‹ Rivarol, sa vie, ses idées, son talent, d'après des documents nouveauxChapitre 7 sur 211 · Lettre du 26 avril 1795 à Cappadoce Péreira · texte numérisé non relu

Lettre du 26 avril 1795 à Cappadoce Péreira

4. Notice citée. Dampmartin est né à Uzès en 1755; colonel en 1792, il a émigré et a connu beaucoup Rivarol à Berlin. J'ignore s'ils se connaissaient auparavant.

5. Son père a vécu quatre-vingts ans (1727-1807); sa mère, quatre-vingtquatre ans (1731-1815); son oncle l'abbé, né en 1742, vivait encore en 1823; sa sœur Françoise est morte à soixante-dix ans (1754-1824), son frère Claude-François à quatre-vingt-dix ans (1758-1848), etc.

cinquantaine ou peu s'en faut, et sans la moindre apparence de décrépitude. Les lassitudes dont il se plaint en 1785 ' ne sont que la courbature des lendemains de fête et ne laissent point de trace. Il semble avoir ignoré la maladie. Ni les privations de sa première jeunesse, ni les folies de vingt-cinq à quarante ans, ni le décousu d'une existence où les journées se passent au lit et les nuits en soupers, médianoches, assauts de paroles, où l'estomac doit s'accommoder alternativement du plus frugal ordinaire et des mets les plus recherchés, ni les brouillards de Londres et les frimas de Hambourg dont l'âpreté venait surprendre le frileux oiseau du Midi, ni le perpétuel « éréthisme » de tout son être en quête de triomphes, rien, en un mot, de ce qui l'a tué, n'a pu auparavant rompre en lui l'équilibre et éveiller la souffrance. A peine une courte indisposition en janvier 1801, et trois mois après la mort arrive en coup de foudre. Tel un mécanisme dont les rouages très fins et très forts s'usent peu à peu, imperceptiblement, sans s'arrêter, jusqu'à la minute où tout se brise à la fois.

Certes, il n'a rien de ces grosses santés qui excluent la grâce. Grand, svelte, un peu étroit même de poitrine, il est la distinction même; il est tout ensemble la mieux portante et la plus délicate créature, et, si j'ose dire, créature de race. La race! Elle est dans sa tournure, dans son geste. Ceux qui le chicanent sur sa noblesse, enragent qu'il n'ait qu'à paraître pour leur infliger un démenti : sa noblesse, il la prouve en marchant. Quant à sa tête, un peu grosse, comme celle de Chénier, pour les épaules qui la portent, elle est d'une harmonie de dessin qui enchante les yeux. Si Sainte-Beuve ne l'avait pas regardé à travers les notes de Chênedollé, c'est-à-dire dans le portrait de sa quasi-vieillesse, s'il avait pu voir la petite toile de Wyrsch 2 ou écouter

\. Lettre à l'abbé Roman.

2. Le portrait placé en tête de l'édition de 4808, de l'édition de 1857 et du Rivaroliana de 1812 est dû à Carmontelle; la physionomie y est assez

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les récits du baron de Théis \ il ne se le serait pas figuré pâle et les yeux morts. Un visage rasé, plein et rond, un beau front encadré d'une chevelure brune qui le coiffe à ravir, de grands yeux rayonnants, très ouverts sous l'arcade remontante et saillante des sourcils — le masque de tous les grands parleurs a cette saillie, chez lui si accusée, — un nez légèrement arqué dont les narines aspirent la vie, une bouche rieuse, sans méchanceté, d'inexprimable finesse, et sur tous ses traits je ne sais quoi d'heureux et d'épanoui : voilà Rivarol, le charmant Rivarol, tel qu'il a posé devant le peintre franc-comtois en 1784, tel qu'il était encore en 1791, à Manicamp. Dans ses dernières années, ses joues commençaient à pâlir, ses yeux à s'éteindre 2 : n'importe, sur le lit de mort sa tète reste si belle que ses amis en font mouler l'empreinte 3. Mais morte, elle a perdu

vivante, mais trop poupine. Celui de Wyrsch, exactement reproduit à la première page de ce livre, appartient à la famille Tollin. Ceux qui l'ont vu, dans l'été de 1893, à l'Exposition des Portraits du siècle, avaient dû trouver qu'il ne ressemblait guère à la reproduction donnée en 1883 (Œuvres choisies de Rivarol, par M. de Lescure, édition in-8). La peinture en est un peu écaillée; de loin le visage paraît grimaçant et fripé; on se croirait devant l'image de Frontin. Qu'on s'approche, la pénible impression se dissipe, le vrai Rivarol se révèle. Il ne faut jamais regarder Rivarol de loin.

1. « Il était grand et beau, avait de nobles façons, un regard d'aigle,... c'était l'homme le mieux coiffé de son temps » (notes remises à Arsène Houssaye par le baron de Théis, qui avait fréquenté Rivarol en 1791, à Manicamp; voir Galerie du XVIIIe siècle, lre série : les Hommes d'Esprit). Voir aussi, sur la beauté de Rivarol, Cubières, Sulpice de la Platière, et une Lettre du comte de Belleval au journal VApollon, lre novembre 1822. Beauté telle qu'ils l'ont moins décrite que chantée.

2. Chênedollé, qui a vécu près de lui de 1795 à 1797, dit : « Tout l'esprit de Mme de Staël était dans ses yeux qui étaient superbes. Au contraire, le regard de Rivarol était terne, mais tout son esprit se retrouvait dans son sourire, le plus fin et le plus spirituel que j'aie vu, et dans les deux coins de sa bouche qui avaient une expression unique de malice et de grâce ». (Chateaubriand et son groupe, t. II. J'aurai souvent à renvoyer le lecteur à l'ouvrage de Sainte-Beuve, parce que le journal de Chênedollé ne nous est connu que par là.)

3. Dampmatin, Relation de la mort de Rivarol. Voir aussi Notice sur la vie et la mort de M. de Rivarol par Mme de Rivarol, sa veuve, à Paris, chez les frères Levrault, libraires... (1801), et la Vie philosophique, politique et littéraire de Rivarol par Sulpice de la platière. Paris, an X-1802. L'intention de ses amis était de placer son buste à l'Académie de Berlin; voir V Appendice, § 6.

ce qui était son charme suprême : il y a de la joie de vivre dans la beauté de Rivarol.

Quelque chose de plus beau que sa tête, c'est son cerveau, son cerveau si vivant et si sain lui aussi. Que de richesses et quelle clarté là dedans! Rien n'y manque, rien n'y est hors de proportion avec le reste. Les plus précieuses facultés, celles qu'il est le plus rare de voir réunies, s'y mêlent sans se nuire : l'imagination et la raison, l'esprit, le bon sens, la mémoire.... Quelle activité, ou mieux, quelle agilité de pensée! Le même homme qui vient de vous étourdir de sa verve moqueuse, va tout à l'heure s'élever aux plus hautes spéculations : vous battiez des mains, saluez à présent. Le temps de pirouetter sur son talon et la métamorphose est faite. Il prend tous les tons, il joue tous les personnages, et n'est médiocre dans aucun. Une idée qui lui vient ou qu'il s'assimile, se revêt aussitôt d'une forme originale et parfaite, et se case, prête à s'offrir à lui soit demain, soit dans dix ans, s'il a besoin d'elle.

11 est une encyclopédie vivante, et combien plus intelligible, combien plus aimable à feuilleter que l'autre, celle du libraire! « A quoi bon? réplique Lauraguais à quelqu'un qui lui propose de souscrire au Larousse du xvmc siècle. Rivarol vient chez moi *. » Sciences, littérature, grammaire, politique ou métaphysique, rien n'est fermé à cette intelligence toujours en mouvement, « en puissance » 2 toujours.

Et quelque chose de plus ravissant que le sourire de Rivarol, c'est sa parole. Elle tient, s'écrie Dampmartin, « du beau idéal » 3. Elle n'est ni le bavardage du mon-

•1. Mot cité par M. Alègre, d'après Arsène Houssaye, je crois.

2. « Il en est de l'esprit et surtout du talent comme de la puissance en amour. La plupart des hommes, et surtout les vieillards, n'ont que des intervalles de puissance. Mais les Racine, les Voltaire étaient souvent en puissance » (Carnets).

3. Dampmartin, Mémoires sur divers événements de la Révolution et de l'Émigration (1825), t. 11, p. 357. Il répète là ce qu'il avait dit dans sa Notice déjà citée.

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dain, ni la déclamation de la tribune : elle est la traduction instantanée, harmonieuse et lumineuse, des idées qui se pressent en lui et débordent; elle est une intelligence hors ligne qu'on entend penser. S'il discute, sa répartie jaillit comme l'éclair, comme la parade d'un Saint-Georges; s'il parle sans être interrompu — et il n'aime pas qu'on l'interrompe, — jamais le mot n'hésite, jamais la phrase ne se casse ni ne se répète \ Tout enfant 2, il va trouver l'évêque de Cavaillon, lui expose son embarras : il est sur le point de quitter le collège, faute d'argent pour payer pension. L'évêque l'écoute, l'évêque est pris et se charge de la pension. A vingt-cinq ans, il entre un soir au Caveau, provincial débarqué depuis peu dans le grand Paris où il est un inconnu : il prête l'oreille aux propos qui s'échangent d'une table à l'autre, s'enhardit, intervient dans la discussion, y glisse un mot qui fait rire, un autre qui étonne, lâche enfin la bride à son éloquence, à son génie d'improvisateur; et voici que les conversations particulières se taisent, voici que les joueurs d'échecs, la main suspendue, oublient de « pousser leurs bois »; on se regarde, on s'interroge à mi- voix, on s'émerveille; le duc d,e Chartres s'approche, demande le

1. « Invité à dîner avec lui, on oubliait de se mettre à table pour l'entendre. Il n'y avait pas auprès de lui de ventre affamé qui tînt, les sens devenaient tout oreilles, le cœur était dans l'extase, et l'esprit dans l'enchantement » (Cubières, Vie d'Antoine Rivarol). « Mon imagination me retrace souvent cet homme rare dont la superbe ligure et la voix harmonieuse embellissaient la diction qui, chez aucun autre, n'atteignit à un si haut degré de perfection. Entraîné par un charme irrésistible, on ne se lassait pas de l'entendre. Dans sa bouche, les sujets les plus sérieux prenaient de l'intérêt, et les plus arides appelaient l'attention. Sa délicatesse ingénieuse donnait de la valeur aux choses ou légères ou frivoles. Un tact heureux des convenances le sauvait du pédantisme » (Dampmartin, Mémoires sur divers événements de la Révolution et de l'Émigration, t. I, p. 179). « Mme de Staël, dit Chênedollé, n'avait pas une parole plus svelte, plus rapide, plus splendide, plus variée que Rivarol; mais elle l'avait plus vive encore et plus ardente. En un mot, elle était plus tourbillon » (Chateaubriand et son groupe, t. II). Voir aussi la Notice sur Rivarol de H. de la Porte, 1829, p. 7.

2. Sulpice de la Platière, qui conte l'anecdote, dit qu'il n'avait pas encore atteint sa onzième année (Vie... de Rivarol, I, p. 5).

nom du prodigieux causeur, son nom ignoré hier, demain célèbre, son joli nom qui sonne en fanfare *. A quarante et quelques années, il voit venir à lui, le cœur battant, le jeune Lioult de Chênedollé : il le reçoit, il parle deux heures, et Chênedollé s'en va enivré, pareil à un amant qui sort du premier rendez-vous, les yeux fixés au ciel et la tête en feu, répétant tout le long de la route : « Rivarol est un causeur bien extraordinaire2! » L'avant- veille de sa mort, il a encore un auditoire qu'il tient sous le charme, et le soir du 11 avril 1801, à la nouvelle qu'il a rendu le dernier soupir, M. de Krudner laisse à son tour, en manière d'oraison funèbre, tomber de ses lèvres pincées de diplomate le mot de Chênedollé : « C'était un homme extraordinaire... 3. »

En effet. Je n'en vois guère qui aient été plus richement doués. Je crains même qu'il ne soit trop riche. Je me demande avec un peu d'inquiétude comment ont pu se concilier en lui les exigences de ce beau corps et celles de cet admirable cerveau.

Si les tempéraments les plus simples sont, comme il l'a dit \ les plus forts, quelle ne doit pas être la faiblesse du

i. Dampmartin {Notice citée).

2. Chateaubriand et son groupe, II. Cette « conversation de Rivarol » du 5 septembre 1795, notée par Chênedollé, imprimée d'abord dans le tome II de Chateaubriand et son groupe, puis reproduite dans l'édition des Œuvres de Rivarol de 1857, sera plus d'une fois citée ici. Chênedollé y a introduit bien des mots de Rivarol qu'il ne lui avait pas entendu dire ce jour-là. Mais l'homme s'y profile nettement. Voir une autre « conversation » de Rivarol dans les Mémoires de Tilly (t. I, p. 267 et suiv.).

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