FONTENELLE, LA MOTTE ET VOLTAIRE
Fonienelle.
Heureusement que la jalousie, la {gloriole des auteurs, et tout cet attirail de petites passions humaines, ne passa pas le Stvx avec nous ; car, pour peu qu'il me restât de l'homme encore, je sens que je vous haïrais bien sincèrement.
Voltaire.
Que signifie cette phrase de Normand? Je crois en effet que vous ne m'aimez guère.
Fontenelle.
Puis-je vous pardonner les plaisanteries sans fin dont vous m'avez accablé pendant le cours d'une si longue vie? N'était-ce pas assez que votre réputation eût fait taire la mienne et celle de La Motte? Nous étions tous deux à la tète de la littérature, quand vous avez paru ; nous hasardions en style timide des opinions très hardies, lui sur le goût, et moi sur la religion : le monde se reposait, avec notre ingénieuse médiocrité, de la supériorité du siècle précédent; et vous êtes venu lui redonner la fatigue des chefsd'œuvre en tout genre : de sorte que ma longue carrière, efî'acée à son aurore par les Racine et les Boileau, se trouve éclipsée vers sa fin par vous, et réduite comme à un point. Sont-ce là des choses qui se pardonnent ? La Motte.
Sans compter que vous avez mis en défaut tous nos petits historiens, qui auraient bien voulu qu'après le siècle
LITTERATURB
de Louis XIV fut venu celui de la philosophie, et ensuite la décadence, afin de pouvoir trouver, dans notre histoire et dans celle des Romains, des époques bien symétriques, le siècle d'Aug-uste, celui des philosophes, et le reste. Mais, grâce à vous, on n'y connaît plus rien, et Fontenelle et moi nous jouons un triste rôle. Enfants d'une nature en repos, et qui semblait ménag-er ses forces, parce qu'après le siècle de Louis XlVelle se préparait à celui de Louis XV, nous avons été traités bien chichement ; et toutefois je suis de l'avis de mon confrère : nous aurions encore la plus grande réputation sans vous.
Voltaire.
Ing-ratsque vous êtes! vous oubliez combien vous avez eu de beaux moments ; vous oubliez, Fontenelle, qu'on pourrait envier vos quarante dernières années, et que c'est beaucoup, même sur une vie de cent ans. Quant à vous, La Motte, vous avez cru faire une révolution en poésie, et quand vous lisiez vos fables à l'Académie française, on les préférait à celles de La Fontaine : cette double illusion vous a donné de véritables jouissances. Xe vous laissez donc pas éblouir par les honneurs tardifs que Paris m'a rendus; ils ont été bien achetés; car, sans compter les dégoûts d'une vie errante et polémique, je ne passais encore que pour un bel esprit à cinquante ans. On m'a longtemps opposé le dur Piron, et Crébillon le barbare. Il m'a fallu expier, par une longue retraite, des succès toujours disputés, et ce n'est qu'en devenant étranger à ma patrie que j'ai pu y rentrer, pour recueillir en un jour le fruit de soixante ans de travaux; faible moisson de gloire, représentée par quelques feuilles de laurier! Et je ne vous dis pas encore de combien d'épines cette couronne était en secret tissue : je triomphais à Jérusalem, malgré les Scribes et les Phaririens, j'étais logé chez le Publicain, et si je suis mort dans mon lit, j'ai pu prévoir, à la consternation de tout ce qui n\en\ïronna.it, que Je serais enterré au bord (le la rivière, à côté de cette pauvre Le Couvreur. Consolez-vous donc avec moi, mes amis :
Tout mortel est chargé de sa propre douleur. Fontenelle .
Oh! si j'avais eu votre destinée à conduire, elle n'eût
point échoué dans le port. Vous aviez une grande fortune, une réputation sans borne, et, si j'en crois la renommée, vous étiez devenu une puissance en Europe. Je n'aurais point quitté 'cette retraite où vous receviez le tribut de tant d'hommag-es, toujours grossis par la distance, pour venir à Paris faire voir de trop près l'idole, et me donner une indig-estion de gloire : si j'avais eu la faiblesse d'y venir, rien n'aurait du moins corrompu la douceur de mon triomphe; j'aurais remporté ma couronne à Ferney, avant qu'elle se fût flétrie.
Voltaire.
Vous parlez d'or, mon cher Fontenelle, et vous avez bien le droit de remontrance, vous qui avez si sagement conduit votre petite barque. Mais que voulez-vous que je vous dise? Cette tête octogénaire, que les sollicitations des rois n'auraient point ébranlée, se rendit aux cajoleries du Publicain, qui voulut me faire entrer dans sa maison, comme le purificateur de l'ancienne loi. Je n'y gagnai qu'un distique assez piquant par les idées qu'il rapproche ;
Admirez d'Arouet la plaisante planète :
Il naquit chez Ninon, et mourut chez Villette.
Pour me livrer tout entier à l'enthousiasme du plus aimable de tous les peuples, je jetai l'ancre sur le sable mouvant; j'oubliai tout projet de retraite. J'achetai un hôtel ; je signai des baux à vie d'une main mourante ; je ne m'occupai plus que de tripots et d'académies.
Fontenelle.
Ah! que je vous sais gré de n'avoir pas oublié mes pauvres académies ! Dans quel état les avez-vous laissées? Ontelles pu, du moins, vous décerner quelque honneur? Voltaire.
Elles n'étaient pas encore aussi délabrées que vous pourriez le croire : les académies ont une longue vieillesse; celle des sciences, dont mes Eléments de Newton n'auraient pas dû me fermer la porte, me proposa une séance, et je l'acceptai. On parla de l'air fixe, qui était à la mode en ce moment, et on lut quelques Éloges, dont les vôtres seront toujours la meilleure critique, et de là je passai à l'Académie française.
LITTÉRATURE l\l
Fonienelle.
Eh l)ien?
Voltaire.
A l'Académie française...
Fonienelle.
Vous me troublez ! Quel est donc ce cruel silence? L'audience aurait-elle été muette? Vous aurait-elle refusé quelques hommages? On assure qu'elle vous créa son directeur perpétuel.
Voltaire.
Tout était en règle, mon cher Fontcnelle, et tout alla dans l'ordre accoutumé : l'Académie parla, on lut des Eloges, tout le monde fut loué, et chacun parut sortir avec plaisir; mais, vous le dirai-je? le nombre admirable des orateurs, le magnifique babil de cet éloge, toujours ancien et toujours nouveau, le retour des séances, l'éclat des réceptions, tant de choses, en un mot, qui font de l'Académie française le corps le plus auguste de l'univers, ne font plus aujourd'hui les délices de la nation : le siècle s'est aftadi sur le sublime; on s'ennuie à l'Académie. Voilà ce que j'aurais voulu dissimuler à un homme tel que vous, car c'est vous percer le cœur. Je sais qu'on emporte chez les morts les affections qu'on a eues dans la vie; on a toujours du goût pour son premier métier, et si j'en crois là-dessus certains bruits, vous avez rassemblé là-bas sous ces myrtes quelques ombres académiques, vous y tenez des séances; il faut, en vérité, que vous ayez bien du goût à la chose, pour vous être fait ainsi le secrétaire éternel des morts ! N'en rougissez pas ; si vous me l'avouez, je vous promets d'aller à vos assemblées une fois tous les siècles. En! plût à Dieu que l'Académie n'eût tenu là-haut que des assemblées séculaires; l'inconstant public ne s'en serait pas si tôt dégoûté. Mais je vous le répète avec regret, ce public ne s'en cache pas : il s'obstine à dire que l'Académie ne fait plus rien pour sa gloire cl pour ses plaisirs. Quant aux hommes qui soutiennent encore l'honneur de la nation, qu'ont-ils à faire d'académie? que gagnent-ils à se réunir? C'est aux moutons à s'attrouper; mais les lions s'isolent, et se font des empires séparés.
La Motte.
N'achevez pas : vous voyez où il en est ; c'est l'état où le réduisent les nouvelles trop véritables qui nous arrivent tous les jours; comme si un aussi bon esprit n'avait pas dû les prévoir! Une peut supporter l'idée d'une nation sans académie : semblable à ces Romains qui ne concevaient pas l'Empire sans le Gapitoie, ou le Capitole sans l'Empire. Nous avons souvent des discussions là-dessus ; mais je ne parviens qu'à l'afflig-cr.
Voltaire.
Il faut pourtant qu'il dig-ère cette vérité. Mettez-vous bien dans l'esprit, mon cher Fontenellc, qu'il en est des compagnies litléraires comme de celles de commerce. Quand un peuple est pauvre et sans industrie, il faut alors créer des compag-nies, leur donner des privilèges exclusifs ; mais quand chaque citoyen est devenu commerçant, il faut alors détruire ces corps privilég'iés,carils dégénéreraienten monopole,et voudraient étouflerTindustrieg-énérale prête àéclore. Ainsi, quand une nation est barbare, et que quelques tètes possèdent à elles seules le peu d'esprit qu'elle a, il est nécessaire de les rassembler, afin que les regards du peuple incertain se tournent vers elles, et qu'on sache bien qu'il n'y a des lumières et du goût que chez elles. Mais quand une fois la nation a goûté les plaisirs de l'esprit, que les bons modèles se sont multipliés en tout genre, et qu'un vernis de littérature s'est répandu sur toutes les conditions de la société, alors ces chambres privilégiées, le faste de leurs inscriptions, leurs séances, leurs adoptions et leurs exclusions, excitent plus de murmures que d'émulation : attaquées par les aspirants qu'elles repoussent, elles ne sont jamais défendues par leurs m.embres ; le vœu général est contre elles, les bons mots se multiplient, et après avoir rendu à une nation le service de lui donner une académie, il ne reste plus qu'à la lui ôter, à moins qu'on n'aime mieux la laisser mourir de ridicule.
Fontanelle.
Ah ! grand homme, vous frappez juste, mais vous frappez trop fort. Je conviens avec vous que l'Académie française n'est ni d'absolue nécessité, ni de pur agrément en France ; cependant elle fait encore honneur à la nation, elle
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sert de phare à tout le Nord, et peut-être est-ce à elle quela langue française doit un peu de son universalité. Nous sommes en eilet le seul peuple chez qui il y ait toujours un corps subsistant qui veille à la pureté du lang-ag-e.
Voltaire.
Mais c'est précisément la chose dont elle s'occupe le moins. N'est-il pas ridicule, en effet, que l'Académie française n'ait point encore profité de son despotisme pour nous donner une orthocraphe, pour fixer la véritable acception de chaque mot, les classer par racine et par famille, poserenfin les limites de la lang-ue ? N'est-il pas étonnant qu'elle ne nous ait pas fait encore un bon dictionnaire ? Au lieu de cela, ce sont des cabales, des partis, des réceptions qui épuisent son activité ; et sans que le monde en sache rien, il y a telles niaiseries qui coûtent plus de briq-ues à un secrétaire d'académie, et qui exige plus de dextérité, qu'il n'en fallait jadis à Rome pour le consulat et la préture.
Fontenelle.
Vous ne comptez donc pour rien les Éloges qu'elle donne pour prix chaque année V Tous les grands hommes de la nation y sont loués tour à tour, et dans peu, ces Eloges formeront une i^i-alerie respectable, égale, peut-être, à celle qu'on leur prépare au Louvre.
La Motte.
Ah ciel! de quoi nous parlez-vous là, Fontenelle? Vous raillez, sans doute : le Léthé nous apporte chaque année un Eloge académique; c'est un deuil général parmi les ombres quand le moment approche. Vous le savez, nous nous rassemblons toutes alors, et nous attendons toutes avec effroi la décision du sort. Celui que l'Académie a choisi pour victime, pâlit tout à coup; sa gloire et sa couronne, que le temps avait respectées, se flétrissent visiblement. Voyez, sous ces ombrages, Montausier, Suger, l'Hôpital ; voyez dans quel état leurs panégyristes les ont mis : ces têtes illustres paraissent avoir passé deux fois par les ombres de la mort; et vous-même, Fontenelle, malgré votre philosophie et votre amour pour tout ce qui vient de l'Académie, vous n'avez pu vous défendre d'une secrète horreur en voyant approcher votre tour. Vous savez à quelle main vous êtes
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destiné (i). Mais je viole peut-être votre secret : vous n'avez jamais voulu convenir de toute votre affliction.
Fontenelle.
Puisque vous le voulez, ce n'est pas avec vous, messieurs que je dissimulerai mes peines, et cette hypocrisie serait, je crois, bien inutile, mais je voudrais vous faire convenir que si T Académie nous proposait tous les ans une question intéressante, ou si elle donnait l'Elog-e historique de quelques g'rands hommes, suivi de l'analyse de leurs ouvrages, et d'observations sur la lang-ue, il en résulterait en peu de temps une collection qui aurait son prix. Les convulsions oratoires et les moules usés du panég-yrique ne produisent rien que de l'ennui. Saint Louis, pour avoir été tant loué, n'en est ni mieux connu, ni plus estimé. Il faudrait aussi peut-être que l'Académie française fût la seule dans le royaume qui eût le droit de proposer des Eloges, afin que l'unité du prix lui donnât plus de concours et de solennité. On ne saurait croire com^bien cette fourmilière d'académies et de musées nuit au bon goût et avance la ruine des lettres. Le feu sacré se trouve dispersé entre trop de miains, et chacun se fait un rite et une liturgie à sa mode. Quand les petites souverainetés se multiplient dans un Etat, l'anarchie est arrivée. Il faudrait enfin que le secrétaire de TAcadémie française ne fût occupé que de la véritable gloire de sa compagnie, bien sûr en même temps de travailler pour celle de la nation et pour la sienne propre; tandis qu'au contraire, semblable au pilote d'un vaisseau qui fait eau de toute part ou, si vous l'aimez mieux, à une araignée qui jette ses fils dans toutes les antichambres de Paris, il croit ne pouvoir exister qu'à force d'art et de connaissance du monde.
Voltaire.
Hélas 1 mon cher Fontenelle, vous êtes donc toujours le même. Laissez là vos pilotes et vos araignées. Adieu; je m'aperçois que vous me feriez passer mon éternité à parler d'académies.
(i) Dans lout cet alinéa Rivarol vise son ennemi littéraire particulier du moment, Dominique-Joseph Garât, dont les Éloees de Snger el de Montausier avaient remporté, en 1779 et 1781,16 prix à l'Académie française ; son Eloge de Fontenelle (1784) devait avoir le même sort. — (Note de P. Malassis.)
La Motte.
Je suis bien fâché que vous partiez, car j'avais un petit morceau à vous lire, en faveur des tragédies en prose et des vers blancs.
Fontenelte.
Et moi j'allais vous proposer de nouveaux statuts pour : 'Académie.
Voltaire.
Adieu, vous dis-je; il faut quitter les gens quand leur marotte les prend. Allez, Fontenelle, parmi les Duclos, les d'Olivet et les Trublet, causer sur votre chère académie, pendant quelques milliers de siècles. Pourmoi,je vaistrouver Sophocle, ^Horace et l'Arioste; c'est là toute lacadémie qu'il me faut. Quant à vous, La Motte, attendez, pour faire votre lecture, la descente de quelques pauvres diables qui font des drames pour l'Opéra-comique ; ou bien, informezvous d'un abbé de Reyrac, qui faisait un hymne au soleil, en prose, et en un gros volume. Il nous parlait de tout ce que cet astre a vu depuis l'origine du monde; il prétendait malicieusement faire ainsi tomber l'Encyclopédie : voustrouverez ici son âme prosaïque, à moins qu'il ne soit mort tout entier.