IV. — Derniers poèmes
Les autres œuvres sont beaucoup plus courtes. Ce sont : PaccJnarotto et autres poèmes (1876), La Saisiaz et Les deux poètes du Croisic (1878), Les Idylles dramati-' ques (1879 et 1880), Jocoseria (1883), Les Fantaisies de Férisluah (1884), Entretiens avec certaines gens d'importance dans leur temps (1887), Asolando : Fantaisies et Faits (iSS9y
Trois de ces œuvres sont des poèmes philosophiques (La Saisiaz, Férisluah, Entretiens^) les autres sont des recueils de récits en vers ou de petits poèmes lyriques.
Parmi les poèmes philosophiques, La Saisiaz mérite une place spéciale tant à cause de sa beauté poétique que de son importance pour l'étude de la pensée[de Browning. Le nom de l'œuvre est celui d'une villa de la Savoie où il avait passé quelque temps. Là était morte subitement une de ses amies. Miss Egerton Smith, le matin même du jour où ils devaient ensemble faire l'ascension du MontSalève. Browning fit cette ascension seul quelques jours après. Là, sur les sommets, en face du panorama des Alpes et du ciel immense, avec sous ses yeux, en bas, dans un petit coin perdu et tranquille le cimetière où elle dort, il évoque la figure de l'amie disparue, leurs projets, leurs souvenirs communs, les mille riens qui constituaient leurs conversations et leur vie de tous les jours et l'événement terrible qui les a séparés à jamais. Puis l'idée de la séparation éternelle l'amène à se poser les grands problèmes de la vie future, et, comme le Vicaire savoyard ou comme Descartes, il examine son âme, essaie de mettre de côté tout désir et tout sentiment et, partant des deux faits qu'il constate sans se les expliquer : son existence à lui et celle de l'infini, il refait dans une argumentation serrée tout son credo de spiritualiste, aboutissant, malgré la nécessité du doute ici-bas, à un acte de
Dans les Fantaisies de Feris/ita/i, Browning précise son opinion sur certaines grandes questions religieuses ou morales, la nécessité du mal, l'utilité de la prière, la nature ou l'importance de la foi^ la nature du châtiment^ l'optimisme et le pessimisme, la légitimité des joies terrestres. Toutes ces questions sont traitées simplement et sobrement sous forme d'apologues orientaux mis dans la bouche du vieux persan Férishtah. Entre chacun de ces morceaux didactiques, Browning a placé de tout petits poèmes lyriques, charmants de délicatesse, exprimant les sentiments ou les émotions suggérés par l'apologue précédent. C'était encore là un genre tout nouveau qui montre que le vieux poète n'avait rien perdu de sa vigueur.
Les Entretiens sont d'une lecture plus aride. Les «gens d'importance dans leur temps » dont Browning emploie les noms comme prétexte sont bien oubliés maintenant, que ce soit le politicien Doddington, l'historien Bartoli, le poète Smart, les peintres Furini et Gérard de Lairesse ou le vieux musicien Avison, dont les œuvres l'avaient autrefois amusé dans la bibliothèque curieuse de son père. Ici Browning est presque exclusivement philosophe et discute, avec force arguments assez subtils, toutes sortes de questions, depuis celle du nu dans l'art et des modes changeantes en musique, jusqu'aux problèmes de l'évolution et à leur répercussion sur ses croyances. Ce recueil n'a guère d'intérêt qu'au point de vue de la pensée et de l'argumentation philosophique.
Les autres poèmes sont des récits ou des chants lyriques analogues à ceux des recueils que nous avons déjà étudiés. L'histoire seule des Deux poètes du Croisic est d'une certaine longueur et mêlée de digressions. Mais, en général, les récits sont brefs, sobres, forts et sans commentaires. L'un des plus connus est l'histoire d'Hervé Riel, l'obscur héros qui, après la bataille de la Hague, sauva ce qui restait de la flotte française, histoire que Browning avait écrite en 1871, pour le bénéfice des pau-
vres de Paris. Il faudrait en citer encore bien d'autres : les légendes des Idylles dramatiques avec leur résurrection de l'antiquité ou du moyen âge, surtout le ravissant petit conte {A Tale^, qui forme l'épilogue des Poètes du Croisic, cette histoire du musicien et du grillon dont nous avons déjà parlé, histoire ravissante, d'une grâce et d'une délicatesse enjouées qu'on s'étonnerait presque de trouver en Browning vieilli, s'il fallait s'étonner de n'importe quelle trouvaille en lui.
Les explosions lyriques sont d'une variété infinie, depuis la farce de Pacchiarotto et son épilogue burlesque où Browning avec une verve bouffonne et bouillonnante dit leur fait à tous ses critiques, jusqu'au sublime de Rephan où il expose ses conceptions du ciel et d'une vie future qui serait une marche infinie en avant vers un idéal toujours inaccessible. Nous nous bornerons avec regret à ne citer qu'un seul de ces poèmes V Epilogue à Asolando, le dernier qu'il ait écrit, alors qu'il se reposait dans son vieux village favori d'Asolo, celui de Pippa et de ses premiers séjours lumineux en Italie.
En ce morceau final nous retrouvons tout Browning, son langage familier vif et brusque, sa véhémence de diction nerveuse et énergique, son sérieux profond de pensée, sa noblesse d'âme, la force de sa foi robuste et entraînante, la virilité réconfortante desesidéalsetdeses doctrines. De même que le dernier poème de Tennyson {^Crossing the Bar) si différent de ton et si caractéristique lui aussi de son auteur, c'est un adieu au monde, dernière exhortation à tous ceux qui l'ont aimé et qui croient l'avoir compris. Nous ne pouvions mieux finir qu'en gardant comme dernière impression les accents de cette voix vibrante, virile, pleine d'énergie et de confiance devant la mort comme elle l'avait été devant la vie :
« Au milieu de la nuit, dans le silence de l'heure du sommeil, quand vous laisserez libre cours à vos rêveries, s'en iront-elles, là où, emprisonné par la mort (pensent
les insensés), il gît bien bas, celui qui autrefois vous aimait tant et que vous aimiez tant — auront-elles pour moi de la pitié ?
cOh! aimer ainsi, être ainsi aimé et cependant si mal compris ! Qu*avais-je à faire sur la terre avec les paresseux, les pleurards, les pusillanimes ! Comme ceux qui sont sans but, sans force, sans espoir, ai-je balbutié — étant qui ?
(( Quelqu'un qui n'a jamais tourné le dos, mais a marché la poitrine en avant, n'a jamais douté que les nuages se dissiperaient, n'a jamais rêvé, quoique le droit eût le dessous, que le mal triompherait, a soutenu que nous tombons pour nous relever, que nous sommes repoussés pour mieux combattre, que nous dormons pour nous éveiller.
(( Non ! au milieu du jour, dans le mouvement de l'heure du travail humain, saluez d'une acclamation celui que vous ne verrez plus. Dites-lui d'aller en avant, la poitrine et le dos comme l'un et l'autre doivent être. <( Lutte et prospère ! » criez-lui : « Marche! Combats encore ! Comporte-toi toujours là-bas comme ici ! »
Nous avons indiqué à mesure que nous examinions quelques-unes de ses œuvres, les traits caractéristiques du génie de Browning. Il nous suffira de les rappeler en quelques lignes. Les Anglais voient surtout en lui le penseur optimiste énergique et le créateur d'hommes. Nulle part peut-être ces deux traits n'ont été mieux marqués que dans le discours latin universitaire que prononçait, en lui décernant un titre honorifique, le Dr Merry d'Oxford :
« Huic viro inerat rara fides et indomitus animi vigor, quippe qui, divinae providentiae adsertor impavidus Ëpicuream mollitiem hodie nimis usurpatam strenue
oppugnaret Adeo nihilhumani a sealienum putabat,
ut totam hominum naturam penitus perscrutatus esse
videretur Paene dixerim illum Cadmea quadam sol-
lertia praeditum e sulcis etarvoingenii, si paulo audentius loqui licet, vastam atque diversam virorum mulierumque segetem créasse et in lucem edidisse. »
Ce sont, en effet, ses deux grands caractères distinctifs : pensée morale et création psychologique. A part quelques rares exceptions, les autres poètes de la période victorienne se sont tenus dans le monde de l'imagination et du sentiment plus souvent que dans celui de la pensée. Ce qui importait pour eux, c'était au moins autant l'émotion, le mouvement, l'image, c'est-à-dire la poésie pure que l'idée. Browning, au contraire, n'a
presque jamais écrit de poèmes pour la beauté seule de. la poésie, sans les faire reposer sur quelque pensée noble et forte ou quelqu'étude profonde de Tâme humaine, et c'est dans cette direction que son génie s'es| de plus en plus développé.
Même si l'on prend dans la poésie victorienne autre que celle de Browning les œuvres qui discutent et exposent des pensées, on peut remarquer cette différence bien nette : ce sont surtout les questions sociales que l'on y voit dominer (comme dans ^urora Leigh, Song8 before SunrUe, The Princess, Lockfley Half), plus rarement les questions générales un peu vagues de morale ou de foi religieuse (In MemoHam en est l'exemple le plus fameux). Browning n'a que fort rarement, au contraire, traité des questions sociales et encore Ta-t-il fait en se plaçant au point de vue de leur répercussion sur une conscience humaine (Hahenstiel-Schwangau, The Italian in England), Ce qui est la règle pour lui, c'est l'étude de quelque grand principe moral ou religieux bien déterminé ou, plus souvent encore, celle des états d'âme et des sentiments individuels. L'artiste s'est, en lui, toujours doublé d'un penseur et le penseur a été un moraliste ou un psychologue.
Nous avons à peine besoin de rappeler les grands traits de sa pensée morale et religieuse : la foi absolue en l'existence de Dieu et de l'âme, la certitude de la vie à venir, la négation du triomphe du mal, la glorification de l'échec lorsqu'il résulte de la hauteur inaccessible de notre idéal, la nécessité et la noblesse d'un effort constant, à travers l'éternité, vers Dieu dont nous nous rapprochons toujours sans jamais l'atteindre. Ces choses de l'au-delà, il ne les espère point, il en est sûr « comme s'il voyait Celui qui est invisible », et il nous communique sa foi, moins par la rigueur de ses arguments que par l'énergie de ses convictions et de ses affirmations. Ses paroles ne sont ni les cris pleins d'espérance de l'en-
fant dans la nuit, dont parle Tennyson, ni les aspiration» •de cœur d'Ëlizabeth Barrett, ni les conceptions purement philosophiques d'Arnold, ni les rêyes mystiques de Rossetti. Sa voix a la force de celle du prophète qui voit la vérité face à face et l'affirme. En ce sens, il est le poète le plus fortement religieux de l'Angleterre moderne. La forme extérieure de sa religion est moins précise; nous avons vu avec quelle large sympathie, il a compris la grandeur de tous les credos et de toutes les Eglises ; il nous suffit de marquer sa préférence pour les doctrines chrétiennes. Sans exprimer nulle part en son nom son adhésion aux dogmes fondamentaux du christianisme : l'Incarnation et la Rédemption, il en a exposé la possibilité logique avec une insistance qui ne nous laisse presque pas douter de sa foi en eux. Pour lui ces actes d'amour sont une conséquence de la nature même de la divinité, non seulement le résultat de l'amour infini, mais une nécessité divine : un Dieu qui n'eût point connu la souffrance serait imparfait, comme le bienheureux infortuné de Rephan ; la couronne d'épines lui est nécessaire autant que celle d'or. L' « homo factus est » est l'expression non d'un acte d'humilité mais d'élévation et de divinité suprême. Sans cela, non seulement un dieu eût manqué aux hommes, mais l'humanité eût manqué à Dieu. On sent bien, dans une telle conception, l'homme qui attachait un si grand prix à l'humanité et à l'âme humaine, et c'est là dans la pensée religieuse de son siècle un trait nettement distinctif.
Avec une telle foi, il ne pouvait qu'être optimiste ; mais son optimisme n'a point fait de lui un fataliste ou un épicurien insouciant. Il n'a point fermé les yeux sur l'existence du mal, il l'a considéré comme un degré inférieur de l'échelle immense du progrès universel, degré sans lequel nous ne pourrions nous élever, mais qu'il faut franchir et oublier ensuite. La conséquence de cette nécessité, c'est la lutte constante contre l'ignorance, le
doute, Terreur ou le crime. L'éternité même doit être un effort sans fin — cette vie n'en est qu'une parcelle et elle ne doit point être perdue. Aussi ce philosophe optimiste a-t-il été également un apôtre de l'action et de l'énergie, aussi robuste, aussi impératif qu'un Garlyle ou un Ruskin. Agir au lieu de rêver, saisir l'occasion sans hésitation ni retard, ne rien perdre de l'aide que nous offrent la vie et le monde, ne pas gaspiller les heures qui ne reviendront plus, pouvoir se dire à la fin qu'on a fait un pas en avant vers Dieu, tel est l'enseignement qui ressort lumineux de chacune de ses œuvres.
Au service de cette noblesse de pensée, il a mis la connaissance la plus profonde de l'âme humaine qui se soit trouvée depuis Shakespeare. La liste de ses créations tiendrait des pages, et si toutes ont de lui la tendance à l'analyse (ce qui est une infériorité au point de vue de la création pure) elles sont dans tous leurs autres traits d'une variété infinie : philosophes antiques, âmes simples de tous les temps, savants et magiciens, imposteurs et saints, prélats du moyen âge ou de la Renaissance, évêques contemporains, figures calmes de la Grèce classique, amoureux passionnés, femmes tendres et martyres, rêveurs de la science ou de l'art, âmes primitives ou brutales, Galiban et Abt Vogler, Guido et Pompilia, Pippa et Fifine se coudoient dans son œuvre, tous nets et distincts, intenses de vie, dans la lumière qu'il répand à flots sur eux, comme nous les voyons dans le kaléidoscope changeant et infini du monde, ou plutôt comme nous les verrions si leurs âmes étaient mises à nu et si nous pouvions scruter les ressorts les plus cachés, même les plus inconscients de leurs sentiments et de leurs pensées. Universalité et profondeur d'analyse, tels sont, en effet, les deux traits distinctifs de ce grand créateur d'âmes. Par ceci, il est sorti de la sphère un peu restreinte de la poésie victorienne. Il a été largement humain, sa pensée a voyagé à travers tous les
temps et tous les pays ; il serait difficile de trouver en aucun de ses poèmes l'idéal exclusivement anglais qui domine tant ailleurs, par exemple, dans Tennyson. Par là, il est moins de son temps et de son pays, moins compréhensible peut-être pour ses contemporains, d'une simplicité moins claire, mais il est plus Shakespearien et plus grand.
De même que le penseur, l'artiste a aussi ses traits bien distinctifs. Il faudrait, pour le caractériser, une étude longue etminutieuse qui n'est pas encore faite d'une façon définitive. Peut-être arriverait-on à formuler en ces quelques mots les caractères qui le distinguent : une richesse et une variété qui nous donnent une impression d'inattendu et nous déroutent au premier abord, une intensité de vision et une énergie de langage qui nous gagnent et nous retiennent.
La richesse débordante se montre en lui, de quelque côté qu'on le considère, non seulement dans la création des personnages et l'évocation des époques, mais dans les genres littéraires, les tons et les styles, le vocabulaire et la grammaire. Il s'est comparé lui-même à quelqu'un qui vagabonderait sans aucune entrave dans le champ immense de la langue anglaise, prenant partout ce qu'il lui fallait, tandis que bien d'autres écrivains (et ses critiques en particulier) restaient cantonnés dans un petit coin dont ils ne pouvaient sortir. Ceci, il eût pu le dire non seulementpour la langue proprement dite, mais pour tout ce que nous sommes convenus d'appeler le style ou l'expression. Pour expliquer le caractère exubérant de son œuvre, où abondent toutes les formes de la vie, nous pourrions prendre une comparaison dans la musique. De tous les sons perceptibles, celle-ci n'a pris qu'un nombre restreint, les a exprimés en notes et combinés ou développés en accords et en mélodies. Mais même dans son échelle de notes, elle a fait des divisions, écrit des portées successives, elle a marqué à chaque voix, à
chaque instrument ses limites naturelles, qu'ils ne dépassent jamais. 11 semble de même qu'en littérature, chaque genre ait ses notes à soi, sa portée sur laquelle il lit ou écrit et qu'il ne puisse pas dépasser. A la poésie, telles notes et telles harmonies parfaites, à la prose familière telles autres, à la farce, à la conversation décousue, telles autres encore, au langage technique ou scientifique, telle portée et telle tonalité spéciale. Les romantiques et leurs successeurs, alors même qu'ils ont brisé bien des cadres et confondu bien des genres, ont encore conservé ces distinctions fondamentales. Il nous suffit de lire quelques lignes de Shelley, de Byron ou de Goleridge pour sentir que nous sommes immédiatement transportés dans un monde spécial, celui de l'imagination et de la poésie. Même impression chez les poètes les plus modernes : Rossetti, Swinburne, Arnold, Mrs Browning ou Tennyson. Il n'est pas jusqu'aux poésies les plus simples et les plus humbles de Wordsworth, de Tennyson ou de Miss Rossetti où Tonne sente cette atmosphère. Avec ces derniers, nous restons dans le monde ordinaire, mais il a été éclairé et vivifié par une lumière douce venue d'en haut; les choses banales se sont poétisées ; les sons épars se sont groupés et classés ; tous ont pris la tonalité spéciale de la poésie. Rien de cela dans Browning. Pour lui, il n'y a pas de tonalité poétique, pas de portée, pas de registre. Rien de ce qui est dans l'âme humaine n'est étranger à sa poésie. Son clavier est immense ; sans s'inquiéter des impossibilités ou des limites, il sait faire vibrer toutes les cordes, faire entendre en même temps toutes les voix. Tel mot appartient exclusivement à la langue scientifique ? telle exclamation est de celles qui échapperaient dans la conversation négligée ? telle expression est bien vulgaire, telle association d'idées peu poétique ? Qu'importe ? Tout cela est dans l'âme humaine et tout cela sera dans la poésie de Browning. Si même la langue d'aujourd'hui ne su£Qtpas, il ira chercher des mots rares ou archaïques et il les re-
nouvellera. Il suffit qu'ils soient anglais et qu'ils expriment ce qu'il veut. Aussi son œuvre est-elle peut-être (après un dictionnaire) le répertoire le plus complet et le plus varié du vocabulaire anglais. Il est aussi celui de toutes les ressources de la grammaire et de la syntaxe. Paragraphes déchiquetés, ellipses hardies, suspensions inattendues, constructions laborieuses, brusques tournants des propositions, réticences et sous-entendus, exclamations qui suggèrent des phrases entières, tout cela se mêle et fourmille à chaque page de son œuvre. Quoi d'étonnant qu'avec cette surabondance luxuriante de notes, de mots et de formes, nécessitée par la surabondance de sentiments, d'images et de pensées, nous soyons au premier abord déroutés et que nous cherchions en vain le style poétique châtié, d'un Tennyson ou d'un Swinburne ? Browning a reconnu lui-même le défaut inhérent à cette richesse. « Cet homme est un Browning, dit un de ses per* sonnages, il néglige la forme ». Le mot négliger n'est pas exact. Browning savait soigner la forme quand il le voulait et écrire des pages d'allure tout à fait classique. Mais, en général, il avait tellement de formes à sa disposition et son choix était tellement large qu'il dépassait les bornes de ce que nous appelons la correction poétique.
Ce qui déroute peut-être plus encore que cette richesse de notes, c'est le passage brusque de l'une à l'autre. Que de fois un monologue commencé par des phrases à apparence banale s'élève tout d'un coup à l'envolée poétique la plus haute; que de fois, une grande période majestueuse et presque miltonienne est suivie de quelque exclamation, de quelque image qui nous fait retomber sur la terre, avec un choc inattendu. On se croyait perdu et emporté dans les nues ; un coup sec, un heurt conti'e une pierre, nous fait ressouvenir de la réalité.
En fait, quand nous lisons Browning, nous ne sommes pas en présence d'un poète qui rêve ou d'un lettré qui écrit, nous sommes devant un homme qui parle. Son génie
est un génie dramatique, celui de la conversation remplie de verve. Il faut toujours nous représenter ses poèmes, non comme écrits, mais comme dits par lui-même en face de nous. Il faut le voir, avec ses mouvements qui soulignent les phrases, ses gestes et ses regards qui les complètent et s'ajoutent aux exclamations et aux interruptions ; il faut l'entendre alors qu'il s'arrête, nous prend au collet, nous interpelle soudain, nous dit : « Mais comprenez donc 1 Mais voyez ! » qu'il nous montre les objets autour de nous, pour en faire des sujets d'argumentation, des prétextes à images. Ainsi, nous sommes obligés de le suivre, entraînés et cahotés par lui, luttant et peinant dans les sentiers tortueux du rai* sonnement, nous attardant ravis devant quelque paysage lumineux, nous laissant bercer par moments dans une douceur de rêve, tombant d'une chute soudaine au fond de quelque abîme de pensée, jetés d'un coup violent sur un sommet de poésie, éblouis par un éclair subit, replongés dans quelque nuée grondante d'orage. Mais toujours, nous sentons sa main sur nous, qui nous pousse, qui nous tiraille, qui nous traîne, qui nous lance en avant en des bonds énormes et qui ne nous lâche qu'après nous avoir forcés d'aller jusqu'au bout avec lui.
Browning est une force irrégulière mais puissante à laquelle il est difficile de résister. Il s'impose à nous comme le monde réeL qui a, lui aussi, ses secousses brusques et ses richesses infinies. Sa poésie a toute l'intensité des choses réelles, précisément parce qu'il n'a rien négligé de ce qui est la réalité. Il est venu dans le monde où nous sommes tous les jours et s'est adapté à notre milieu pour mieux nous conduire dans le sien. Il n'y a pas seulement des fleurs, des bois, des nuages dans l'univers où s'agitent les sentiments humains ; il y a aussi les objets qui nous entourent, tables, chaises, bouteilles de médecine, taches d'encre, noyaux d'olive sur une assiette, chandelles à la mèche qui fume, et tant d'autres
choses banales. C'est par l'évocation de tout cela que nous sentons l'intensité et la réalité de la vie de Browning.
Mais, de même qu'il évoque cette réalité de tous les jours, il sait choisir le trait précis pour faire vivre d'autres milieux et peindre d'autres tableaux. Nous avons à peine besoin de rappeler ceux de ses poèmes où il évoque, soit le vaste paysage à grandes lignes, soit l'aspect minutieusement vu d'une plante, d'une pierre ou d'une scène, pour que l'on se rende compte de son talent descriptif et de l'art avec lequel il sait nous montrer les choses que nous ne voyons point. Son choix n'est point guidé par la valeur poétique des traits ou des mots, mais par leur puissance de suggestion de la réalité observée. Ainsi quelques vers peignent un milieu, quelques mots nous renseignent sur l'état d'âme de toute une époque.
S'il avait voulu s'adonner uniquement à la poésie descriptive, il eût été sans contredit un maître dans ce genre, aussi évocateur que les grands romantiques et plus précis qu'eux parce qu'il n'essayait pas de mettre dans les choses quoi que ce fût de son âme à lui.
Mais il n'a pas voulu décrire seulement les objets sans vie, son talent s'est appliqué surtout à la description des âmes. Le milieu n'a été que le cadre naturel où elles se montraient, mais à qui elles étaient indifférentes. C'est surtout le personnage qui l'a attiré, et dans le personnage, plus encore que l'apparence extérieure, la vie psychologique. Là aussi, nous avons vu qu'il avait su employer tous les tons et se servir de toutes les couleurs. Il nous a présenté ses hommes comme il se présentait lui-même, les faisant agir, parler, nous interpeller brusquement et nous entraîner. Tel il a été, tels ils sont, avec la même richesse d'expression, la même variété, la même brusquerie. Pour eux aussi, comme pour les paysages, il a choisi les traits les plus intenses : les heures les plus décisives de leur vie, celles des crises morales
OÙ loute l'âme éclate en cris inarticulés, en sanglots, en malédictions, en argumentations passionnées, suivant les moments ou les caractères.
Ce talent de résurrection en eût fait le plus grand poète dramatique des temps modernes, s'il n'eût pas eu en même temps le goût bien contemporain de l'analyse scientifique et minutieuse. Ce goût l'a conduit à faire non seulement œuvre de dramatiste, c'est-à-dire à montrer les manifestations extérieures des mouvements de l'âme, mais aussi à rechercher en psychologue les causes qui les produisent, les ressorts cachés et presque inconscients des actes. Aussi dès le début même de son œuvre, on voit ses personnages s'analyser finement et subtilement devant nous. Peu à peu, c'est là ce qui a dominé dans sa poésie et qu'on peut voir graduellement se développer. D'abord, il s'attardait assez volontiers aux descriptions du monde extérieur, puis il s'est occupé surtout des manifestations de l'âme, puis, presque en même temps, mais de plus en plus, il en a étudié la psychologie intérieure. Vers la fin même, ces analyses d'âmes individuelles ne sont pas ce qui l'attire le plus. Il va dans un monde plus abstrait encore, celui des principes de morale et des lois métaphysiques. Le poète fait place au philosophe. Alors viennent les longueurs, les subtilités, et se font plus rares les visions et les évocations proprement dites, les éclairs de poésie pure. Nous ne voulons pas dire que cette évolution soit bien nettement marquée ainsi — il y a déjà beaucoup de métaphysique dans Paracelse ou Sordello, de même qu'il y a bien des envolées poétiques dans Fi fine ou Les Entretiens — mais telle a été cependant la direction générale de l'évolution de son génie.
De là le déchet dans son œuvre, aussi grand que chez n'importe lequel de ses contemporains. De là aussi l'espèce de prévention qui en éloigne de prime abord
les esprits français amoureux d'ordre, de clarté et de simplicité, quoiqu'on y trouve toujours l'énergie de ses convictions, la force de ses appels à l'àme et la grandeur de ses idéals. Ce qui restera de lui sera d'ailleurs assez considérable et suffisant pour le placer parmi les premiers poètes anglais, dépassé seulement par les grandes figures de Shakespeare, deMiltonoude Shelley. La postérité le mettra sans doute à côté de Tennyson, formant avec lui les deux sommets de la poésie victorienne. Tennyson y paraîtra d'une beauté plus simple, plus classique, plus accessible. Browning sera une cime rugueuse et escarpée, à la montée plus pénible. Mais on y trouvera des essences variées et robustes, une floraison d'une richesse extraordinaire, un air vif et fortifiant, des horizons immenses, une lumière resplendissante sur laquelle ne passent point les nuages, de l'hésitation ou du doute. On y sentira plus fortement que partout ailleurs, sous les pieds, le roc ferme de la réalité humaine et, en face de soi, tout aussi réels, les espaces infinis de l'idéal et de Dieu.