‹ Rivarol, sa vie, ses idées, son talent, d'après des documents nouveauxChapitre 16 sur 211 · Cubières {Vie d'Antoine Rivarol · texte numérisé non relu

Cubières {Vie d'Antoine Rivarol

3. Dans son article nécrologique du Mercure (5 floréal an X), Fiins dit l'avoir connu chez Dorât, où, je suppose, Cubières, Dorat-Cubières, l'avait mené. Est-ce aussi Cubières qui l'a, comme il s'en vante, présenté a d'Alembert {Vie d'Antoine Rivarol) ? Selon Victor de Beaumefort (dont M. Alègre a cité le récit dans ses Notices biographiques du Gard, t. II, p. 190), la connaissance se serait faite entre d'Alembert et Rivarol au Luxembourg, et serait due au hasard; mais le récit semble bien romancé. A propos de ses relations avec Voltaire, à Paris, en 1778, M. de Lescure répète gravement, après A. Houssaye, que Voltaire l'invita à passer une saison à Ferney : « Rien ne prouve, ajoute-t-il, que Rivarol ait accepté. » Il eût accepté que Voltaire n'en. serait pas moins mort presque aussitôt et sans avoir pu retourner à Ferney! 11 est impossible de fixer exactement la date de son entrée en relations avec Buffon, qui ne faisait que de courtes et irrégulières apparitions à Paris. On connaît des mots de lui à Buffon, des mots flatteurs de Buffon sur son Dante. Déjà, en 1782, Buiïon avait applaudi.au succès de la Lettre sur le poème des Jardins, mais il en félicitait le comte de Barruel-Beauvert, qui n'avait été que le prête-nom de Rivarol; cela me ferait croire qu'il ne connaissait pas encore ou connaissait peu celui-ci. En 1782 également, le frère de Rivarol, Claude-François, avait envoyé à l'auteur de Yliistoire naturelle une note sur la montagne Encise qui s'élève près de Bagnols et qui contient des débris de coquilles. La réponse très courtoise de Buffon ne fait nulle allusion à Antoine; s'il l'avait alors connu, n'eût-il pas parlé de lui à son cadet? Cette réponse a été insérée en 1783 dans le Journal encyclopédique. Pour Diderot, VoirlaleM-e de Rivarol Aux auteurs du Journal de Paris, un 29 juillet 1785.

4. Voir l'anecdote dans la Vie... de Rivarol de Sulpice de la Platière, 1. 1, p. 33.

qui enveloppe sa naissance l'expose à d'assez cruels quolibets, le force à être toujours sur le qui-vive, prêt à la riposte. Il est si bien armé qu'il peut aisément soutenir les assauts de l'envie, qu'il s'en amuse, qu'il les provoque. Il n'a pas une minute d'alarme, assuré qu'il est d'avoir toujours le dernier mot. Ces assauts ne servent qu'à le tenir en haleine et à lui valoir de nouveau les applaudissements de la galerie.

Faut-il lui en vouloir de n'être pas meilleur? Faut-il s'étonner qu'il ne soit pas pire?

Par bonheur, iî trouvait en lui de quoi se préserver des chutes irrémédiables. Sans suppléer entièrement à ce qni manquait à son cœur et à sa volonté, il ne se pouvait j s que son beau génie vécût à l'écart et comme isolé du resle de sa très voluptueuse personne; ce génie , s'il recevait d'elle sa forme et ses limites, devait réussir en retour à l'affiner et à la spiritualiser. Il y a eu entente à l'amiable et concessions réciproques entre ses sens et sa pensée; il y a gagné de n'être ni un pur débauché ni un pur esprit, mais un épicurien intellectuel hors pair. Malgré les analogies que peut offrir l'histoire de leur jeunesse, quelle différence entre lui et le paysan parvenu ou plutôt le paysan perverti qui est Marmonlel ! Il s'estimait « comme un métal rare et fin,... comme une combinaison heureuse de la nature ». Telles sont les expressions d'un ami de ses derniers jours dont toute la lettre est à lire !; elles en disent plus qu'il ne semble. Elles n'expliquent pas seulement l'allure hautaine de ses bons mots < t de ses jugements; elles expliquent sa vie entière. Né faible et entouré d'âmes faibles, il trouvait une sauvegarde, son unique sauvegarde, dans le culte de soi, c'est-à-dire ici clans le culte de son intelligence. Il était à l'abri par là des excès qui dégradent et abêtissent, et,

1. Voir cette très belle lettre clans la Vie... de Rivarol de Sulpice de la Platière, t. I, p. 235 et suiv.

l'homme. 27

sinon des défaillances, du moins de toute bassesse et de toute laideur. Est-ce folie d'imaginer un homme qui tiendrait à la fois de Lauzun et de Montesquieu? Folie? Rivarol a existé. Le viveur et le penseur, qu'un fantasque caprice du destin avait associés, ont fait ménage ensemble jusqu'au trépas, se querellant parfois, se réconciliant toujours, s'harmonisant d'ordinaire en un moi dont il est bien impossible de ne pas sentir la très étrange et très réelle unité. Il est moins que personne un caractère, et plus que personne il est lui. Ses insuffisances morales se sont compensées en qualités esthétiques. Jouir de la société, la défendre dès qu'elle est en péril, la regretter quand elle se dissout et mourir de sa mort, voilà toute l'histoire de Rivarol. D'un bout à l'autre de sa jolie et molle existence, il a été le dilettante de la vie de société.

Il aurait voulu être un homme de foyer qu'il ne l'aurait pas pu. Le foyer de Rivarol! Les mots ne s'accordent pas et sonnent bizarrement à l'oreille. Depuis sa sortie de Sainte- Garde, rien ne lui est plus ordinaire que de vivre chez les autres, ou à l'hôtel, ce qui est encore une façon de n'être pas chez soi. Qu'il habite ici ou là, à Paris, hôtel Marigny, ou à Bruxelles, hôtel de la rue aux Vents, qu'il soit l'hôte de Lauraguais à Manicamp ou du prince de Ligne à Belœil \ sa porte est ouverte : loge d'acteur où,

1. Voici les indications que j'ai pu réunir sur ses divers domiciles, à partir de 1783. Cette année-là, il habite à Paris, 22, rue de Grammont {Lettre à Cnbières).A la fin de l'année, il fait une courte absence (de VUniversalité de la Langue française, édition de 1797, notes). En 1785, il habite à l'hôtel Marigny, place du Louvre (Lettre à l'abbé Roman) ; en 1786 ou 1787, rue Neuve-des-Petits-Champs (Bagnolaises) ; en 1789, rue du Mail (id., Epître dédicatoire). En août 1789, il se réfugie quelque temps à Noyon. De retour à Paris, il demeure rue Notre-Dame-des-Victoires (Mémoires de Tilly) : est-ce la belle maison dont parle Cubières? Au commencement de 1791, il est, et ce ne doit pas être pour la première fois, à Manicamp, où le baron de Théis dit l'avoir vu; en mars, Lauraguais persécuté est

entre deux visites, il repasse son rôle avant d'entrer en scène. Gomme il a l'instinctive horreur du débraillé, la loge est proprette, sans plus; rien qui dénote le besoin de se faire un nid, rien qui risque de détourner du maître de céans l'attention de ses visiteurs; à peine quelques bronzes, quelques faïences, quelques tableaux *; il lui faut un cadre décent, mais simple, qui ne choque ni ne retienne les regards. Effectivement, ceux qui ont pénétré là n'y ont vu que lui et n'ont su ensuite nous dépeindre que lui. Seul Gubières, qui résiste à la fascination, a remarqué l'ordre qui règne dans le logis, et s'est émerveillé de voir Rivarol tenir un compte si exact de ses dépenses et se contenter, lorsqu'il ne dîne pas au dehors, de la plus sobre nourriture 2; le contraire me surprendrait davantage. Il est homme à se soucier de la blancheur de la nappe beaucoup plus que de l'abondance des mets, et à manger sans appétit s'il mange seul. Sa journée commence aux heures où il sort, aux heures où il reçoit; celles qui précèdent ne sont qu'une attente, généralement passée au lit, non pas toutefois une attente oisive, puisque son habitude est de lire, penser, noter ses pensées au lit. Il lui est arrivé à diverses reprises d'avoir un salon, à Paris en 1791 3, à

obligé de s'enfuir de son château (Actes des Apôtres, t. VIII, épilogue). Rivarol passe le mois de septembre de cette même année 1791 à Maisons (Lettres à M. de la Porte). 11 est à Bruxelles, en juin 1792, hôtel de la rue aux Vents, près Sainte-Gudule (Lettres à Cappadoce Péreira); en février 1794, dans « un joli pavillon de Bel-OEil, garni de livres et de meubles » (id.). Dans le courant de l'année, il séjourne à Amsterdam, à la Haye, h Rotterdam ; dans l'automne, il débarque à Londres, se loge Sablonier's hôtel, Leicesterfield square (où vivait aussi Peltier), puis Broad-Strecl, n° 16, Golden Square. De la fin du printemps de 1793 au 9 septembre 1800, il habite une villa de Hamm, près de Hambourg; en septembre 1800, il passe à Brunswick; à la fin du mois, il est à Berlin (Lettres de Thauvenay à d'Avaray). 11 loge et il meurt chez M. Delke, sous les Tilleuls, n° 55 (Lettres à son père, à M. de Gaste).

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