II. ANECDOTES ET BONS 3I0TS
— Il racontait cette anecdote : Un courtisan (et je ne irois pas qu'il y ait quelque chose au monde de plus sot 'ju'un courtisan) répondit à Louis XV, qui lui demandait [heure : « Sire, l'heure qu'il plaira à votre Majesté. »
— Dans une dispute littéraire, Mirabeau s'emporta contre \ivarol et lui dit qu'il était une plaisante autorité, et lu'il devait observer la différence qu'il y avait entre leurs îeux réputations. — Ah ! monsieur, répondit Rivarol, je l'eusse jamais osé vous le dire (2).
— Il disait de Rulhières, mais le mot a aussi été attribué Chamfort : Il reçoit le venin comme les crapauds et le
end comme les vipères (3).
— Il disait des vers de François de Neufchâteau : c'est de a prose où les vers se sont mis.
■ — Rivarol avait dit un mot sale sur le baron deKrudner,
1 (i) Ce passage, tiré de la fausse lettre à l'abbé de Villefort (voir plus
{oin, paç:e 429 , semble bien de Rivarol.
I (2) Malletdu Pan.
i (3) Sur le cas qu'il faisait de Rulhières, voir Dialogue des morts,
baçe 193.
36o nivAROL
mot qui, je crois, lui avait déplu. « Je ne mets plus le nez là il pète son esprit. » Il faut savoir que M. de Krudne jetait pour ainsi dire les sons de sa bouche : ce n'était pa un bégaiement, c'était une sorte de difficulté (i).
L'autre jour, un pauvre diable de démocrate, un
manière de Peti... poursuivait de questions M. de Riva qui ne lui répondait jamais rien. A la fin, il lui dit : Est ce que vous me méprisez? — Non, dit M. de Riva..., je a m'en soucie pas (2).
Le Rivarol par excellence
Dinait avant-hier chez Conti.
Conti s'est amusé, je pense;
Mais Rivarol s'est diverti (3). •
Dans un cercle, une dame qui avait de la barbe ai
menton ne déparla pas de toute la soirée. Cette femme dit enfin Rivarol, est homme à parler jusqu'à demair matin.
Un jour Rivarol avait discuté très vivement sur Is
politique avec M. de B..., son secrétaire. Celui-ci lui dit : « Je suis bien aise, monsieur de Rivarol, que vous vous rapprochiez en'fin de mes idées. — Et moi, je suis charmé d< voir que vous vous rapprochiez enfin de mon genre. »
A un nommé Duhamel, homme très obscur, qui se
plaignait d'avoir été cité dans le Petit Almanach de noi grands hommes (4) • Voilà lesinconvénients__de la célébrité!
— Rivarol avait emprunté à M. de Ségur le jeune une bague où était la tête de César. Quelques jours après, M. de Ségur la lui redemanda. Rivarol lui répondit : César ne rend pas.
— A propos de la Fayette : A force de sottises, il vint à bout de ses amis, et sa nullité triompha de sa fortune.
— Quand Rivarol fut présenté à Voltaire, ils eurent une conversation sur les mathématiques, et entre autres sur l'algèbre. Voltaire lui dit, avec le poids et l'ironie de son
(i) Mémoires de Tilly, III, p. 266.
(2) La Chronique scandaleuse, n° 26.
(3) Peltier.
(4) Sa notice est insignifiante.
nn'AnoLiAVA 3fti
âge: f( Eh bien, qu'est-ce que c'est que celte algèbre où l'on marche toujours un bandeau sur les veux? — Oui, reprit Rivarol avec toute la vivacité d'une jeune imagination, il en est des opérations de l'algèbre comme du travail de nos dentelières,qui, en promenant leurs fils au travers d'un labvrinthe d'épingles, arrivent, sans le savoir, à former un magnifique tissu. »
— Quelqu'un venait de lire à Rivarol un parallèle entre Corneille et Racine, fort long et fort en nu veux : Votre parallèle est fort bien, mais il est un peu long, et je le réduirais à ceci : L'un s'appelait Pierre Corneille, et l'autre s'appelait Jean Racine.
— De Champcenetz : Il se bat pour les chansons qu'il n'a pas faites, et même pour celles que ses ennemis lui accordent.
— DeM.M... (i): Son A niant bourru ostun des ioyauxda Théâtre-Français ; ses Amours de Bayard se sont emparés d'un public encore tout chaud du Mariage de Figaro, et en ont obtenu les mêmes transports. C'est le théâtre des Variétés qui a donné l'idée de ces énormes succès. MM. M... et Reau marchais doiventbieu entre eux se moquer de Molière, qui, avec tous ses efforts, n'a jamais passé les quinze représentations I Se moquer de Molière est bon ; mais en avoir pitié serait meilleur.
— D'un article de Y Encyclopédie sur l'Évidence, par Turbot, article fort obscur : C'est un nuage chargé d'écrire sur le soleil.
— Sur M. de S... : C'est un homme qu'on fuit dans les temps calmes, et qui fuit dans les temps d'orage.
— A quelqu'un qui lui disait : Connaissez-vous la Messiade de Klopstock"? — Oui, c'est le poème où il y a le plus de tonnerres.
— D'un madrigal et d'une épigramme également innocents : Il y a un peutrop de madrigal dans son épigramme, et un peu trop d'épigramme dans son madrigal.
— De M. R... : Ses épigrammes font honneur à son cœur.
(i) Boulet, dit de Monvel.
'602 RIVAUOL
— Targ-et avait dit à l'Assemblée : « Je vous eng-a^e, messieurs, à mettre ensemble la paix, la concorde, suivies (lu calme et de la tranquillité. » Rivarol parodiait ainsi plaisamment l'éloquence un peu niaise de cet orateur : Et n'allez pas mettre d'un côté la paix et la concorde, et de l'autre le calme et la tranquillité; mEtis mettez tout ensemble la paix et la concorde, suivies de la tranquillité.
— L'abbé Delille s'était fait suivre, dans l'émigration, d'une nièce, d'un caractère assez désag-réable : « L'abbé, lui dit un jour Rivarol, puisque vous aviez le droit de vous choisir une nièce, vous auriez bien dû la choisir plus polie. ))
— Le duc de Guiche, à un souper chez M"^e de Poliçnac, étonné de la considération particulière qu'on témoignait à Rivarol, dit à un de ses voisins : Si cela dure, les salons vont devenir des académies. — Monsieur le duc, répondit R.ivarol, avant que cela n'arrive, il faudra que les salons soient composés de gens dignes de tenir leur place dans les académies.
— Un jour, à Hambourg, Taileyrand entre dans un salon où l'on parlait précisément de lui. Il s'informa du sujet de la conversation : (c Nous parlions, dit Rivarol, de quelqu'un que l'on pourrait prendre pour la justice d'Horace (i), si ce n'était elle qui, depuis longtemps, court après lui. »
— Il disait des émi2:rés, la plupart si déchus dans l'exil : « Les papillons sont devenus chenilles. »
— Une dame, à Londres, lui montrait avec complaisance des bijoux précieux, qu'il reconnut pour avoir fait partie du mobilier de Versailles: Madame, dit R.ivarol, je suis bien fâché pour vous que vous ne possédiez cela que de seconde date.
— Sur l'abbé Giraud, qui s'était fait dénigreur de son métier, et qui avait coutume de dire de tous les livres qu'il lisait : C'est absurde ! Il va laissant tomber sa signature partout .
— De l'archevêque de V..., qui, ayant embrassé dans
(il. Pcde pœna claudo.
nivAnoi.iAN'A 363
rAsscmblcc constituante les principes pliilosophiqiies qu'il avait vivement combattus toute sa vie : Il s'est fait l'cxccutcur testamentaire de ses ennemis.
— Lorsqu'il apprit que l'archevêque de Toulouse s'était empoisonné : C'est, dit-il, qu'il aura avalé une de ses maximes.
— Son frère vint lui annoncer un jour qu'il avait lu sa Irag-édie devant M. F... : Hélas ! je vous avais dit que c'était un de nos amis.
— Le comte et la comtesse de T. . ., oldii^-és de quitter la I^rancedans des temps ora;;5-eux, après avoir erré long-temps en Allemagne, arrivèrent enfin à Hambourg*. Ne sachant où porter leurs pas dans cette ville où le nom d'émig-ré et celui de proscrit étaient synonymes, le désespoir était au comble pour ces deux infortunés, lorsque, par un hasard heureux, le comte de T... rencontre, près de l'hôlel du ministre d'Espag"ne, Rivarol, dans un moment où il se disposait à monter en voiture, pour aller passer quelques jours à la campagne. Pvivarol, au premier coup-d'ceil, lit dans les yeux de son ancien ami tout ce qu'il avait à lui apprendre: A en prévient les douloureux détails par une amabilité pleine de g-râces; son cœur, cette fois, avait devancé son esprit. Cette voiture est à vos ordres, leur dit-il, allons chez vous, et de là chez moi ; vous y resterez jusqu'à ce que vous trouviez mieux Le comte et la comtesse de T..., pénétrés des soins délicats de leur bienfaiteur, exaltaient partout la noblesse de ses procédés. Rivarol disait encore iiu bout de six mois de leur résidence chez lui, à ceux qui Jiii en parlaient : « Dans d'autres temps ces braves gens-là m'ont comblé d'honnêtetés. La roue a tourné contre eux; ils en sont moins étonnés sûrement que de toir un poète qui leur donne à dîner (i). »
— Dumouriez, après avoir un moment étonné l'Europe par ses victoires, a fini par être obligé de se confiner dans un village près d'Hambourg. C'est de là qu'il a publié tous
rêves politiques qui, sans aucune utilité pour les cabinets
(les souverains, n'en remplissent pas moins le but de faire
) Sulpicc de la Plaîicre,
parler de lui. La baronne d'Ang-el (i), sœur de Rivarol, qui avait joui de la g-loire de Dumouriez, voulut ég"alement partag-er sa mauvaise fortune. Elle écrivait souvent à son frère : (c Tirez donc Damouriez de son tombeau; parce qu'il a fait, on doit juger de ce qu'il fera encore. » Rivarol, lassé apparemment d'être importuné pour une chose qui était peut-être au-dessus du crédit dont il jouissait près d'une g-rande puissance du Nord, répondit à sa sœur: k Si les prières fléchissent le courroux du ciel, c'est à ceux qui ont la foi de prier : pour moi, ma chère, qui n'ai précisément que celle qu'il me faut, je suis très loin d'aspirer à faire un miracle : l'opinion a tué Damouriez, lorsqu'il a quitté la France. Dites-lui donc en ami de faire le mort : c'est le seul rôle qu'il lui convienne de jouer; plus il écrira qu'il vit, plus on s'obstinera à le croire mort (2). »
— Rivarol et l'abbé Sabatier avaient été invités à déjeûner chez Ja princesse de Vaudemont. On offrit du saucisson d'ânon à l'abbé Sabatier, qui hésitait. Inutile d'insister, dit Rivarol, l'abbé n'en mangera pas; il n'est pas anthropophage.
— Il fut un moment où M°^® de Genlis faisait paraître, tantôt un théâtre à l'usage des enfants, tantôt un ouvrage ascétique, puis des romans; les gens de lettres, bien ou mal accueillis chez la gouvernante des enfants du duc d'Orléans, embouchaient la trompette de la renommée, pour exalter ou déprécier cette femme auteur. Rivarol, consulté sur ce qu'il pensait des ouvrages de M^e de Genlis, répondit au questionneur : (( Monsieur, j'ajourne ma réponse jusqu'à ce que (( Mme Je Genlis ait fait un ouvrage de femme; je n'aime « que les sexes prononcés (3). »
— Rivarol causant un jour avec d'Alembert qui n'aimait pas Bufl"on,le secrétaire de l'Académie, lui disait : « Ne me (f parlez pas de votre Buffon, de ce comte de Tuffières, qui, « au lieu de nommer simplement le cheval dit : La plus (( noble conquête que l'homme ait jamais faite, est celle « de ce fier et fougueux animal, etc., que ne dit-il le che-
(i) Plus connue sous le nom de baronne de Beauvert, (2) Sulpice de la Flatière.
{'ôj Ibid.
RIVAROLIANA 365
(( val? — Oui, reprit Rivarol, c'est comme ce sot de Jean- (( Baptiste Rousseau, qui s'avise de dire :
Des bords sacrés où naît l'aurore Aux bords enflammés du couchant.
Au lieu de dire de ïest à Vouesl (i).
— Le secrétaire de Rivarol ne se rappelait plus le soir ce qu'il avait écrit le malin. Aussi Rivarol disait de lui : Ce serait un excellent secrétaire de conspiration.
— Il disait, à propos de Tabbé de Vauxcelles, auteur de plusieurs oraisons funèbres : On ne sent jamais mieux le néant de l'homme que dans la prose de cet orateur.
— Rivarol disait de son frère : Il serait l'homme d'esprit d'une autre famille, et c'est le sot de la nôtre.
— Il disait de Palissot, tour à tour transfug-e de la religion et de la philosophie : Il ressemble à ce lièvre qui, s'étant mis à courir entre deux armées prêtes à combattre, excita tout à coup un rire universel.
— Il disait de Garât qui défig"urait un de ses bons mots, en le répétant : Il ne tient pas à lui que ce ne soit plus un bon mot.
— Il disait de Thibault qui faisait à Hambourg- des lectures très peu suivies : Il paie les huissiers, non pas pour empocher d'entrer, mais pour empêcher de sortir.
— Au sujet des accroissements de Paris, il disait : Paris ressemble à une fille de joie qui ne s'agrandit que par la ceinture.
— Beaumarchais, le jour de la première représentation de Figaro, disait à Rivarol, qui se trouvait à côté de lui au spectacle : J'ai tant couru ce matin à Versailles, auprès de la police, que j'en ai les cuisses rompues. — C'est toujours cela, reprit Rivarol.
— Le duc d'Orléans, au commencement de 1789, jeta les yeux les yeux sur Rivarol, et lui dépêcha le duc de Biron, pour l'engaçifer à publier une brochure sur ce qu'on appelait les dilapidations de la cour. Rivarol parcourut d'un air
(i) Esprit dà Riuarol. L'épigraaame est contre d'AIcmbert.
dédaigneux le canevas qu'on lui présenta. Après un moment de silence, il dit au plénipotentiaire : « Monsieur le duc, (( envoyez votre laquais chez Mirabeau ; joig-nez ici qucl- « ques centaines de iouis, votre commission est faite. »
— L'abbé de Balivière lui demandait une épigraphe, pour une brochure qu'il venait de composer : Je ne puis, répondit-il, vous ofl'rir qu'une épitaphe.
— Quelqu'un lui demandait son avis sur un distique : C'est bien, dit-il; mais il y a des longueurs (i).
— M. de L*** avait dit dans une société à l'abbé de Balivière : mettez-vous là, à côté de moi, Tabbé ; vous direz force bêtises, et cela réveillera mes idées. Rivarol retournait plaisamment ce mot de M, de L'*% en disant à son secrétaire : M. de B***, mettez-vous là, je vous dirai force bêtises, et cela réveillera vos idées.
— Il disait du chevalier de P**% d'une malpropreté remarquable : Il fait tache dans la boue.
— Un jour, traversant le Palais-R.oyal, il rencontra Florian qui marchait devant lui, avec un manuscrit qui sortait de sa poche, il l'aborda, et lui dit : Ah! Monsieur, si l'on ne vous connaissait pas, on vous volerait (2).
— L'abbé de Balivière disait à Rivarol, au sujet de la Révolution : oui, c'est l'esprit qui nous a tous perdus. Il lui répondit: Que ne nous offriez-vous l'antidote?
— Il disait des laquais enrichis : Ils ont sauté du derrière de la voiture en dedans, en évitant la roue.
— Il dit, en apprenant la nomination de Chamfort à l'Académie française : C'est une branche de mug-uet entée sur des pavots.
— Il disait de Cubières, qui singeait Dorât : C'est un ciron en délire qui veut imiter la fourmi.
— Le maréchal de Ségur, qui était manchot, venait de solliciter une pension de l'assemblée constituante. Rivarol dit à ce sujet: Il tend à l'assemblée jusqu'à la main dont le bras lui manque.
(ï) Le mot est sous une autre forme dans le Petit Almanach, p. 05. (2) Journal Royaliste, 2 juin 1792.
RIVAHOLIVNA BOÇ
— Qaclqirun lui disait: connaissez vous le vers du siè-
cle:
Le trident de Neptune est le sceptre du monde. Oui, répondit-il, c'est un ver solitaire.
— Sur M. deChauipccnolz l'aîné, homme très mystérieux : Il n'entre point dans un appartement, il s'y glisse, il longe le dos des fauteuils, et va s'établir dans l'angle d'un appartement; et quand on lui demande comment il se porte: — Taisez-vous donc; est-ce qu'on dit ces choses-là tout haut?
— Que pensez-vous de mon fils, demandait un jour BulFon à Rivarol? Il y a une si grande distance de vous à lui, répondit-il, que l'univers entier passerait entre vous deux.
— Il disait à un de ses amis presque aussi malin que lui (i): Pour peu que cela dure, avec nous il n'y aura plus un mot innocent dans la langue.
— Il disait de Beauzée : C'est un bien honnête homme, qui a passé sa vie entre le supin et le gérondif.
— M. de Maurepas, ayant désiré connaître Rivarol, se le fit présenter. Ce dernier soutint dignement la réputation qui l'avait devancé chez le vieux ministre. M. de Maurepas, dans un moment d'enthousiasme, dit : C'est honteux qu'un liomme de votre mérite soit ainsi oublié; on ne donne plus rien qu'aux oisifs. — Monsieur, répliqua Rivarol, de grâce ne vous fâchez pas; je vais à l'instant me faire inscrire sur la liste : dans peu, je serai un personnage.
— Quelqu'un lui disait de l'abbé Giraud, qui avait fait une comédie intitulée le Bourgeois révolutionnaire : \\ trouve sa pièce g^aie. — Je le crois bien, répondit Rivarol, c'est l'homme le plus triste de son siècle !
— Rivarol se plaisait à raconter que deux évoques très \;és se promenaient ensemble au parc de Bruxelles, en 1792, tous les deux appuyés sur leurs cannes à pomme d'or et à bec à corbin. L'un d'eux, après un long silence, dit à l'autre : Monseigneur, croyez-vous que nous soyons cet
(i) Champcenelz, sans doute.
hiver à Paris? L'autre reprit d'un ton fort g-rave: Monseig-neur, je n'y vois pas d'inconvénient (i).
— Il disait, en parlant des orateurs de TAssemblée constituante, fort inconnus avant leurs motions: Ce sont des champig-nons politiques et littéraires, nés tout à coup dans les serres chaudes de la philanthropie moderne.
— L'abbé Delille, après son raccommodement, à Hambourg-, avec Rivarol, lui dit de ces choses aimables qui lui sont naturelles, et termina par ce vers :
Je t'aime, je l'avoue et je ne te crains pas.
Un Allemand, présent à cette conversation, s'écria : pour moi, je retourne le vers :
Je te crains, je l'avoue, et je ne t'aime pas. Rivarol rit aux éclats de cette remarque naïve.
— A l'époque de l'affaire des parlements, en 1788, le duc d'Orléans fut exilé à Villers-Gotterets. Ce prince parut acquérir alors une espèce de popularité, et se relever dans l'estime publique,sur quoi Rivarol dit : Ce prince, contre les lois de la perspective, paraît s'agrandir en s'éloignant.
— Dans un souper de Hambourgeois, où Rivarol prodiguait les saillies, il les voyait tous cherchera comprendre un mot spirituel qui venait de lui échapper. Il se retourna vers un Français qui était à côté de lui, et lui dit : Vovez-vous ces Allemands ! ils se cotisent pour entendre un bon mot.
— Rivarol avait été invité à déjeuner chez Madame de Vaudemont. On s'attendait qu'il ferait beaucoup de frais d'esprit, il ne dit pas un mot. Enfin, harcelé par ses voisins, il dit une grosse bêtise. On se récria, et il reprit : Je ne peux pas dire une bêtise que l'on ne crie au voleur.
— Je veux bien, disait-il à une dame, vieillir en vous aimant, mais non mourir sans vous le dire.
— Une femme, après avoir entendu son morceau sur TAmitié, lui demanda pourquoi il n'avait pas peint les femmes aussi susceptibles d'amitié que les hommes. C'est, dit-il,
(i) L'anecdote est dans les Mémoires cVOatre-tombe, II, p. 125 (éd. Biré).
RIVAROLIANA 869
qu'étant la perfection de la nature, comme l'amour est la ])(Tfection de l'amitié, vous ne pouvez éprouver d'autre sentiment que celui qui vous est analog-ue.
— Sur une femme qui perdait ses amants : Elle s'aji^randit, sans g-arder ses conquêtes.
— Voltaire disait de Rivarol: C'est le Français par excellence.
— Il fitmettre cette Note de réclileiirkla brochure De la f'Iiilosophie moderne (1799) qui est un extrait de son Dis-
iiirs Préliminaire, publié deux ans plus tôt: « Ce i^rand iivrati'e n'a pas pu pénétrer en France, g-râce à la protection puissante queFrançois (de Neuf-château) accordait aux lettres et aux arts ».
— Fontanes lui avait communiqué, en 1800, quelques j)onnes feuilles de la première version du Génie du (^christianisme, probablement le chapitre sur les Tombeaux (le Saint-Denis. Il écrivit à ce propos cette note : « On me litlireà Hambourg- une esquisse sur le Génie du Christianisme, imprimée à Londres, qui annonce un ouvrasse plus complet et plus étendu. Il y a du Fénelon et du Bossuet dans cette esquisse et l'auteur, qui est jeune encore, nous promet un homme religieux et un grand écrivain. »
— On proposait à Lauraguais un exemplaire de VEncy' clopédie : A quoi bon, dit-il, Rivarol vient chez moi (i).
— Peltier, dans son Dernier Tableau de Paris, a noté, en passant, quelques traits ducaractèrede Rivarol : «M. de II... est précisément ennemi de toute déclamation.» — ^ M. de R... ne s'est mêlé d'aucune élection; il n'a jamais porté la cocarde nationale. »
— Invité à dîner avec lui, on oubliait de se mettre à table pour l'entendre. Il nV avait pas auprès de lui de ventre atlaméqui tînt, les sens devenaienttout oreilles, le cœur était dans l'extase et l'esprit dans l'enchantement (2).
— Unique en à propos, Rivarol avait un trait, une épi- ^ ranime pour chaque événement littéraire ou politique ; il attachait un mot à la tragédie ou à la comédie nouvelle, au
(i) Alèg:re.
(2) Cubières.
SyO RIVAROL
sermon à la mode, à racadémicien du jour, et ce mot restait, c'était un stigmate inefFaçable (i).
— Tout l'esprit de M™e de Staël était dans ses yeux, qui étaient superbes. Au contraire, le regard de Rivarol était terne ; mais tout son esprit se retrouvait dans son sourire, le plus fin et le plus spirituel que j'aie vu, et dans les deux coins de sa bouche qui avaient une expression unique de malice et de grâce (2).
Notée par Chênedollé.
On retrouve, dans les papiers de Chênedollé, la plupart des bons mots de Rivarol et de ses pensées, mais dans leur vrai lieu, dans leur courant et à leur source (3). On en jugera par le récit suivant de sa première visite à Rivarol, que nous donnons ici sans rien retrancher à la naïveté d'adm.iration qui y respire .
« Rivarol venait d'arriver de Londres à Hambourg, où je me trouvais alors. J'avais tant entendu vanter son esprit et le charme irrésistible de sa conversation par quelques personnes avec lesquelles je vivais, que je brûlais du désir de faire sa connaissance. Je Pavais aperçu deux ou trois fois dans les salons d'un restaurateur français nommé Gérard, alors fort en vogue à Hambourg, chez lequel je m'étais trouvé à table assez près de lui, et ce que j'avais pu saisir au vol decetteconversation prodigieuse, de cet esprit rapide et brillant, qui rayonnait en tous sens et s'échappait en continuels éclairs, m'avait jeté dans une sorle d'enivrement fiévreux dont je ne pouvais revenir. Je ne voyais que Rivarol, je ne pensais, je ne rêvais qu'à Rivarol : c'était une vraie frénésie qui m'ôtait jusqu'au sommeil.
« Six semaines se passèrent ainsi. Après avoir fait bien
(i) Chênedollé.
(2) Idem.
(3) Et c'est pourquoi ce morceau doit être conside'ré comme du Rivarol, bien plutôt que du Chênedyllé. Voir une autrç coïiversation à l'Appendice u.
RIVAROLIANÀ 37!
des tentatives inutiles pour pénétrer jusqu'à mon idole, un de mes meilleurs amis arriva fort à propos d'Osnabruck à Hambourec pourme tirer de cetétatviolent qui, s'il eût duré, m'eût rendu fou. C'était le marquis de la Tresne, homme d'esprit et de talent, traducteur habile de Vire;-ile et de Klopstock; il était liéavecRivarol : il voulut bien se charo-er de me présenter au grand homme et me servir d'introducteur auprès de ce roi de la conversation. Nous prenons jour, et nous nous mettons en route pour aller trouver Rivarol, qui alors habitait à Ham, villac^e à une demi-lieue de Hambourg-, dans une maison de campagne fort aijréablc. C'était le 5 septembre 1795, jour que je n'oublierai jamais. 11 faisait un temps superbe, calme et chaud, et tout disposait l'âme aux idées les plus exaltées, aux émotions les plus vives et les plus passionnées. Je ne puis dire quelles sensations j'éprouvai quand je metrouvaià la porte de la maison : j'étais ému, tremblant, palpitant, comme si j'allais me trouver en présence d'une maîtresse adorée et redoutée. Mille sentiments confus m'oppressaientàla fois : le désir violent d'entendre Rivarol, de m'enivrer de sa parole, la crainte de metrouveren butte à quelques-unes de ces épigrammes qu'il lançait si bien et si volontiers, la peur de ne pas répondre à la bonne opinion que quelques personnes avaient cherché à lui donner de moi, tout m'agitait, me bouleversait, me jetait dans un trouble inexprimable. J'éprouvais au plus haut degré cette fascination de la crainte, quand enfin la porte s'ouvrit. On nous introduisit auprès de Rivarol, qui, en ce moment, était à table avec quelquesamis. Il nousreçut avec uneaffabilité caressante, mêlée toutefois d'une assez forte teinte de cette fatuité de bon ton qui distinguait alors les hommes du g-rand monde. (Rivarol, comme on sait, avait la prétention d'être unhomme de qualité. )Toutefois ilmemit bientôt à mon aise en me disant un mot aimable sur mon ode à Klopstock, que j'avais fait paraître depuis peu. et J'ai lu votre ode, me dit-il; elle est bien: il j a de la verve, du « mouvement, de l'élan. 11 y a bien encore quelques jave- « nilia, quelques images vag-ues, quelques expressions ter- « ncs, communes ou peu poétiques, mais d'un trait de (( plume il est aisé de fa ire disparaître ces taches-là. J'espère « que nous ferons quelque chose de vous : venez me voir, « nous mettrons votre esprit en serre chaude^ et tout ira
*: bien. Pour commencer, nous allons faire aujourd'hui une (( débauche de poésie. »
(( Il commença en effet, et se lança dans un de ces monologues où il était vraiment prodi^^ieux. Le fond de son thème était celui-ci : Lepoëte n'est qu'un sauvag^e très ing-énieux et très animé chez lequel toutes les idées se présentent en images. Le sauvage et le poète font le cercle ; l'un et l'autre ne parlent que par hiéroglyphes, avec cette différence que le poète tourne dans une orbite d'idées beaucoup plus étendue. Et le voilà qui se met à développer ce texte avec une abondance d'idées, une richesse de vues si fines ou si profondes, un luxe de métaphores si brillantes et si pittoresques, que c'était merveille de l'entendre.
(( Il passa ensuite à une autre thèse, qu'il posa ainsi : « L'art doit se donner un but qui recule sans cesse et mette (( l'infini entre lui et son modèle. » Cette nouvelle idée fut développée avec des prestiges d'élocution encore plus étonnants : c'étaient vraiment des paroles de féerie. — Nous hasardâmes timidement, M. de la Tresne et moi, quelques objections, qui furent réfutées avec le rapide dédain de la supériorité. (Rivarol, dans la discussion, était cassant, emporté, unpeudurmême). — « Point d'objections d'enfant,» nous répétait-il, et il continuait à développer son thème avec une profusion d'images toujours plus éblouissantes. Il passait tour à tour de l'abstraction à la métaphore, et revenait de la métaphore à l'abstraction avec une aisance et une dextérité inouïes. Je n'avais pas d'idée d'une improvisation aussi agile, aussi svelte, aussi entraînante. J'étais toutoreille pour écouter ces paroles magiques qui tombaient en reflets pétillants comme des pierreries, et qui d'ailleurs étaient prononcées avec le son de voix le plus mélodieux et le plus pénétrant, l'organe le plus varié, le plus souple et le plus enchanteur. J'étais vraiment sous le charme, comme disait Diderot.
« Au sortir de table, nous filmes nous asseoir dans le jardin, à l'ombre d'un petit bosquet formé de pins, de tilleuls et de sycomores panachés, dont les jeunes et hauts ombrages flottaient au-dessus de nous. Rivarol compara d'abord, en plaisantant, le lieu où nous étions aux jardins d'Acadème^ où Platon se rendait avec ses disciples pour converser sur la philosophie. Et, à vrai dire, il y avait bien
RIVAROLIANA S'jZ
quelques points de ressemblance entre les deux scènes, qui jiouvaient favoriser l'illusion. Los arbres qui nous couvraient, aussi beaux que les platanes d'Athènes, se faisaient remarquer par la vigcueur et le luxe extraordinaire de leur vég-él<ilion. Le soleil, qui s'inclinait déjà à l'occident, pénétrait jusqu'à nous, malg"ré l'opulente épaisseur des onibrag-es, et ^^ jii disque d'or et de feu, descendant comme un incendie (l«.'rrière un vaste g"roupe denuaci-es, leur prétait des teintes ^i chaudes et si animées, qu'on eût pu secroire sous un ciel (le la Grèce... Rivarol, après avoir admiré quelques instants If radieux spectacle et nous avoir jeté à l'imaîii nation deux ou trois de ces belles expressions j)oéliques qu'il semblait ( réer en se jouant, se remit à causer littérature.
Ki II passa en revue presque tous les principaux personnas littéraires du dix-huitième siècle, et les jug-ea d'une ma- ; -re âpre, tranchante et sévère. Il parlad'abord de Voltaire, 1 intre lequel il poussait fort loin la jalousie; il lui en voulait d'avoir su s'attribuer le monopole universel de l'esprit. C'était pour lui une sorte d'ennemi personnel. Il ne lui pardonnait pas d'être venu le premier et d'avoir pris sa place. (c II lui refusait le talent de la grande, de la haute poésie, même de la poésie dramatique. Il ne le trouvait supérieur tjue dans la poésie fug-itive, et là seulement Voltaire avait }iu dompter l'admiration de Rivarol et la rendre obéissante. a Sa Henriade, disait-il, n'est qu'un maigre croquis, un a squelette épique où manquent les muscles, les chairs et les couleurs. Ses trag-édies ne sont que des thèses philosophiques, froides et brillantes. Dans le style de Voltaire, il y a M toujours une partie morte: tout vit dans celui de Racine et de Virg"ile. U Essai sur les mœurs et l'esprit des nations, mesquine parodie de l'immortel discours de Bossuet, n'eit qu'une esquisse assez clég-ante, mais terne et sèche et mensongère. C'est moins une histoire qu'un (( pamphlet en g-rand, un artificieux plaidoyer contre le {( christianisme et une long-ue moquerie de l'espèce humaine. « Quant à son Dictionnaire p/iilosop/tique, si fastueuse- « ment intitulé la /?/7/5on par alphabet, c est un livre d'une (( très mince portée en philosophie. Il faut être bien médio- « cre soi-même pour s'imag-iner qu'il n'y a rien au delà de « la pensée de Voltaire. Rien de plus incomplet que cette ç pensée; elle est vaine, superficielle, moqueuse^ dissolvante,
(( essentiellement propre à détruire, et voilà tout. Du reste, (( il n'y a ni profondeur, ni élévation, ni unité, ni avenir, « rien de ce qui fonde et systématise. » Ainsi disant, il faisait la revue des principaux ouvrag-es de Voltaire, et les marquait en passant d'un de ces stig-mates qui laissent une empreinte ineffaçable, semblable à la g-outte d'eau-forte qui creuse la planche de cuivre en y tombant. Il finit par se résumer dans cette phrase, que j'ai déjà citée ailleurs : (( Voltaire a employé la mine de plomb pour l'épopée, le « crayon pour l'histoire, et le pinceau pour la poésie fugia tive. »
« Enhardi par l'accueil aimable que Rivarol me faisait, je me hasardai à lui demander ce qu'il pensait de Buffon, alors pour moi l'écrivain par excellence. — « Son style a de « la pompe et de l'ampleur, me répondit-il, mais il est diffus « et pâteux. On y voit toujours flotter les plis de la robe « d'Apollon, mais souvent le dieu n'y est pas. Ses descrip- « tionsles plus vantées manquent souvent de nouveauté, de «création dans l'expression. Le portrait du Cheval n du (( mouvement, de l'éclat, de la rapidité, du fracas. Celui (( du Chien vaut peut-être mieux encore, mais il est trop « long"; ce n'est pas là la splendide économie de style des « grands maîtres. Quant à V Aigle, il est manqué; il n'est (( dessiné ni avec une vigueur assez mâle, ni avec une assez « sauvage fierté. Le Paon aussi est manqué : qu'il soit de « Buffon ou de Gueneau, peu importe; c'est une descrip- « tion à refaire. Elle est trop longue, et pourtant ne dit pas « tout. Cela chatoie plus encore que cela ne rayonne. Cette « peinture manque surtout de cette verve intérieure qui « anime tout et de cette brièveté pittoresque qui double c( 1 éclat des images, en les resserrant. Pour peindre cetopu- « lent oiseau, il fallait tremper ses pinceaux dans le soleil « et jeter sur ses lignes les couleurs aussi rapidement que le « g"rand astre jette ses rayons sur le ciel et les montagnes. (( J'ai dans la tête un paon bien autrement neuf, bien au- (( trement magnifique, et je ne demanderais pas une heure « pour mieux faire.
(( Le portrait du Cygne est fort préférable : là il y a vraice ment du talent, d'habiles artifices d'élocution, de la lim- (( pidité et de la mollesse dans le style, et une mélancolie « d'expression qui, se mêlant à la splendeur des iïnag"es,ei|
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« tempère heureusement l'éclat. Un morceau encore sans « reproche, c'est le début des Epoques de la Nature. Il y « rcerne de la pompe sans emphase, de la richesse sans diF- « fusion et une mai^nilicence d'expression, haute et calme, « qui ressemble à la tranquille élévation des cieux. Buffon « ne s'est jamais montré plus artiste en fait de style. C'est « la manière de Bossuet appliquée à l'histoire naturelle.
« Mais un écrivain bien supérieur à Butfon, poursuivait « Rivarol sans s'interrompre, c'est Montesquieu. J'avoue que « je ne fais plus cas que de celui-là (et de Pascal toutefois!) « depuis que j'écris sur la politique; et sur quoi pourrait-on « écrire aujourd'hui ! Quand une révolution inouïe ébranle « les colonnes du monde, comment s'occuper d'autre chose? « La politique est tout; elle envahit tout, remplit tout, attire « tout : il n'y a plus de pensées, d'intérêt et de passions que « là. Si un écrivain a quelque conscience de son talent, s'il (( aspire à redresser ou à dominer son siècle, en un mot s'il « veut saisir le sceptre de la pensée, il ne peut et ne doit (( écrire que sur la politique. Quel plus beau rôle que celui « de dévoiler les systèmes de l'org-anisation sociale, encore « si peu connue ! Quelle plus noble et plus éclatante (( mission que celle d'arrêter, d'enchaîner, par la puissance (( et l'autorité du talent, ces idées envahissantes qui sont (( sorties comme une doctrine armée des livres des philoso- {( phes, et qui, attelées au char du soleil, comme l'a si bien (( dit ce fou de Danton, menacent de faire le tour du (( monde! Pour en revenir à Montesquieu, sans doute, en « politique, il n'a ni tout vu, ni tout saisi, ni tout dit, et (( cela était impossible de son temps. Il n'avait point passé « au travers d'une immense révolution qui a ouvert les (( entrailles de la société et qui a tout éclairé, parce qu'elle « a tout mis à nu. Il n'avait pas pour lui les résultats de « cette vaste et terrible expérience qui a tout vérifié et tout (( résumé; mais ce qu'il a vu, il l'a supérieurement vu, et vu « sous un an2;-le immense. Il a admirablement saisi les (( g-randes phases de l'évolution sociale. Son reg-ard d'aig-le « pénètre à fond les objets et les traverse en y jetant la « lumière. Son génie, qui touche à tout en môme temps, (( ressemble à l'éclair qui se montre à la fois aux quatre « points de l'horizon. Voilà mon homme ! c'est vraiment le (c seul que je puisse lire aujourd'hui. Toute autre lecture
« lano-uit auprès de celle d'un si ferme et si lumineux g-énie, « et je n'ouvre jamais V Esprit des lois que je n'y puise ou (( de nouvelles idées, ou de hautes leçons de style. »
Ghènedollé,à qui Ton doit cette vive reproduction du discours de Rivarol (discours qui n'est pas encore à sa fin), s'arrête ici un moment pour noter les sentiments divers qui se pressaient en lui devant ces flots et celte cascade toujours rejaillissante du torrent sonore. A propos de la tirade sur Bufion : « Jetais, dit-il, confondu, je l'avoue, delà sévérité de ces ju^-ements et de ce ton d'assurance et d'infaillibilité avec lequel ils étaient débités; mais il me paraissait impossible qu'un homme qui parlait si bien se trompât. » Et, faisant comme les jeunes g-ens qui, dans leur curiosité, n'ont pas de cesse qu'ils n'aient questionné tour à tour sur tous les objets un peu inégaux de leur prédilection secrète, il profita d'un moment où Rivarol reprenait haleine : (( Et Thomas! )) demanda t-il.
(( Thomas est un homme manqué, repartit d'un ton bref Rivarol; c'est un homme qui n'a que des demi-idées. Il a une assez belle phrase, mais il n'en a qu'une. Il n'avait pas (( ce qu'il fallait pour faire l'éloge de Descartes : c'est un ouvrag-e composé avec la science acquise de la veille. Cela n'est ni digéré, ni fondu. Il aurait fallu à l'auteur les connaissances positives de Fontenello, l'étendue de la pénétration de son coup d'œil scientifique. L'éloge de Marc- Aurèle vaut mieux : il y a dans cet éloge des intentions dramatiques qui ne sont pas sans effet. Le style en est « meilleur aussi, bien que là pourtant, comme ailleurs, ce (( style manque d'orig-inalité. Ce n'est pas là un style créé. « Et puis il est trop coupé, trop haché, ou, par endroits, (( démesurément long. Thomas ne s'entend pas à parcourir « avec grâce et fermeté les nombreux détours de la période (( oratoire. Il ne sait pas enchevêtrer sa phrase. Quanta <( son Essai sur les Etoffes, il y a de belles pages^sans « doute; mais quoique les défauts y soient moindres et qu'il (( ait détendu son style, il y règne encore un ton d'exagé- (( ration qui gâte les meilleurs morceaux. Thomas exagère « ses sentiments par ses idées, ses idées par ses images, ses « images par ses expressions. ».
(( — Et Rousseau? monsieur de Rivarol.
(( — Oh ! pour celui-là, c'est une autre affaire. C'est un
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a maître sophiste qui ne pense pas un mot de ce qu'il dit « ou de ce qu'il écrit, c'est le paradoxe incarné, — grand (( artiste d'ailleurs en fait de stvle, bien que, même dans (( ses meilleurs ouvrag^es, il n'ait pu se défaire entièrement «( de cette rouille g-enevoise dont son talent reste entaché. Il « parle du haut de ses livres comme du haut d'une tribune; (( il a des cris et des g-estes dans son style, et son éloquence K épileptique a dû être irrésistible sur les femmes et les (( jeunes g-ens. Orateur ambidextre, iïécvli^an^ conscience, « uu plutôt il laisse errer sa conscience au Q;rô de toutes ses (( sensations et de toutes ses alfections. Aussi passlonne-t-il « tout ce qu'il touche. 11 y a des pag'es, dans la Nouvelle u Héloi'se, qui ont été touchées d'un rayon du soleil. Toutes .1 les fois qu'il n'écrit pas sous l'influence despotique d'un (( paradoxe, et qu'il raconte ses sensations ou peint ses pro- (( près passions, il est aussi éloquent que vrai. Voilà ce qui «, donne tant de charme à quelques tableaux de ses Confes- (( sions, et surtout à ce préambule qui sert d'introduction à H ia Profession du Vicaire savoyard, et où, sous le voile « d'un jeune homme qu'il met en scène avec le Vicaire, il i( raconte sa propre histoire. C'est, avec quelques Lettres « Provinciales et les chapitres sur V Homme de Pascal, ce (( que nous avons de mieux écrit en notre lang-ue. C'est fait (( à point. »
« Le reste de la conversation se passa en un feu roulant d'épig-rammes lancées avec une verve intarissable sur d'au- ,tres renommées politiques et littéraires. Jamais Rivarol ne justifia mieux son surnom de Saint-Georges de l'épiifframme. Pas un n'échappait à l'habileté désespérante de sa jpointe. Là passèrent tour à tour, transpercés coup sur coup, et l'abbé Delille, « qui n'est qu'un rossig-nol qui a reçu son (( cerveau en g-osier »; et Cerutti, « qui a fait des phrases (( luisantes sur nos grands hommes de l'année dernière, « espèce de limaçon de la littérature qui laisse partout où il « passe une trace arg-entée, mais ce n'est qu'écume et bave » ; (( et Chamfort, qui, en entrant à l'Académie, ne fut qu'une «. branche de muguet entée sur des pavots » ; et Roucher, « qui est en poésie le plus beau naufracre du siècle » ; et ((. Chabanon, qui a traduit Théocrite et Pindare de toute sa (( haine contre les Grecs ; » et Fontanes, a qui passe son a style au brunissoir et qui a le poli sans l'éclat » ; et Le-
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« brun, « qui n'a que de la hardiesse combinée etiamahÔQ (( la hardiesse inspirée; ne le voyez-vous pas d'ici, assis sur « sou séant dans son lit, avec des draps sales, une chemise ce sale de quinze jours et des bouts de manche en batiste un a peu plus blancs, entouré de Virg-ile, d'Horace, de Gor- « neille, de Racine, de Rousseau, qui pêche à la lig'ne un ce mot dans Tun et un mot dans l'autre, pour en composer ce ses vers, qui ne sont que mosaïque »? Et Mercier avec sou « Tableau de Paris, «ouvrage pensé dansia rue et écrit sur « la borne »; et l'abbé Millot, « qui n'a fait que des com- (( missions dans l'histoire » ; et Palissot, « qui a toujours « un chat devant les yeux pour modèle; c'est pour lui le (( torse antique » ; et Condorcet, u qui écrit avec de l'opium « sur des feuilles de plomb >; ; et Target « qui s'est no3'é « dans son talent ». Chaque mot était une épigramme condensée qui portait coup et perçait son homme. Mirabeau obtint les honneurs d'une épigramme plus détaillée :
« La tête de Mirabeau, disait-il, n'était qu'une grosse « éponge toujours gonflée des idées d'autrui. Il n'a eu quel- (( que réputation que parce qu'il a toujours écrit sur des « matières palpitantes de l'intérêt du moment. Ses brochu^ (( res sont des brûlots lâchés au milieu d'une flotte : ils y a mettent le feu, mais ils s'y consument. Du reste, c'est un « barbare efl'royable en fait de style; c'est l'Atlila de l'élo- « quence et s'il y a dans ses gros livres quelques phrases « bien faites, elles sont de Chamfort, de Cerutti ou de moi. »
(( Trois heures, continue Chônedollé, s'écoulèrent dans ces curieux et piquants entre-tiens, et me parurent à peine quelques instants. Le soleil cependant avait disparu de l'horizon, et la nuit qui tombait nous averlit qu'il était temps de nous retirer.
(( Nous prîmes donc congé de Rivarol, qui, en nous quit^ tant, nous dit quelques-uns de ces mots aimables qu'il savait si bien trouver, et nous fit promettre de revenir. Puis il me remit sa traduction du Dante, en me disant : « Lisez ce cela ! il y a là des études de style qui formeront le vôtre et (( qui vous mettront des formes poétiques dansia tête. C'est « une mine d'expressions où les jeunes poètes peuvent pui- (( ser avec avantage. »
« Nous reprîmes la route de Hambourg, M. de la Tresne et moi, confondus, terrassés, éblouis par les miracles dç
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celte parole presque fabuleuse. Le jour avait tout à fait disparu ; il faisait une de ces belles nuits si communes en cette saison dans les climats du Nord, et qui ont un éclat cl une pureté qu'on ne voit point ailleurs. Une lune d'automne Drillait dans un ciel bleu ma^-nifique et sa lumière, jbrisée en réseaux de diamant, élincelait dans les hautes cimes des vieux ormes qui bordent la route, en projetant divant nous de long-ues ombres. L'oreille et a tôtc encore ])l(incs de la conversation de Rivarol, nous marchions silencieusement sous cette magique clarté, et le profond silence n'était interrompu que par ces exclamations répétées vingt fois : « Il faut convenir que Rivarol est un causeur bien extraordinaire ! » De tout ce soir-là, il nous fut impossible de trouver d'autres paroles. »
Si j'avais moins longuement cité, on n'aurait pas une idée aussi complète, ce me semble, de ce que fut réellement jUivarol, le grand improvisateur, le dieu de la conversa- \tion à cette fin d'un siècle où la conversation était la suprême gloire. On n'avait qu'à le toucher sur un point, 'qu'à lui donner la note, et le merveilleux clavier répondait à l'instant par toute une sonate.
(Sainte-Beuve, Chateaubriand et son groupe littéraire, tome II.)