‹ Robert BrowningChapitre 26 sur 27 · III. AUTRBS LONGS PoEMBS DE PHILOSOPHIE · texte numérisé non relu

III. AUTRBS LONGS PoEMBS DE PHILOSOPHIE

ET DE Psychologie.

Le monologue du Prince Hohenstiel-SchwangaUy saui^eur de la Société, nous transporte bien loin d'Athènes, dans le milieu contemporain d'où Browning ne sortira plus. Le prince, c'est Napoléon III après sa chute. Assis dans son bureau, en face d'une femme, il essaie de lui expliquer ses conceptions politiques et sociales, sa philosophie du monde et de la vie et de se disculper ainsi des reproches qu'on lui a faits. Dans ce poème, intéressant presque uniquement au point de vue psychologique, ce ne sont pas les faits de l'histoire que Browning examine, mais les conceptions générales de l'esprit et les grandes lois de la conduite. Malheureusement ces conceptions planent trop haut au-dessus des faits que nous connaissons pour pouvoir s'appliquer clairement à Napoléon III, et pour nous intéresser. On n'y trouve qu'un exemple de plus de la facilité avec laquelle Browning savait se mettre à la place de tous ses personnages, mêmes les moins sympathiques et les faire se défendre, non avec les mêmes armes, mais avec la même ardeur qu'ils l'auraient fait eux-mêmes. Il y réussit si bien dans ce cas qu'on l'accusa d'avoir approuvé le coup d'Etat de 1851, avec d'ailleurs tout autant de raison que si on

Teût accusé d'avoir approuvé le meurtre de Pompilia parce qu'il avait écrit une défense de Guido et de ses partisans.

Fifine à la foire (1872) est encore l'apologie ou plutôt la défense de quelqu'un que Browning n'admirait ni n'approuvait, mais, cette fois-ci, c'est un type littéraire au lieu d'être un personnage historique : Don Juan. — Fifine est une danseuse de foire ; pour la suivre, Don Juan abandonne sa femme, Elvire. En un très long monologue fait parfois de métaphysique pure, parfois de métaphores brillantes, parfois d'envolées lyriques, parfois de descriptions riches et colorées, Don Juan explique son attitude d'esprit inquiet et sa recherche de la beauté idéale, sous toutes les formes qu'elle puisse prendre, Fifine ou Elvire. Toute l'argumentation est extrêmement intéressante et originale, et bon nombre de morceaux détachés vaudraient la peine d'être cités. Le plus connu est peut-être l'Epilogue où il représente en un apologue bizarre la réunion finale du mari à sa femme, alors qu'il meurt, bien des années après elle. (The Householder,)

L'œuvre intitulée : Le pays des bonnets de nuit en coton rouge (1877) est plutôt un long récit en vers qu'un poème. Le titre indique où s'est passé le drame : la Normandie, pays de lenteur ensommeillée que symbolise le bonnet de nuit, mais où se passent des tragédies qu'indique la couleur rouge. Le sous-titre: Gazon et Tours en marque la portée morale, la lutte entre la vie aisée que donne une conscience large (le gazon) et la force morale (les tours) des convictions nettes, sans compromissions. L'histoire, assez compliquée, et que Browning tira des journaux contemporains, est celle d'un jeune homme riche, élevé religieusement par sa mère, tiraillé plus tard entre une maîtresse et sa religion, passant d'une vie insouciante et gaie à un ascétisme fou, essayant de tergiverser avec

foi énergique en l'immortalité de Tâme, la confiance en Dieu et en l'avenir. Il nous donne ainsi ce qu'on peut considérer comme son testament philosophique, les bases inébranlables de sa foi. Ce qui rend le morceau plus remarquable encore, c'est qu'ici, au contraire de ce qu'il avait fait dans Veille de Noël et Jour de Pâques, Browning parle en son nom personnel et exprime non seulement ses convictions, mais ses émotions les plus profondes. Noblesse de pensée, hauteur de vues, beautés de Texpression, splendeur du paysage, douceur pathétique des émotions et des souvenirs, tout cela fait de LaSaisiaz un poème à part dans les œuvres de cette période, rappelant, même avec une note plus majestueuse encore et plus auguste, le Browning des meilleurs jours, celui de l'Ange gardien y d'Abt Vogler ou de Prospice.

Nous nous en voudrions de ne pas en citer au moins quelques vers, les- plus personnels, les plus pleins de sentiment, ceux où Browning fait ses adieux à l'amie qu'il a perdue :

<( Par conséquent, accomplissant un triste devoir, nous avons paisiblement confié ce qui semblait vous, à ce qui, je crois, est de tous les lits de terre celui que vous auriez préféré pour sa tranquillité, là-bas : de petits murs arrêtent l'approche des vignes ; le Salève vous protège avec amour ; les jeux du village n'iront pas troubler le silence de la dame étrangère que des amis ont portée là avec tant de bonté et de soin « juste par amour ». — C'étaient là leurs paroles, et qui sait ? Vous supposiez que personne ou presque ne vous avait connue ou aimée en ce monde. Peut-être ! la fleur épanouie tente le papillon, non la fleur enroulée. Mais un sens plus affiné sut vous ouvrir, détacha l'enveloppe et laissa le bouton s'épanouir en clochette, et s'étaler en fleur au plus petit contact chaud d'une main, peut-être au battement d'un cœur, sous lequel, — vivifié plus qu'il ne le savait, — souvent un trésor sortait des profondeurs de l'âme, avec un parfum étrange et une couleur que Ton ne soupçonnait point. »

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