I. — Jusqu'à son Mariage
La vie de Robert Browning est presque dépourvue d'événements. A part son mariage romanesque avec Elizabeth Barrett, elle s'est écoulée, banale, comme celle d'un bourgeois anglais de classe moyenne. S'il n'était pas le poète Browning, sa biographie serait sans doute, au simple point de vue humain, aussi intéressante que celle de n'importe lequel d'entre nous, mais pas plus. Les temps de la vie agitée d'un Burns, d'un Byron ou d'un Shelley ne sont plus ; l'existence des poètes cesse d'être romantique autrement que dans la sphère de leur imagination; elle se rapproche de la réalité banale. Les poètes de l'ère victorienne, différents en cela des grands romantiques, n'ont fait parler d'eux que par leurs œuvres. Hors de cette sphère, ils n'ont été que des hommes ordinaires et n'ont cherché ni à fuir les autres hommes, ni à les étonner par leurs actes, ni à les diriger par une influence politique directe.
Aussi leur biographie proprement dite peut-elle être courte et Browning ne fait pas d'exception à cette règle. On pourrait presque tout dire en quelques lignes. Il naquit à Camberwell en 1812, fut élevé chez lui, publia sa première œuvre en 1833, lit plusieurs voyages en Europe
et continua à écrire. Une période nouvelle de sa vie commença lors de son mariage avec Elizabeth Barrett (1846), période consacrée surtout à des voyages à travers ritalie et à la production d'autres œuvres jusqu'à la mort d'Elizabeth en 1861. Alors Browning rentra à Londres avec son fils, vécut en gentleman, fréquenta le monde, fit encore quelques voyages sur le continent, en France surtout, continua à écrire, vit sa renommée grandir de plus en plus et alla mourir chez son fils à Venise, le 12 décembre 1889. Ce sont ces trois périodes, avant, pendant et après son mariage, que nous allons examiner successivement.
On a fait des recherches minutieuses sur les ascendants de Robert Browning afin de trouver dans les lois de l'hérédité l'explication de bien des aspects de son génie poétique. On y a réussi dans la mesure où réussissent toujours de telles recherches. Son père était d'origine anglaise et avait été dans les Antilles, sa mère était fille d'un Ecossais et d'une Allemande. Cela aurait pu suffire : le goût de la discussion philosophique est une chose bien allemande, le sentiment religieux est très profond chez les Ecossais et ce sont là deux traits bien caractéristiques de Browning. On est allé plus loin : d'aucuns ont découvert des Juifs dans ses ascendants réels ou supposés, ce qui explique son imagination, son goût des métaphores, son intérêt pour la philosophie hébraïque; d'autres une trace de sang créole, d'où son goût pour la couleur dans la description. Il est à peine nécessaire de faire remarquer combien peu scientifiques sont ces conclusions et combien peu elles expliquent que, de tant d'Anglais de descendance analogue, il n'y ait eu qu'un seul Browning. Tout au plus ces données pourraient-elles être utiles à ceux qui cherchent à résoudre le problème, peut-être à tout jamais insoluble, de la formation d'une personnalité ; elles ne font presque rien pour expliquer celle, si fortement marquée, de Browning.
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Le caractère de ses parents et le milieu familial où il fut élevé ont eu sans doute une bien plus grande influence que ces causes obscures et anténatales. Son père était commis à la banque d'Angleterre, et dans une situation de fortune très aisée, même lorsqu'il eut cessé ses fonctions. Les souvenirs et les portraits qu'on a de lui le dépeignent comme le parfait gentilhomme humanitaire du xviii® siècle, à la fois enthousiaste et pratique, un Rousseau sans misanthropie, raisonnable et homme d'action dans sa sphère limitée. Son libéralisme ne se bornait pas d'ailleurs à des paroles : il avait, dans sa jeunesse, abandonné aux Antilles une très belle situation parce qu'elle l'avait forcé à occuper des esclaves et, de ce fait il s'était brouillé avec son père qui, dit-on, lui envoya même alors la note à payer pour son entretien et son éducation. Son caractère moral était très élevé, sa religion forte et large, sans bigoterie, mais fondée sur une connaissance méticuleuse des textes bibliques, sa culture intellectuelle complète ; à tel point qu'il put pendant longtemps enseigner seul à son fils ce qu'un homme du monde doit savoir. A cela s'ajoutait le grand bon sens, la vue nette des réalités pratiques qui sont le caractère distinctif de tant d'Anglais de la classe bourgeoise, et une pointe d'esprit humoristique que prouvent quelques dessins réalistes ou quelques poèmes récemment publiés, par exemple une version du Flûtiste d'Hamelin. Tout cela se retrouve dans le caractère du poète.
Sa mère, fille d'un armateur de Dundee, représentait dans la famille le côté religieux profond et peut-être un peu étroit. Elle était non conformiste et entraîna son mari à suivre les cérémonies de son église, même plus tard à en devenir un membre actif. Elle avait épousé Browning en 1811. Leur fils aîné, Robert, naquit le 7 mai 1812. Ils eurent ensuite une fille, Sarah-Anne, la Sarianne de Browning à qui elle devait survivre, après avoir été pendant bien des années la compagne de sa vieillesse. Sa
mère devait mourir en 1849 et son père, retraité, en 1866.
Son éducation se fit surtout chez lui. Il n'alla que très peu de temps dans deux petites pensions du voisinage de Camberwell, quartier banal et monotone de Londres où sa famille habitait. A partir de Tàge de 14 ans, on décida de le garder complètement à la maison, sous la surveillance de son père avec l'aide de quelques professeur.s du dehors. C'est sans doute à cela qu'il doit une grande partie de l'originalité de son esprit, qui ne fut point moulé par l'influence des grandes écoles publiques ou des universités. Lorsqu'il put se mêler à la société lettrée anglaise, son intelligence était mûre et ses habitudes d'esprit déjà formées. On s'aperçut qu'il savait autant de choses qu'un bon étudiant sorti d'Oxford ou de Cambridge, mais qu'il les savait autrement. Surtout, il les jugeait d'une façon bien à lui, sans se plier aux conventions intellectuelles de son temps. Son éducation fît de lui une personnalité nettement distincte des autres, un homme, au sens le plus général du mot, non un anglais. Et cette formule que nous employons ici pour la première fois, nous aurons bien souvent à la répéter au cours de cette étude.
Un tel système d'éducation aurait pu être dangereux, laisser dans l'esprit de Browning de grandes lacunes, même lui donner une direction fausse. Il n'en fut rien, à cause des fortes qualités intellectuelles de ses parents, surtout de son père. Sans doute aussi, la petite chapelle de York-Street à Walworth que fréquentait sa famille, aurait pu avoir sur l'enfant une influence religieuse desséchante. Il y entendait les sermons longs et arides du Révérend Clayton, prêcheur scolastique, sans imagination ni sentiment, argumentant à perte de vue, disséquant et mutilant les textes bibliques, rangeant ses arguments en bataille comme les ossements vides de l'armée d'Ezéchiel, sur lesquels n'aurait jamais soufflé l'Esprit vivificateur. Peut-être devons-nous au Révérend Clayton quel-
ques-uns des morceaux de théologie abstraite des poèmes purement philosophiques de Browning. Heureusement, cette influence fut contrebalancée à la maison par une éducation large et libérale. L'enfant apprit tout ce qu'il fallait à un gentlemann de son temps. D'abord les exercices physiques : la boxe, Téquitation, l'escrime, qui contribuèrent à lui donner une santé robuste qu'il conserva intacte jusqu'à la fin de ses jours et qui fut sans doute pour quelque chose dans son optimisme persistant et son énergie morale. Puis, ou plutôt en même temps, ce furent les arts d'agrément : la danse, sans laquelle il n'était point de gentleman accompli, la peinture qui le prépara à regarder de près les formes et les couleurs des choses et à les peindre par des mots, la musique dont il devait parler plus tard, à la fois avec tant de précision, de sincérité et d'enthousiasme. Il ne négligea pas pour cela les études livresques proprement dites, bien qu'il n'assistât qu'à quelques conférences d'université. Il ne suivit aucun programme déterminé. Il lut assez d'ouvrages de sciences pour s'y intéresser et en voir les grandes conclusions, pas assez pour les posséder et les discuter dans leurs détails comme Tennyson. Par contre, ses études historiques et littéraires furent remarquables. Son étude de l'histoire alla jusqu'à l'érudition dans les plus petits détails ; il aimait à fouiller les recoins obscurs du moyen âge ou de l'antiquité, se familiarisant avec une foule de personnages inconnus de la plupart d'entre nous. L'examen de la bibliothèque de son père, qui a été fait récemment, montre au milieu de quels livres curieux son esprit s'est formé et nous explique son apparence d'érudition sur des questions peu connues. Tels sont les Simholi de Daniel Bartoli, VArt de peindre dans toutes ses branches de Gérard de Lairesse, les Vies des peintres de Vasari, dont nous trouvons les traces dans les Entretiens avec plusieurs gens d'importance et bien des poèmes sur la musique et l'art, les Merveilles du Petit monde de
N. Wanley, qui ont été la source de nombreuses anecdotes , comme celle du Flûtiste de Hamelin, les œuvres complètes de Paracelse, auxquelles nous devons le poème de ce nom, la Biographie universelle^ qui lui a servi pour Sordello et plusieurs de ses drames, sans compter, bien entendu, les grands classiques grecs et latins, français et anglais. De là l'aisance avec laquelle il manie les sujets obscurs, se mouvant dans l'Athènes d'Aristophane ou la Romagne des Ezzelin ou de Sordello comme dans la I^ondres de nos jours, parlant des personnages les plus inconnus comme s'ils nous étaient familiers sans paraître se douter de notre propre ignorance. Bien des fois, il devait se perdre, ou plutôt perdre ses lecteurs au milieu de toutes ces minuties et nous donner l'impression d'un manque de proportion dans sa conception des personnages et des faits historiques.
Il apprit plusieurs langues : français, allemand, latin, grec surtout. On le mit de très bonne heure en contact avec les grandes choses de la littérature au lieu de les lui faire connaître par des résumés ou des manuels. Mais on les lui expliqua de telle façon qu'il pût les comprendre d'après son âge, la compréhension plus complète se faisant à mesure que venaient les années. Il nous a donné lui-même un exemple de ces explications dans un de ses rares poèmes où il évoque des souvenirs personnnels, quoique ce récit, a dit sa sœur, ne réponde à aucun épisode réel de leur vie d'enfant et ne soit qu'un exemple fantaisiste :
« Mon père était un érudit et savait le grec. A Tàge de cinq ans, je lui demandai un jour : « Qu'est-ce que vous lisez ? — Le siège de Troie ? — Qu'est-ce qu'un siège et qu'est-ce que Troie ? » Là-dessus, il entassa des chaises et des tables pour représenter une ville. Il me mit en haut pour faire Priam, appela notre chatte Hélène, attirée hors de la maison^ dit-il, par le méchant Paris qui, étant lâche, se cachait quelque part tout près sous le tabouret
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et pour laquelle (puisqu'elle en valait la peine, pauvre rainette) Towzer et Tray, nos deux chiens, les Atrides, cherchaient à s'emparer de Troie, pour la prendre ellemême en conséquence — ce qui arriverait bien entendu lorsque le grand Achille (mon poney à Técurie) cesserait d'être renfrogné, sortirait en caracolant et mettrait en fuite Hector, notre petit page lui-même. Ceci m'apprit qui étaient les gens et les choses et, dans cette mesure, je compris l'histoire, comme il faut à l'âge de cinq ans. Ce fut une grande joie et ce l'est encore, grâce à ce sage instructeur, mon père, qui était assez intelligent pour ne pas tourner brusquement le plein éclat du savoir sur l'ignorance aux yeux faibles, ou, ce qui est pire encore, pour ne pas laisser les yeux faibles devenir tout à fait aveugles, satisfaits de l'obscurité et du vide ».
(Asolando. — Development).
En même temps que son esprit se développait ainsi et à mesure que se passait son adolescence, certaines tendances de caractère se dessinaient en lui, dans lesquelles on pouvait voir les premières marques de sa vocation de poète. Déjà alors qu'il était tout enfant, on avait remarqué son goût pour les gravures et les œuvres d'art de son père. Il nous a laissé lui-même, le souvenir de l'impression profonde que lui avait faite une Andromède de Caravage, suspendue au mur de sa chambre :
« Et elle est avec moi 1 Les années s'écoulent; je changerai, mais le changement ne peut point la toucher — si belle avec son regard immobile, profond et calme, sa chevelure soulevée et flottante sur la brise qui vient des flots salés, et un rayon de lumière, tout ce que la tempête laisse dans le ciel, se reposant sur ses yeux et ses cheveux... nue et seule, créature pour laquelle je n'ai ni doute, ni crainte, sûr que, pour la sauver, quelque dieu va, dans un coup de tonnerre, descendre des étoiles ».
(Pauline),
Il fréquentait souvent le musée de peinture de Dulwicheton a retrouvé dans certains de ses poèmes des souvenirs de ces visites.
La musique que jouait sa mère, « semblable à une voix douce qui, comme une amie, appellerait l'imagination dans les bois verdoyants, à la gaie saison de l'été, et remplissait le chemin de formes dansantes qui ont fait pâlir les peintres » (id.), le plongeait dans les mêmes extases. Il allait bientôt l'apprendre avec Relfe comme maître, d'une façon complète, au point de composer des fugues et de penser à écrire un opéra. « J'étudiais la grammaire de la musique, dit-il plus tard, à l'âge où la plupart des enfants étudient la table de multiplication et je sais ce que je dis quand je parle musique ». On devait s'en apercevoir bientôt dans ses poèmes.
Mais la poésie surtout devenait pour lui une chose vivante. Il s'entourait de créatures imaginaires, faisait partie intégrante des poèmes qu'il lisait, se transformait « en un dieu errant après la beauté, en un géant debout, immense devant le soleil couchant, en un vieux chasseur conversant avec les dieux, ou en un chef au casque élevé, faisant voile vers Tenedos avec des troupes d'amis »
(id.).
Alors qu'il était à la pension Ready, à Peckham, il aimait à sortir seul de la maison, la nuit, pour se promener sous les arbres, dans un petit bois voisin, d'où il devinait plutôt qu'il ne voyait l'immense Londres noire au-dessous de lui et où son imagination prenait plaisir à peupler l'ombre de créatures fantaisistes .
Tout cela pouvait faire prévoir en lui une nature ardente et Imaginative. Il eut, comme tant d'autres, ses élans intempestifs de cœur, une passion absurde d'enfant pour une femme à qui il s'enhardit jusqu'à adresser une ode imitée d'Horace. La dame, qui d'ailleurs avait quinze ans de plus que lui et était mariée, eut le mauvais goût de n'apprécier ni le poème ni son auteur qui, du
coup, se trouva guéri de sa passion. Mais cela n'alla pas sans quelques tempêtes de cœur et un peu de byronisme. Gette attitude était encore à la mode chez les jeunes gens et on en trouve la marque très forte dans Pauline, la première œuvre de Browning.
Il avait écrit de très bonne heure des poèmes d'inspiration ultra-romantique.
« Le premier livre que j'aie acheté, écrivait-il plus tard, était un Ossian. La première composition dont j'aie jamais été coupable était quelque chose en imitation d'Ossian, que je n'avais pas lu, mais imaginé d'après trois ou quatre fragments dans d'autres livres. Je ne puis pas me rappeler un temps où je n'écrivais pas de vers... mais je savais même alors, que c'étaient des sottises; ceux-ci, cependant, je les appréciais beaucoup et je les gardais pour la postérité sous le coussin d'un grand fauteuil. « Et maintenant mon âme est satisfaite », disait un homme après en avoir tué un autre, dont la mort était suggérée, dans sa plus haute gloire j par des séries d'astérisques (****)... (^Lettre à E. Barrett, 25 Août 1846).
Il avait fait aussi des vers français, qui étaient faux et dont il riait plus tard. « J'avais traduit l'ode d'Alcée et le dernier couplet disait :
Harmodius et toi, cher Aristogiton
Gomme Tastrc du jour brillera votre nom ! »
(id. 19 janvier i8k6).
Ces œuvres n'avaient pas l'heur de plaire à son père qui, homme du xviii* siècle, eût préféré le voir imiter le classicisme sévère, savant et froid de Pope et de son école. Mais la chose n'était plus possible en ce temps-là. Elle le devint moins encore lorsqu'une nouvelle influence bien plus forte se fut ajoutée à celle de Byron et d'Ossian,
l'influence de Shelley. Le jeune Browning avait entendu parler, on ne sait comment, des premières œuvres de ce poète encore inconnu et incompris. Sa mère se mit en campagne pour les lui procurer, ce qui était assez difiBcile. Le libraire chez qui elle finit par trouver un volume de Shelley lui offrit, en outre, puisque son fils aimait la poé* sie, un volume d'un autre jeune auteur, un « certain Keats », qui, sans doute, lui plairait. Cette poésie si nouvelle et d'un vol si puissant fut pour Browning une révélation. Il passa, dit-on, la nuit à lire alternativement les poèmes de l'un et de l'autre, tandis qu'au dehors, deux rossignols se répondaient au milieu des grands arbres dans le silence. Ce fut vers ce moment qu'il écrivit sur Shelley une des louanges les plus enthousiastes qui lui aient jamais été adressées :
«. Toi qui foules les sentiers du soleil, à toi pour jamais la vie et la lumière I Tu t'en es allé du milieu de nous ; les années passent ; le printemps nous réjouit et la terre est pleine de beauté, mais tes chants ne reviennent point, d'autres bardes se lèvent mais aucun semblable à toi... Cependant, tu existes toujours pour moi, qui t'ai adoré quoique seul, palpitant rien qu'en entendant ton nom, que je croyais être un enchantement pour moi seul, me doutant à peine que tu étais une étoile pour les hommes. » (Pauline),
Toute cette vie intérieure se traduisait par des poèmes juvéniles nombreux, qu'il ne publiait point, qu'il a détruits depuits et dont rien — pas même les titres — « ne nous a été conservé. En 1832, cependant, il écrivit un premier long poème, Pauline, qu'une de ses tantes fit publier à ses frais l'année suivante (1833). Ce poème, en partie autobiographique, plein de passion vague et de désespoir, comme le voulait la mode romantique, fut bien reçu du public et un de ses admirateurs se trouva être Dante-Gabriel Rossetti qui le copia tout entier au Bri-
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tish Muséum. Ce furent là les débuts publics de Browning. A partir de ce moment, il devenait poète de profession. Il avait alors vingt et un ans.
Désormais, et pour plus d'une dizaine d'années, Thistoire de sa vie n'est plus que celle de ses voyages, de ses relations avec la société de Londres et des premiers ouvrages qu'il publie.
Il passa un an en Russie comme secrétaire d'un diplomate, mais se lassa vite de cette situation et revint sans que ce séjour lui eût rien rapporté intellectuellement. Beaucoup plus fructueux furent ses voyages en Italie. Là non seulement il s'intéressa aux souvenirs de la Rome antique, mais plus encore à l'Italie du moyen âge avec son histoire si mouvementée d'où devait sortir Sordello^ à l'Italie artistique de la Renaissance qui devait lui suggérer tant de poèmes et d'évocations défigures d'artistes, à l'Italie actuelle, avec le caractère pittoresque de ses paysages et aussi ses mouvements politiques, son éveil puissant du i^entiment national, qu'il voyait avec une sympathie profonde. L'Italie fut toujours sa nation préférée; « ce pays-femme, constamment courtisé et jamais conquis » devait être, suivant son expression, son Université, et nous l'y retrouverons bientôt.
Pendant son séjour en Angleterre, il s'était peu mêlé à la société de Londres ; il y était estimé comme bon musicien, amateur d'art et excellent causeur, plus encore que comme écrivain. Il fit connaissance avec Forster, alors jeune avocat, qui devint bientôt le rédacteur en chef de l'Examiner et plus tard l'historien fameux de Dickens; avec Garlyle, le revêche et rude philosophe historien, déjà célèbre par son Sartor Resartua^ sa Révolution française et son Culte des Héros; avec l'intraitable et irascible Walter Savage Landor, alors considéré comme le premier poète de l'Angleterre, puisque Wordsworth n'écrivait plus guère et que Tennyson n'était pas encore populaire; avec Leigh Hunt, ancien ami de Byron,
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poète et critique dont les jugements faisaient autorité ; avec Alfred Domett, surtout, qui resta son ami le plus cher malgré ses années d'éloignement en Nouvelle-Zélande, celui que l'on trouve dépeint dans Waring, le cher ami à qui est adressé le noble et délicat poème de VAnge gardien. Toutes ces amitiés naissantes étaient destinées à durer, car Browning était de ceux qui savent conquérir les sympathies et les conserver. Parla suite, elles allaient s'augmenter de tout ce que l'Angleterre comptait d'important dans le monde des lettres et des arts. En France, il devait plus tard faire la connaissance de Milsand, le critique lin et profond qui a touché à tant de sujets dans la littérature anglaise et les a éclairés d'une lumière sL sûre. Leur amitié ne fit que grandir avec les années; ce fut à lui que Browning dédia son Sordello et ce fut Milsand , qui fit le premier connaître Browning en France.
Pendant ce temps, ses œuvres se succédaient assez rapidement, mais sans beaucoup attirer l'attention. Nous ne j)Ouvons ici qu'en donner la liste, nous réservant de les revoir plus loin. Ce furent : ParacelsuSj poème en cinq chants (1835), puis Straffbrd, tragédie historique, composée d'après les conseils de l'acteur Mac Ready (1837) et jouée par lui à Govent Garden avec un certain succès, ce qui ne l'empêcha pas de n'avoir que cinq représentations ; Sordello (1840) long poème historique et psychologique en six chants, et d'obscurité légendaire ; enfin un recueil publié à différents intervalles en trois parties de 1841 à 1846 intitulé Bells and Pomegranates (Cloches et Grenades) et contenant un grand nombre de pièces différentes : Pippa passes, drame en un acte, King Victor and King Charles, tragédie historique, Dramatic lyrics, série de petits poèmes détachés ; The return of the Druses, The Blot in the Scutcheon et Colombe' s birthday , trois drames, le premier et le troisième semi-historiques, le second plus semblable à la tragédie bourgeoise moderne ; Dramatic
Romances and lyrics^ nouvelle série de poèmes détachés, enfin deux nouveaux drames : Luria et A Soul's tragedy.
Ces œuvres eurent d'abord peu de lecteurs et leurs admirateurs sincères et enthousiastes furent en bien petit nombre. Quant à la critique à la mode, elle fut très dure pour le jeune auteur. On peut citer comme caractéristique Tanecdote de Stuart Mill qui avait proposé à Browning de faire pour le Tait's Magazine où il écrivait, une revue élogieuse de son dernier recueil Belh and Pome^ granates. Lorsqu'il écrivit au directeur du magazine pour lui offrir son article, celui-ci fit répondre laconiquement à Mill : ce œuvre déjà revue ». Et Mill, se reportant à un volume récent du Magazine y trouva l'indication du livre Bells and Pomegranates avec ce simple mot à côté « Sottises ».
Il allait falloir encore des années pour que la renommée lui vînt et que son succès arrivât à égaler celui de Tennyson,qui devenait alors fameux par ses premières poésies. Mais à ce moment, se place le grand événement de sa vie, qui fut pour lui plus important encore que sa gloire littéraire : ses relations et son mariage avec Elizabeth Barrett.
IL — Le Mariage de Browning.
L'histoire romanesque et heureuse du mariage de Browning a été contée bien des fois. Elle est un exemple à peu près unique dans l'histoire littéraire de l'union intime de deux grands esprits et de deux belles âmes, bien faits pour se comprendre et s'aimer, qui ont eu le rare bonheur de se rencontrer, de se reconnaître, de se donner pleinement l'un à l'autre et de vivre ensuite d'une vie parfaite, noble et heureuse, sans l'ombre d'une division, d'un regret, d'une dissonnance, de n'être séparés que par la loi inéluctable qui divise tout, et cependant unis en esprit, même après la séparation de la mort, et
pleins de la certitude d'une réunion nouvelle, dans une vie encore plus parfaite, plus belle et plus noble que celle qui leur avait été donnée ici-bas. L'histoire de Thumanité a, heureusement, de tels exemples à rapporter, et peutêtre est-il permis d'espérer que ces exemples seraient plus nombreux encore dans les vies des humbles et des heureux qui n'ont point d'histoire. Mais nous cherchons en vain le nom de quelque grand poète à qui il ait été donné, comme à Browning, de rencontrer sur sa route une femme aussi grand poète que lui-même, d'être compris et aimé d'elle, de voir son idéal le plus haut réalisé en elle, comme elle le voyait en lui, de l'aimer d'un amour toujours croissant, sans que l'un ni l'autre s'en soit lassé jamais.
Ëlizabeth Barrett avait à ce moment-là trente-neuf ans, six ans de plus que Browning; elle était beaucoup plus célèbre que lui dans le monde des lettres. Elle avait été un écrivain très précoce, écrivant son premier poème. Marathon^ à l'âge de quatorze ans. Puis étaient venus successivement d'autres poèmes d'un mérite croissant : un Essai sur V Esprit (1826), la traduction de Prométhée enchaîné d'Eschyle (1833), Les Séraphins et autres poèmes (1838), la légende d'Annelida et d'Arcite, d'après Ghaucer (1841), enfin Drame d'exil et autres poèmes (1844), ce dernier recueil comprenant, outre l'histoire de l'exil d'Adam et Eve chassés du Paradis, deux poèmes devenus à tout jamais fameux entre bien d'autres remarquables : La Tombe de CowperetLe Cri des enfants. Plus tard seulement devaient venir les grands chefs-d'œuvre, les Sonnets du Portugais et Aurora Leigh. Mais c'était déjà assez pour qu'elle se fût fait une réputation qui la plaçait presque au premier rang des poètes anglais, assez pour que Browning pût deviner la noble richesse de cette âme, de même qu'elle avait deviné son génie à lui à la lecture de Paracelse, de Sordello ou de Pippa.
Sa vie n'avait point été heureuse, et elle ne fréquen-
tait aucune société depuis bien des années. Son enfance s'était écoulée surtout dans Tétude, à peu près comme celle de Browning lui-même, et comme lui, elle s'était plongée avec délices dans la langue et la littérature grecques. Gomme lui, elle avait suivi les offices d'une petite chapelle non-conformiste et était profondément pénétrée de larges principes religieux, sans s'attacher aveuglément au credo d'aucune secte. Mais elle n'avait point comme lui vu le monde. Elle avait perdu sa mère de bonne heure ; plus tard, en 1830, son frère s'était noyé par accident et ceci avait déjà mis sur sa vie un voile de tristesse. Puis vers cette époque, un accident de cheval avait fait d'elle, d'après l'avis de tous les médecins, une malade incurable. Il lui avait été presque complètement interdit de marcher et elle passait ses journées dans sa chambre, allant de son lit à sa chaise longue et de sa chaise longue à son lit. Son père, homme à caractère bizarre, dur et égoïste sous des apparences d'affection profonde, la soignait avec des précautions jalouses. Plus encore qu'il ne l'aurait fallu, il faisait d'elle une malade, lui mesurant la lumière du jour entre ses rideaux toujours baissés, ne lui permettant point de sortir même dans Londres, voyant d'un mauvais œil les visiteurs qui n'étaient point de la famille, rendant misérable une vie par elle-même déjà triste. A la fin, sa malade était devenue pour lui comme une nécessité ; et tous les deux avaient fini par considérer cette atmosphère morbide comme leur état normal. Ce fut alors que Browning entra dans sa vie. Leur première rencontre fut préparée par Kenyon, un cousin de Barrett, celui à qui plus tard, Elizabeth devait dédier son Aurora Leigh. C'était un homme du monde, généreux, gai, élégant malgré sa tête rasée de moine, « Kenyon le Magnifique », comme l'appelait Browning. Ce fut lui qui parla d'Elizabeth à Robert et lui conseilla de lui écrire et de demander à la voir. C'est ce qu'il fit, tout en lui disant sa grande admiration pour les poèmes
qu'elle avait publiés (10 janvier 1845). Elle se sentit très flattée de cette lettre, répondit à Browning en lui disant aussi sa propre admiration pour lui, mais le priant de ne pas chercher à la voir, à cause du mauvais état de sa santé, qui lui interdisait toute réception. Peut-être quand rhiver serait passé on verrait. L'hiver passa, et si aucune visite ne fut faite, la correspondance continua, de plus en plus cordiale et affectueuse des deux côtés. Puis, vint le printemps et Browning rappela à Elizabeth sa promesse de le recevoir. Elle ne refusa pas nettement, mais essaya de l'en dissuader. Elle craignait un peu cette visite et se demandait si elle ne perdrait pas à être vue autrement que par ses œuvres et ses lettres :
« Il n'y a rien à voir en moi, lui écrit-elle, rien à entendre ; je n'ai jamais appris à parler comme vous parlez à Londres quoique je puisse admirer ce brillant du discours sculpté chez Mr Kenyon et d'autres. Si ma poésie vaut quelque chose pour n'importe qui, ce n'est qu'une fleur venue de moi. J'en ai vécu surtout; là surtout, j'ai trouvé mon bonheur ; aussi a-t-elle toutes mes couleurs. Le reste de moi-même n'est qu'une racine, bonne uniquement pour le sol et l'obscurité. »
(10 mai 1845).
La réponse de Browning fut tout à fait caractéristique de sa volonté énergique et de sa décision. Elle fixait le jour et l'heure où il irait la voir. Ils se rencontrèrent pour la première fois le 20 mai 1845. « Elle avait l'air beaucoup plus jeune que son âge, a dit un de ses biographes ; ses grands yeux expressifs remplissaient son visage de beauté et sa nature morale était aussi exquise que son esprit était extraordinaire ». (Mrs Orr.) Quant à lui, il était « agréable sous tous les rapports, avec ses cheveux noirs très ondulés, ses traits fins, son sourire communicatif, ses yeux vifs et lumineux, ses gestes rapides, spontanés et expressifs » (W. Sharp.).
BIOGHAPHIE 17
Cette visite fut suivie de plusieurs autres, qui s'espacèrent de moins en moins, tellement qu'au bout de quelques mois, ils se voyaient régulièrement au moins une fois par semaine, fixant à l'avance très minutieusement le jour et l'heure et prenant toutes sortes de précautions pour éviter que Browning rencontrât personne avec elle quand il devait venir. Mais plus fréquentes encore que les visites devinrent les lettres. Tout ce qu'ils n'avaient pas eu le temps de se dire — et c'était beaucoup — ils se l'écrivaient. Il vint un moment où à peine un jour se passait sans une lettre des deux côtés. Cette correspondance volumineuse a été précieusement classée et gardée par Browning et elle a été publiée par son fils. Elle forme deux gros volumes et contient, excepté une, toutes les lettres qu'ils se soient jamais écrites (du 10 janvier 1845 au
10 septembre 1846). Elle est extrêmement intéressante à tous les points de vue : psychologique, biographique, anecdotique et elle mériterait à elle seule une étude spéciale qu'il nous est impossible de faire ici. Sans doute, pour quelqu'un qui ne serait pas habitué à Browning, sa lecture serait de prime abord un peu décevante. Il y a bien des allusions à de petits faits qui nous échappent, des souvenirs de conversations qui nous manquent, bien des phrases embrouillées où nous ne comprenons rien. Le critique le plus spirituel de Browning, Mr Chesterton, a pu écrire avec un peu de vérité la boutade suivante :
« Il semble y avoir deux grandes règles uniques pour cette forme de correspondance : la première est que si une phrase peut commencer par une parenthèse, elle le doit invariablement; la seconde que, si l'on a écrit le tiers ou la moitié d'une phrase, il n'est en aucune façon nécessaire d'en écrire davantage. Il serait amusant de voir quelqu'un curieux de connaître le langage et les secrets des amoureux ouvrir les lettres des Browning.
11 tomberait probablement sur un passage simple et
lucide comme le suivant : « Je devrais attendre, met-> tons au moins une semaine après avoir tué vos mulets ayant de tuer vos chiens... Mais n'étant pas Phébus Apollon, il faut que vous sachiez que lorsque je pensais,
en fait, que je pourrais modestement continuer (o[ao(,
laissez-moi me tirer de cette fondrière de métaphores quoique ce soit avec mes chevilles disloquées » .... Et il ne sera pas mieux éclairé s'il prend la réponse de Miss Barrett, qui semble également dominée par cette grande idée fondamentale de la correspondance des Browning, que les passages les plus lumineux d'une lettre consistent en points. Elle répond : « Mais, s'il se pouvait que vous
voulez dire que vous me montreriez Gela se peut-il?
Ou bien est-ce que je lis tout à fait à rebours cette contraction attique ? Vous voyez, j'ai peur de la différence
entre me flatter et être flattée la différence fatale. Et
maintenant, vous comprendrez que je serais très heureuse d'avoir des révélations de cet Album.... quelque rougi qu'il soit de pâtés et de coups de plumes.... de pouvoir effrontément interroger sur ces choses maintenant ? Est-ce clair ? » Très probablement, elle pensait que -ce l'était. »
Mais ce n'est pas l'impression générale qui se dégage de cette lecture. A mesure qu'on parcourt ces lettres de plus en plus fréquentes, on entre graduellement dans la vie intime des deux poètes et ce ne sont plus qu'un homme et une femme qui s'aiment et sont plongés dans les petits détails de la société et de la vie quotidienne. Ils oublient qu'ils sont poètes et écrivent naturellement comme ils parlent. « Si je soignais mon style, dit-il lui-même, la sensation avec laquelle je vous écris, ne sachant pas que c'est écrire, avec vous en face de moi, vous, votre visage, votre bouche, vos cheveux, vos yeux, me touchant, sachant que tout est exactement comme je le dis, et aidant de votre propre intuition mes phrases imparfaites, tout cela s'en irait». Aussi nous l'avons,
dans ses lettres, comme si souvent dans ses poèmes, tel qu'il était dans sa conversation. Tout se mêle familièrement dans cette correspondance sans ordre ni style voulu : lectures et impressions, visites et conversations d'amis ou de fâcheux, détails sur la vie de famille, discussions de questions morales ou artistiques, inquiétudes sur la santé de l'un ou de l'autre, souvenirs des années passées, confidences des petites choses ou des sentiments profonds. Elizabeth paraît là avec sa vie triste, ses souvenirs douloureux, mais en même temps, la gaieté fine qu'il y avait au fond d'elle-même, sa pointe de malice enjouée et taquine et toutes ses tendresses, ses douceurs et son enthousiasme de femme. Lui semble plus froid au premier abord, plus alambiqué et embrouillé dans les analyses qu'il fait de lui-même ou des situations, mais sur toutes les questions importantes, très net, très catégorique et très clair, voyant toutes les questions pratiques et la réalité des situations et des choses, en même temps sûr de ses propres sentiments, résolu et ferme dans ses desseins, rempli pour elle d'adoration et d'amour, prêt à exécuter ses plus petites volontés, mais lui indiquant ses opinions à lui avec une autorité entraînante et irrésistible. Puis, c'est leur amour, bien différent de la passion des romantiques, sans un mot de désir sensuel, sans agitation intérieure, sans à-coups, sans cris de désespoir, <( trop plein pour le bruit ou l'écume », puissant, calme et noble, comme un fleuve majestueux, net et ferme chez lui, tout aussi profond chez elle, mais hésitant à se montrer, grandissant peu à peu jusqu'à tout dominer, devenant dans leur vie le facteur unique, entraînant tout, les faisant aller et venir, se rencontrer ou s'éviter, faire des projets et les défaire, arranger toutes sortes de combinaisons pour leur permettre de se voir, les irritant devant tout incident qui retardait les rencontres, visites de parents, invitations d'amis, secrets à garder. Et cela devient peu à peu leur obsession : un amour qu'il faut tenir
secret, dont personne ne puisse se douter, jusqu'à ce que vienne la décision finale et le dénouement.
On peut suivre jour par jour leur histoire intime, avec tous les menus faits de leur vie quotidienne, faire connaissance avec les parents ou les amis, sans omettre Flush, le chien favori d'Elizabeth, dont l'enlèvement par des voleurs et le rachat par sa maîtresse, avec toutes les réflexions morales de Browning et d'elle sur le sujet, forme un des épisodes les plus amusants du recueil. On peut voir surtout combien de liens ténus, mais puissants, emprisonnaient la vie d'Ëlizabeth, combien de difficultés extérieures elle et lui eurent à combattre, combien de subterfuges et de casuistique il leur fallut mettre en œuvre, combien elle eut à vaincre d'hésitations et de scrupules, combien Browning, avec son énergie ferme et sa force d'homme, l'aida et la soutint.
On a beaucoup blâmé la publication de ces lettres par leur fils et cela a semblé à certains comme une profanation de deux nobles cœurs. Cependant, Mrs Browning n'avait-elle pas écrit elle-même : « Si toutes les lettres étaient détruites, la mort serait à partir de ce moment une chose plus morte encore . . . , nous devrions tous être prêts à dire que si les secrets de notre vie quotidienne et la profondeur de nos âmes peuvent instruire les âmes qui nous survivent, nous voulons qu'ils soient ouverts aux hommes dans l'avenir comme ils le sont maintenant à Dieu. Que la poussière retourne à la poussière et les secrets des âmes à l'humanité ». Or, de telles lettres, dans la mesure où elles sont compréhensibles — et le langage du cœur l'est toujours — ne peuvent qu'instruire et élever les âmes et c'est là sans doute leur meilleure justification.
Browning sentit nettement son amour et, du premier jour où il vit Elizabeth, sa détermination fut prisé. Il se résolut obstinément à lui proposer un mariage qu'il sentait nécessaire à l'accomplissement de leur destinée à tous deux. Il n'y eut aucun changementdans son attitude,.
DIOGRAPUIE 21
aucune évolution psychologique dans son âme. L'expression de son amour et de son dévouement absolu est toujours la même, ferme et forte, au commencement comme à la fin.
Dans Tâme d'Elizabeth au contraire, il y eut, non pas peut-être une évolution de Tamour, mais une forte lutte intérieure. On voit d'abord chez elle une grande admiration pour lui — comme il en avait pour elle, chacun se croyant très inférieur à l'autre et ne cessant de l'affirmer. Puis ce fut de la joie de se voir distinguée par lui, de la reconnaissance et de l'aiTection qu'il fallut bientôt appeler d'un autre nom. Alors elle lutta. Allait-elle se laisser aimer ainsi et l'aimer elle-même? Elle était trop faible, trop malade pour être autre chose qu'un fardeau pénible. Elle ne pourrait pas le rendre heureux. Elle ne pourrait pas, à cause même de son amour si désintéressé pour lui, accepter qu'il l'aimât et lui sacrifiât sa vie. Cependant, elle tenait à le conserver comme ami.
Aussi, lorsqu'après sa première visite, Browning lui écrivit aussitôt pour lui offrir de l'épouser, sa réponse fut une lettre presque effrayée mais bien nette, un mouvement de recul douloureux devant un bonheur qu'elle sentait impossible :
« Ecoutez-moi en ceci. Vous avez dit des choses irréfléchies... des rêves, que vous ne répéterez pas, dont vous ne vous dédirez pas, mais que vous allez oublier tout de suite et oublier pour toujours que vous les avez jamais dits et qui (de cette façon) mourront entre vous et moi seuls, comme une faute d'impression entre vous et l'imprimeur. Et ceci vous le ferez, à cause de moi qui suis votre amie (et vous n'en avez pas de plus sincère) — et je vous le demande parce que c'est une condition nécessaire à l'aisance de nos rapports à venir » Et elle
le priait même de ne pas répondre à cela, de lui épargner la tristesse d'avoir à « détruire des relations qui commencent à me promettre du plaisir à moi qui ai si peu de
plaisirs et tant de tristesses » (24 mai 1845). En même temps, elle lui renvoyait sa lettre en le priant de la détruire, ce qu'il fit. C'est la seule de leur correspondance que nous n'ayons pas.
Elle l'aimait cependant déjà et sans doute c'est ce moment douloureux dont nous lisons l'expression dans le poème intitulé Un Refus (A Déniai) avec sa profondeur d'amour débordant sous les paroles qui écartent et refusent.
« Npus nous sommes rencontrés tard — il est trop tard pour se rencontrer, ô ami, rien de plus qu'ami. Le linceul prématuré de la mort enveloppe mes pieds ; si j'avance ou fais un mouvement, j'en touche le bout. Dans ce danger final, puis-je m'approcher de toi, moi qui ne puis me mouvoir ? Gomment répondrai-je à ta demande d'amour ? Regarde mon visage et vois.
« Je ne t'aime pas ; je n'ose pas t' aimer ! va-t-en en silence, laisse retomber ma main. Si tu cherches des roses, va les chercher où elles s'épanouissent, dans les allées du jardin, non dans le sable du désert. La vie et la mort peuvent-elles s'accorder, pour que tu abaisse» ton chant jusqu'au niveau de mes plaintes ? Je ne puis pas t'aimer, et si cette parole est faible, regarde mon visage et vois.
« Adieu donc, toi que j'ai connu trop tard pour te laisser venir si près de moi. Sois au nombre des heureux, alors que les hommes t'appelleront grand et que pour une femme bien aimée tu seras cher ! Pas moi ! cela ne peut pas être. Je suis perdue, je suis changée ; il faut que j'aille encore plus loin vers un changement pire encore, là où personne n'osera regarder mon visage et voir.
« En attendant, je te bénis ! Par toutes mes pensées, je prie pour que tu n'en n'aies jamais de semblables I Que ta lampe soit remplie d'huile, ta coupe, de vin, ton cœur, de joie ; que ta main puisse rencontrer le contact d'une foi aussi loyale que la tienne. Pour moi, je ne t'aime pas !
je ne t'aime pas I va-t-en ! Il ne me reste plus assez de courage daiis mon âme pour dire : Regarde mon visage et vois. » (-4 Déniai),
Browning comprit et ne dit rien pendant quelque temps. Mais il avait vu trop clairement dans son âme à lui pour ne pas sentir que, sans Ëlizabeth, sa vie sérail à tout jamais incomplète, et il n'était pas homme à se retirer avant d'avoir tout tenté. A la première occasion (des projets d'un voyage nécessité par la santé d'Ëlizabeth et que son père refusait) il reparla de son amour et cette fois, elle consentit à discuter avec lui. Elle ne vou* lait pas encombrer sa vie en se donnant à lui, malade comme elle l'était, incapable, d'après elle, de lui apporter autre chose qu'un fardeau, de l'anxiété et des soucis. Son offre était pleine de générosité mais elle ne se sentait pas moralement autorisée à l'accepter.
« Je lui montrai, écrivait-elle plus tard à une de ses amies, comment il jetait à des cendres ses plus nobles affections, comment j'avais laissé derrière moi les dons ordinaires de jeunesse et de gaieté, comment je n'avais même plus la force de cœur nécessaire aux devoirs ordinaires de la vie. Je lui dis tout cela, je le lui montrai : « Regardez ceci, et ceci, et ceci, et ceci », étalant tous mes désavantages. A cela, il ne répondit pas un seul mot de compliment. Il dit simplement qu'il n'avait pas le choix, que je pouvais avoir raison ou qu'il pouvait avoir raison, qu'il n'était pas là pour décider, mais qu'il m'aimait et continuerait jusqu'à sa mort. Il dit que pour lui aussi la fraîcheur de la jeunesse était passée, qu'il avait étudié le monde en dehors des livres, vu bien des femmes, mais n'en n'avait jamais aimé aucune avant de me voir. 11 se connaissait, il savait que si je le repoussais, il m'aimerait jusqu'à sa dernière heure, ce serSit le premier amour, et le dernier. En même temps, il n'allait pas m'ennuyer; il attendrait vingt ans, si je voulais.
24 UROWNING
et, si la vie durait assez pour nous, alors, quand elle se terminerait, peut-être le comprendrai s- je et croirais-jc que j'aurais pu avoir confiance en lui. »
(Lettre à Mrs Martin après son mariage).
Ce qu'il lui disait ainsi, il le lui écrivait, à peu près dans les mêmes termes :
« Je crois en vous, absolument, complètement. Je crois que lorsque, cette fois-là, vous m'avez demandé de me taire — tel était votre désir — et que je me suis tu — oserai-je dire que je croyais à ce moment là que vous ne saviez pas le pouvoir que j'ai sur moi-même et que je pourrais rester là et parler et écouter comme je Tai fait depuis ? Permettez-moi de dire maintenant — et seulement pour cette fois ^ — que je vous ai aimée de toute mon âme, que je vous ai donné ma vie — autant que vous voudriez en prendre — et que ceci est fait, et ne peut-être changé maintenant ; c'était, dans la nature des «hoses, tout à fait indépendant d'aucune réciprocité de votre part. Je ne veux pas penser aux moyens extrêmes auxquels vous auriez pu avoir recours ; où en sont les choses, l'assurance de votre amitié, l'intimité dans laquelle vous m'admettez, maintenant, font la joie la plus vraie, la plus profonde de ma vie — joie que je ne pourrai jamais croire fugitive aussi longtemps que nous vivrons, parce que je sais, quant à moi, que je ne pourrais jamais vous déplaire volontairement — tandis que, de votre côté, votre bonté et votre jugement verront toujours le fond de mes fautes commises involontairement ou par ignorance, et m'aideront toujours à les corriger. J'ai fini maintenant. Si je vous croyais semblable à d'autres femmes que j'ai connues, je dirais tant de choses — mais — (mon premier et mon dernier mot — je crois en
1 Les italiques sont de Browning lui-même. Les mots et les passages soulignés abondent dans cette correspondance.
VOUS !) — ce que vous pourriez et voudriez me donner de votre affection, vous le donneriez noblement et simplement comme celui qui donne — vous n'auriez pas besoin que je vous dise — (<jue je vous dise !) — ce qui serait un suprême bonheur pour moi dans le cas où — ^ si éloigné qu'il soit... »
(30 août 1845).
Et il finit ainsi brusquement par une réticence féconde en suggestions.
N'est-ce pas de ces moments-là qu'il faut dater les premiers Sonnets du Portugais d'Ëlizabeth, ou du moins l'état d'âme qui les a provoqués; le triomphe dans la certitude où elle était d'être aimée, la profondeur de son propre amour, la vision que c'était là leur destinée à tous les deux, la sensation de l'éternité d'un tel amour, et cependant la douloureuse nécessité morale de la séparation :
a Va-t-en loin de moi. Cependant je sens que désormais je serai toujours dans ton ombre. Jamais plus, seule sur le seuil de la porte de ma vie individuelle, je ne commanderai aux fonctions de mon âme, ni ne lèverai ma main sereine dans la lumière du soleil, comme autrefois, sans la sensation de ce que j'aurai refusé : le contact de ta main sur la mienne. La terre la plus vaste que la destinée puisse prendre pour nous séparer laisse ton cœur dans le mien -arec des pulsations d'un battement double. Ce que je fais et ce que je rêve te renferme comme le vin a nécessairement le goût de ses propres raisins. Et quand je prie Dieu pour moi-même, c'est ton nom qu'il entend et dans mes yeux, il voit nos larmes à nous deux. )> (Sonnet vi).
Mais l'heure n'était pas éloignée où ce qu'elle se disaiL ainsi tout bas, elle allait le lui avouer à lui :
« Désormais, je suis à vous en toutes choses, excepte en ce qui pourrait vous faire du mal — je suis trop à vous,
dans mon cœur, pour consentir à vous faire du mal de cette façon. Si je pouvais y consentir, non seulement je serais moins loyale,... mais en un certain sens moins à vous. Je vous dis ceci sans arrière-pensée et sans réserve, parce que c'est tout ce que je puis dire... Quoi qu'il en soit, il y a en ceci une promesse que maintenant, excepté Dieu et votre volonté, rien ne s'interposera plus entre vous et moi... Je veux dire que si par hasard, il me débarrasse dans un délai assez court, de cette chaîne traînante de faiblesse, je serai alors à vous, à n'importe quelle heure il vous plaira, amie ou plus qu'amie, et dans tous les cas, amie jusqu'au bout. » (27 septembre 1845).
Ainsi peu à peu l'évolution se fait en elle, elle s'habitue à ridée d'être aimée, se familiarise avec la pensée d'un bonheur possible, accepte d'aimer, sent qu'elle aussi est nécessaire à la vie de Browning, comme il est nécessaire à la sienne^ se laisse persuader qu'elle fera son bonheur, puis peu à peu calme les dernières objections d'une conscience trop scrupuleuse et finit par consentir au mariage qui devait être l'accomplissement de leur destinée. Il faut lire> en même temps que ces lettres qu'elle lui écrivait, ce qu'elle ne lui disait pas — mais qui constituait le courant encore plus profond de sa vie — ce qu'elle s'écrivait à elle-même alors et qui devait être pour nous plus tard les merveilleux Sonnets du Portugais. Ces deux discours d'amour, lettres et sonnets, se complètent l'un l'autre, les lettres sont l'expression contenue et mesurée, le résultat de réflexions, de résolutions douloureuses et difiBciles, lentement prises, ce qu'elle voulait que Browning vît d'elle-même. Les sonnets sont le chant intérieur de son âme s'exprimant toute entière, avec ses aspirations, ses sanglots de douleur, mais aussi ses joies intenses, sa plé- ^nitude d'amour et son cri de triomphe dans le don de soi.
Aussi, maintenant, peu à peu, dans les sonnets, la douleur devient de moins en moins forte, l'amour triomphe
des obstacles, les seules notes que Ton entend sont celles de la joie, de la tendresse grandissante, de l'abandon de soi-même, de l'exultation d'une vie enfin parfaite, de la douceur des premières caresses, des aveux de plus en plus profonds, de la symphonie de l'amour aux accords nmltiples, toujours répétés et toujours splendides, de l'amour silencieux dans le fond des âmes, de l'amour se donnant rien que par amour, vivant de l'éternité de l'amour, pour arriver enfin et toujours au « je t'aime » éternel, infini, triomphant de la mort elle-même (Sonnet
XLIll).
Ainsi toutes les chaînes que ses scrupules de conscience mettaient dans son âme étaient tombées. Elle avait enfin senti que l'abnégation de son refus était une erreur, que loin de faire le malheur de Browning, le mariage qu'il désirait donnerait une signification complète à sa vie.
Mais d'autres obstacles allaient se dresser devant eux, plus puissants encore parce qu'ils venaient du dehors et qu'aucune évolution de leur âme ne pourrait les changer. Le premier était l'état de santé d'Ëlizabeth. Pourraitelle jamais supporter le mariage et les multiples devoirs qui en seraient la conséquence? N'était-elle pas réellement, ainsi que les médecins le lui avaient dit, condamnée à tout jamais à sa chambre et à son fauteuil ? Cet obstacle était cependant à moitié surmonté : Browning l'acceptait telle qu'elle était, malade ou non. Il sentait d'ailleurs, avec son optimisme indomptable et il le disait, que l'amour lui donnerait une force nouvelle et que de son bonheur et de sa vie libre, lui viendrait un renouveau de santé. Mais tel n'était pas jusque-là l'avis des médecins, et surtout tel n'était pas l'avis du père d'Ëlizabeth. De lui allaient venir les plus grandes difficultés.
Il tenait absolument à avoir ses filles auprès de lui, aussi bien Elizabeth que ses deux sœurs Henriette et Arabella. C'était un de ces tyrans qui^ au nom de leur
affection, exigent de ceux qu'ils aiment le sacrifice le plus absolu. Il aimait ses filles, de cet amour égoïste et exclusif dont parle Blake : « qui ne cherche qu'à se plaire à lui-même, à lier un autre à sa propre joie, qui se réjouit de la perte du bonheur d'un autre et bâtit un enfer en dépit du ciel. » Ce n'était pas sans difficulté qu'il avait permis les visites de Browning dans sa maison. Quant à un mariage possible, la chose était trop absurde pour qu'il pût même y songer. « Si même, avait dit une fois Ëlizabeth, un prince de l'Eldorado venait me demander, avec un arbre généalogique remontant jusqu'à quelque seigneur de la lune et un certificat de bonne conduite de la chapelle des Indépendants la plus voisine, eh bien ! même dans ce cas, il dirait non » . Lui laisser même deviner qu'une telle idée pût entrer dans leurs esprits, c'eût été fermer à tout jamais la porte à Browning et imposer à Ëlizabeth une captivité plus sévère encore. On ne lui dit rien et elle, ne voulant compromettre ni ses frères et ses sœurs ni ses amis en les chargeant d'un secret, résolut de ne parler de rien à qui que ce fût. « Nous serons passés maîtres sur toutes les questions de casuistique avant d'en avoir fini », écrivait-elle alors qu'elle discutait la chose avec Browning. Toute duplicité et tout mensonge répugnaient fortement à ces deux âmes aussi nobles et franches l'une que l'autre. Et ce qui compliquait encore la question, c'est que Barrett semblait avoir raison de l'avis de tous. Browning excepté. Qu'Elizabeth quittât sa chambre, c'était un arrêt de mort et ce serait un crime que d'autoriser un mariage dans ces conditions.
Même si cela n'eût pas été ainsi, il restait la nécessité pour Ëlizabeth de mettre sa volonté en contradiction nette avec celle de son père. Or, sans s'aveugler sur l'étroitesse d'esprit de celui-ci, elle avait pour lui une grande affection, doublée de reconnaissance pour tous les soins dont il l'entourait. Elle qui ne lui avait jamais dit non, aurait-elle non seulement le courage de lui
résister, mais encore celui de faire quelque chose qu'il ne lui pardonnerait jamais et qui l'affligerait profondément ^ En se taisant et en faisant toutes choses en cachette, on supprimait la nécessité de la résistance ouverte. Mais il restait toujours le coup à lui porter, la désobéissance tacite et le mensonge qui répugnaient à Ëlizabeth. Or, un mariage secret, même la pensée du mariage et les projets qu'on faisait pour l'avenir, c'était tout cela. Browning n'avait trouvé aucune résistance du côté de sa famille, toujours prête à l'approuver, mais Ëlizabeth avait l'âme assaillie de scrupules et de remords. Nous avons l'écho de ses tortures intimes dans bien des lettres ; et nous avons aussi les idées de Browning sur le sujet, qu'il lui exposait au simple point de vue moral, d'une façon très nette comme il savait écrire lorsqu'il pensait fortement- Son père, lui disait-il, veut la préserver comme un joyau précieux, mais au lieu de la préserver, il la détruit. « Et vous demandez si vous devez obéir à cette déraison? Je vais vous le dire : toute obéissance passive, toute soumission implicite de la volonté et de l'intelligencce sont de beaucoup choses trop faciles, si on les considère bien, pour être la ligne de conduite prescrite par Dieu à l'homme dans cette vie qui est une épreuve, car ainsi on échappe à l'épreuve complètement, quoique les insensés pensent le contraire. Coupez-vous les jambes et vous ne marcherez jamais dans la mauvaise voie ; étouffez complètement votre raison et il vous sera difficile de raisonner mal... L'exercice propre de nos facultés, voilà la difficulté et le problème à résoudre... Dans notre cas, je crois que vous avez à faire votre devoir envers vous-même, c'està-dire en fin de compte envers Dieu. Votre propre raison devrait examiner l'objet de la discussion, avec toutes les lumières que vous pourrez avoir; il faudrait considérer tous les intérêts que votre conduite peut affecter et l'intérêt de votre père d'abord, et cet intérêt non dans les mesquines limites de quelques jours d'irritation ou de
caprice dans lesquels il semblerait s'exprimer, mais dans toute son étendue... raf^enfVque sa passion momentanée Tempêche de voir... en fait, le présent sous toutes les faces que les autres peuvent voir. Et, cet examen une fois fait, avec autant de sérieux que possible, je crois, je suis sûr que vous devrez agir d'après la conclusion, convaincue qu'un devoir a été accompli difficile, sans
cela serait-ce un devoir ? Ne sera-t-il pas infiniment plus difficile d'agir ainsi que d'adopter aveuglément son plaisir à lui et d'en mourir ? Qui est-ce qui ne pourrait pas faire cela? La grande chose, et c'est tout ce que je voulais dire, c'est d'agir d'après ses meilleures convictions à soi, non de les abjurer et d'accepter la volonté d'un autre en disant : « Ceci est mon devoir clair », ce qui est facile, que le devoir soit clair ou non.
(25 septembre 1845).
On se demande cependant combien de temps il aurait fallu à la volonté forte et obstinée de Browning pour briser tous ces obstacles. Mais les circonstances précipitèrent le dénouement. L'état de la malade empirait. Pour la sauver, les médecins conseillèrent de nouveau et très énergiquement un séjour en Italie. A ce moment, Mrs Jameson, une amie de la famille Barrett, écrivain bien connu, partait elle-même pour ce pays ; elle proposa d'emmener Ëlizabeth. Barrett, consulté, refusa net de laisser partir sa fille. Cette fois, il était seul de son avis, et les marques de désapprobation de la part de tous ne manquèrent pas. On vit enfin quelle était la nature de son affection et combien elle voilait d'égoïsme tyrannique. Browning ne trouva plus qu'une solution : leur mariage immédiat et leur départ ensemble. Les dernières hésitations d'Elizabeth disparurent. Browning lui avait demandé une réponse nette. Elle réfléchit longtemps avant de la donner définitivement. Elle s'essaya à la vie normale. Elle, qui n'avait pas quitté sa chambre depuis si
longtemps, se fit conduire jusqu'à Regent's Park et là descendît de voiture, marcha sur les pelouses, alla s'appuyer contre un arbre et jouit de la vue du ciel et de la verdure. Puis elle s'enhardit, fit d'autres visites au dehors, constata qu'elle pouvait sortir et marcher, et ainsi disparurent les scrupules qu'excitait son état de malade. Enfin, un projet absurde de déménagement de la part de Barrett fixa la date du dénouement : lui et sa famille devaient quitter Londres et passer au moins tout l'hiver à la campagne. Conséquences : tous les projets seraient interrompus, leur réalisation renvoyée très loin. Browning et Elizabeth ne pourraient plus se voir de longtemps. Il fallait agir et vite. Tout se fit donc comme un coup de surprise. Le matin du 12 septembre 1846, elle sortit de chez elle comme pour une promenade ordinaire, se rendit dans une petite église de Marylebone où l'attendait Browning. « C'était la première fois, écrivait-elle plus tard, qu'ils se rencontraient clandestinement. » Une demi-heure après, ils en sortirent mariés. Puis chacun rentra tranquillement chez soi, comme si rien ne s'était passé. La seule chose remarquable, ce fut que pendant une semaine Browning ne reparut plus dans Wimpole Street chez les Barrett. Elle l'avait prié de ne pas venir, et, quant à lui, il déclara plus tard qu'il lui répugnait trop de demander à la domestique si « Mademoiselle » pouvait le recevoir. Il faisait ses préparatifs en attendant, et le matin du 19 septembre, Elizabeth accompagnée de sa servante et de son chien sortait sans bruit de chez elle et partait avec son mari pour la France. Mrs Jameson, qui était à Paris depuis quelques jours, fut bien étonnée de recevoir une visite inopinée des deux époux. Quant à Barrett, il ne voulut plus jamais revoir sa fille. Celle-ci lui écrivit bien des lettres qui restèrent sans réponse, et qu'elle retrouva non-décachetées, après qu'il fut mort. Cette union fut une surprise pour tous ceux qui connaissaient les Browning et sans doute, l'opinion générale fut
celle qu'on attribue à Tennyson : « Ah ! Robert Browning et Elizabeth Barrett se sont mariés ! Tant mieux ! J'espère qu'ils se comprendront l'un l'autre. Sinon personne n'y réussira. » Non seulement ils se comprirent, mais comme dans les contes de fées et mieux encore, ils furent heureux ensemble à tout jamais, et Browning avait pu écrire, dans une des dernières lettres de leur correspondance : « J'exulte de ce don précieux que vous me faites de vous-même — , advienne que pourra, ma vie a porté sa fleur et son fruit — c'est une vie de gloire, de succès, de félicité et j'en remercie Dieu et vous ».
Nous nous sommes arrêtés un peu longuement sur cet épisode de la vie de Browning, parce qu'il est le seul grand événement de son existence et aussi la seule crise morale que son âme ait eu à traverser. Lui, si franc et qui haïssait toute sorte de fausseté, fut obligé, non de dire un mensonge, mais d'en accomplir un, au moins tacite. Telle a été cependant la sûreté de sa conscience qu'il n'a pas hésité un seul moment. Sans doute, son âge aussi bien que celui de sa femme aplanissait bien des difficultés morales, mais il n'en restait pas moins le fait d'un mariage clandestin, d'un départ caché, un défi aux conventions sociales et à la morale ordinaire. Ce n'est pas une justification de dire que l'événement lui donna raison et que Mrs Browning recouvra vite sa santé et sa joie d'autrefois. La chose n'était point sûre et qu'aurait-on dit si certaines craintes s'étaient réalisées, et si, au lieu de sauver Elizabeth, le mariage avait hâté sa mort? Nous ne pouvons nous empêcher de penser que Browning l'eût amèrement déploré comme un accident inévitable, une erreur peut-être, mais que, malgré ses regrets, il n'eût pas eu de remords. Il était dans sa nature de ne recevoir de lois que de sa propre conscience, et à cette lumière intérieure, de juger les conventions sociales des hommes. Non qu'il en ait fait û. Nul plus que lui ne s'y est soumis dans la plupart de ses actes. Il
n'a jamais lancé contre ces conventions et cette morale du monde qu'il savait nécessaires, les diatribes passionnées d'un Blake ou d'un Shelley. Mais, comme plus tard George Eliot, il a fortement senti qu'il est des cas individuels où la conduite à tenir n'est pas tracée par le petit catéchisme de notre morale ordinaire, et qu'une conscience juste et forte est le meilleur guide en dépit des apparences et du jugement ignorant des foules. Au-dessus du devoir de sincérité envers les hommes qui l'entouraient, il a vu le devoir plus haut d'être sincère envers lui-même et envers la vie, celui de ne pas perdre irrévocablement pour la femme qui l'aimait et pour lui, la destinée qu'il sentait être la leur, de ne pas retarder, suivant son expression, les desseins de Dieu. A cette époque difficile de sa vie, il a été l'homme de convictions indépendantes et fortes et de robustesse morale qu'il paraît dans son œuvre entière.