DOCUMENTS BIBLIOGRAPHIE
Notice biographique
Rivarol (Antoine, comte de), né à Baççnols en Lansfuedoc (i), vers 475i (2), fut l'un des plus brillants esprits de la fin du xvni9 siècle, qui fut le siècle de l'esprit ; homme à la mode, di2:ne do la s^loire, que les salons reg-ardèrent comme un prodig-e, que la politique européenne aurait pu compter comme un oracle, et que la postérité doit adopter aujourd'hui comme un de ces c^énies I heureux et incomplets tout ensemble, qui n'ont fait que montrer ! leurs forces. Rivarol vint fort jeune à Paris. II paraît qu'il n'avait pas eu d'autre éducation que celle de la maison paternelle, mais que cette éducation suffit à défrayer son début dans la capitale, et même son entrée dans la société des beaux esprits et des savants. Accueilli d'abord par d'Alembert comme parent de M. de Darcieux, de l'Académie des sciences, il obtint bientôt par luimême d'autres recommandations que cette parenté, qu'on l'accusa quelquefois d'avoir usurpée. L'homme supérieur est tellement dans le monde l'ennemi commun que ce n'est pas trop de toute une vie de caresses et de ménag-ements envers les autres pour se faire pardonner; et les sots ne cèdent même pas toujours à cette précaution. Qu'on ju2;e de ce qui dut advenir à Rivarol qui la néo^li^ea; qui montra son esprit, et tout de suite, et avec une sorte d'audace; qui dès ses premiers succès fut, pour les jaloux, une véritable persécution. Le monde le lui rendit, et de là ces inculpations, ces contes, ces sarcasmes, toute cette réaction d'une malignité jalouse, qu'il lui fallut subir pour la noblesse de sa naissance dont on contestait et dont on refusait de reconnaître
(i) Aujourd'hui dans le Gard.
(3) La vraie date est : le 26 juin 1753.
les titres italiens dans leur voyage en LanCT-uedoc (1). Son alliance avec M. de Parcieux, l'emploi de ses premières années à Paris, le secret de ses premières ressources pécuniaires, tout cela forme un voile de médisances, de doutes et d'incertitudes que nous n'avons pas besoin d'écarter avec art. Rivarol vaut bien la peine qu on ne s'occupe pas laborieusement de purger sa naissance, le commencement de sa carrière et môme le reste de sa vie, de tous les reproches malins qu'il n'a lui-même réfutés que par des bons mots. Avant d'avoir écrit une ligne, Piivarol était déjà célèbre dans les cercles de Paris, où Ton était bien vite un grand homme avec des épigrammes, avec des contes, avec le talent de la conversation et le génie de l'anecdote. La société ne voulait alors qu'être amusée; et elle était, à cet égard, d'une exigence et d'une facilité tout ensemble que nous avons peine à comprendre. Il y avait un certain art de causer, surtout de raconter, qui se recherchait beaucoup, s'obtenait fort peu, et suffisait à la fortune littéraire de celui qui ne pouvait pas se vanter d'un seul mot de lui imprimé. Les contemporains de Ptivarol l'ont admiré d'al^ord à ce titre ; et l'on assure qu'il était vraiment extraordinaire pour sa légèreté brillante, sa vivacité railleuse, la soudaineté intarissable de ses idées, le bonheur et l'éclat de ses expressions. C'était de la faconde grecque, de l'improvisation italienne, et quelque chose de la grâce française, très bien servie par les avantages d'une fort belle figure. Cette gloire commode, qui se recueillait tous les soirs et qui n'avait besoin pour se renouveler que des méditations faciles d'une paresse légèrement occupée, ravit à Ptivarol ses plus belles années. Sa vie et son talent se dépensèrent en saillies ; et malgré l'empreinte vigoureuse que son esprit profond et mûri laissa sur quelques pages éclatantes, on ne peut guère le considérer que comme un de ces paresseux pleins de génie, qui, ne faisant pas assez pour être eux-mêmes, restent au-dessous de leur propre renommée. Quoi qu'il en soit de l'abandon volontaire de son talent, de la négligence de ses forces, on peut encore le deviner à quelques morceaux épars, ou prendre dans ses œu\Tes, composées de riens spirituels ou de grandes ébauches, une admiration qui s'agrandit par les regrets. Essayons de suivre cet esprit brillant et léger, cette imagination vive et forte, à travers les feuilles où elle n'a fait qu'arrêter un premier vol. Le Discours sur l'universalité de la langue française, qui partagea le prix proposé par l'Académie de Berlin en 4784, valut à Rivarol de nombreux éloges, l'estime de Buflon, et les remerciements du grand Frédéric. La chancellerie de Berlin mit ce discours à côté des
(i) Pour être garde du corps, pour être officier, il fallait faire preuve de noblesse sur titres originaux . Or le frère de Rivarol, Claude-François, fut nommé, en 1780, lieutenant aux chasseurs de Maillebois et, en 1786. garde du corps; il était capitaine d'état-major en 1788,
ivrages de Voltaire, dans une lettre officielle sig-née du roi.
;)utes les académies auraient été heureuses de le couronner;
^''•< il est peut-être plus piquant et plus juste que ce soit un corps
j^er qui ail fait rendre un si éclatant hommage à la lans^ue
. nre patrie. Ce premier ouvrasre, composé à trente ans, porte
KÏ tous les traits du talent do Kivarol, (juoiqu'il n'en porte pas
ute la mesure; c'est bien là le ton et l'esprit d'un Français par
^cel/ence ; et les défauts de la jeunesse, qui s'y font un peu sen-
'. ajoutent peut-être à la ç^ràce et à la vérité du caractère. On
irait pu se livrer à une comparaison plus érudite, plus cons-
■iicleuse des idiomes et des littératures, on aurait pu être moins
. moins écourté; mais on ne pouvait pas être plus fin, plus
lieux, plus fécond en apercjus, plus riche de ces sortes d'i-
s qui développent la pensée en la colorant. La traduction de
'cr du Dante parut la même année que le Discours sur les
>'\ç de V universalité de la langue française. Bufton dit à
! auteur que traduire ainsi, c'était créer; mais le public, qui
lit plus à l'esprit de Rivarol qu'à son instruction, ne lui
(la pas le mérite d'une fidélité littérale. Il ne l'avait point
liée; il a plutôt sacritié à l'eilet des grands morceaux ; et l'on
nt disconvenir que quelques-uns ne reproduisent, en partie,
.M r;j^ie bizarre et l 'or iî^- inalité pittoresque du peintre d'L'ii-olin.
^^s Lettres sur la religion et la morale, publiées à l'occasion de
)uvraçe de Necker sur l'importance des opinions religieuses, ne
nt Génère que des conversations vagues, sans doctrines, sur un
re assez vague lui-même. On y devine à peine cette sagacité
nclrante de Rivarol, qui depuis illumina la métaphysique du
naa^^e et la politique des Etats de tant de clartés brillantes.
Lielijues plaisanteries assez faciles commencent, sur Necker, une
icrre que Rivarol devait, à plus d'un titre, continuer contre sa
mille. Mais de toutes ces productions, caprices d'un esprit indo-
nt et moqueur, de toutes ces improvisations de critique et de
tire, échappées à la désig-nation et aux succès du monde, le
l'tit alnianach de nos grands hommes fut encore le plus impor-
nt dans sa frivolité. C'était pour ce temps plus qu'un coup d'E-
t. temps de repos, avide de vers, rassasie et toujours curieux de
-auces littéraires, où l'entreprise de Rivarol devenait un véri-
bienfait puljlic par l'espèce de rajeunissement qu'elle don-
II. au plaisir de l'épis^ramme. L'ouvra£:e, publié d'abord sans
m\ d'auteur, fut avoué par Rivarol quand il vit qu'on l'attri-
lail à d'autres, surtout à Champcenetz. Qu'on juE^e du succès
ir le scandale, et du mérite par le succès. On ne s'était jamais
oqué de tant de s^ens à la fois, et l'on ne s'en était jamais moqué
ec une malice plus impartiale, en même temps que plus amère;
ir pas un seul auteur n'était oublié ; et il en est bien peu qui
ent, plus tard, purgé la sentence par eux prononcée ; le volume
grossissait à chaque édition, et quelque nouvel avertissement retrempait encore les traits de la satire. On a fait une liste de tous ceux qui se prétendaient injustement raillés par Rivarol, ainsi que des ou\Tao-es qui les venijent. Nous ne devons pas nous amuser à la parcourir; il nous suttira d'en citer un, Delille, avec lequel le malheur et la justice le réconcilièrent à Hambourg, quoiqu'il fût coupable envers lui, non- seulement d'une plaisanterie en prose, mais encore d'une plaisanterie en vers {le Choa et le navet). La révolution vint bientôt couper court à ces jeux d'une société paisible et élever Rivarol à l'éloquence par le courage. Personne n'aperçut aussi vite que lui les conséquences d'un premier ébranlement. C'est dans son Journal politique national, concerté avec un dévoué serviteur du trône, M. de la Porte, qu'éclata son incroyable prévision des événements, qui devança le génie de Burke lui-même, et lui inspira peut-être cet anathème conservateur répété par toute l'Europe. Les feuilles de ce journal, rapidement écrites sous l'intérêt palpitant du moment, se revoient aujourd'hui avec curiosité et même avec une sorte de surprise nouvelle. On sent toujours que c'est un contemporain qui peint, et souvent que c'est la postérité qui juge. Un seul éloge fera suifisamment apprécier la raison, la finesse, la vigueur des idées politiques : c'est que l'auteur ne croyait faire qu'un journal et qu'on croit lire une histoire. C'était à la même époque qu'il concourait, avec M. Peltier et Champcenetz, à la rédaction de l'ingénieux recueil intitulé /es Acte^ des Apôtres, qui eut un si grand succès par l'esprit et la gaieté avec lesquels il déversait le ridicule sur les partisans de la révolution. Ces écrits étaient trop couraffeux, trop ouvertement contraires aux tendances de ce temps-là pour n'être pas trouvés coupables; les persécutions arrivèrent, et Rivarol, après avoir continué ses philippiques, pleines d'une verve si indiscnée, dans un village près de Noyon sous le nom de Salomon de Cambrai, fut enfin contraint de quitter la France. Il se réfugia d'abord à Bruxelles. C'est là qu'il écrivit ses Lettres au duc de Brunswick et à la noblesse française émigrée, au moment où la coalition entrait en Champag-ne. Les premières démonstrations de la Prusse se fondirent bientôt ; la monarchie de LouisXVI, fu2:itive, fut réduite à l'épée impuissante de quelques preux; et par une double dérision de la fortune, le talent et l'éloquence ne purent pas plus la soutenir que le courage et la loyauté. Pvivarol, abandonné à toutes les vicissitudes àe l'exil, passa quelque temps à Londres, où il vit Pitt et Burke, ces deux ennem.is de la révolution française, qui l'accueillirent avec distinction, mais qui ne l'empêchèrent pourtant pas d'aller chercher un autre abri à Hambourg en 1796. Il espérait s'y faire une ressource de sa plume et surtout de la publication d'un nouveau Dictionnaire de la langue française, conçu sur un plan plus
simple et plus vaste en même temps que celui de racadémie. MaJL^ré les persécutions du libraire avec le({uel il avait traité, Hivarol n'a fait imprimer que son discours d'introduction ; mais déjà il avait achevé une nouvelle théorie i^rammalicale, d'innomhrables observations sur les synonymes, sur la sio;-nification des mots, leur classement méthodique, leur définition analytique et conséquente. Le discours sur les facultés morales et intellectuelles de l'homme est une masrniHque préface dans laquelle l'auteur a voulu rappeler la parole à la pensée, l'homme à Dieu. Le style de Hivarol a de l'éclat et de l'harmonie, un tour libre et varié, enfin les formes de la belle prose française; mais ce qui le caractérise essentiellement, c'est un jet rapide dans les idées, de fréquentes surprises, et une peinture continuelle de la pensée par l'iniac^e. Il y a tout à la fois chez lui quelque chose de la pompe de Buffon, de l'énerofie de Tacite, ou plutôt de l'ori^-inalité du cardinal de Retz.. Mais ces qualités ne sont pas complètes ; son élévation ne va pas jusqu'à la gravité, sa véhémence jusqu'au sentiment, son esprit jusqu'au naturel. De là un peu de fatiç^ue et d'éblouissenient; c'est cependant toujours un écrivain asrréable, et c'est souvent un £^rand peintre. Kivarol est mort à Berlin le 11 avril 1801. (Armand Malitourne (1), dans la Biograghie Michaud.)
§ 2 Notice littéraire
Une figure aimable, une tournure élégante, un port de tète sure, soutenu d'une facilité rare d'élocution, d'une originalité une et d'une urbanité piquante, lui valurent la faveur des salons et cette première attention du monde que le talent attend qucl- (]uclbis de longues années sans l'obtenir. Rivarol semblait ne i.iener qu'une vie frivole, et il était au fond sérieux et appliqué. Il se livrait à la société le jour et il travaillait la nuit. Sa lacilité (le parole et d'improvisation ne l'empêchait pas de creuser solitairement sa pensée. Il étudiait les langues, il réfléchissait sur les jirincipes et les instruments de nos connaissances, il visait à la gi(:)ire du style. Quand il se désignait sa place parmi les écrivains du jour, il portait son regard aux premiers ran^s. Il avait de l'ambition sous un air de paresse. Cette ambition littéraire se marqua dans les deux premiers essais de Rivarol, sa traduction deVÈnfer de Dante (l"î85),et son Discours sar Vuniversalité de
(i) ChèoedoIIé n'a pas été étranger à cette notice, et c'est pourquoi on l'a choisie, malgré ses imperfections. Elle représente l'idée qu'on se faisait de Rivarol, dans le groupe des royalistes libéraux, vers 1828.
PIVAUOL
la langue fi-antaise, couronné par rAcacicmie de Berlin (1784).
Traduire Dante élait pour Rivarol « un bon moyen, disait-il assez avantageusement, de Taire sa cour aux Rivarol d'Italie » et une façon de payer sa dette à la patrie de ses pères ; c'était indirectement laire preuve de sa noblesse d'au delà des monts ; c'était surtout aussi une manière de s'exercer sur un beau thème et de lutter avec un maître. Rivarol, nommons-le tout d'abord par son -vTai nom, est un styliste: il veut enrichir et renouveler la lang-ue française, même après Butïon, même après Jean-Jacques. N'ayant pas d'abord en lui-même un foyer d'inspiration et un jet de source suffisants pour lui faire trouver une originalité toute naturelle, il cherche cette orioinalité d'expression par la voie littéraire et un peu par le dehors. Il s'attaque à Dante, dont il apprécie d'ailleurs l'austère çénie . « Quand il est beau, dit-il, rien ne lui est comparable. Son vers se Tient debout par la seule force du substantif et du verbe, sans le secours d'une seule épithète. » C'est en se prenant à ce style « aJEïamé de poésie, » qui est riche et point délicat, plein de 'mâles fiertés et de rudesses bizarres, qu'il espère faire preuve de ressources et forcer la langue française à s'ingénier en tous sens. <( Il n'est point, selon lui, de poète qui tende plus de pièges à son traducteur ; » il compte parmi ces pièges les hardiesses et les comparaisons de tout genre dont quelques-unes lui semblent intraduisibles dans leur crudité.. Il se pique d'en triompher, de les éluder, de les faire sentir en ne les exprimant qu'à sa façon. « Un idiome étranger, dit-il, proposant toujours des tours de force à un habile traducteur, le tâte, pour ainsi dire, en tous sens : bientôt il sait tout ce que peut ou ne peut pas sa langue ; il épuise ses ressources,mais il augmente ses forces. « Ains'i ne demandez pas à Rivarol le -vTai Dante ; il sent le génie de son auteur, mais il ne le rendra pas, il ne le calquera pas religieusement. En eùt-il l'idée, le siècle ne le supporterait pas un moment. Voltaire avait mis Rivarol au défi de réussir; il lui avait dit en plaisantant qu'il ne traduirait jamais Dante en style soiilenn, « ou qu'il changerait trois fois de peau avant de se tirer des pattes de ce diable-là. » Rivarol n'a garde de vouloir changer de peau, il est trop content de la sienne. Il vise, en traduisant, à ce style soutenu déclaré impossible ; et, dans cet effort, il ne songe qu'à s'exercer, à prendre ses avantages, à rapporter quelques dépouilles, quelques trophées en ce qui est du génie de l'expression. Telle est son idée, qui nous paraît aujourd'hui incomplète, mais qui n'était pas vu! ovaire.
L'Académie de Berlin avait proposé, en 1783, pour sujet de prix, la réponse à ces questions : — Qu'est-ce qui a rendu la langue française universelle? — Pourquoi mèrite-t- elle cette prérogative? — Est-il à présumer quelle la conserve? — Le
discours de Rivarol qui obtint le prix a de l'éclat, de l'élévation, nombre d'aperrus justes et fins exprimés en imas^-es boureuses. C'est un esj)rit fait et déjà mûr qui développe ses réflexions, et
Ï>ar endroits c'est presque un s^rand écrivain (jui les exprime. 1 insiste sur la qualité essentielle de la lansruc française, qui est la clarté, tellement qufî, quand cette lans^ue traduit un auteur, elle l'explique véritableinont... Ce remarquable discours, qui dépassait de l)ien loin, par le style et par la pensée, la pliqiart d<'S ouvracçcs académiques, valut à Rivarol l'estime de Frédéric le Grand et obtint un vrai succès en France et en Europe,
On peut penser qu'il eut de l'influence sur la direction de R.ivarol. Esprit à la fois philosophique cl littéraire, il se voua dès lors à l'analyse des langues et de la sienne en particulier, a II est bon, avait-il dit, de ne pas donner trop de vêtements à sa pensée, il faut, pour ainsi dire, voyasrer dans les langues, et, après avoir savouré le s^oût des plus célèbres, se renfermer dans la sienne. » Rivarol ne s'y renferma (jue pour l'approfondir, et, dès ce temps. il conçut le projet d'un dictionnaire de la lano:ue française, qu'il caressa toujours en secret, à travers toutes les distractions du monde et de la politique, auquel il revint avec plus de suite dans l'exil, et dont le discours préliminaire est resté son titre le plus recommandable aux yeux des lecteurs attentifs.
Cependant il vivait trop de la vie brillante, dissipée, mondaine^ de la vie de plaisirs, et, à peine â^é de vingt-huit ans, il se disait lassé et vieilli. ..
Les salons distrayaient Rivarol et le détournèrent trop de la gloire sérieuse. Il y primait par son talent naturel d'improvisation, dont tous ceux qui l'ont entendu n'ont parlé qu'avec admiration et comme éblouissement. C'était un virtuose de la parole. Une fois sa verve excitée, le feu d'artifice, sur ses lè\Tes, ne cessait pas. Il ne lançait pas seulement l'épiçramme, il répandait les idées et les aperçus ; il faisait divcrg-er sur une multitude d'o])iets à la fois les faisceaux étincelants de son éloquence. Lui-même, dans des pages excellentes, en définissant l'esprit et le goût, il n'a pu s'empêcher de définir son propre goût, son propre esprit ; on ne prend jamais, après tout, son idéal bien loin de soi...
Il ne se dissimulait pas que ce talent brillant qu'il portait avec lui, qu'il déployait avec complaisance dans les cercles, et dont jouissait le monde, lui attirait aussi bien des envies et des inimitiés. Mais R^ivarol, en causant, obéissait à un instinct méridional irrésistible. Il n'y trouvait aucune peine, aucune fatigue de pensée, et sa paresse s'accommodait de ce erenre de succès, qui n'était pour lui qu'un exercice de sybarite délicat et qu'une jouissance.
Sa vanité s'en accommodait aussi, car, en causant, il se trouvait tout naturellement le premier ; personne, lui présent, ne
388 HIVAROL
songeait à lui disputer cette prééminence. Ses amis (car il en eut) assurent qu'en s'emparant ainsi du sceptre il n'en était nullement oro^ueilleux au fond ■: « Ne se considérant que comme une combinaison heureuse de la nature, convaincu qu'il devait bien plus à son organisation qu'à l'étude ou au travail, il ne s'estimait que comme un métal plus rare et plus fin. » C'était sa manière de modestie. Semblable en cela aux artistes, il se sentait pourvu d'un prodigieux instrument, et il en jouait devant tous. Il vocalisait. Pourtant ce qui se pardonne aisément chez un chanteur, un pianiste ou un violoniste, chez un talent spécial, se pardonne moins dans l'ordre de l'esprit. Cette parole aux mains d'un seul semble bientôt une usurpation, et Rivarol, tranchant, abondant dans son sens, imposant silence aux autres, n'a rien lait pour échapper au reproche de iatuité qui se mêle inévitablement jusque dans l'éloge de ses qualités les plus belles. Il s'étalait d'abord et partout, dans toute la splendeur et l'insolence de son esprit. Le sens moral et sympathique ne l'avertissait pas.
" Sur tout le reste, son goût était fin, vif, pénétrant, et, bien qu'il ne résistât point assez à une teinte de recherche et d'apprêt, on peut classer R.ivarol au premier rang des juges littéraires éminents de la fin du dernier siècle. Il avait des parties bien autrement élevées et rares que la Harpe, Marmontel et les autres contemporains ; il avait de la portée et de la distinction, jointes à la plus exquise délicatesse. Dans ses jugements, il pensait surtout aux délicats, et l'on a pu dire qu'il avait,en littérature, « plus de volupté que d'ambition. » Son goût pourtant était trop sensible et trop amoureux pour ne pas laisser éclater hautement ce qu'il éprouvait.
<c On dit qu'un homme a l'esprit de critique lorsqu'il a reçu du ciel non-seulement la faculté de distinguer les beautés et les défauts des productions qu'il juge, mais une âme qui se passionne pour les unes et s'irrite des autres, une àme que le beau ravit, que le sublime transporte, et qui, furieuse contre la médiocrité, la flétrit de ses dédains et l'accable de son ennui. (1) »
Cette définition si bien sentie, il a passé sa vie à la pratiquer, et presque toutes les inimitiés qu'il a soulevées viennent de là. Quand Rivarol débuta dans la littérature, les grands écrivains qui avaient illustré le siècle étaient déjà morts ou allaient disparaître : c'était le tour des médiocres et des petits. Comme au soir d'une chaudejournée d'été,une foule d'insectes bourdonnaient dans l'air et harcelaient de leur bruit les honnêtes indifférents.
(i) Toute cette partie de l'étude de Sainte-Beuve est l'analyse du chapitre du Discours préliminaire que nous donnons sous le titre de Le Génie et le Talent. On y renvoie pour les citations,qu'on a dû, ici,ccourter ou supprimer.
fout le siècle ayant tourné à la littérature, on se louait, on se critiquait à outrance: mais le plus souvent on se louait. A Paris, pn n'en était pas dupe. « En vain les trompettes de la renommée pnt proclamé telle prose ou tels vers, il y a toujours dans cette tapilale, disait Rivarol, trente ou quarante tètes incorruptibles qui pe taisent ; ce silence des j^-ens de s^oùt sert de conscience aux pauvais écrivains et les tourmente le reste de leur vie. » Mais, m province, on était dupe. « Il serait temps enfin, conseillait-il, [jue plus d'un journal chans^eàt de maxime, il faudrait mettre lans la louaniicc la sobriété que la nature observe dans la producion des s:rands talents, et cesser de tendre des pièces à linno- 'cncc des provinces. » C'est cette pensée de baute police qui fit que livarol, un matin, s'avisa de publier son /*€tit Almanach de los grands hommes parw l'année iy88,o\i tous les auteurs éphé- )hémères et imperceptibles sont rangés par ordre alphabétique, ivec accompagnement d'un éloçe ironique. Il avait porté la ruerre dans un s^uépier, et il eut fort à lairc ensuite pour se llérober à des milliers de morsures.
Ce Petit Almanach des grands hommes, qui avait pour épigraphe : Dis ignotiii (aux dieux inconnus), est une de ces plaisanteries qui n'ont de piquant que l'à-propps. On peut remarquer ju'il commence par le nom d'un homme qui a depuis acquis une rertaine célébrité dans la médecine, Alibert, et qui n'était connu lors que par une table insérée dans un R.ecueil des muscs proiucialcs. Andrieux, (juins^uené, qui n'avaient débuté jusqu'alors pie dans la littérature lég-ère, y sont mentionnés, ainsi que daric-Joseph Chénier, qui se vengea aussitôt par une satire Irulente.
Quand Rivarol eut quitté la France, en 1791 (1), il disait avec )lus de «raieté que d'in\Taisemblance : « Si la Révolution s'était lilc sous Louis XIV,Cotin eût iait s^uilIotinerBoileau, et Pradon l'eût pas manqué Racine. En émigrant, j'ai échappé à quelques acobins de mon Almanach des grands hommes (2), »
Rivarol, dès 1782, s'était attaqué à l'abbé Delille, alors dans out son succès. Dans un écrit anonyme, mais qu'on savait de ui, il avait critiqué le poème des Jardins, nouvellement imprimé.
Il vient enfin de franchir le pas, disait Rivarol de ce poète ; 1 quitte un petit monde indulgent, dont il Aiisait les délices depuis tant d'années, pour paraître aux regards sévères du grand nonde, (}ui va lui demander compte de ses succès : enfant gâté, \\n passe des mains des femmes à celles des hommes, et pour
(i) En 1793 seulement, le 10 juin.
(2) Us y foisonnent : Goliot d'Herbois, Frcron fils. Pons de Verdun, parmi les plus connus.
3 go RIVAROL
qui on prépare une éducation plus rigoureuse, il sera traité comm< tous les petits prodig'es. »
Suit une critique qui semblait amère et excessive alors, et qui n'est que trop justifiée aujourd'hui. En G:énéral, il y a dans Rivaroi le commencement et la matière de bien des hommes que nouî avons vus depuis se développer et grandir sous d'autres noms. Il y a le commencement et le pressentiment d'un grand écrivain iQOvateur, tel que Chateaubriand a paru depuis ; d'un grand critique et poëte, tel qu'André Chénier s'est révélé : par exemple, il critique Delille tout à fait comme André Chénier devait le sentir. Nous verrons tout à l'heure qu'il y eut aussi en lui le commencement d'un de Maistre.Mais toutes ces intentions premières furent interceptées et arrêtées avant le temps par le malheur des circonstances et surtout par l'esprit du siècle, dans lequel Rivarol vécut trop et plongea trop profondément pour pouvoir ensuite, même à force d'esprit, s'en affranchir.
Rivarol n'a été qu'un homme de transition ; mais à ce titre il a une grande valeur, et nous osons dire qu'il n'a pas encore été mis à sa place. Ses bons mots, ses saillies, ses épigrammes, sont connus et cités en cent endroits: il y a lieu d'insister sur ses tentatives plus hautes.
M. Xecker avait publié en 1787 son li\Te sur Vlmporlance des Idées religieuses . Rivarol lui adressa deux lettres pleines de hardiesse et de pensée, dans lesquelles il le harcèle sur son déisme. Dans ces lettres, où il cite souvent Pascal et où il prouve qu'il l'a bien pénétré, R.ivarol se place à un point de vue dépicuréisme élevé qu'il aura à modifier bientôt, quand la Révolution, en éclatant, lui aura démontré l'importance politique des religions.
Dès les premiers jours où la R.évolution se prononra, Rivarol n'hésita point, et il embrassa le parti de la cour, ou du moins celui de la conservation sociale. Dès avant le 14 juillet, il avait dénoncé la guerre dans le Journal dit politique national, publié par l'abbé Sabatier. Ces articles de Rivarol ont été depuis réunis en volume, et quelquefois sous le titre de Mémoires ; mais ce recueil s'est fait sans aucun soin. On a supprimé les dates, [les divisions des articles ; on a même supprimé des transitions ; on a supprimé enfin les épigraphes que chaque morceau portait en tête, et qui, empruntées d'Horace, de Virgile, de Lucain attestaient, jusque dans la polémique, un esprit éminemment orné : Rivarol, même ea^donnant des /coups d'épée, tenait à ce que la poignée laissât voir quelques diamants.
Dans ce journal, dont le premier numéro est du 12 juillet 1789, Rivarol se montre, et avant Burke, l'un des plus vigoureux écrivains politiques qu'ait produits la Révolution. Il raconte ce qui s'est passé aux états généraux avant la réunion des ordres, et il suit ce récit à mesure que les événements se développent. « Il n"y
APPBNDtCË 89*
a rien dans le monde qui n'ait son moment décisif, a dit le cardinal de lletz, et le cher-d'ccuvre de la bonne conduite est de
: naître et de prendre ce moment. » Rivarol fait voir que, s'il
!^ta jamais, ce moment fut manqué dès l'abord dans la Révo-
lu'iion française. Parlant de la déclaration du roi dans la séance
royale du âSjuin, il se demande pourquoi cette déclaration, qui,
: peu modiHée, pouvait devenir la grande Charte du peuple
■ fiçuis, eut un si mauvais succès; et la prcmicne raison qu'il
trouve, c'est qu'elle vint trop tard. « Les opérations des hom-
s ont leur saison, dit-il, comme celles de la nature; six mois i'\a:i tôt, cette déclaration aurait été reçue et proclamée comme 11' plus i^rand bienfait qu'aucun roi eût jamais accordé à ses pcujilrs ; elle eût fait perdre jusqu'à ridée,jus(iu'au désir d'avoir des riats c^énéraux. » Il fait voir d'une manière très sensible comment les questions chans:èrcnt bien vite de caractère dans cette
'l)ilité, une fois soulevée, des esprits : « Ceux qui élèvent des •j^stions publiques de^Taient considérer combien elle se dénaturent en chemin. On ne nous demande d'abord qu'un léçer sacrilice, bientôt on en commande de très grands; enKn, on en exige d'impossibles... »
L'miage chez lui s'ajoute à l'idée pour la mieux faire entrer ; il ne dit volontiers les choses qu'en les peignant. Ainsi, pour rendre cette fureur de nivellement universel : « On a renversé, (lit-il, les fontaines publiques, sous prétexte qu'elles accaparaient les eaux, et les eaux se sont perdues. »
... Dans tout le cours de ce journal, Rivarol se dessine avec éner- L'ie, éclat, indépendance, et comme un de ces écrivains (et ils -■)ut en petit nombre) que a l'événement n'a point corrompus ». ! )ès les premiers numéros du journal, et dans l'intervalle du i 4 juillet au retour de M. Necker, on avait accusé le rédacteur d'être vendu au ministère.
K Si cela est, s'écriait Rivarol, nous sommes vendus et non juives, ce qui doit être quand l'acheteur n'existe pas; et, en ellet il n'y a point de ministère en ce moment... Les cours, à la vérité, ajoute-t-il en se redressant, se recommandent quelquefois aux iicns de lettres comme les impies invo((uent les saints dans le péril, mais tout aussi inutilement: la sottise mérite toujours ses malheurs. »
Si nous trouvions à redire à ce langage, ce serait plutôt à l'ironie du ton et à cet accent de dédain envers ceux mêmes qu'on défend, accent qui est trop naturel à Rivarol, que nous retrouvons plus tard à Chateaubriand, et qui fait trop beau jeu, -vTaiment, à l'amour-propre de celui qui parle. Le vrai conseiller politique sait se préserver de ce léger entêtement tout littéraire...
Sorti de France en 1791 (1), Rivarol séjourna d'abord à Bruxelles,
(i) En 1792.
puis en Ansrleterre, et ensuite à Hambourg. C'est dans cette dernière ville qu'il parvint à établir une sorte de centre de société et d'atelier littéraire; tout ce qui y passait dp distingué se groupait autour de lui. On peut dire qu'il y trônait.. .
Esprit tout littéraire, la nécessité l'avait fait triompher de sa paresse, et il se remit pendant son séjour à Hambourg à la composition de son dictionnaire de la langue française, dont le Discours préliminaire parut en 1797.
Jamais prospectus ni préface de dictionnaire n'a renfermé tant de choses en apparence étranerères et disparates. Piivarol y fait entrer toute la métaphysique et la politique. Il considère la parole comme « la physique expérimentale de l'esprit, » et il en prend occasion d'analyser l'esprit, l'entendement et tout l'être humain dans ses éléments constitutifs et dans ses idées principales ; il le compare avec les animaux, et marque les diiîërences essentielles de nature : puis il se li^Te, en finissant, à des considérations éloquentes sur Dieu, sur les passions, sur la religion, sur la supériorité sociale des croyances religieuses, comparativement à la philosophie. C'est dans cette dernière partie qu'on trouve des tableaux de la Révolution et de la Terreur, qui, au point de vue moral, rappellent parfois l'idée, la plume, et, j'ose le dire, la verve d'un Joseph de Maistre.
Il n'est ni de mon objet ni de m.a compétence d'entrer avec Rivarol dans l'analyse à la Condillac qu'il tente de l'esprit humain. Je me bornerai à"^ dire à ceux (comme j'en connais) qui seraient disposés à dédaigner son effort, que, dans cet écrit, Rivarol n'eS' pas un littérateur qui s'amuse à faire de l'idéologie et de la métaphysique; c'est mieux que cela, c'est un homme qui pense, (jiii réfléchit, et qui, m.aître de bien des points de son sujet, exprime ensuite ses résultats, non pas au hasard, mais en écrivain fiabile et souvent consommé. Ceux qui connaissent la philosophie de M. de la R.omiguière, et qui prendront la peine de lire Rivarol, trouveront que c'est là que ce professeur distingué et élégant a dû emprunter son expédient de la transaction entre la sensation et Vidée, entre Condillac et M. R.oyer Collard, et de ce terme mitoyen qui a longtemps eu cours dans nos écoles sous le titre de sentiment. C'en est assez sur ce sujet. L'honneur de Rivarol, selon moi, est, dans quelque ordre d'idées qu'il pénètre, d'y rester toujours ce qu'il est essentiellement, un écrivain précis, brillant, animé, prompt aux métaphores. Jamais il ne consent à admettre le divorce entre l'imaq-ination et lejugement.il nous prouve très bien, par l'exemple des langues, que la métaphore et l'image sont si naturelles à l'esprit humain, que l'esprit même le plus sec, et le plus frugal ne peut parler longtemps sans y recourir, et, si l'on croit pouvoir s'en garder en écrivant, c'est qu'on revient alors à des images qui, étant vieilles et usées, ne frappent plus ni l'au-
APPENDICE SqS
ur ni les lecteurs. Ouc si Locke et Condillac « manquaient cii^ament tous deux du secret de l'expression, de cet heareiix poayir des mots qui sillonne si profondément fattention des ommes en ébranlant leur attention, leur saura-t-on gré de cette iipuissance V » Et il conclut en disant : « Les belles images ne essent ([ue lenvie. »
Il n a manque à plus d'une de ces pages de Rivarol, pour frap- "r davantage, que de naître quelques années plus tôt, en prénce de juges moins dispersés etsous le soleil même delà patrie, e sentiment (jui anime les derniers chapitres, et qui lait (jue cet )mme au cœur trop desséché par l'air des salons se relève et image par l'intelligence du milieu de la catastrophe universelle, c rappelle (juelque chose du mouvement d'un naufragé qui s'atche au màt du navire et qui tend les bras vers le rivage... Venant aux passions des hommes, Rivarol les analyse et les jfinit avec une précision colorée qui lui est propre. Il fait bien ntir à quel point les hommes se conduisent plus d'après leurs issions que par leurs idées . .
II aborde, en finissant, la grande et nouvelle passion qui a prolit la fiè\Te nationale et le délire dont la France a été saisie : ?st la passion philosophique, le fanatisme philosophique. On oyait jusqu'alors que le mot i\ç fanatisme ne s'appli([uait qu'aux ées et aux croyances religieuses : il était réservé à la fin du dixlitième siècle de montrer qu'il ne s'appliquait pas moins à la lilosophie, et il en est résulté aussitôt des effets monstrueux. Et ici, dans une diatribe d'une verve, d'une invective incroyaes, Rivarol prend à partie les philosophes modernes comme les res du désordre et de l'anarchie, les uns à leur insu, les autres sachant et le voulant. Il les montre possédés d'une manie d'alyse qui ne s'arrête et ne recule devant rien, qui porte en toute alière sociale les dissolvants et la décomposition. Dans la physique, ils n'ont trouvé que des objections contre uteur de la nature, dans la métaphysique, que doute et subtiés : la morale et la logique ne leur ont fourni que des déclama- >ns contre l'ordre politique, contre les idées religieuses et contre i lois de la propriété ; ils n'ont pas aspiré à moins qu'à la renstruction de tout par la révolte contre tout, et, sans songer "ils étaient eux-mêmes dans le monde, ils ont renversé les coines du monde...
« Que dire d'un architecte qui, chargé d'élever un édifice bri- [•ait les pierres pour y trouver des sels, de l'air et une base teruse, et qui nous ollrirait ainsi une analyse au lieu dune raai-
« La \Taie philosophie est d'être astronome en astronomie, chiiste en chimie, et politique dans la politique. Ils ont cru cependant, ces philosophes, que définir les hom-
mes, c'était plus que les réunir ; que les émanciper, c'était plus que les eouverner, et qu'enfin les soulever, c'était plus que leç rendre heureux. Ils ont renversé des Etats pour les régénérer, et disséqué des hommes vivants pour les mieux connaître... »
En écrivant ces pag-es éloquentes et enflammées (et il y en a juatre-ving-ts de suite sur ce ton-là), Rivarol se souvenait évidemment de ces hommes avec qui il avait passé tant d'années et dont il connaissait le fort et le faible, des Chamfort,des Condorcet, des Garât. Il y a des traits persomiels qui s'élancent de toutes parts |(j comme des flèches, et qui s'adressent à autre chose qu'à une idée ' et à une théorie. Sans qu'il les nomme, on voit bien à l'éclair de ■^son regard, à la certitude de son çeste, qu'il est en face de '[^ tels ou tels adversaires. Mais aussi ce qui honore en Rivarol Fin- ;„, telligence et l'homme, c'est qu'il s'élève du milieu de tout cela comme un cri de la civilisation perdue, l'angoisse d'un puissant et noble esprit qui croit sentir échapper toute la conquête sociale... (Sainte-Beuve, Causeries du lundi, tome V.)
Opinion de Burke
. . . J'ai vu trop tard pour en profiter les admirables annales de de M. votre frère {le Journal politique national); on les mettra ] un jour à côté de celles de Tacite. Je conviens qu'il y aune grande p ressemblance dans notre manière de penser; cet aveu dùt-il vous !^ paraître aussi présomptueux que sincère, si j'avais vu ces annales '^ avant que j'écrive sur le même sujet, j'eusse enrichi le mien de p plusieurs citations de ce brillant ou\Tage, plutôt que de m'aven- !^turer d'exprimer à ma manière les pensées qui nous sont com- I* munes. [Lettre de M. Burke sur les ajjfaires de France et des *^ Pays-Bas, adressée à M. le vicomte de Rivarol. Paris, 1791.)
Madame de Rivarol
... Ce mariage, c'est la seule sottise d'une vie si spirituelle. C'est la seule des folies de Rivarol qui n'ait pas été gaie . Malheur L unique, en effet, puisqu'il est de ceux dont il est de mauvais goût L de se plaindre; faute terrible, puisqu'elle est de celles que rien ne L répare, que tout aggrave au contraire. W
Aussi Rivarol n'en parlait pas. Tout au plus dévoilait- il parfois, k
APMNDICE 895
dans une rapide allusion, la plaie secrète, affeclant alors de se moquer de son sort, de peur d'en pleurer.
Dans une lettre datée des premiers jours, il écrivait à M. de Laura^uais, bien lait pour ai)précior une telle confidence : « Je m'étais avisé de médire de l'amour; il m'a envoyé l'hymen pour se venger. »
Une autre fois, il disait à ses amis : « Je ne suis ni Jupiter, ni Socrate, et j'ai trouvé dans ma maison Junon et Xantippe. » C'est tout ; mais un biographe et un moraliste doivent en savoir et en dire plus long.
llivarol avait rencontré, en 1780 ou 4781, dans les hasards parfois perfides de sa brillante vie mondaine, une jeune femme romanesque, aventureuse et quelque peu aventurière, plus âgée que lui, et qui n'avait guère d'autre mérite que sa beauté. Assez instruite pour être pédante, elle possédait pour toute dot cette érudition d'institutrice et des prétentions nobiliaires peut-être moins justifiées que celles de son mari. Elle lui plut ; il le lui dit. Elle le prit au mot ; il l'épousa. Ils s'en félicitèrent un jour, et 'en repentirent toute la vie.
Elle s'appelait Louise-Henriette Mather-Flint, d'une famille Ecossaise, qui avait eu des malheurs sous les Stuarts, et se vannait de cette honorable misère, due à la fidélité...
La Préface des Pensées inédites de Rivarol, où, sous le rapport du caractère, sa veuve est assez maltraitée, prend sa jciense au point de vue généalogique.
" Le beau-père de Hivarol est auteur d'une grammaire iaise, très estimée, et il n'était point professeur de langue -..glaise, comme on l"a dit. La famille Mather-Flint est très nncienne et très connue dans le pays de Galles, et il y a eu un Jiplomate de ce nom, cousin de madame de Rivarol, connu dans uutes les cours de l'Europe dans le dernier siècle. .. Les aïeux It" mademoiselle IMather-Flint avaient suivi en France le roi lao((ues. ))
( omme nous l'avons dit, madame de Rivarol se piquait de bel
it. Elle figure parmi les admiratrices de Restif de la lîre-
ic, qui a donné à quelques-uns de ses billets la compromet-
aiite hospitalité de ces ouvrages où, pour allonger la sauce ou
)!([uer par un ragoût de plus la curiosité dont il vivait, le fameux
)ornographe vidait sa correspondance (1). Madame de Rivarol
On trouve, au tome XIX des Contemporaines, sous le numéro i38, m biliet de la comtesse de Rivarol. La Paysanne pervertie ya\ni à son luteur, le i*r décembre 1780, le billet suivant : « La comtesse de Riva- [ol prie M. Restif de vouloir bien lui faire l'honneur de passer chez |lle, demain vendredi dans la journée, ou samedi s' cela lui convient luieux. Elle a l'honneur de lui bouhailer le bonjour, et de lui faire mille
SgÔ RIVAROL I
ne se bornait pas à ce commerce avec les lettres. Elle écrivait j aussi pour son propre compte, et il existe d'elle plusieurs traduc-' lions de circonstance, plusieurs ou\Tao^es de littérature subalterne' et mercenaire dont on trouve la liste dans les bibliographes (1). (M. de Lescnre, Riuarol et la Société française.)
Manette
... Il fonda un autre intérieur avec Manette, dont le babil rieur et l'entrain léger le charmèrent à certaines heures. Cet autre intérieur n'était pas exempt d'orage. Manette avait beaucoup voyagé. Elle avait laissé des traces de son pied léger en Italie et jcn Angleterre. Femme qui voyage laisse voyager son cœur. Rivarol était volage, mais jaloux. Il lui arriva plus d'une fois, selon Garât, de prendre aux cheveux sa douce amie, et delaj vouloir bien tendrement jeter par la fenêtre ; mais il se ravisait à temps. Manette était tout simplement une aimable copie de ^Manon Lescault, venue de sa province, ignorante et pauvre, mais jolie et perverse. Elle avait de l'esprit, mais surtout i'esprif de l'amour. D'ailleurs elle avait été à l'école de Sophie Arnould. (Arsène Houssaye, Galerie du xvui' siècle.)
Rivarol lui disait, la veille de son départ pour Bruxelles : Ma chère, si vous voulez être souveraine, restez à Paris. Si, au contraire, vous voulez être toujours Manette, il faut me sui^Te. Manette y consentit, courut le monde, vit des princes par la grâce de Dieu soupirer pour ses charmes, fut sage, quoique jolie, écouta les vers et la prose de Rivarol, fit les honneurs de plusjK d'un grand souper, fut aimée partout, partagea les chances desal/e bonne et de sa mauvaise fortune. Enfin Manette fut pour lui unejfî providence de soins délicats. (Sulpice de la Platière, Vie de'" Rivarol.)
On avait pardonné à Dufresny et à Boissy d'avoir épousé leuTiCu. blanchisseuse, à Diderot d'avoir pris pour femme sa gouvernante; 4; enfin on savait que Le Brun avait contracté mariage avec sa cui-
compHments sur la Paysanne. Cet admirable ouvrage l'a fait revenir de sa prévention contre les hommes, puisque c'est un homme qui a su peindre avec tant d'énergie 1 ame sublime de deux femmes naturelles, Fanchon Berthier et sa belle-mère, ainsi que l'âme sublimatroce {sic) de Gaudet. » A.
(i) Il y a des détails utiles dans sa Notice sur Rivarol. Elle mourut en 1821.
sinière, appelée malis^neincnt par (piclqu'un son Pégase. Le premier de nos coniicjues avait illustré sa servante La Forêt et Jean- Jacques sa Thérèse. Hivaroi, soit qu'il voulût ou non s'autoriser de ces exemples, montrait à ses amis, peut-être même à ses ennemis, une certaine Manette, espèce de bonne qui occupait chez lui une place dans le salon; mais elle finit par quitter son maître deux ou trois ans avant (ju'il mourût, et s'en revint de Hambourç en France. . .
... Il y avait beaucoup à dire sur la fraîcheur de Manette, et très peu sur son esprit. In jour qu'elle était malade, et (ju'elle témoignait à Rivarol une incjuiélude de ce qu'elle deviendrait dans l'autre monde : « Laisse Taire, lui dit-il, je le donnerai une lettre de recommandation pour la servante de Molière. »
(H. de la Porte, Notice.)
§6 Rivarol à Hambourg
... Bientôt le Spectateur du Nord (1) compta parmi ses rédacteurs tous ceux qui, dans l'émigration de Hambourg-, savaient <juel<jue peu tenir tenir une plume.
Rivarol ne collabora à ce recueil que peu de temps, et n'y donna guère que les rognures de son esprit. 11 l'ut de bonne heure accaparé par son Dictionnaire, doni les travaux préliminaires ont l'ampleur des portiques d'un monument malheureusement demeuré inachevé, et il eut assez de peine à disputera ses travaux le temps <lt' ses plaisirs, pour pouvoir consacrer au Spectateur des inspirations fraîches et des loisirs désintéressés. Nous trouvons dans le Spectateur de 1797 à inscrire au bilan de Rivarol, outre deux extraits raisonnes qui ne sont pas de lui, de son Discours préliminaire du Nouveau Dictionnaire de la langue française, un Essai sur famitié, précédé de celte courte et mordante Note :
^< Feu Mirabeau, dont le portefeuille était, comme celui des C( lurtiers, rempli des effets d'autrui, ayant eu quekpie temps à sa disposition le morceau suivant, le donna comme sien à ses amis (l'Allemagne. (Voyez le recueil de ses lettres à M. Mauvillon, ])rofesseur à Brunswick, qui lui faisait sa Monarchie prussienne.) Mirabeau, n'ayant qu'une copie manuscrite de cet Essai sur i amitié, ignorait qu'on l'avait inséré dans le Mercure près d'un ans auparavant, retouché par l'auteur. »
Nous trouvons à la page -ilti du tome 1er un morceau intitulé : De la littérature française en I/88, à l'occasion d'un ouvrage
(i) Recueil fondé par Baudus, édité par Fauche.
SgS niv.vnoL
de M. de Florinn ; et à la suite un aiilre article qui peut lui êttre attribue, si^né : Liiciiis Apiileius, et intitulé : Lp.ttrc aa Spectateur^ sur Pouvrag-e de in;u:lame de Staël : De l'influence des passions. 11^ ne faut pas oublier non plus quelques essais de traduction de V Enéide avec des remarques et des notes...
Dès 1798, Faucbc et Rivarol ne semblent plus prendre au suc ces de Spectateur du Nord qu'un médiocre intérêt. Ce que l'un et l'autre en voidaient surtout, et ils l'avaient obtenu, c'était le concours de sa publicité pour la propagande du Nouveau Dictionnaire de la lanrjue française. Or, l'affaire inaugurée par l;i publication de la première partie du Discours préliminaire, qui contenait toute une théorie philosophique du langage et tout un système de critique philologique, était désormais lancée et absorbait impérieusement tous leurs soins.
C'était une entreprise compliquée, car Fauche y avait ajoud' des rouages qui témoig^nent d'une expérience consommée d'' faiblesses du public et des appâts avec lesquels on l'attire. On trouve, au tome III du Spectateur, et en tète de chaque exemplaire du Discours préliminaire, un prospectus dont les annonces appartiennent au mercantilisme le plus raffiné, et dont les combinaisons n'ont rien à envier aux plus belles inspirations du puf~ fisme contemporain. Fauche s'engage à remettre à tout souscripteur à ce Dictionnaire (3 vol. in-l^)^ révélateur de tous les mystères de la langue française, réparateur de tant d'injures qui lui sont sont faites, libérateur d'un joug qui de léger est devenu si dur, vengeur de l'indigne tyrannie de la routine académi({u(' (l'Académie, n'ayant pas repris la parole, ne pouvait se défendre, et Rivarol ne l'épargnait pas plus que Chamfort), Fauche, donc, s'engage à remettre à tout souscripteur un billet numéroté de loterie donnant droit à un lot de cinq cents livres tournois, qui écherra par la voie du sort à chaque centième billet sorti de la roue. Un lot de six mille livres tournois appartiendra au porteur du billet correspondant à chaque millième numéro. Mais là où la rouerie allemande se mêle à la finesse française et y éclate, non sans un discret sourire, c'est dans la disposition qui porte que l'affaire n'intéressant que des lecteurs au-dessus d'une pensée de lucre, c'est non en francs qu'on les soldera, mais en Hures de la librairie Fauche, à choisir dans son catalogue de quatre mille numéros. Rien ne manque à cette combinaison digne des plus beaux jours de la spéculation livrescjue parisienne, pas même les remises exceptionnelles de 40 pour 40U à qui placera 42 exemplaires ; 45 pour 400, de treize à vingt-quatre exemplaires; 20 pour 400, de vingt-cinq à cinquante, etc..
Nous avons sous les yeux le traité conclu entre « M. Antoine, comte de Rivarol, de l'Académie royale de Prusse, etc.. d\uie part, et Af. Pierre-François Fauche, imprimeur-libraire, domicilié
At»PENt3lC8 3^
.1 Hamboiirc:, cVanlre pari ». Il nous montre Klvarol en affaires, l(*s traitant avec une désinvolture de c^rand seigneur qui n'exclut l)i)int les vues fines et les calculs judicieux. Par cette convention (lu :26 mars 1790, Fauche s'ens^a^e à payer à Rivarol — par anticipation sur ses droits d'auteur, fixés à la moitié des bénëficcs, ;i[)rès prélèvement fait, sur le produit tles ventes, de toutes les déjicnses spécialement relatives à l'entreprise — une somme de cin- (juante louis par mois. Ces avances mensuelles de rédaction pour Hivarol et ses collaborateurs, (ju'il demeure seul char^-é de choisir • t de paver, courront pendant un an. L'auteur s'obliij^e, à peine dnn dédit de douze mille livres tournois, à fournir, dans les six mois de la date du traité, le manuscrit du Discours préliminaire et celui des six premières lettres. Fauche demeure aussi tenu de j)lusieurs obligations, notamment la fourniture s^ratuite des livres nécessaires à la rédaction. Enfin, en cas de difficulté entre les j>arties, elles stipulent que le diflérend sera réglé à l'amiable par des arbitres.
Comme nous le verrons, le Dictionnaire ne fut qu'un de ces magnifiques châteaux en Elspagne, sur lesquels la complaisante imagination de Rivarol donnait de très bonne foi des hypothè- (jnes, dont le gage ne consistait guère que dans les portes, réellement existantes, d'un tlomaine pour tout le reste idéal. Mais le succès du Discours préliminaire suffit certainement «à indemniser Fauche de ses avances, et il ne paraît pas qu'il y ait eu difficulté entre lui et les héritiers de son pensionnaire, quand une mort prématurée brisa sa plume et qu'd ne fut plus permis d'espérer l'achèvement d'un monument qui avait été sérieusement et <r)nsciencieusement fondé, et qui n'était pas de ceux qu'on improvise. (M. de Lcscurc, ouvr. cité.)
Mort de Rivarol
Le comte de Dampmartin à Claude-François de Riuaroi.
Montségur,par Saint-Paul-Trois-Chàtcaux, le 26 octobre i8o3.
I ... Tous les récits de la mort de votre illustre frère sont sur- '' chargés de circonstances romanesques dont la plupart n'ont pas !(^ moindre fondement. Celui (jui se lit dans le Journal des Débats l'-t fort bien fait, quant au style et quant aux sentiments, mais il n"a pas la moindre exactitude. Il a été cause que je n'ai rien 'lit de positif et de clair sur cet événement, d'après l'idée que
/JOO RIVAnOL
vous approuviez cette rédaction dans laquelle on vous cite, ainsi que votre fils; cela suftisait pour m'iniposcr de justes ég-ards.
Rivarol ne s'est nullement fait transporter à la campagne ; il a souffert et il est mort dans sa chambre garnie, au milieu de Berlin, d'où l'on ne pouvait assurément voir ni campagne ni ruisseau ; mais ses hôtes lui ont montré un attachement, un zèle digne d'éloges.
N'ayant pas ^ecou^Té sa tcte les deux premiers jours, il n'a point pu prononcer les discours qu'on lui prête. A l'instant de sa mort, il n'y avait près de lui que le curé, son clerc Donadei, l'hôte, son fils et moi.
Madame la princesse Dolgorowki prenait le plus vif intérêt à votre frère, et je ne doute pas de ses regrets, mais elle ne fît pas mettre dans les journaux qu'elle payerait les dettes de Rivarol. Une telle annonce eût été fort extraordinaire, puisqu'il avait vécu fort décemm.ent et qu'il n'avait puisé que dans la bourse de Donadei ; ce qui était un secret entre ces deux véritables amis. Bien plus, la princesse devait encore trente-cinq louis à Rivarol ; et son amie, Mme de Galitzin, vingt-cinq pour l'achat de sa petite bibliothèque. Les deux sommes ont été payées avec promptitude; mais, certes, ce n'était pas le cas d'annoncer qu'on payerait des créanciers imaginaires. ■
Tous les effets et tous les manuscrits ont été soigneusement réunis et placés sous un scellé que l'on n'avait pas encore levé lors de mon départ de Berlin. D'après les intentions de Rivarol, j'écrivis au général Dumouriez pour l'instruire de l'événement et le charger d'en faire part au fils. L'un et l'autre m'écrivirent. Ils désiraient que l'ambassadeur de Danemark obtînt la suppression des formes de la justice : mais la chose ne fut pas possible, parce que Fauche prenait sur les manuscrits une opposition pour cinq cents louis. Sur ces entrefaites, il arriva des lettres de la veuve au général de Beurnonville, ainsi qu'au doyen de l'Académie. Ces Messieurs, qui croyaient la dame morte, furent fort étonnés et me chargèrent de la voir à Paris, surtout de la détourner de son projet de voyage à Berlin, qui lui serait aussi dispendieux qu'inutile. Je me suis présenté chez cette dame, et quoique je me sois efforcé, comme de mon devoir, d'être honnête, j'ai eu le malheur de la mécontenter ; car elle a voulu faire insérer dans plusieurs journaux des plaintes contre moi. Que pouvais-je lui dire de fort consolant lorsque Rivarol, tant en bonne santé que durant sa maladie, n'avait fait aucune mention d'elle? J'ai su de Berlin qu'il y avait eu un procès entre la mère et le fils, que ce dernier a gagné. L'opposition du libraire Fauche est également levée ; j'ignore par (juels sacrifices.
Je crois que votre frère ne prévoyait pas qu'un jour on ajouterait à ses ou^Tages. Cette hardiesse pénètre de surprise.
Vous, possesseur des flèches, c'est à vous de vene^er sa mrmoire.
Je vous fais parvenir une Relation sur l'exactitude de laquelle vous pouvez compter. Je la ecaranfis sur ma parole d'honneur.
J'écrirai demain à INI. d'Azémar, quoique bien persuadé que cet excellent homme n'a besoin (pie de consulter son cœur pour vous rendre service; il a, d'ailleurs, reçu du préfet de l'Isère la lettre la plus pressante. Il est bien essentiel que vous acheviez l'éducation de son Hls, dont Hivarol avait conçu la plus haute Idée; il le regardait comme un sujet fait pour parvenir à tout. ^'ous aurez sans doute un puissant support dans M. le marquis de Lucchesini, l'ami de votre frère.
Voulez-vous bien dire les choses les plus empressées à monsieur votre père, présenter mes respects à madame votre mère, et croire (jue je garderai comme un bonheur d'ac(juérir de nouveaux droits à votre amitié, que je payerai d'un sincère retour?
DAMPMAKTIN.
Relation
Rivarolse sentit légèrement incommodé, le samedi 4 avril 1801. Le dimanche, il garda la chandjrc et se mit au régime. Le lundi, son indisposition continua, mais sans prendre de caractère sérieux. Ce fut plutôt à titre d'homme d'esprit et d'ami qu'à celui de médecin que, le soir, il reçut le docteur Formey. Le mardi, Dampmartin , qui venait de passer deux jours à Potsdam, le trouva, comme à son ordinaire, faisant les délices d'un cercle nombreux d'auditeurs. Il parlait peu de son malaise, mais il le faisait d'une manière lumineuse en l'attribuant à deux causes : la Jatigue de son estomac que l'on éprouvait sans cesse par de grands dîners et par de grands soupers; la fantaisie qu'il avait eue, plusieurs jours de suite, de se promener fort avant dans la nuit.
Le mercredi matin, il se plai^-nit d'une mauvaise nuit et demanda Formey. Celui-ci vint et dit en sortant de sa chambre : 0 Messieurs, je vous annonce avec regret que Rivarol est attaqué u d'une maladie très dangereuse. » Ouoi([ue ce discours parût être un peu forcé, l'alarme devint cependant fort vive. De cet instant le malade fut entouré et servi par ses compatriotes, qui se relevaient avec un zèle bien dis^ne d'éloges, car quelques-uns ne le connaissaient que sur sa brillante réputation. Nul ne se distingua davantage que le savant et vertueux Donadei, dont l'amitié constante est un des plus beaux éloges de Rivarol. Un jeune Français, dont le nom nous est inconnu, mais qui réunit fissure, esprit et sensibilité, suspendit le cours d'un grand voyage pour rendre des soins empressés au malade (1). Les habitants de Ber-
[ (i) Ce jeune Fiançais doit cire le comte d'Adhémar, qui écrivait de
402 niVAROL
lin de tous les rangs donnèrent des preuves flatteuses d'intérêt. Le major Gualticri, maintenant envoyé de Prusse en Portus^al, ne cessa point de se montrer ai dent enthousiaste ainsiqu'ami sincère. M. d'Eno;estrocm, envoyé de Suède, eut tous les procédés d'un homme sensible et généreux. Dampmartin veilla seul le malade. Les douleurs lurent cruelles ; à plusieurs reprises , il s'écria : « Moi seul suis capable de soutenir de telles souffrances ; heureu- « sèment, mes poumons sont de bronze. » Dans des instants de relâche, il parla d'une manière bien touchante de sa famille et de ses amis.
Cet homme, si redoutable pour les sots, était bon et possédait, en un mot, une âme de niveau avec son esprit, la nature ayant voulu, sous tous les rapports, le combler de ses dons les plus riches. Les mots malins étaient les étincelles dune imao^ination brûlante et les plaintes d'un goût excessivement délicat ; mais ils ne partaient pas du cœur. A plusieurs reprises, il annonça sa ferme résolution de revoir la France : « Nous irons respirer pence dant six mois le bon air du Languedoc, nous nous rendrons (. ensuite à Paris; vous éprouverez qu'il n'y a personne au monde {( avec qui il soit plus facile de vivre. »
La journée du jeudi fut orageuse ; le docteur prononça que la maladie était une fluxion de poitrine bilieuse. Les grandes douleurs de la nuit précédente étaient provcnucs de la gangrène qui rongeait les poumons. Sur le soir, Rivarol voulut être quelques instants seul avec Dampmartin. Sans paraître alarmé de son état, il s'entretint avec beaucoup d'émotion de son père, de sa mère^ de son fils, de son frère, de son neveu et de ses deux sŒ^urs. Dampmartin, étant entré dans la pensée que le docteur exagérait le danger de sa situation, lui conseilla de régler néanmoins ses aÉTaires. 11 répondit : « Tout ce que je possède^ appartient à mon (i fils ; je souhaiterais seulement que mon père touchât vingt louis « qui doivent, au premier jour, ra'arriver pour une Bible pré- Berlin, le 35 mai 1801, à la comtesse de Neuilly, sa cousine: « ... Vous me demandez quelques détails sur ce pauvre Rivarol ; vous l'aviez très bien jugé, son cœur était aussi bon que sa langue quelquefois l'était peu. Bon fils, bon père, bon ami, c'est un hommage que je lui dois, et sa société journalière était aussi douce qu'aimable ; fêté, caressé par toutes les belles dames de notre superbe ville, il a été victime des coulis truffés et des bonbons qu'on lui prodiguait. 11 est mort comme Vert- Vert.
• Attaqué d'un érysipèle à la tête, malgré tout ce que j'ai pu lui dire, il ne s'est pas assez scigiié dans sa convalescence; l'humeur bilieuse qui le dominait, déterminée par un gros rhume, s'est jetée sur sa poitrine, et dès les premiers jours de sa seconde maladie, il n'y avait plus moyen de le sauver. Sa tête était prise ; il n'a point eu connaissance de son état, et a très peu souffert. » A.
AI^PENDIGE 4o3
f< cietiflc qiio j'ni cédée à un prince. » Il termina rcnfretien. " Oii('l(jm' douleur (|iJ«', je souilVe dans ma position, je im |)iiis me « fâcher contre mon lit, j)nisque c'est où j'ai con(i»i toutes mes « idées. Mon ami, je n'ai jamais couru après l'esprit, il est toujours
venu me chercher. »
Le vendredi malin, le malade se sentit beaucoup mieux et demanda d'être levé. Pour le satisfaire, on l'approcha des fene- Ires. Ce fut alors qu'il dit avec un sourire charmant: « Ce cher
docteur Formey a eu bien peur de me déformer. » Il donna /lehpies ordres relatifs à la propreti'; de sa personne ainsi qu'à ci'ile de son appartement, ensuite il demanda Donadei. Mais lors- (jue cet ami vint, Kivarol le méconnut. De cet instant l'usasse de sa raison lui fut à jamais ravi. Le reste de ce jour se passa dans im étal de délire qui se prolongea durant la nuit. Dès les premiers signes d'éii^'arement, les clefs du bureau et celles de l'armoire furent remises à deux hommes recommandables par leur rang- et plus encore par leur mérite personnel.
Le samedi matin, le malade tomba dans un affaissement qui lie lui permettait plus que de respirer avec peine. Ses yeux étaient iermés ou bien hagards, s'ils s'ouvraient. Une sueur abondante ne discontinuait pas. Les docteurs Brown et Hocm, hommes fort célèbres, joiij^nirenl leurs lumières à celles de Formey, mais sans aucun succès. On fit, sur les trois heures, appeler le curé, qui lui iit des exhortations et qui l'administra. Ce prêtre dit, sur les quatre heures: « Dampmartin, quittez votre position, car vous ne <( tenez dans vos bras qu'un cadavTC. »
Celte mort, arrivée le 11 a-vTil 1801, produisit une i^ande sensation. L'illustre Ancillon, arrivé quekjues minutes après dans <a chambre, s'écria de l'accent le plus douloureux: « Quel génie
nous venons de perdre ! »
La société qui se rassemblait chez la princesse Dolgorowk fit prendre son plâtre pour faire exécuter son buste en marbre. Oonadei et Dampmartin remplirent les fonctions testamentaires; l's scellés d'exécuteurs furent posés sur tous les effets. On s'emiiressa de lui rendre avec décence les derniers devoirs. La pompe funèbre offrit un spectacle touchant. La douleur était peinte sur tijus les visages; on voyait que les étrani^ers, aussi bien que les Français, sentaient que nous venions de faire une perte irréparable. Kivarol a laissé d'immenses matériaux pour son Dictionnaire, mais je les crois informes. Il écrivait beaucoup de notes marginales au Dictionnaire de l'Académie. Son ouvrage sur la politique contre la souveraineté du peuple est achevé. Son Traité de grammaire aurait bientôt paru. Son bel ou'STage sur l'intelligence humaine est corrigé, augmenté. La seconde édition, j)rète à paraîli'c, ajoute de beaucoup à sa réputation. Les pièces fugitives sont
en grand nombre. La Bible fut renvoyée trois jours après la mort (d). Rien donc à redonner pour le bon père (2). »
(Papiers communiqués à M. de Lescure par la famille Tollin de | Rivarol.)
§8 Note du major Gualtieri(3)
Rivarol, mon cher Rivarol n'est plus ! La mort vient d'enlever à la fleur de son âo-e, cet homme dont le monde a connu l'esprit, mais dont peu d'hommes ont connu le cœur. Que n'aije été du nombre de ceux qui n'ont à regretter que ses lumières, et n'ont point à pleurer un ami !
Y aurait-il de l'amour-propre à dire que je n'ai jamais trouvé un homme avec lequel je me sois plus parfaitement rencontré dans mes plus chères opinions? Toujours prêt à l'écouter ,je ne le perdais pomt de vue dans le bruyant cahos du monde. Son aimable caractère ne le quittait jamais : partout le premier, toujours obligé de descendre pour se mettre au niveau des autres. Cet homme était comme un bon fruit, qui pouvait n'être pas du goût de tout le monde, mais à qui personne ne pouvait disputer la saveur.
Il dominait par tout, et sa domination dans la société ressemblait à celle de bonnes lois dans une république bien organisée ; quoique maître du gouvernement, il avait l'indulgence de la supériorité et la modestie du mérite. S'il était peu fier de ses avantages, c'était par système ; ne se considérant que comme une combinaison heureuse de la nature ; convaincu qu'il devait plus à son organisation, qu'à l'étude, il ne s'estimait que comme un métal plus rare et plus fin. Aussi, quoiqu'il jugeât sévèrement les autres, il ne méprisait personne.
Prodigue de son esprit, il le répandait à pleines mains; tout le monde pouvait en prendre sa part ; et si quelquefois il le revendiquait, c'était moins par avarice que par esprit de justice. Paresseux comme un homme riche, il ne craignait ni l'avenir ni
Cl) Nous lisons encore, dans la lettre du comte d'Adhémar, déjà citée, à M'^^ de Neuilly :
a Je ne l'ai pas quitté ; entouré de ses amis et des miens, il a fini en nous souriant. Son masque, que j'ai fait prendre, en g:arde l'empreinte. Pour ses papiers et ses affaires, il n'y avait aucun ordre... » A.
(2' Dampmartin rcpèle la même chose, mais très brièvement, dans ses Mémoi?'es.
i'6j Diplomate au service de la Prusse, alors ministre en Portugal.
APPENDICE 4o5
1.^ besoin. Siïr du trésor qu'il portait, il risquait de mourir de f.iim au milieu de son or, parce qu'il dédaii^nîiit de le porter à la monnaie et de convertir ses linj^ots en espèces.
Artiste de la parole, il ne s'amusait pourtant point à créer (les mots ; mais mettant, pour ainsi dire, toute la nature à contri- 1 iition dans ses écrits et sa conversation, il formait une lang-ue
luvelle avec des mots convenus; son çénie les broyait à son gré ' savait s'arrêter là où le bon çoiit avait mis une borne.
Comme celle d'un cbimisfe habile, son amalfi;'ame avait toujours un but, et n'alliait que les matériaux qui pouvaient produire un résultat utile ou agréable.
Caustique sans être méchant, il n'attaquait que les ridicules; et cette disposition à la causticité était une habitude de l'esprit, ])lutùt qu'un défaut. L'objet de ses satires n'était pas celui de son animosilé personnelle.
Comme il s'était beaucoup occupé de la lanarue, les jeux de mots et les calembours mêmes avaient quel(jue chose de piquant pour lui, et se présentaient à son esprit sans qu'il les cherchât. Il avait un luxe d'esprit, une exubérance d'idées, qui le faisaient jouer avec les pensées, comme un nmsicien habile sur les cordes ou sur les touches de son instrument.
Quoiqu'il fût bien facile avec ces qualités de s'adonner au dang-ercux amusement du sarcasme, il savait être dans l'occasion l'ami de ses amis, le défenseur de ses absens, et si j'ose m'exprini(T ainsi, le ^/"a/îc/ justicier du vrai mérite. (Sulp.de la Platière, Vie de Rivarol.)
î 9 Extrait du Mercure de France (1).
Les journaux, en annonçant la mort de Rivarol, ont porté les uns la louano-e jusqu'à la flatterie, les autres la critique jusqu'à la satire : j'éviterai ces deux excès.
Rivarol est un des premiers hommes de lettres que j'aie connus; je l'avais rencontré chez Dorât, il resta ma connaissance, mais il ne fut jamais mon ami; je puis en parler avec impartialité, sans affection et sans humeur.
Il avait reçu de la nature une figure aerréable, des manières distinguées, une élocution pleine de fficilitc et de sràcc ; il dut à ces dons extérieurs ses premiers succès dans quel(|ues cafés littérair.es et principalement à celui du Caveau. Collé, Favart et Piron n'étaient plus, ou du moins ils vivaient retirés du monde ; avec eux le Caveau avait perdu cette gaîté franche et ces saillies bril-
(i) 5 floréal an X.
lantes, qui sont comme les éclairs de l'esprit; mais ChampfortJ Duruflé, et quelques autres gcDs aimables lui conservaient encore] quelque renommée.
Rivarol s'y fit bientôt remarquer. Son talent pour la raillerie lui attira quelques ennemis et beaucoup de partisans; car nous naissons presque tous avec un penchant secret à la méchanceté. Il ne manque à la plupart des hommes que de l'esprit pour être malins; et, lorsqu'il paraît un homme doué de ce talent: malheureux, les s^ens médiocres et jaloux le flattent et l'excitent comme un champion propre à servir leur impuissante malignité, mais ils le caressent sans l'aimer. Ils se réjouissent ésralementi des coups qu'il porte et de ceux qu'il reçoit. Eprouve-t-il quelques] revers, ses plus zélés partisans sourient à son humiliation. C'est] toujours ce public inconstant dont parle Voltaire :
Oui flatte et mord, qui dresse par sottise Une statue, et par déiçoùt la brise.
Rivarol fut en butte aux plus sottes calomnies. On fit sur sâl
naissance des volumes de plaisanteries, tantôt niaises, tantôt assert gaies.
Mais qu'importe à son mérite littéraire qu'un auteur ait été côj qu'on appelait autrefois un homme de qualité? Néanmoins il y avait peu d'adresse à annoncer à la fols deux espèces de prétentions différentes; le monde a tant de peine à pardonner un seulj genre de supériorité ! •
Au reste, il aimait la guerre, et la faisait volontiers sur le plus | léger prétexte. J'ignore en quoi l'avait offensé Mme de Genlis: mais rien de plus insignifiant que son sujet de plainte sur l'abbé j Delille et sur Garât, contre qui furent dirigés ses premiers pamphlets.
Enfin, je ne dirai pas fatigué du grand nombre, mais ennuyé du petit nombre de ses ennemis,il attaqua tout le peuple littéraire à la fois; on voit que je veux parUr du Petit A Imanach des ffi^ands hommes. L'idée en était ingénieuse, et offrait à la plupart des lecteurs le mérite d'un secret dévoilé. N'était-il pas piquant, en effet, de révéler au public, en un seul jour et dans quelques pages, les noms de tant d'hommes qui, depuis tant d'années, malgré leurs nombreux ouATages, échappaient à la renommée !
La première partie de la préface offrait le meilleur ton deplai-j santerie; mais l'auteur emploie toujours la même ironie, et n'en! rachète point assez l'uniformité par la variété des formes et desi tournures. (iVo//ce, par Fiins des Oliviers.)
Gbampcenetz
l\cné-Ferclinand, chevalier de Champcenelz, était le frère de
L')iis-Pierre-Oueiiii!i de KiclieboLir^-, gouverneur de Bellevue et
' ■!!! des premiers valets de chamjjre du Roi, enfin eouverneur
^ Tuileries, qui avait épousé, en mars 1777, une des femmes
plus célèbres par leur beauté à la lin du règ-ne de Louis XV
au commencement du rè2:nc de Louis XVI, la Hollandaise
■'' Pater, connue, depuis la dissolution de son premier mariasse,
is le nom de Baronne de Niewerkerke.
' e frère aîné du chevalier était, au contraire de son cadet,
ne humeur sombre, d'un caractère circonspect, et Rivarol a
'lé ses habitudes de mystère. « Il n'entre point dans un salon,
"v glisse, il longe le dos des fauteuils et va s'établir dans l'an-
Ic plus obscur, et quand on lui demande comment il se porte:
— Taisez-vous donc! est-ce qu'on dit ces choses-là tout haut? » ("( malin croquis de Rivarol s'assombrit d'une ombre tragique 1 rs(ju'on le rapproche des pages frissonnantes et émouvantes où ini -s Elliott raconte avec quelle peine et au prix de quelles angois-
elle parvint à arracher aux perquisitionnaires du 10 août le 1 heureux et assez pusillanime gouverneur des Tuileries, qui
- 'iait réfugié chez elle.
Son frère, l'ami intime, le compagnon, le complice, le Sosie, le -Mercure de Rivarol, qui l'appelait « son clair de lune » et qui dirait de lui : « Je le bourre d'esprit, c'est un gros garçon d'une uaicté insupportable », était un tout autre homme que son aîné.
(l'est avec lui et peut-être grâce à lui que Rivarol supporta les iiurésailles que lui valut de toutes parts son provocateur Almafia'^Ii. Il partagea avec Champcenetz, auquel il donnait, dusuper- !l 1 de son esprit, l'esprit nécessaire, l'ennui de cette grêle de médisances acérées, d'une portée et d'une pointe fort inégales, mais d i!it le nombre ne laissait pas d'être embarrassant.
Cet ami, séide jovial de Rivarol, son satellite infatigable, espèce di" Sancho de son don-quicholtisme littéraire, à force de se frot- \'-v au grand improvisateur, s'était fait, avec ses bribes d'épigram- !ii vs et ses bons mots de rebut, une assez jolie provision de suceurs et d'ennemis. Homme, du reste, aussi intrépide qu'iniperturl.ial)Ie, qui prenait volontiers à sa charge les crimes de sa mémoire et (pii, poussant juscju'au bout ses bonnes fortunes, ne refusait jamais de se battre, même pour les mots qu'il n'avait pas faits.
u II se bat, disait de lui Rivarol avec une admiration un peu égoïste, pour les chansons qu'il n'a pas laites et même pour celles que ses ennemis lui accordent. »
« On lui faisait, dit dans ses Mémoires Tilly, qui l'a peint à
merveille, honneur d'une infinité de bons mots que d'autres avaient dits. Jamais on ne vit une telle audace à prendre le bien d'autrui dans ce erenre, une telle persévérance à colporter l'esprit des autres; tout cela soutenu d'un bég-ayement qui le servait à miracle. Le chevalier de Boufilers a sur la conscience un coup d'cpée que le vicomte de Roncheroles donna à Champcenetz pour la chanson des Jeunes Gens que Boufflers avait faite, et qui mit Champcenetz dans son lit, trouvant tout simple d'avoir un coup d'épée bien à lui pour des vers qui n'étaient pas de lui... Le fait est qu'avec une figure qui prêtait au rôle qu'il avait adopté, il avait quelques saillies et de temps en temps du bonheur. II hasardait tout, retenait tout, prenait tout. Il était doué d'une gaieté intarissable... Cette gaieté était son esprit. »
On va juger jusqu'à quel point Champcenetz garda, jusqu'à quel degré il éleva ce courage de l'esprit et de la gaieté dont il fut d'abord l'enfant perdu, l'enfant prodigue, puis enfin le héros et jusqu'à un certain point le martyr.
Après avoir eu le tort de chansonner Marie-Antoinette et de prêter des armes contre une reine et contre une femme aux malignités du peuple et de la cour, Champcenetz expia cette faute en se jetant à la plus téméraire avant-garde des défenseurs de la royauté. Il fit jusqu'au bout le coup de feu de la satire politique dans le pamphlet périodique des Actes des Apôtres. Le sort tragique de Suleau, victime de ses plaisanteries contre Théroigne de Méricourt, immolé aux rancunes de l'amazone révolutionnaire par ses farouches adorateurs, ne le rendit ni plus circonspect, ni plus triste. Il refusa de fuir; comme Tilly, comme Rivarol, il refusa de se cacher, de se taire. Il se trahit par une épigramme, se dénonça par un bon mot et se condamna lui-même, en se moquant, à la barbe de ses bourreaux, de leur prétention à poser pour des juges. A Fouquier-Tinville, qui requérait sa mort, il demanda en riant: « Peut-on se faire remplacer (1)? )> Monté sur la charrette du supplice, il disait en riant au bourreau : a Mènenous bien, tu auras pour boire. » En présence de l'échafaud, il fermait la bouche en riant à son compagnon d'infortune, Parisot, qui l'importunait de ses protestations et de ses plaintes. — « Je meurs républicain, s'écriait Parisot au pied de la sinistre machine. — N'en croyez rien, citoyens, s'écriait Champcenetz, qu'indignait la faiblesse de cet appel suprême à la justice ou plutôt à la
(i) L'anecdote, toujours écourtée, est complète dans Tilly (1, p. 2C6) : « Condamné à mort par l'horrible Fouquier-Tinville, il lui demanda si ce n'était point comme à l'Assemblée, où il y avait des Sappléans? « Pourquoi ? dit le monstre. — C'est que je me ferais remplacer par vous. ))
pitié populaire; n'en croyez rien, c'est un charlatan; il est aristocrate comme moi (1). »
Et il se livrait en riant à l'exécuteur, enchanté de finir sur un rire et un bon mot.
Vivre en riant n'est "pas d'un homme extraordinaire, mais mourir en riant n'a rien de vuli^aire. Cette gaieté héroïque de sa mort ennoblit l'image de Champcenetz ; et une révélation r(;cente ajoutera aux sentiments ({u'excite une telle fin les regrets de tous les bibliophiles, s'il est vrai que Champcenetz périt victime de cette noble passion : l'amour de sa bibliothèque.
Le chevalier de Champcenetz en avait une très belle, paraît-il, où chaque exemplaire était marqué d'un ex-libris représentant son blason sur un amoncellement dénuées au centre d'une gloire rayonnante, pièce enlevée au burin et typique dans le style Louis XVL
Réfugié à Meaux, le malheureux ne put résister à la pire de ses privations d'exilé, à la nostalgie de ses livres. C'est surtout pour revoir sa chère bibliothèque, à ce qu'il dit à son ami le chevalier Journiac de Saint-Méard, dont on connaît l'émouvante relation de captivité, qu'il rentra à Paris, où il fut arrêté en novembre 1792. C'est sept mois plus tard qu'il fut exécuté. La vente de ces livres qui lui avaient coûté si cher, commencée à son domicile, rue du Mail, no 19, le quintidi 5 frimaire an IV (jeudi 26 novembre 4795), demanda quinze vacations; le catalogue se composait de 1293 numéros. (Lescure, ouvrage cilé.)
MH« Dufay débutait à l'Opéra-Comique. On donnait la Fausse Magie dont le morceau principal est Comme un éclair, etc. Arrive tout essoufflé M. de Narbonne, que la chose intéressait. II demanda vivement à Champcenetz :
— Mademoiselle Dufay a-t-elle chanté Comme un éclair?
— Non, mon cher, comme un cochon.
Il disait d'un conventionnel envoyé en mission dans les Pyrénées : « Il va bâtir des cachots eu Espagne. » (Louise Fusil, 5^okvenirs d'une actrice.)
Conversation entre Rivarol, Ghamfort, Champcenetz et Tilly.
Un soir, j'arrivai chez Rivarol (c'était, je crois, vers la moitié de l'année 1791, rue Notre-Dame des Victoires). II était dans un
(1) Mémoires el correspondance de Mallel du Pan, t. II, p. 4oa.A.
aijpai'tement assez mal éclairé, avec MM. de Champcenetz etChamiort. Je parvins dans la pièce voisine, sans être aperçu ; lui, parlant avec son bonheur, sa rapidité et sa maj^ie accoutumées; eux l'écoutant avec une attentive admiration. La conversation, qui avait certainement commencé par quelque dissertation sur la souveraineté du peuple (sujet éternel de ses pensées et de ses discours alors, comme lasrrammaire et la langue l'étaient devenues dans les dernières années de sa vie), s'était portée sur les obligations que les modernes ont aux anciens, et je me rappelle que Rivarol, par une de ses phrases dont le tour est si facile à reconnaître, pour ceux qui ont vécu avec lui, s'était résumé par ces mots: «Et c'est un bonheur pour la plupart des écrivains d'aujourd'hui, d'avoir de la mémoire, comme c'est un malheur pour leurs lecteurs. »
Je crois que je ierais mieux de rapporter, à peu près, tout le dialogue de ces messieurs, et de lui donner, autant que je le pourrai à une telle distance, l'ordre et la forme qu'ils lui donnèrent eux-mêmes ; car je ne me défends point d'avoir de la mémoire (quoique j'en aie perdu, à peu près de quarante ans, la meilleure partie). J'en ai comme en ont et doivent en avoir tous les gens qui ont quelque esprit, et j'expliquerai tout àl'heure mon idée, en disant ce que je crois qu'est la mémoire.
Champcenetz . — Ah ! ah ! ah ! il serait bienheureux que M. de la Harpe n'eût jamais rien lu, et que le vicomtede Ségur et l'abbé Dilla n'eussent jamais causé ensemble !
Cliumjort. — Vous êtes trop sévère pour La Harpe, mon cher marquis.
Riuarol. — Et trop indulgent pour les deux autres.
Champcenetz. — Pourquoi donc ?
Rivarol. — C'est que vous parlez d'eux.
Champcenetz. — Une fière mémoire, c'est Tilly ; on n'a pas d'idée de tout ce qu'il a retenu !
Chamfovt. — Il a mieux que cela ; beaucoup d'esprit et d'imagination, du feu, et de la force.
Champcenetz . — Observez, je vous prie, que la plus grande partie de tout cela se passe en citations. Ce sont, au jargon des femmes près, des lambeaux de poésie, des morceaux de prose ; et puis, pour se donner l'air d'un savant en ns , il vous cite Horace, A'irgile, et des passages de Tacite, où Martin l'a assuré l'autre jour qu'il y avait un barbarisme dont ce pauvre Tacite n'était pas complice.
Rivarol (en se frottant le visage) . — Au moins n'est-ce pas là un effort de mémoire?
Champcenetz. — Il vaudrait mieux être Tacite que de citer Tacite comme ça.
Chamfort. — Le comte de TilIy n'aurait pas dit cela !
Champcenetz (riant). — Vous le protégez,
Chamfort . — Cela ne me conviendrait pas, mais je lui reconnais de l'esprit; et s'il était né dans une classe obscure, et (ju'on j)ùt lui donner sérieusement le e:oùt du travail et la patience de rupj)lication, je suis convaincu «ju'il serait un écrivain distingué, cl lui-même un homme à citer. Est-ce que vous trouvez sa conversation très ordinaire '!
Champcenetz. — iMoi ! point du tout ; je la trouve souvent fort extraordinaire.
Rivarol. — Bravo ! appuyez mon neveu ; vous faites des merveilles !
Chamfort. — Je vous ai cru de ses amis.
Rivarol. — Il vous demandera ce que c'est que cela.
Champcenetz. — Mais oui, assez. Est-ce qu'on est l'ennemi d'un homme pour lui trouver plus de mémoire que d'esprit ?... (juoique je ne dise pas qu'il en manque.
Chamfort. — N'allez pas vous brouiller, car il vous contestera î)eut-étre l'une et l'autre.
Champcenetz.— Je dirai du mal de vous dans\e Petit Gautier.
Chamfort. — Et si après vous avoir lu, je ne trouve pas que vous ayez dit du mal de moi?
Champcenetz. — C'est très joli! Mais que diable,Rivarol,vous ne dites rien : il n'y a pas de plaisir. J'avais commencé pour vous mettre en train.
Rivarol. — Les î^ens qui sont livrés aux femmes ne font rien qui vaille. Tant de mollesse et de dissipation tueraient le talent le ])lus robuste. Il est clair que Tilly n'est pas né sans moyens et sans facilité : il a surtout de la force. Vous le vovez bien, vous dont il rit quand vous ne voulez pas, et qui ne le faites pas rire ({uand vous voulez. Il a d'ailleurs assez d'instruction pour vous donner l'air d'un ignorant... Allons, n'en dites pas trop de mal, car je ne veux pas que l'esprit de contradiction m'égare jusqu'à prendre son parti.
Chamfort. — Ah ! ah !
Champcenetz. — Me voilà bien arrangé! C'était bien la peine 1' vous demander votre opinion.
Tilli/ (entrant). — Tu dis donc que je n'ai que de la mémoire, toi dont tout le mérite se compose des larcins de la mienne !
Rioarol. — Ah! bonsoir.
J'illy. — Oui te l'a dit ? Tu ne sais pas lire : tu parles de citations, t'y connais-tu ?
Champcenetz (Tiam). — Je te préviens que tuesfàché,et qu'une plaisanterie...
Tilly. — Ton rire est épais comme toi, et tes plaisanteries minces comme ton esprit. Au reste, je te dirai que j'en fais peu de cas, de cet esprit... Je le méprise même, depuis qu'on t'en trouve,
4 1 2 rtIVAROL
Rivarol. — Messieurs !
Champcenelz. — Laissez donc, c'est amusant.
l'illy. — Je te défie de me le rendre, car un sot m'ennuie toujours
Champceneiz . — C'est de bon ton.
Tilly . — C'est tout ce qu'il faut pour aller à son adresse.
Champceneiz. — Monsieur de Tilly, vous me ferez raison.
Tilly. — Monsieur de Champcenetz^jevous ferai raison, et, qui plus est, je vous ferai justice.
Ckamfort. — Mais, messieurs, c'est une scène...
Rivarol. — D'honneur, c'est le comble du ridicule. Comment vous fàchez-vous d'une chose qui dans le fond ne signifie rien? et puis... On n'écoute point.
T illy. — On ne peut faire que cela avec vous qui parlez toujours. C'est une espèce d'usurpation qu'au moins ce que vous dites justifie.
Rivarol. — La louante est un charmant correctif.
Champceneiz. — Oui, oui ; mais vous êtes un u... u... u. . . usurpateur.
Rivarol (riant). — Et vous un bégayeur, mais cela vaut encore mieux que de prendre de l'humeur.
Chamf'ort. — Personne ici ne songe à en avoir.
Chumpcemtz. — Nous jouions au proverbe.
Rivarol (s'adressant à moi). — Riez donc.
Tilly. — De quoi?
Rivarol. — De vous, pour vous être mis fort mal à propos en colère.
Champceneiz. — Qui t'empêche de rire de moi ?
Chamfort. — On ne saurait se sacrifier de meilleure grâce.
Tilly. — C'est sa tactique ordinaire, defyire les honneurs de sa personne, pour ne rien épargner dans celle des autres.
Champceneiz. — Eh bien ! il faut me prendre au mot, sur ce que je dis de moi-même.
Rivarol. — Et regarder tout le reste comme une fiction.
Champceneiz . — Mais voilà une affligeante réalité ! il pleut à verse.
Rivarol. — Le comte de Tilly est en cabriolet : je suis sûr qu'il vous ramènera.
Tilly. — Et M. Chamfort aussi.
Rivarol. — C'est inutile; la pluie le connaît.
Tilly. — Le moyen d'être trois dans un cabriolet, avec M. de Champcenetz !
Champceneiz. — Une épigramme ! Cesi un rien... mais ça plaît.
Tilly (riant). — Je vous ramènerai ce soir; mais je te tuerai demain.
Champcenetz. — J'aime mieux que tu me tues ce soir, et que tu me ramènes demain.
11 fallait rire et s'embrasser; ce fut la fin de cette ridicule soi- 1' e ; ridicule, parce que j'eus celui de me pi({uer, dans un accès de cette sotte vanité, de ce dont j'aurais dû m'accuser, et faire mon profit en cultivant davantage ma mémoire, s'il avait raison, ou en montrant un autre jour plus d'esprit, s'il avait tort.
(Tilly, Mémoires.)
Dialogue entre le comte de Lauraguais et l'abbé Sabatier de Castres
M. de L. — ... A propos, que pensez-vous du silence de l'auteur du Journal politique national?
L'abbé. — C'est que je ne suis plus avec lui; j'étais le soufflet (|ui excitait le feu.
M. de L. — Beaucoup de curés de province s'imaginent que vous y avez travaillé.
L'abbé. — C'est qu'il y avait mon nom.
M. de L. — Ou ils sont bêtes!
L'abbé. — Je crois que vous m'insultez, monsieur le comte ?
^f. de L. — Je suis sûr du contraire. Mais savez-vous que j'ai réellement travaillé à ce journal ?
L'abbé. — Vous, monsieur le comte ?
M. de L. — Moi. L'auteur est resté chez moi un au, à ]\ïanicamp.
L'abbé. — Qu'est-ce que cela prouve ?
M . de L. — Tout, quand on a le ^'énie que j'ai.
L'abbé. — Mais, n'avez-vous pas fait Jocaste ?
M. de L. — Et vingt autres ouvrages, en littérature et en politique. Je suis aussi bien connu à Londres qu'à Paris.
L'abbé. — Oui, monsieur le comte, votre nom est fort connu ; mais, permettez-moi de vous le dire, je doute un peu que l'auteur du journal ait laissé mêler votre style au sien; il est délicat sur le style.
M. de L. — Il l'a bien fallu; moi, c'est lui; lui, c'est moi; nos deux esprits n'en font qu'un ; c'est un mariage spirituel, une homogénéité parfaite.
L'abbé. — Mais à présent que vous ne le voyez plus?
M. de L. — C'est égal ; ce qu'il fait est à moi ; c'est toujours nini. Il n'a pas une idée qui ne m'appartienne ; c'est une inséparabilité inconcevable.
4l4 RIVAROL
Vabbé. — Je la conçois très bien. Mais pensez-vous qu'on voi croie dans le monde?
M. de L. — Personne n'en doute ; je le dis à qui veut m'en-] tendre.
L'abbé. — Tenez, monsieur le comte, je suis gascon : convenons d'un fait. Avouez-moi que vous trompez vous-même et qu< vous avez voulu partager les succès de l'auteur du journal, e( moi je vous avouerai autre chose.
M. de L. — Quoi ?
Vabbé. — Allons, monsieur le comte, vous avez du s^énie,] l'auteur n'a que de l'esprit : laissez-le-lui et gardez l'autre. Avouez.
M. de L. — Je conviens que... j'ai du génie, mais il est pénible de dire que... cependant, quant au style, je n'y suis pour rien, mais pour les idées, je n'en conviendrai jamais. Je fais un ouvrao'e qui prouvera...
Vabbé. — Ce qui est prouvé. Tenez,voici le mot, je suis franc : vous avez voulu partager ses succès, et moi son argent. N'en parlons plus. Je suis votre valet, monsieur le comte.
M. de L. — ... Adieu, monsieur l'abbé.
[Le Journal-Pie, 28 janvier 1792.)
§13 Pamphlets contre Riva,rol
Antoine Rivarol, ayant fait d'assez bonnes études, fut destiné de bonne heure par son père à l'état ecclésiastique. Son père, malgré sa détresse, avait fait de grands sacrifices pour son édu* cation ; il fut envoyé au séminaire de Sainte-Garde à Avignon, lorsque j'étais moi-même à celui de Saint-Charles de la même ville. J'obtins la permission de l'aller voir, comme étant du même pays, et surtout pour lui demander des nouvelles des respectables parents que j'ai encore à Bagnols ; il m'en donna de satisfaisantes ; il vint me voir à son tour. Nous eûmes l'un pour l'autre non pas une étroite amitié, le temps ne nous permit pas d'en resserrer les nœuds, mais une estime réciproque et sentie.
Quelquefois nous nous pi-omenions sur les remparts d'Avignon, si bien conservés et si célèbres dans toute la province; et comme Pvivarol avait la plus belle figure, la plus belle taille et la démarche la plus noble, quelques dames s'écriaient en le voyant- passer : (( Voilà le bel abbé du séminaire de Sainte-Garde. » Il yen avait môme qui, entraînées par l'admiration, le suivaient des yeux en soupirant, et d'autres qui l'accompagnaient jusqu'aux portes de son austère demeure.
On trouvera peut-être minutieux que je parle ici de la figure de Rivarol ; mais une belle figure intlue plus qu'on ne le pense Bur les destinées d'un homme; et celle de Rivarol lui valut des bonnes fortunes, que je raconterais s'il n'avait pas eu d'autres mérites, et s'il n'eut été qu'un héros de ruelles ou un petit-maître. Plutarque, d'ailleurs, ne parlc-t-il pas plus d'une fois de la beauté d'Alcibiade ? Kivarol avait avec ce dernier plus d'une ressemblance ; il était éloquent comme lui, et comme lui, il savait se plier aux mœurs et aux usac^es de tous les pays où il allait...
... Rivarol avait connu à Versailles une dame ({ui n'était ni jeune belle, et l'avait trouvée fort jeune et fort jolie; elle s'était arran-
Eée avec lui comme alors s'arrans^eaient certaines dames ; elle lui onnail la table, le loE^cment : bref, ils partageaient ensemble tout î qui était susceptible de partage. Ce çenre de vie plaisait assez Rivarol, qui, naturellement paresseux, aimait à cueillir des roses pourvu qu'elles fussent sans épines. Un incident (ju'il aurait dû prévoir, vint tout à coup troubler son bonheur, et lui prouva qu'on pique le bout des doigts, même en cueillant les roses les plus lées. Ce fut un rival qui causa son infortune, et quel rival encore ! apothicaire!... Oui, le croira-t-on '? Ce fut un apothicaire qui lui enleva sa conquête surannée, et qui, jaloux de ses succès, voulut même lui enlever la vie... Rivarol haïssait autant les procès criminels qu'il aimait le repos ; il aurait pu traduire devant les tribunaux un homme qui l'avait attaqué avec un tube beaucoup plus dans^ereux qu'une serini^ue ; il lui céda sa Dulcinée, et vint Paris rire avec ses amis de son aventure. Il était pauvre ccpeniant, et presque dans l'indii^ence ; ses amis lui prêtèrent de l'ar- Bpent, et il leur témoigna sa reconnaissance avec tant de grâce, qu'ils le remercièrent de l'avoir accepté. (Cubières-Palmé-'eaux, Vie d'Antoine Rivarol) (1).
Ce grand seigneur piémontais, né en Languedoc, et perdu dans Paris depuis quinze ans, n'est pas encore aussi connu qu'il le mérite. On sera bien aise de trouver ici quelques détails sur sa personne.
Les grands hommes du dix-septième siècfe allaient au cabaret; eelui-ci y est né (2). 11 en sortit pour former son génie adolescent
(i) Cet écrit de Cubières, sans on avoir le ton. est un pamplilet; du moins est-il difficile d'accepter des anecdotes connues par celte unique source. Toujours les suites du Petit Alnwniclt.
(a) Le nommé Riverot, père de >L le comte de Rivarol, était auber- ^ste dans le bourtj de Ba^nols. Il a exercé cette profession hospitalière avec une noblesse qui préparait celle de son fils. A.
4l6 RIVAfVDL
dans une étude de procureur. C'est ainsi que débutent les nobles srénois et les patrices romains. Du silence de l'étude il passa au bruit des armes, et, maloré sa baute naissance, il voulut, comme Pierre le Grand, commencer par èlre simple soldat.
Ami précoce île l'antithèse et des travestissements, après avoir quitté la plume pour l'épée, il quitta l'épée pour le petit collet : il fut précepteur à Lyon, puis bourg-eois à Paris, puis grand seigneur à Versailles, puis journaliste en Amérique, puis marié en Angleterre (1).
On voit qu'il a, pour parler sa langue, voyagé dans toutes les conditions. L'empire de Sottise n'a pas un coin qui ne lui soit familier, avantage inestimable pour piquer les e^ens à l'endroit sensible. La fortune s'est plu à lui donner l'éducation de la satire, comme la nature lui en avait formé l'heureux tempérament.
Aussi sa vie n'est qu'une raillerie continuelle. 11 serait facile de rapporter toutes les bonnes plaisanteries qu'il a faites à une foule d'amis, de bienfaiteurs, de créanciers (2), mais c'est delà gaieté de ses écrits, et non de ses actions, que le public a besoin.
Et d'abord, il est sûr que M. le comte n'a pas à se reprocher d'avoir jamais écrit autre chose que des satires. Son discours sur la langue française n'est au fond qu'une longue ironie, une caricature bizarre, dans laquelle il se moque de la langue italienne, de la langue espao^nole. et encore plus de la langue française. Plusieurs personnes le devinèrent à la bigarrure des styles, aux anachronismes, aux plagiats, au tortillage des idées et au grotesque des expressions ; mais le grand nombre prit à la lettre celte bouffonnerie sérieuse. 11 faut convenir ({u'il est bien gai à un jeune gentilhomme de mystifier, pour son début, deux grandes villes comme Paris et Berlin.
Sa traduction du Dante était un nouveau persiflage contre l'Italie et la France (3). Celle plaisanterie n'eut point le succès de l'au-
{i) \\ épousa la fille d'un maître de langue anglaise : elle lui apporta en dot la grammaire de son père ; mais elle ne s'en tint pas là, jI se trouva qu'elle desccndaiL de la maison de Saxe, comme son mari descendait d^ la maison de Savoie. A.
(2) Voici l'espieLjderie qu'il a (aile à la dame Meunier, aubergiste de Fontainebleau. M. le comte, sa disçne épouse, son noble fils et une servante étaient lo'zé.s et nourris chez elle depuis six semaines. Tout à coup, M. le comte va à Paris pour un jour et ne revient point; huit jours après, madame la comtesse part et ne revient plus : l'enfant reste seul pour caution. Les Esryptiens mettaient en e:a:^e les momies de leurs ancêtres: le vaillant Albu juerque y mit sa moustache. M. le comte n'a ni moustache ni momie ; mais il a un fils qu'il expose dans les grandes occasions. A.
(3) M. le comte disait plaisamment qu il avait traduit ri^/i/e/' duDante parce qu'il y retrouvait ses ancêtres. A.
appi;ndick /jiy
tre; les Italiens et les Franrais en curent le vent, et ne la lurent point de peur d'être attrapés.
Nous ne parl<M'ons pas ici rie son dialo2^ue entre le chou et le navet : c'est une sorte de fumier (ju'il jetait sur les Jardins de M, Delille pour les faire mieux fructifier; mais il cacha trop hien -ts intentions amicales, et on prit bêtement cette espièglerie pour 1 radotasse de l'envie et du mauvais çoùt.
Opendant VincofjnHo de ses malices l'ennuya, et, renonçant à
■^jouissances obscures, il voulut rire des cens en plein jour : alors parurent ses admirables parodies, g-enre si noble et si difH- ( ile, comme chacun sait. On distini^ua celle iVAthalie; clic avait h' mérite de tuer en même temps Racine et BufTon.
C'est de là que, par une ascension inconcevable, il s'est élevé Jusqu'à la haute conception de son Petit Almanach. Sa maçie créa tout à coup un peuple de grands hommes. Deucalion jetant des pierres derrière lui, et Jupiter transformant les fourmis en hommes pour repeupler l'île d'Egile, parurent moins féconds ; fécondité d'autant plus merveilleuse qu'elle ne lui coûta qu'une seule plaisanterie . une seule plaisanterie a rempli deux ou trois cents pages. Son talent procède comme la nature : économe dans les moyens, prodiscue dans les formes.
Cependant, quelle que soit sa facilité, il ne se repose point sur elle
^t^ule, et il se prépare de loin à la moindre bagatelle. Croirait-on
o'il a, pendant neuf mois entiers, couvé la prodigieuse nomen-
iîurc de son Petit Almanach? Ses idées s'élaborent en secret,
isuite il les passe à la filière de la conversation : il essaye ainsi Ji's petites gaietés qu'il destine à la presse ; il récite son esprit avant de le vendre ; il babille d'avance tous ses pamphlets, et il improvise le libelle avec une prestesse qui laisse bien loin de lui les Corilla et les Baldinotti.
Comme toutes les grandes planètes, il a ses satellites. Le principal satellite de M. le comte est le marquis de Champcenetz. On sait combien son gros rire est encourageant pour un homme d'esprit ; et, dans ce sens, il est fort utile à notre auteur : c'est tantôt un prélude qui l'inspire, et tantôt un accompagnement qui le soutient.
C'est ainsi qu'il a coopéré au divin Almanach ; il y a même fourni de compte fait trois calembours et six des noms les plus baroques (4).
^(Cérutti, Satires des Satires.)
(i) La critique que Cénitli fait du style de Rivarol témoicrne de la surpriseque provoquait son oricrinalité de pamphlétaire: il énumère, avec des intentioDs méchantes, d'excellents motifs d'admiration :«0n connaît ce style : on sait qu'il s'est fait une lançue neuve, rare, leste, et pour ainsi dire sans préjugés : ce n'est point celle qu'on a parlée, pas plus
4î8 f^fVAROL
Cérutti et Cubières ont écrit ensemble un autre libelle contre Rivarol, Les Bagnolaises ou Etrennes deM. le comte de Rivarol présentées à Son Excellence par une société de grands homme* {ij8g). Ce livret est très rare. M. André Le BVeton, qui en a donné l'analyse {Rivarol, p. 165), le juge tel qu'un a tissu, d'inventions ou d'insinuations scélérates », « une vilenie )>, d'ailleurs drôle. (I Les Bagnolaises, dit-il encore, pourront passer pour le
f)lus bel effort intellectuel dont des gueux de lettres, atteints dans eur vanité, aient jamais été capables. » Mais Rivarol a tenu tôle à tout, « seul contre la canaille littéraire, sous une grêle d'injures ou de menaces, sans autres armes que son esprit et sa gaîté. »
Chénier, le frère d'Abel, comme disait plus tard Rivarol, s'est également vengé des épigrammes bien modérées du Petit Alma^ nacli dans un violent Dialogue du public et de V anonyme . Les Œ. C. le donnent, tome Y, ainsi que la Confession du comte Grifolin, autre libelle, écrit par Cubières sous la direction de Beaumarchais, et plusieurs autres pièces, plutôt sottes que méchantes. C'est à ces écrits agaçants que s'adresse le morceau des Aveujc ou r Arche de Noe, qui figure dans les rééditions du Petit Almanachy et que nous donnons p. 100.
Universalité de la langue française.
Le discours de Rivarol n'a plus guère qu'un intérêt littéraire et philosophique. Sur l'universalité de notre langue depuis les temps anciens, voici des témoignages précis, tirés de l'excellente Grammaire historique de Kr. Nyrop (Copenhague et Paris, 4899) :