pour ennoblir ces deux nécessités par les élégances du goût et les pompes de la parure. Car, dans l'homme, tout besoin devient art ; toute sensation se prolonge et s'agrandit ; toute fonction naturelle a ses règles, ses m^éthodes et ses perfections; tout sens a ses recherches, ses délicatesses et ses lois. Les couleurs, les parfums, les sons, les saveurs, tant de jouissances périodiques, si passagères pour les animaux, l'homme les fixe et les enchaîne à sa destinée, dont il égaye^ diversifie et trompe artistement les longs détails et la courte durée. Et pendant que les animaux peuplent et décorentla terre, l'air et l'onde, l'homme fait entrer l'onde, la terre, l'air et les animaux dans les riantes décorations de sa demeure. C'est là qu'il brave en paix les ardentes fureurs de l'été et la sombre rig*ueur des hivers. Quelle prodig-ieuse existence ! Quel excédent de vie ! Quel immense cortège pour un si frôle et si éphémère possesseur! Parlerai-je ici des passions, de cet appétit de gloire et d'empire qui nousa soumis la terre ; et de ces monuments dont l'espèce humaine a couvert sa surface? L'amour lui-même, si impétueux dans les animaux, mais s'allumant et s'éteignant tour à tour avec les saisons, ou brûlant sans choix pour l'objet qui l'excite, peut-il entrer en comparaison avec ce sentiment tendre et fidèle qui ne voit qu'un homme entre tous les hommes, qu'une femme entre toutes les femmes ? C'est cette préférence, ce côté moral et profond qui épure, consacre et divinise l'amour. Si vous rapprochez maintenant ce rapide coup d'œil sur le genre humain, de l'histoire des animaux, vous les verrez, acteurs subalternes de la nature et jamais ses spectateurs, promener un regard indifférent sur cette foule d'objets que rhomme contemple avec avidité, qu'il étudie avec charme et qu'il décrit avec enthousiasme. Réduit à la crainte, à la faim et à l'amour physique, leur sentiment est pour ainsi dire sans appétit sur tout le reste : rien ne peut le tirer de son incuriosité. Où prendraient-ils de nouveaux besoins, où puiseraient-ils de nouvelles passions, ces êtres qui naissent

vctiis et à qui leur pâture ne coilte que le soin de la trouver? C'est lii, c'est vers cet unique but qu'ils dirig-ent leurs etlorls, leurs finesses, leur sa2:acité, et toutes les pointes de leur sentiment. La dig^estion n'amène pour eux que le sommeil, et le sommeil ne ranK'^ne que le besoin; tout les relient dans ce cercle éternel. Qu'une belle aurore, que le printemps les rappelle à la vie et aux jouissances, ces heures fortunées n'obtiendront jamais d'eux un seul instant de contemplation, un seul de ces reg^ards en arrière qui continuent le bonheur en l'alliant à la réflexion. Le crépuscule d'un beau soir n'est poureux qu'une invitation à la retraite. C'est ainsi que les jours, les saisons et les années s'écoulent sans un moment de retour sur la vie, entre la faim et la satiété, entre la foug-ue du désir etles lassitudes delà jouissance ; et toujours plus près du tressaillement de la joie ou des cris de la douleur que du plus simple raisonnement.

Notre long-ue éducation, proportionnée d'un côté à nos besoins, et de l'autre aux ricnesses qui nous attendent, contraste encore avec celle des animaux, chez qui l'apprentissao'e du sentiment est si court. La nature a chargé pour nous l'énig-me du monde, au point de nous faire naître l'envie de la deviner ; elle ne nous eût pas assez donné, si elle ne nous eût beaucoup refusé ; mais en multipliant nos besoins, elle a mesuré ses dons sur ses refus ; en stimulant le sentiment, elle a ég-alé la puissance à la difficulté. De sorte que si nous avons des vaisseaux, c'est parce que nous n'avons pu marcher sur la mer ; si nous comptons, c'est que les unités nous échappent ; si nous avons des horlog-es, c'est pour n'avoir pu maîtriser le temps par la pensée ; si nous fabriquons tant d'instruments et de machines, c'est pour suppléer à notre impuissance. Ainsi, les arts, les sciences et toutes nos inventions ne sont que des ressources qui prouvent d'autant mieux nos embarras qu'elles sont plus ing-énieuses. C'est vraiment dans l'homme que la force est sortie de la faiblesse, et que la lumière a jailli des ténèbres. Nous naissons bornés, mais nos bornes sont amovibles ; celles des animaux sont immuables. Enfin, la nature a rendu l'homme dig-ne et capable d'admiration.

Nous sommes, en effet, le seul animal qui soit surpris de l'univers, et qui s'étonne tous les jours de n'en être pas plus étonné. La surprise, chez les animaux, ne roule que sur

l'apparition do quelque objet inconnu, et se termine brusquement par l'épouvante ou la fuite, et à la lonsi^ue parla familiarité ou loubli. Chez nous la surprise est mère de la réflexion ; elle se termine par la méditation, et nous conduit souvent à des découvertes par l'heureux tourment de la pensée. L'étonncment même que nous cause notre faiblesse est un siû^-ne de g-énie ; car se sentir petit est une marque de 2;-randeur, comme se sentir coupable est une marque de vertu. Enfin, nous sommes à la fois étonnants et étonnés ; les anim.aux ne sont qu'étonnants.

On dirait que la bête parcourt sa carrière en lig-ne droite, et que l'homme s'arrête à son erré, se replie et décrit une infinité de courbes. Nous fumes placés sur le seuil delà vie comme devant des routes sans fin qui aboutissent à nous et nous attirent tour à tour ; les animaux, comme devant une ou deux routes seulement. Cette simplicité, cette direction du sentiment chez les anim.aux, explique la plupart des phénomènes qu'ils nous offrent. Les mouches, et même les oiseaux sauvages, se heurtent des jours entiers contre un carreau de vitre, sans réfléchir un instant sur la résistance invincible et mille fois éprouvée de ce mur diaphane, sans aucune surprise sur la mag-ie de cette transparence. Ils voient au delà Tcspace éclairé, et cette impression est si dominante, qu'ils se laissent arrêter, sans se laisser avertir par la résistance.

Le sentiment, dans les bêtes, étant donc, par sa nature, attentif à beaucoup moins d'objets, soumis à beaucoup moins d'inquiétudes, de curiosités et d'ambitions de toute espèce, il en résulte que leur imagination se peuple de moins d'imag"es, que leur jugement compare moins de choses, et que leur mémoire se charsTe de moins de souvenirs. La pensée est donc chez eux fondée sur moins de bases.

Et d'abord, ils manquent tout à fait d'abstraction. Si les enfants et les peuples sauvages ne séparent pas d'abord l'objet de la qualité, je veux dire, par exemple, la neisfe de sa blancheur, les animaux n'en feront jamais la distinction. Certains de l'objet qui les frappe, ils ne séparent pas de lui les qualités dont il est revêtu ; voyant et saisissant les choses une à une, ils ne peuvent les compter ; assurés de leur moi, ils n'en sentent pas la fixité ; entraînés par la succession de leurs idées, ils sont loin de réfléchir à ce mouve-

mont : ils n'ont donc pas Titlée du temps qui résulte de la fixité du moi et de la succession des idées. Ils manquent par conséquent du répertoire où se classent les époques des souvenirs. Lafi^-ure, la couleur, les saveurs et les sonsnerevionnent qu'à leur imaj2:ination,et leur vie ne serait qu'un rêve, si leur mémoire ne t^i^ardait l'accord et la suite de ces impressions sans si^-nes et sans époques. De là vient que leur i m aû;-i nation l'emporte sur leur mémoire, tandis que chez l'homme la mémoire l'emporte tout à fait sui l'imag-ination.

On ne peut cependant taxer les animaux de folie, puisque leur mémoire iji^uide leur imaî^ination, en retenant l'ordre des choses et la vérité des situations; car s'ils ne conçoivent pas le temps, ils sentent le mouvement et le repos; s'ils n'ont pas l'idée de l'espace, ils «srardent la fij^^-ure des lieux et l'impression de la distance ; s'ils ne séparent pas les corps de leur étendue, ils sentent le besoin de les parcourir.

Au reste, les enfants ne sont pas plus avancés que les animaux sur toutes ces abstractions; leur imag-ination est d'abord très supérieure à leur mémoire, et ce n'est qu'avec Tag-e que celle-ci eragne du terrain et tinit par dominer et dirig-er l'autre. Enfin, chacun sait par expérience que, pour se souvenir d'un lieu, d'un corps, d'un événement, d'un plaisir et d'une douleur, on n'a pas toujours besoin du temps; l'imag-ination excite les idées, et la mémoire qui s'en empare aussitôt, leur donne la suite et l'ordre qui résultent delà fig-ureet de la position des objets, de la différence des impressions et de l'entente des lieux et des circonstances. Les souvenirs sont alors comme des tableaux, sans confusion, mais sans date.

C'est par là qu'on explique pourquoi certains animaux reconnaissent les personnes, retrouvent leur demeure et retiennent des suites d'actions souvent très compliquées. Partout où le temps et les idées abstraites n'entrent pas comme inq-rédients, l'animal peut ag-ir par lui-même ou imiter l'homme avec succès, et sur ceci il faut faire deux observations.

La première, qu'il y a des espèces privilég-iées, telles que les chiens ou les éléphants, dans leurs relations avec nous; et les abeilles ou les castors, dans leurs rapports entre eux ;

et que, dans chaque espèce, il y a encore des individus plus ing-énieux les uns que les autres. On peut diviser les animaux en personnes d'esprit et en personnes à talent. Le chien et l'éléphant, par exemple, sont des gens d'esprit: le rossig-nol, le ver à soie, sont des g^ens à talent. La différence entre le principe social qui unit les hommes et les causes qui rassemblent certains animaux, a été si bien établie par quelques philosophes, que, si j'en parlais ici, je ne pourrais que les répéter. Je dirai seulement qu'excepté les abeilles, les castors et les fourmis d'Afrique (i), tous les autres animaux ne savent que s'attrouper, s'accoupler et construire des nids; mais des attroupements, et l'amour, et môme l'état de famille ne sont pas Tordre social. Ce sont des rendez-vous assig-nés par le besoin, des appels et des cong-és donnés par les saisons. Quant aux trois espèces qui vivent et travaillent en commun, il est certain qu'elles poussent d'abord la combinaison des idées premières jusqu'à la division du travail ; mais une fois l'édifice construit, toute combmaison ultérieure cesse: ces républiques-là ne savent pas enter la raison sur l'expérience; elles ignorent l'art d'échafauder leurs connaissances, et de substituer des outils et des instruments à leurs organes ; elles ne recueillent ni ne laissent d'héritage, et l'industrie publique meurt et renaît tout entière à chaque génération. Une prompte et fatale perfection les saisit au début de la vie, et leur interdit la perfectibilité. Les animaux sont donc plus immédiatement que nous les élèves de la nature. L'homme part plus tard pour arriver plus haut ; mais cette immense carrière, c'est la société qui la lui ouvre: c'est là que l'homme se greffe sur l'homme, les nations sur les nations, les siècles sur les siècles. D'où résulte cette incontestable vérité, que le genre humain est toujours supérieur à quelque grand homme que ce soit; et que, chez les animaux, l'individu est toujours égal à l'espèce. On peut dire encore des animaux que, s'ils n'augmentent pas leur industrie par l'association, ils ne la perdent pas dans la solitude. Le castor, lorsqu'il n'est pas gêné par la présence de l'homme , retrouve ses talents en revoyant

h) Il entend sans doute les termites, qui ne sont pas des fourmis, quoique appelés encore fourmis blanches. Le nombre des animaux sociaux est bien ptus çraud qu'on ne le croyait alors : mais cela ne change rien aux raisonnements de Kivarol.

ses déserts, ses bois et ses rivières. Il n'en est pas ainsi de l'homme: il ne peut ^aj^ner beaucoup à l'association, sans beaucoup perdre à l'isolement; comme les diamants et les métaux, Ihumine naît encroûté; et comme eux, il ne doit son éclat qu'au frottement. Si la distance du sauva;5-e solitaire au sauvag-c en corps de peuple est déjà prodi'j'ieuse, que sera-ce si on le met en comparaison avec l'homme de génie dans Tordre social? Le sauvag-e en g-énéral ne veut pas de nos arts, parce qu'il ne les connaît pas, et nous ne voulons pas de son existence, parce que nous la connaissons. En un mot, personne ne voudrait être seul sur la terre ; pas même l'avare, quoiqu'il eut tout; pas môme l'envieux, quoiqu'il ne vît que des ruines,

La seconde observation, c'est que tous les objets de nos perceptions ont toujours deux faces, celle qu'on sent et celle qu'on s'explique. Le commun des hommes et tous les animaux sans exception s'arrêtent à la première. On a fait des voûtes long-temps avant de songer à leur théorie ; on a de tout temps évité les chutes, et les lois du mouvement et de la pesanteur sont bien modernes. Le sauvag-e qui bâtit une chaumière, n'a pas même un soupçon d'architecture ; et un homme borné, sollicité par deux désirs contraires, reste indécis, sans avoir l'idée du doute. Or, si tout cela est vrai pour l'homme vulgaire, ou du moins pour les enfants, à plus forte raison pour les bêtes. Leur jug-ement, ne porte que sur le coté sensible, et pour ainsi dire matériel, des objets qu'on leur présente. On peut d'abord s'en convaincre en offrant à un chien, très intellig-ent d'ailleurs, le choix d'un pain ou d'un écu. Il y a plus; le chien que son maître, par des châtiments et des caresses, aura dressé à porter de l'arg-ent chez le boucher et à rapporter de la viande, ne fera jamais la commission pour lui-même, quelque arg-ent qu'il trouve dans la rue, parce qu'il n'a pas la moindre idée des échangées. Il porte et rapporte, mais il n'achète pas. C'est ainsi que les orangs-outang-s qui aiment le feu, ne savent ni l'attiser ni le nourrir : parce qu'ils ne concluent pas de l'effet à la cause. Semblable au valet d'un philosophe, qui apporte des livres à son maître, et qui ne voit que ses g-ag-es dans ses fonctions, le chien ne voit entre son maître et sa leçon que le châtiment ou la récompense. C'est ainsi qu'il mord la pierre qu'on lui lance , s'arrêtant

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toujours ;i la première idée, à la sensation prcscnle, à l'effet immédiat, et ne remontant jamais au principe, c'est ainsi qu'il ramasse la nourriture qui tombe devant lui sans tourner les yeux vers la main qui la lui jette. Si l'homme recueillait les fruits delà terre sans élever ses reg-ards vers la main qui les dispense, il n'aurait pas l'excuse des animaux, qui perçoivent sans réfléchir, qui sont indifférents et oublieux sans ingTatitude, comme ils sont farouches sans être barbares, rusés sans perfidie, tremblants et rampants sans honte, doux et patients sans effort et sans mérite.

Tels sont en crénéral les animaux : et cependant combien de fois, sensibles aux caresses, fidèles et capables d'attachement, certains individus ont porté le dévouement jusqu'à l'héroïsme, et prouvé que si leur sentiment a des limites comme esprit, il peut, comme cœur, être sans bornes, et leur mériter une larme de leur maître!

Pour avoir une idée juste des animaux, il ne faut donc que diminuer l'homme ; notre raison très limitée devient aussitôt leur instinct. Mais si le sentiment restreint et amoindri suffit pour expliquer leur intellig^ence, il est plus que suffisant pourrepousser les philosophes qui l'ont accusé de pur mécanisme.

Buffbn, qui ne vit dans les abeilles que des machines nécessitées, par leur g-êne mutuelle, k faire des hexagones, oubliait que les cellules qui terminent le g-âteau, n'étant pas g-ênées, ont pourtant la même forme; que l'hirondelle bâtit son nid tantôt en demi-cercle, tantôt en quart de cercle, selon l'exigence du lieu ; que le castor est encore plus libre dans ses constructions, et qu'enfin les hommes seraient aussi des automates, si le sentiment ne suffisait pas pour sauver l'animal d'une telle accusation.

Quand Descartes, si jaloux desa pensée et de son immortalité, traitait les animaux de machines, il voulait jeter entre eux et nous un espace incommensurable. Quand Buffon s'est armé de la même hypothèse, il a blessé l'esprit humain dans son principe : sa philosophie équivoque convenait de l'âme avec la Sorbonne, et de la matière avec ses amis. De sorte que l'opinion de Descartes est une flatterie pour l'homme, et celle de Buffon une calomnie, un attentat contre le sentiment, ce rayon sacré qui brille dans tout ce qui respire, et qui est à la vie ce que la vie est au purmouvement. Devait-

pfrii.osopHiE 267

on s'attoncirc que le nohl'.Oiistorlen dos animaux no rapporterait qu'uFie si abjecte tli/'orie de leur commerce? Con- (lillac, indiq-né, l'a traité comme un prôtrc qui tomberait dans lathéisme.

Il faut donc en venir au vrai. Paitout où le mouvement et l'espace suffisent seuls aux opérations que le besoin commande, le sentiment est aussi net dans les animaux que dans l'homme.

Mais, dira-t-on encore, si les animaux naissent orijanisés et préparés par la nature à construire un nid ou à tel autre t^-enre d'industrie, et si rien ne peut leur faire outrepasser le point de perfection qu'ils atlciiiii-nent si vite, ils sont donc des instrum.ents immédiats de la nature, et, pour tout dire, de vrais automates! Et vous, hommes, répondrai-je, n'arrivez-vous pas tout prêts à lier des idées et des sii^nes de conventions, à faire des abstractions, à concevoir l'idée du temps, celle des nombres, celle d'un Dieu? et si vous vous étonnez des limites qui bornent tout à coup l'industrie et le raisonnement de la bête, je vous parlerai des barrières qui arrêtent votre génie Vous avez deviné le système du monde : quelle invisible main réprime toujours son essor, (juand il s'ag-it de votre propre essence ? Oui sait si le défaut de la plus simple réflexion, ne vous sépare pas à jamais de la plus haute et de la plus heureuse découverte (i)?

Les pièg-es et les filets sont bien anciens, et pourtant les poissons et les oiseaux s'y prennent toujours. Mais la flatterie, la tyrannie et les superstitions sont aussi anciennes, et le genre humain y est toujours novice. Si quelques grands hommes, en épurant leur raison, honorent quelquefois leur espèce, ils ne la corrigent point. On les compte, ce qui prouve qu'on ne les imite pas; et si, de même, certains animaux acquièrent en vieillissant assez d'expérience pour se défier de nos pièg-es et de nos armes, ils ne la transmettent pas faute de langage : la science de l'individu est toujours perdue pour l'espèce, qui reste à jamais privée de tradition et d'arcnives.

Enhn les bêtes, qui comparent peu de choses, ne détachent

(i) Pourquoi Virgile n'a-t-il pas vu l'électricité, lui qui a si bien peint la fieche du roi Aceste s'enllammant, Nigra sub nube? V. liv. 5, Enéide. R.

pas de leurs rapides comparaisons les idées abstraites de grandeur et de petitesse, de pesanteur et de lég-èreté. Si elles éprouvent et exercent le mouvement, si elles ont un moi fixe et des idées qui se succèdent, elles ne conçoivent pas le temps; encore moins peuvent-elles le mesurer et le compter. Une suite de nombres n'est pour elles qu'une suite de sons; mais le sauvasse qui entend une horlo^-e pour la première fois en jug-e-t-il autrement, quoiqu'il ait déjà l'idée du temps?

On peut même défier un philosophe de courir de toutes ses forces et de raisonner de suite en même temps. Il n'aura que son but en tête, et ne saisira qu'à peine les grandes masses qui se rencontreront à droite et à gauche sur son chemin. C'est ainsi que les animaux parcourent la vie, sans être pour cela plus automates que ce philosophe. Que si on traite de machine l'être qui sent, quel nom donnera-t-on à l'ouvrage de nos mains? On ne peut reculer d'une expression les œuvres de la nature, sans faire d'autant rétrograder les noires : car il faut que les proportions et les distances restent. A quoi sert donc de mettre des mots si clairs et si fixes en contredit? On augmente la liste des fausses dénonciations et des paradoxes; on gâte à la fois l'esprit humain et le langage.

Le présent étant pour l'homme un instant fug-itif, un mouvement intellectuel et simple qu'il applique à toute la nature, et l'avenir une perspective de crainte ou d'espérance, il est évident que ce n'est que sous la forme du passé que le temps est né dans l'esprit humain : il accompagne la pensée et lui donne un espace de plus. Le complément de cette conception du temps résulte de la comparaison du passé avec le présent et l'avenir. Or, les idées, comme souvenir, se portent naturellement vers le passé ; les sensations appartiennent au présent, et c'est vers l'avenir que les passions se précipitent. On peut conclure de ceci que les besoins commes principes des passions, inspirant des désirs ou des craintes, nous inquiètent sur l'avenir : ce qui explique pourquoi les animaux, tourmentés par les besoins, sont plus près du temps à venir que du passé, qui n'est jamais pour eux que l'image de tel objet ou la trace de telle sensation, sans autre espace que celui des lieux où l'objet s'est offert et où s'est passé l'événement. Un événement s'est passée hier, dans la rue, pour

nous. Mais pour les animaux, il ne s'est passé que dans la rue.

Les hommes ont observé de bonne heure ces craintes, ces précautions et cette tendance des animaux pour le temps à venir, qui semblent les faire aller au devant de la vie; et peut-être que la superstition des aug"uresn'a pas d'autre orii^ine. L'avarice, qui n'a de son trésor que la crainte de le perdre, ne sauve aussi de son existence que le temps qui n'en est pas, puisqu'elle ne vit que dans l'avenir: malsaussi l'avarice qui se croit raison n'est que passion.

La supériorité de l'imag-ination sur la mémoire, dans les enfants et dans les animaux, fortifie encore cette observation, car on sait que la mémoire est toute au temps passé, mais l'imag-ination est amie de l'avenir.

On sait aussi que les animaux et les enfants sont plus frappés de leurs rêves, que les têtes pensantes dans qui la mémoire, armée de dates, d'abstractions et de souvenirs classés et comptés, sépare tout à fait les illusions du sommeil des réalités de la veille. Chez eux, au contraire, les rêves diffèrent si peu de la veille, que j'ai vu un chien qui faisait alors quelque sone;-e effrayant, aboyer, se plaindre, s'éveiller en sursaut et quitter, en criant, la place où il dormait, comme s'il y avait été battu. Tant rimag-ination est puissante, quand la mémoire est sans force!

De là vient encore que, jouissant si rarement du calme de la mémoire, le chien hurle de l'absence de son maître, et trépig-ne de joie en le revoyant : pour lui, point de milieu; les souvenirs de ce qu'il aime, sans cesse présents à son imagination, finissent toujours comme au théâtre, par des désespoirs ou par des reconnaissances mêlées de cris et de larmes.

Concluons de ce parallèle que les animaux s'arrôtant toujours à la sensation, ou parvenant à peine à l'idée simple qui s'interpose entre la sensation et les idées complexes; inattentifs aux opérations de leur esprit; ne détachant pas l'objet de ses qualités ; ne concevant ni le temps, ni ses divisions, et moins encore l'art de les compter; infiniment })lus forts de passions q«e d'idées; moins riches de mémoire ({ue d'imag-lnation ; presque toujours sans réflexion et constamment sans abstraction; s'associant sans convention, et n'ayant jamais conçu les échanges ; concluons, dis-je, que

les animaux n'ont pu inventer la parole et bâtir cet édifice delà pensée, dont l'analysi?, les abstractions, les conventions et les échang-es sont les véritables fondements.

Cependant, les animaux jouissent de l'association des objets et des sensations, sans quoi ils n'auraient pas le sens commun, et recommenceraient la vie à chaque instant. C'est par cette puissance, commune à tout ce qui respire, qu'ils s'apprivoisent d'abord avec eux-mêmes, ensuite avec les objets extérieurs et enfin avec nous ; c'est par là qu'ils ont assez de suite dans leurs souvenirs, pour rég-ler leur imaofination. Pourquoi sont-ils donc à jamais privés de la parole?

C'est que les animaux, en liant leurs souvenirs, ne les associent qu'à des sig-nes m.atériels,très prochains, peu nombreux, indisponibles, invariables et invisibles. Il faut développer ceci en peu de mots.

Il y a deux sortes d'associations : les naturelles et les artificielles, qui sont de pure convention.

Ma présence, ma voix et la nourriture que j'apporte s'associent éaralemcnt dans la tête des enfants et des animaux que j'élève. La soif et l'eau ne se quittent plus dans leur imag-ination aidée de leur mémoire ; et s'ils sont nécessités à chercher leur nourriture et leur boisson dans les champs, ils n'oublieront ni la distance, ni les différents aspects des lieux, ni le murmure du ruisseau qui doit les désaltérer. Tout son qui les frappe au moment où la pâture arrive, s'associe à elle ; et l'attention de l'animal, éveillée par le besoin, se partag-e entre la proie et le bruit qui l'accompag-ne.

C'est donc la nature et les hasards de la vie qui fournissent des sijgnes aux animaux, ce qui en circonscrit beaucoup l'espèce et le nombre. Il n'y a donc que l'homme qui puisse leur fournir des sig-nes artificiels et variés, qui ne sont ni les représentants, ni les compatrnons naturels de l'objet.

Mais quand on en vient à un tel commerce avec les animaux, il se présente aussitôt un inconvénient insurmontable : on les a tirés de leur ordre, sans les transporter dans le nôtre ; et l'extrême majorité de nos sig-nes exprime toujours des besoins qu'ils n'ont pas, et des idées qu'ils ne peuvent concevoir.

l'HILOSOPHIE 271

Il faut donc alors, prcmicrcmont, borner beaucoup le Innij^ajtre qu'on essaye avec eux, et renoncer aux verbes, aux .'oliectifs, et à tous" les mots abstraits qui rappellent des ( lioses qu'on peut voir, ou des g-estes qu'on ne peut l'aire. ' (st à quoi on en est réduit avec les enfants qui commenit à dénouer leur lang-ue. En disant aux uns et aux 1res, pain, joujou, bonbon, on leur montre d'abord ces MS objets, et on se contente ensuite du mot seul, quand i , ssociation de l'objet et du nom s'est faite dans leur cer- ^ au. Mais vous ne pourrez jamais leur prononcer avec succès les mots sagesse et verfu, puisque vous ne sauriez l(>s accompag-ncr d'un objet visible. C est ainsi que vous aurez des g-estcs pour leur faire entendre ici et là, et que Aous ne leur ferez jamais comprendre A ?"^r et aujourd'hui. Si vous usez d'un ou de deux verbes tout au plus, vous ne les emploierez qu'à l'impératif, sig-ne instantané du commandement, sans aucun ég-ard au passé et à l'avenir, et V; us observerez que Texpression de ce mot est tellement dans le ton de la voix que vous pourrez attirer l'animal avec un mot de colère, et l'effrayer avec un mot de caresse, l'intonation étant pour eux le côté sensible et matériel de la parole. Vous n'oublierez jamais que les mots, quelque sonores qu'ils soient, ne sont qu'un bruit plus ou moins lung- pour eux, et que les monosyllabes leur conviennent davantag-e. Pour nous, la phrase se divise en mots, les mots en syllabes et les syllabes en lettres. Mais, pour eux, [tuint d'analyse: c'est là que les bornes sont invincibles (i). Secondement, vous accompagnerez toutes vos leçons de liàtiments et de récompenses, afin d'attacher un intérêt iitable à tant d'objets indilVérents pour eux; car les aniaux n'étant point frappés de vos paroles en elles-mêmes, le seront toujours de vos caressses et de vos menaces, qui parlent droit à leurs passions. Ce n'est point en eft'et avec vous et vos idées qu'ils ont fait un pacte, c'est avecle plaisir t la douleur dont vos menaces et vos caresses sontl'expresn sensible et directe. Aussi les trouverez-vous toujours accessibles à la vanité, à ce besoin d'être aux yeux d'autrui, ion nomme />arrti7r<? .-leur ég-oïsme est sansamour-propre, ■i vos sifflets et vos huées ne feraient que les épouvanter.

( i) La parole exige trois efforts : 1° la retenir. 2» l'appliquer, ?><^ l'anayser. Les oiseaux s'arrêtent au premier; le vulî^aire, au second. M.

Tout ce qui peut être jug-é entre dans la balance de la raison humaine: celle des animaux n'admet que ce qui les touche. C'est donc en vain que vous exig-eriez d'eux' quelque idée de justice, puisque dans toute querelle, quand elle ne leur est pas inditî'érente, ils se font toujours partie et ne se constituent jamais tiers ; et c'est pourtant là le véritable caractère et Torig-inc de la justice. Encore moins leur proposerez-vous des échang-es ; car si vous mettez, d'un côté, un signe de convention, tel que l'or; et de l'autre, une denrée qui leur convienne, ils ne céderont jamais celle-ci pour l'autre; et si vous leur présentez deux aliments agréables, ils les prendront tous deux, ou se décideront pour le plus Gfros. Toutes les idées indirectes qui résultent d'une convention passée, ou qui promettent un bien à venir, leur sont également étrangères : tandis que l'homme embrasse le monde et attire toutes les denrées, en rapprochant les espaces par le commerce et les temps par le crédit.

S'il est donc impossible aux animaux de se démêler de la variété de nos paroles, et si on est oblig-é de se réduire avec eux à des cris et à des sig-nes peu nombreux, c'est qu'ils ont peu de besoins, et que nos mots rappellent une foule de choses dont ils n'ont ni le désir, ni l'idée, et dont ils ne furent, ne sont et ne seront jamais touchés. Il faudra môme que ce peu de signes soit accompag-né de l'objet, ou qu'il réveille la crainte et l'espérance : les arrière-pensées de l'homme seront toujours un vrai labyrinthe pour les animaux. Un sing-e à qui l'on apprend l'exercice ne verra jamais qu'un bâton dans son fusil ; le perroquet à qui vous aurez appris à dire votre nom le prononcera pour avoir à manger ou pour avoir le plaisir de g-azouiller, et non pour vous nommer; le chien que vous aurez longtemps dressé, et à qui vous direz, ma montre! ira la chercher, non pour que vous sachiez l'heure, car ceci ne le reg^ardc pas; mais de peur d'être battu, s'il ne refait pas les mouvements que vous lui avez inculqués par la douleur. Leurs passions s'interposent donc toujours entre le mot et l'idée complexe, et leur intellig-ence n'est qu'obéissance.

Le lecteur peut maintenant rapprocher les deux opinionopposées sur les animaux : tant celle qui les égale a l'homme que celle qui les réduit à l'état de pures machines, et se convaincre que la vérité n'est pas dans ces extrêmes.

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