‹ RivarolChapitre 8 sur 49 · PREFACE · texte numérisé non relu

PREFACE

Il y a parmi les cens du monde certaines personnes qui doivent toutle bonheur de leur vie à leur réputation de e^ens d'esprit, et toute leur réputation à leur paresse. Toujours spectateurs et jamais auteurs, lisant sans cesse et n'écrivant jamais, censeurs de tout et dispensés de rien produire, ils deviennent des jueces très redoutables; mais ils manquent un peu de générosité. C'est sans doute un terrible avantag-e que de n'avoir rien fait, mais il ne faut pas en abuser.

J'écoutais l'autre jour la conversation de trois ou quatre de ces personnes, qui, lasses déparier du siècle de Louis XIV et du siècle présent, de tenir la balance entre Corneille et Racine, entre Rousseau et Montesquieu, descendirent tout à coup de ces hauteurs, et pénétrèrent dans les plus petits recoins de la république des lettres. On s'échaulfa, et les auteurs dont on parlait devenant toujours plus imperceptibles, on finit par faire des paris. « Je gage, dit l'un, que je « pourrai vous citer tel ouvrage et tel écrivain dont vous « n'avez jamais ouï parler. Je vous le rendrai bien, répon- « dit l'autre ; » et en effet ces messieurs se mettant à disputer de petitesse et d'obscurité, on vit paraître sur la scène une armée de Lilliputiens. «Mérard de Saint-Just, Santerre (( de Magni. Laus de Boissv, criait l'un; Joli de Saint-Just, « Pons de Verdun, Regnault de Beaucaron, criait l'autre.» Guinguené par-ci, Moutonnet, par-là, Briquet, Braquet, Maribarou, Mony-Quitaine, et puis Grouvelle, et puis Berquin, et puis Panis et puis Fallet; c'était une rage, un torrent : tout le monde était partagé ; car ces messieurs paraissaient avoir une artillerie bien montée; et soit en opposant, soit en accouplant les petits auteurs, ils les balançaient assez bien, et ne se jetaient guère à la tête que des boulets d'un calibre égal : de sorte que de citations en citations, tant d'auteurs exigus auraient fini par échapper aux prises de l'auditeur le plus attentif, si l'assemblée n'avait mieux aimé croire que ces messieurs plaisantaient et n'alléguaient que des noms sans réalité. Mais les deux antagonistes, choqués de cette opinion, se rallièrent et se mirent à parier contre l'assemblée. « Oui, Messieurs, je vous soutiens qu'il existe (( un écrivain, nommé M. Lévrier de Charnprion ; un au- « tre qui s'appèle Delormel de laRotière; un autre Gabiot

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« de Salins ; un autre bi Bastier de Doienroai-t ; un autre « Doigni du Ponceaii; un autre Philipon de la Made- (( leine ; et si vous me poussez, je vous citerai M. Groubert « de Grouhental, M. Fcnouillot de Falbaire de Quingei, et « M. Thomas Minau de la Mistring-ue. » A ces mots on éclata de lire ; mais le discoureur sortit de sa poche trois opuscules, l'un sur la finance, l'autre sur rimp<j|, et l'autre sur le drame, qui prouvaient bien que MM. Groubert de Groubental, Fenouillot de Falbaire de Quinçei, et Tliomas Minau de la Mistrin^ue n'étaient pas des êtres de raison.

Pour moi, auditeur bénévole, frappé de la riche nomenclature de tant d'écrivains inconnus, je ne pus me défendre d'une réflexion que je communiquai à mes voisins, et qui, ffag-nant de proche en proch<', fit luentùt chang-er l'état de la question. N'est-ce pas, leur disais-je, une chose bien étrang-e et bien humiliante j)our l'espèce humaine, que cette manie des historiens de ne citer qu'une douzaine tout au plus de grands écrivains, dans les siècles les plus brillants, tels que ceux d'Alexandre, d'Auguste, des Médicis ou de Louis XIV? N'est-ce pas donner à la nature je ne sais quel air d'avarice ou d'indigence? Le peuple qui n'entend nom mer que cinq ou six Grands Hommes par siècle est tenté de croire que la providence n'est qu'une marâtre ; tandis que si on proclamait le nom de tout ce qui écrit, on ne verrait plus dans elle qu'une mère inépuisable et tendre, toujours quitte envers nous, soit par la qualité, soit par la quantité; et si j'écrivais l'histoire naturelle, croyez-vous que je ne citerais que les éléphants, les rhinocéros et les baleines? Non, Messieurs, je descendrais avec plaisir de ces colosses imposants aux plus petits animalcules; et vous sentiriez s'accroître et s'attendrir votre admiration pour la nature, quand j'arriverais avec vous à cette foule innombrable de familles, de tribus, de nations, de républiques et d'empires, cachés sous un brin d'herbe.

C'est donc faute d'avoir fait une si heureuse observation que l'Histoire de l'esprit humain n'ofire, dans sa mesquine

Serspective, que d'arides déserts, où s'élèvent à de g-randes istances quelques bustes outrag-és par le temps, et consacrés par l'envie, qui les oppose sans cesse aux Grands Hommes naissants, et les représente toujours isolés, comme si la nature n'avait pas fait croître autour d'Euripide, de Sopho-

cle et d'Homère, princes de la trag-édie et de l'Epopée, une foule de petits poètes, qui vivaient frug'alement de la charade et du madrig-al; ainsi qu'elle fait monter la mousse et le lierre autour des chênes et des ormeaux; ou, comme dans TEcriture-Sainte, on voit après les grands prophètes paraître à leur tour les petits prophètes? Ne doit-on pas frémir quand on sonare que, sans une légcère attention de la part de Virg-ile et d'Horace, Bavius et Mœvius seraient inconnus; et que, sans Molière et Boileau. on içrnorerait l'existence de Perrin, de Linière et de quelques autres? Enfin, que ne dirais-je pas des soins que s"est donnés l'infatig'able Voltaire pour déterrer et pour classer dan> ses œuvres ses plus petits contemporains! Il est temps de corrig"er une telle injustice; et pour n'être plus exposé à des pertes si douloureuses, je pense qu'il faudrait, par un ré-

f)ertoire exact de tous les hommes qui pullulent dans notre ittérature, depuis l'éniqrme jusqu'à l'acrostiche, depuis la charade jusqu'au bouquet à Iris, justifier la nature, et, disputant tant de noms à l'oubli, montrer à la fois nos trésors et sa maernificence.

L'assemblée g-oûta cet honnête projet, et nous résolûm.es d'élever à frais communs un monument à l'honneur de tous les écrivains inconnus, c'est-à-dire, de ceux qui ne sont jamais sortis de nos petits Recueils. On convint de donner à ce monument le nom àe petit Almanach de nos Grands Hommes, ahn de les veng-er, par cette épithète, de la manie de ceux qui ne jug-ent d'un homme que sur l'importance de ses ouvrag-es; car j'avoue en mon particulier que j'estime autant celui qui n'a fait en sa vie qu'un bilboquet d'ivoire, que Phidias élevant son Jupiter Olympien, ou Pigalle sculptant le maréchal de Saxe. In ienui labor.

Cet Almanach paraîtra chaque année; et afin que la nation puisse jug"er de notre exactitude, le rédacteur, armé d'un microscope, parcourra les Recueils les moins connus, les Musées les plus cachés, et les sociétés les plus obscures de Paris : nous nous flattons que rien ne lui échappera. On invite tout homme qui aura laissé tomber son nom au bas du moindre couplet, soit dans les journaux de Paris, soit dans les affiches de province, à nous envoyer des renseig"nements certains sur sa personne ; nous recevrons tout avec reconnaissance, et, selonnotre plan, les articles les pluslong-s

seront consacres à ceux qui auront le moins écrit. Un vers, un seul hémistiche suffira, pourvu qu'il soit sig-né; un compliment, un placet, un mot seront de g-rands titres à nos yeux. C'est amsi que M. d'Aquin de Château-Lion est parvenu à faire de sesEtrennes d'Apollon l'ouvrage le plus important qui existe. Mais nous nous flattons de le surpasser tientôt, et de faire pour lui ce que sa modestie ne lui a pas permis, et ce que vraisemblablement il ne pourra nous rendre, en lui donnant une place très honorable dans notre Almanach.

Au reste, les vétérans de la petite littérature, tels que M. le chevalier de Palmezeaux, Caron de Beaumarchais, Blin de Saint-Maur, d'Arnaud de Baculard, etc., nous pardonneront s'ils ne se trouvent, pour ainsi dire, traités qu'en passant dans notre Almanach, et si de jeunes inconnus obtiennent de nous des préférences marquées. Ce n'est pas que nous ayons prétendu manquer à ce que nous devons aux premiers, en affichant notre prédilection pour les autres ; mais nous avons cru qu'il était bien juste d'encourager les jeunes gens plongés dans les eaux de l'oubli, d'où les autres se sont un peu dégagés, non par leurs œuvres, mais par leur âge : car on sait qu'à force de siei'ner périodiquement son nom de journal en journal, et d'envoyer au Mercure des certificats de vie, on finit par dompter le public, mais on perd des droits à notre Almanach.

Les gens de lettres qui auront été oubliés pourront se faire inscrire à notre petit bureau, qui sera ouvert à toute heure au Palais-Royal. On n'exigera qu'un sou par tête, afin qu'on ne nous accuse pas d'avoir estimé les objets au-dessus de leur valeur.

p. s. Comme on travaillait à l'impression de cet ouvrage, quelques personnes blanchies dans les lettres, et dont nous avions déjà classé les noms, sont venues nous prier de ne pas leur faire cet honneur. lYous nous sommes opposés à leur modestie ; mais elles ont insisté, et ont prétendu cru une simple mention pouvait les blesser. Comme cet Almanach n'est qu'une nomenclature, nous leur avons demandé comment on pouvait désoler un homme, en lui prouvant quil existait réellement, et le blesser en ne lui disant pas plus haut que son nom ? Ces personnes ont soutenu que la chose était possible, puis-

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quelles l éprouvaient. Cette querelle nous a d'autant plus surpris quil est survenu en ce moment un jeune homme qui a demandé d'être inscrit, en disant : vous devez me connaître Nous n avons pas dissimulé notre ignorance. Comment, s'est-il écrié, vous ne me connaissez pas ! Et qu" faut-il donc faire pour être connu? Je n'ai que dix-huit ans, et j'ai déjà fait trente petites épîtres dans le Mercure, mille couplets, cent énig-mes; je fournis la fugitive à tous les journaux, et je sig-ne toujours. Cette double querelle nous a jetés dans la plus tjrande perplexité : Cun se fâche parce que nous avons découvert son existence; l'autre parce que nous ne l'avons pas soupçonnée f... Mais il faut que le service public passe avant tout, et nous avons procédé à l'impression.

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